Œuvres de P. Corneille, Tome 04
Part 32
SCÈNE II.
RODOGUNE, ORONTE.
RODOGUNE.
Que ferons-nous, Oronte, en ce péril extrême, 795 Où l'on fait de mon sang le prix d'un diadème? Fuirons-nous chez mon frère? attendrons-nous la mort, Ou ferons-nous contre elle un généreux effort?
ORONTE.
Notre fuite, Madame, est assez difficile: J'ai vu des gens de guerre épandus par la ville[960]. 800 Si l'on veut votre perte, on vous fait observer; Ou s'il vous est permis encor de vous sauver, L'avis de Laonice est sans doute une adresse: Feignant de vous servir elle sert sa maîtresse. La Reine, qui surtout craint de vous voir régner, 805 Vous donne ces terreurs pour vous faire éloigner; Et pour rompre un hymen qu'avec peine elle endure, Elle en veut à vous-même imputer la rupture. Elle obtiendra par vous le but de ses souhaits, Et vous accusera de violer la paix; 810 Et le Roi, plus piqué contre vous que contre elle, Vous voyant lui porter une guerre nouvelle, Blâmera vos frayeurs et nos légèretés, D'avoir osé douter de la foi des traités; Et peut-être, pressé des guerres d'Arménie, 815 Vous laissera moquée, et la Reine impunie. A ces honteux moyens gardez de recourir: C'est ici qu'il vous faut ou régner ou périr. Le ciel pour vous ailleurs n'a point fait de couronne, Et l'on s'en rend indigne alors qu'on l'abandonne. 820
RODOGUNE.
Ah! que de vos conseils j'aimerois la vigueur, Si nous avions la force égale à ce grand cœur[961]! Mais pourrons-nous braver une reine en colère Avec ce peu de gens que m'a laissés mon frère?
ORONTE.
J'aurois perdu l'esprit si j'osois me vanter 825 Qu'avec ce peu de gens nous pussions résister: Nous mourrons à vos pieds; c'est toute l'assistance Que vous peut en ces lieux offrir notre impuissance; Mais pouvez-vous trembler quand dans ces mêmes lieux Vous portez le grand maître et des rois et des Dieux? 830 L'Amour fera lui seul tout ce qu'il vous faut faire. Faites-vous un rempart des fils contre la mère; Ménagez bien leur flamme, ils voudront tout pour vous; Et ces astres naissants sont adorés de tous. Quoi que puisse en ces lieux une reine cruelle, 835 Pouvant tout sur ses fils, vous y pouvez plus qu'elle. Cependant trouvez bon qu'en ces extrémités Je tâche à rassembler nos Parthes écartés: Ils sont peu, mais vaillants, et peuvent de sa rage Empêcher la surprise et le premier outrage. 840 Craignez moins, et surtout, Madame, en ce grand jour, Si vous voulez régner, faites régner l'Amour.
SCÈNE III.
RODOGUNE.
Quoi? je pourrois descendre à ce lâche artifice D'aller de mes amants mendier le service, Et sous l'indigne appas d'un coup d'œil affété, 845 J'irois jusqu'en leurs cœurs chercher ma sûreté! Celles de ma naissance ont horreur des bassesses: Leur sang tout généreux hait ces molles adresses. Quel que soit le secours qu'ils me puissent offrir, Je croirai faire assez de le daigner souffrir: 850 Je verrai leur amour, j'éprouverai sa force, Sans flatter leurs desirs, sans leur jeter d'amorce; Et s'il est assez fort pour me servir d'appui, Je le ferai régner, mais en régnant sur lui. Sentiments étouffés de colère et de haine[962], 855 Rallumez vos flambeaux à celles de la Reine, Et d'un oubli contraint rompez la dure loi[963], Pour rendre enfin justice aux mânes d'un grand roi; Rapportez à mes yeux son image sanglante, D'amour et de fureur encore étincelante[964], 860 Telle que je le vis, quand tout percé de coups Il me cria: «Vengeance! Adieu: je meurs pour vous!» Chère ombre, hélas! bien loin de l'avoir poursuivie, J'allois baiser la main qui t'arracha la vie, Rendre un respect de fille à qui versa ton sang; 865 Mais pardonne aux devoirs que m'impose mon rang: Plus la haute naissance approche des couronnes, Plus cette grandeur même asservit nos personnes; Nous n'avons point de cœur pour aimer ni haïr: Toutes nos passions ne savent qu'obéir. 870 Après avoir armé pour venger cet outrage, D'une paix mal conçue on m'a faite le gage; Et moi, fermant les yeux sur ce noir attentat, Je suivois mon destin en victime d'État. Mais aujourd'hui qu'on voit cette main parricide[965], 875 Des restes de ta vie insolemment avide, Vouloir encor percer ce sein, infortuné, Pour y chercher le cœur que tu m'avois donné, De la paix qu'elle rompt je ne suis plus le gage: Je brise avec honneur mon illustre esclavage; 880 J'ose reprendre un cœur pour aimer et haïr, Et ce n'est plus qu'à toi que je veux obéir. Le consentiras-tu, cet effort sur ma flamme, Toi, son vivant portrait, que j'adore dans l'âme, Cher prince, dont je n'ose en mes plus doux souhaits 885 Fier encor le nom aux murs de ce palais[966]? Je sais quelles seront tes douleurs et tes craintes: Je vois déjà tes maux, j'entends déjà tes plaintes; Mais pardonne aux devoirs qu'exige enfin un roi A qui tu dois le jour qu'il a perdu pour moi. 890 J'aurai mêmes douleurs, j'aurai mêmes alarmes; S'il t'en coûte un soupir, j'en verserai des larmes. Mais, Dieux! que je me trouble en les voyant tous deux! Amour, qui me confonds, cache du moins tes feux; Et content de mon cœur dont je te fais le maître, 895 Dans mes regards surpris garde-toi de paroître[967].
SCÈNE IV.
ANTIOCHUS, SÉLEUCUS, RODOGUNE.
ANTIOCHUS.
Ne vous offensez pas, Princesse, de nous voir De vos yeux à vous-même expliquer le pouvoir. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nos cœurs en soupirent: A vos premiers regards tous deux ils se rendirent; 900 Mais un profond respect nous fit taire et brûler, Et ce même respect nous force de parler. L'heureux moment approche où votre destinée Semble être aucunement à la nôtre enchaînée, Puisque d'un droit d'aînesse incertain parmi nous 905 La nôtre attend un sceptre et la vôtre un époux. C'est trop d'indignité que notre souveraine De l'un de ses captifs tienne le nom de reine: Notre amour s'en offense, et changeant cette loi, Remet à notre reine à nous choisir un roi. 910 Ne vous abaissez plus à suivre la couronne: Donnez-la, sans souffrir qu'avec elle on vous donne; Réglez notre destin, qu'ont mal réglé les Dieux: Notre seul droit d'aînesse est de plaire à vos yeux; L'ardeur qu'allume en nous une flamme si pure 915 Préfère votre choix au choix de la nature, Et vient sacrifier à votre élection Toute notre espérance et notre ambition. Prononcez donc, Madame, et faites un monarque: Nous céderons sans honte à cette illustre marque; 920 Et celui qui perdra votre divin objet Demeurera du moins votre premier sujet: Son amour immortel saura toujours lui dire Que ce rang près de vous vaut ailleurs un empire; Il y mettra sa gloire, et dans un tel malheur, 925 L'heur de vous obéir flattera sa douleur.
RODOGUNE.
Prince, je dois beaucoup à cette déférence De votre ambition et de votre espérance; Et j'en recevrois l'offre avec quelque plaisir, Si celles de mon rang avoient droit de choisir. 930 Comme sans leur avis les rois disposent d'elles Pour affermir leur trône ou finir leurs querelles, Le destin des États est arbitre du leur, Et l'ordre des traités règle tout dans leur cœur. C'est lui que suit le mien, et non pas la couronne: 935 J'aimerai l'un de vous, parce qu'il me l'ordonne; Du secret révélé j'en prendrai le pouvoir, Et mon amour pour naître attendra mon devoir. N'attendez rien de plus, ou votre attente est vaine. Le choix que vous m'offrez appartient à la Reine; 940 J'entreprendrois sur elle à l'accepter de vous. Peut-être on vous a tu jusqu'où va son courroux; Mais je dois par épreuve assez bien le connoître Pour fuir l'occasion de le faire renaître. Que n'en ai-je souffert, et que n'a-t-elle osé? 945 Je veux croire avec vous que tout est apaisé; Mais craignez avec moi que ce choix ne ranime Cette haine mourante à quelque nouveau crime: Pardonnez-moi ce mot qui viole un oubli Que la paix entre nous doit avoir établi. 950 Le feu qui semble éteint souvent dort sous la cendre: Qui l'ose réveiller peut s'en laisser surprendre; Et je mériterois qu'il me pût consumer, Si je lui fournissois de quoi se rallumer.
SÉLEUCUS.
Pouvez-vous redouter sa haine renaissante, 955 S'il est en votre main de la rendre impuissante? Faites un roi, Madame, et régnez avec lui: Son courroux désarmé demeure sans appui, Et toutes ses fureurs sans effet rallumées Ne pousseront en l'air que de vaines fumées[968]. 960 Mais a-t-elle intérêt au choix que vous ferez, Pour en craindre les maux que vous vous figurez? La couronne est à nous; et sans lui faire injure, Sans manquer de respect aux droits de la nature, Chacun de nous à l'autre en peut céder sa part, 965 Et rendre à votre choix ce qu'il doit au hasard. Qu'un si foible scrupule en notre faveur cesse: Votre inclination vaut bien un droit d'aînesse, Dont vous seriez traitée avec trop de rigueur, S'il se trouvoit contraire aux vœux de votre cœur. 970 On vous applaudiroit quand vous seriez à plaindre; Pour vous faire régner ce seroit vous contraindre, Vous donner la couronne en vous tyrannisant, Et verser du poison sur ce noble présent. Au nom de ce beau feu qui tous deux nous consume, 975 Princesse, à notre espoir ôtez cette amertume; Et permettez que l'heur qui suivra votre époux Se puisse redoubler à le tenir de vous.
RODOGUNE.
Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle; Et tâchant d'avancer, son effort vous recule. 980 Vous croyez que ce choix que l'un et l'autre attend Pourra faire un heureux sans faire un mécontent; Et moi, quelque vertu que votre cœur prépare, Je crains d'en faire deux si le mien se déclare; Non que de l'un et l'autre il dédaigne les vœux: 985 Je tiendrois à bonheur d'être à l'un de vous deux; Mais souffrez que je suive enfin ce qu'on m'ordonne: Je me mettrai trop haut s'il faut que je me donne; Quoique aisément je cède aux ordres de mon roi, Il n'est pas bien aisé de m'obtenir de moi. 990 Savez-vous quels devoirs, quels travaux, quels services Voudront de mon orgueil exiger les caprices? Par quels degrés de gloire on me peut mériter? En quels affreux périls il faudra vous jeter? Ce cœur vous est acquis après le diadème, 995 Princes; mais gardez-vous de le rendre à lui-même. Vous y renoncerez peut-être pour jamais, Quand je vous aurai dit à quel prix je le mets.
SÉLEUCUS.
Quels seront les devoirs, quels travaux, quels services Dont nous ne vous fassions d'amoureux sacrifices? 1000 Et quels affreux périls pourrons-nous redouter, Si c'est par ces degrés qu'on peut vous mériter?
ANTIOCHUS.
Princesse, ouvrez ce cœur, et jugez mieux du nôtre; Jugez mieux du beau feu qui brûle l'un et l'autre[969], Et dites hautement à quel prix votre choix 1005 Veut faire l'un de nous le plus heureux des rois.
RODOGUNE.
Prince, le voulez-vous?
ANTIOCHUS.
C'est notre unique envie.
RODOGUNE.
Je verrai cette ardeur d'un repentir suivie.
SÉLEUCUS.
Avant ce repentir tous deux nous périrons.
RODOGUNE.
Enfin vous le voulez?
SÉLEUCUS.
Nous vous en conjurons. 1010
RODOGUNE.
Eh bien donc! il est temps de me faire connoître[970]. J'obéis à mon roi, puisqu'un de vous doit l'être; Mais quand j'aurai parlé, si vous vous en plaignez[971], J'atteste tous les Dieux que vous m'y contraignez, Et que c'est malgré moi qu'à moi-même rendue 1015 J'écoute une chaleur qui m'étoit défendue; Qu'un devoir rappelé me rend un souvenir Que la foi des traités ne doit plus retenir. Tremblez, princes, tremblez au nom de votre père: Il est mort, et pour moi, par les mains d'une mère. 1020 Je l'avois oublié, sujette à d'autres lois; Mais libre, je lui rends enfin ce que je dois. C'est à vous de choisir mon amour ou ma haine. J'aime les fils du Roi, je hais ceux de la Reine: Réglez-vous là-dessus; et sans plus me presser[972], 1025 Voyez auquel des deux vous voulez renoncer. Il faut prendre parti, mon choix suivra le vôtre: Je respecte autant l'un que je déteste l'autre; Mais ce que j'aime en vous du sang de ce grand roi, S'il n'est digne de lui, n'est pas digne de moi. 1030 Ce sang que vous portez, ce trône qu'il vous laisse, Valent bien que pour lui votre cœur s'intéresse: Votre gloire le veut, l'amour vous le prescrit. Qui peut contre elle et lui soulever votre esprit? Si vous leur préférez une mère cruelle, 1035 Soyez cruels, ingrats, parricides comme elle. Vous devez la punir, si vous la condamnez; Vous devez l'imiter, si vous la soutenez. Quoi? cette ardeur s'éteint! l'un et l'autre soupire! J'avois su le prévoir, j'avois su le prédire.... 1040
ANTIOCHUS.
Princesse....
RODOGUNE.
Il n'est plus temps, le mot en est lâché. Quand j'ai voulu me taire, en vain je l'ai tâché. Appelez ce devoir haine, rigueur, colère: Pour gagner Rodogune il faut venger un père; Je me donne à ce prix: osez me mériter, 1045 Et voyez qui de vous daignera m'accepter. Adieu, princes.
SCÈNE V.
ANTIOCHUS, SÉLEUCUS.
ANTIOCHUS.
Hélas! c'est donc ainsi qu'on traite Les plus profonds respects d'une amour si parfaite!
SÉLEUCUS.
Elle nous fuit, mon frère, après cette rigueur.
ANTIOCHUS.
Elle fuit, mais en Parthe, en nous perçant le cœur. 1050
SÉLEUCUS.
Que le ciel est injuste! Une âme si cruelle Méritoit notre mère, et devoit naître d'elle.
ANTIOCHUS.
Plaignons-nous sans blasphème.
SÉLEUCUS.
Ah! que vous me gênez Par cette retenue où vous vous obstinez! Faut-il encor régner? faut-il l'aimer encore? 1055
ANTIOCHUS.
Il faut plus de respect pour celle qu'on adore.
SÉLEUCUS.
C'est ou d'elle ou du trône être ardemment épris, Que vouloir ou l'aimer ou régner à ce prix[973].
ANTIOCHUS.
C'est et d'elle et de lui tenir bien peu de compte, Que faire une révolte et si pleine et si prompte[974]. 1060
SÉLEUCUS.
Lorsque l'obéissance a tant d'impiété, La révolte devient une nécessité.
ANTIOCHUS.
La révolte, mon frère, est bien précipitée, Quand la loi qu'elle rompt peut être rétractée; Et c'est à nos désirs trop de témérité 1065 De vouloir de tels biens avec facilité: Le ciel par les travaux veut qu'on monte à la gloire; Pour gagner un triomphe il faut une victoire. Mais que je tâche en vain de flatter nos tourments! Nos malheurs sont plus forts que ces déguisements. 1070 Leur excès à mes yeux paroît un noir abîme Où la haine s'apprête à couronner le crime, Où la gloire est sans nom, la vertu sans honneur, Où sans un parricide il n'est point de bonheur, Et voyant de ces maux l'épouvantable image, 1075 Je me sens affoiblir quand je vous encourage: Je frémis, je chancelle, et mon cœur abattu Suit tantôt sa douleur, et tantôt sa vertu. Mon frère, pardonnez à des discours sans suite, Qui font trop voir le trouble où mon âme est réduite[975].
SÉLEUCUS.
J'en ferois comme vous, si mon esprit troublé Ne secouoit le joug dont il est accablé. Dans mon ambition, dans l'ardeur de ma flamme, Je vois ce qu'est un trône, et ce qu'est une femme; Et jugeant par leur prix de leur possession, 1085 J'éteins enfin ma flamme et mon ambition; Et je vous céderois l'un et l'autre avec joie, Si dans la liberté que le ciel me renvoie, La crainte de vous faire un funeste présent Ne me jetoit dans l'âme un remords trop cuisant. 1090 Dérobons-nous, mon frère, à ces âmes cruelles, Et laissons-les sans nous achever leurs querelles.
ANTIOCHUS.
Comme j'aime beaucoup, j'espère encore un peu: L'espoir ne peut s'éteindre où brûle tant de feu; Et son reste confus me rend quelques lumières 1095 Pour juger mieux que vous de ces âmes si fières. Croyez-moi, l'une et l'autre a redouté nos pleurs: Leur fuite à nos soupirs a dérobé leurs cœurs; Et si tantôt leur haine eût attendu nos larmes. Leur haine à nos douleurs auroit rendu les armes. 1100
SÉLEUCUS.
Pleurez donc à leurs yeux, gémissez, soupirez, Et je craindrai pour vous ce que vous espérez. Quoi qu'en votre faveur vos pleurs obtiennent d'elles, Il vous faudra parer leurs haines mutuelles; Sauver l'une de l'autre; et peut-être leurs coups, 1105 Vous trouvant au milieu, ne perceront que vous: C'est ce qu'il faut pleurer. Ni maîtresse ni mère N'ont plus de choix ici ni de lois à nous faire[976]: Quoi que leur rage exige ou de vous ou de moi, Rodogune est à vous, puisque je vous fais roi. 1110 Épargnez vos soupirs près de l'une et de l'autre[977]. J'ai trouvé mon bonheur, saisissez-vous du vôtre: Je n'en suis point jaloux; et ma triste amitié Ne le verra jamais que d'un œil de pitié.
SCÈNE VI.
ANTIOCHUS.
Que je serois heureux si je n'aimois un frère! 1115 Lorsqu'il ne veut pas voir le mal qu'il se veut faire, Mon amitié s'oppose à son aveuglement: Elle agira pour vous, mon frère, également, Et n'abusera point de cette violence Que l'indignation fait à votre espérance. 1120 La pesanteur du coup souvent nous étourdit: On le croit repoussé quand il s'approfondit; Et quoi qu'un juste orgueil sur l'heure persuade, Qui ne sent point son mal est d'autant plus malade: Ces ombres de santé cachent mille poisons, 1125 Et la mort suit de près ces fausses guérisons. Daignent les justes Dieux rendre vain ce présage! Cependant allons voir si nous vaincrons l'orage, Et si contre l'effort d'un si puissant courroux La nature et l'amour voudront parler pour nous. 1130
FIN DU TROISIÈME ACTE.
NOTES:
[960] _Var._ J'ai vu les gens de guerre épandus par la ville. (1660)
[961] _Var._ Si nous avions autant de forces que de cœur! Mais que peut de vos gens une foible poignée Contre tout le pouvoir d'une reine indignée? ORONTE. Vous promettre que seuls ils puissent résister, J'aurois perdu le sens si j'osois m'en vanter: Ils mourront à vos pieds; c'est toute l'assistance Que peut à leur princesse offrir leur impuissance; Mais doit-on redouter les hommes en des lieux Où vous portez le maître et des rois et des Dieux? (1647-56)
[962] _Var._ Sentiments étouffés de vengeance et de haine. (1647-56)
[963] _Var._ Et d'un honteux oubli rompant l'injuste loi, Rendez ce que je dois aux mânes d'un grand roi. (1647-56)
[964] _Var._ De colère et d'amour encore étincelante. (1647-56)
[965] _Var._ Aujourd'hui que je vois cette main parricide. (1647-56)
[966] _Var._ Fier même le nom aux murs de ce palais? (1647-56)
[967] _Var._ Dedans mes yeux surpris garde-toi de paroître. (1647-56)
[968] Comparer _Pompée_, acte I, scène II, vers 221 et 222.
[969] _Var._ Parlez, et ce beau feu qui brûle l'un et l'autre D'une si prompte ardeur suivra votre desir, Que vous-même en perdrez le pouvoir de choisir. (1647-56)
[970] Voyez ci-après l'_Appendice_, p. 510.
[971] _Var._ Mais ayant su mon choix, si vous vous en plaignez. (1647-56)
[972] _Var._ Vous êtes l'un et l'autre; et sans plus me presser. (1647-56)
[973] _Var._ De vouloir ou l'aimer ou régner à ce prix. (1647-60)
[974] _Var._ De faire une révolte et si pleine et si prompte. (1647-60)
[975] _Var._ Et jugez par ce trouble où mon âme est réduite. (1647-56)
[976] _Var._ Si je ne prétends plus, n'ont plus de choix à faire: Je leur ôte le droit de vous faire la loi. (1647-56)
[977] _Var._ Épargnez vos soupirs auprès de l'une et l'autre. (1647-56)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
ANTIOCHUS, RODOGUNE.
RODOGUNE.
Prince, qu'ai-je entendu? parce que je soupire, Vous présumez que j'aime, et vous m'osez le dire! Est-ce un frère, est-ce vous dont la témérité[978] S'imagine....
ANTIOCHUS.
Apaisez ce courage irrité, Princesse; aucun de nous ne seroit téméraire 1135 Jusqu'à s'imaginer qu'il eût l'heur de vous plaire: Je vois votre mérite et le peu que je vaux, Et ce rival si cher connoît mieux ses défauts. Mais si tantôt ce cœur parloit par votre bouche, Il veut que nous croyions qu'un peu d'amour le touche, Et qu'il daigne écouter quelques-uns de nos vœux, Puisqu'il tient à bonheur d'être à l'un de nous deux. Si c'est présomption de croire ce miracle, C'est une impiété de douter de l'oracle, Et mériter les maux où vous nous condamnez, 1145 Qu'éteindre un bel espoir que vous nous ordonnez. Princesse, au nom des Dieux, au nom de cette flamme....
RODOGUNE.
Un mot ne fait pas voir jusques au fond d'une âme; Et votre espoir trop prompt prend trop de vanité Des termes obligeants de ma civilité. 1150 Je l'ai dit, il est vrai; mais quoi qu'il en puisse être, Méritez cet amour que vous voulez connoître. Lorsque j'ai soupiré, ce n'étoit pas pour vous; J'ai donné ces soupires aux mânes d'un époux[979]; Et ce sont les effets du souvenir fidèle 1155 Que sa mort à toute heure en mon âme rappelle. Princes, soyez ses fils, et prenez son parti.
ANTIOCHUS.
Recevez donc son cœur en nous deux réparti; Ce cœur qu'un saint amour rangea sous votre empire, Ce cœur pour qui le vôtre à tous moments soupire, 1160 Ce cœur, en vous aimant indignement percé, Reprend pour vous aimer le sang qu'il a versé; Il le reprend en nous, il revit, il vous aime, Et montre, en vous aimant, qu'il est encor le même. Ah! Princesse, en l'état où le sort nous a mis, 1165 Pouvons-nous mieux montrer que nous sommes ses fils?
RODOGUNE.
Si c'est son cœur en vous qui revit et qui m'aime, Faites ce qu'il feroit s'il vivoit en lui-même; A ce cœur qu'il vous laisse oser prêter un bras: Pouvez-vous le porter et ne l'écouter pas? 1170 S'il vous explique mal ce qu'il en doit attendre, Il emprunte ma voix pour se mieux faire entendre[980]. Une seconde fois il vous le dit pas moi: Princes, il faut le venger.
ANTIOCHUS.
J'accepte cette loi. Nommez les assassins, et j'y cours.
RODOGUNE.
Quel mystère 1175 Vous fait, en l'acceptant, méconnoître une mère?
ANTIOCHUS.