Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 3

Chapter 33,602 wordsPublic domain

Le destin se déclare, et nous venons d'entendre Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre. Quand les Dieux étonnés sembloient se partager, Pharsale a décidé ce qu'ils n'osoient juger. Ses fleuves teints de sang, et rendus plus rapides 5 Par le débordement de tant de parricides, Cet horrible débris d'aigles, d'armes, de chars, Sur ses champs empestés confusément épars, Ces montagnes de morts[67] privés d'honneurs suprêmes, Que la nature force à se venger eux-mêmes, 10 Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents[68] De quoi faire la guerre au reste des vivants, Sont les titres affreux dont le droit de l'épée, Justifiant César, a condamné Pompée[69]. Ce déplorable chef du parti le meilleur, 15 Que sa fortune lasse abandonne au malheur, Devient un grand exemple, et laisse à la mémoire Des changements du sort une éclatante histoire[70]. Il fuit, lui qui, toujours triomphant et vainqueur, Vit ses prospérités égaler son grand cœur; 20 Il fuit, et dans nos ports, dans nos murs, dans nos villes; Et contre son beau-père ayant besoin d'asiles, Sa déroute orgueilleuse en cherche aux mêmes lieux Où contre les Titans en trouvèrent les Dieux: Il croit que ce climat, en dépit de la guerre, 25 Ayant sauvé le ciel, sauvera bien la terre, Et dans son désespoir à la fin se mêlant, Pourra prêter l'épaule au monde en chancelant[71]. Oui, Pompée avec lui porte le sort du monde, Et veut que notre Égypte, en miracles féconde, 30 Serve à sa liberté de sépulcre ou d'appui, Et relève sa chute, ou trébuche sous lui. C'est de quoi, mes amis, nous avons à résoudre. Il apporte en ces lieux les palmes ou la foudre: S'il couronna le père, il hasarde le fils[72]; 35 Et nous l'ayant donnée, il expose Memphis. Il faut le recevoir, ou hâter son supplice[73], Le suivre, ou le pousser dedans le précipice. L'un me semble peu sûr, l'autre peu généreux, Et je crains d'être injuste et[74] d'être malheureux. 40 Quoi que je fasse enfin, la fortune ennemie M'offre bien des périls, ou beaucoup d'infamie: C'est à moi de choisir, c'est à vous d'aviser A quel choix vos conseils doivent me disposer[75]. Il s'agit de Pompée, et nous aurons la gloire 45 D'achever de César ou troubler la victoire; Et je puis dire enfin que jamais potentat[76] N'eut à délibérer d'un si grand coup d'État.

PHOTIN.

Seigneur, quand par le fer les choses sont vidées[77], La justice et le droit sont de vaines idées; 50 Et qui veut être juste en de telles saisons, Balance le pouvoir, et non pas les raisons. Voyez donc votre force, et regardez Pompée, Sa fortune abattue et sa valeur trompée. César n'est pas le seul qu'il fuie en cet état: 55 Il fuit et le reproche et les yeux du sénat, Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale; Il fuit Rome perdue, il fuit tous les Romains, A qui par sa défaite il met les fers aux mains; 60 Il fuit le désespoir des peuples et des princes Qui vengeroient sur lui le sang de leurs provinces[78], Leurs États et d'argent et d'hommes épuisés, Leurs trônes mis en cendre, et leurs sceptres brisés: Auteur des maux de tous, il est à tous en butte, 65 Et fuit le monde entier écrasé sous sa chute. Le défendrez-vous seul contre tant d'ennemis? L'espoir de son salut en lui seul étoit mis; Lui seul pouvoit pour soi: cédez alors qu'il tombe. Soutiendrez-vous un faix sous qui Rome succombe, 70 Sous qui tout l'univers se trouve foudroyé, Sous qui le grand Pompée a lui-même ployé? Quand on veut soutenir ceux que le sort accable, A force d'être juste on est souvent coupable; Et la fidélité qu'on garde imprudemment, 75 Après un peu d'éclat traîne un long châtiment, Trouve un noble revers, dont les coups invincibles, Pour être glorieux, ne sont pas moins sensibles. Seigneur, n'attirez point le tonnerre en ces lieux[79]: Rangez-vous du parti des destins et des Dieux, 80 Et sans les accuser d'injustice ou d'outrage, Puisqu'ils font les heureux, adorez leur ouvrage; Quels que soient leurs décrets, déclarez-vous pour eux, Et pour leur obéir, perdez le malheureux. Pressé de toutes parts des colères célestes, 85 Il en vient dessus vous faire fondre les restes; Et sa tête, qu'à peine il a pu dérober, Toute prête de choir, cherche avec qui tomber. Sa retraite chez vous en effet n'est qu'un crime: Elle marque sa haine, et non pas son estime; 90 Il ne vient que vous perdre en venant prendre port; Et vous pouvez douter s'il est digne de mort! Il devoit mieux remplir nos vœux et notre attente, Faire voir sur ses nefs la victoire flottante: Il n'eût ici trouvé que joie et que festins; 95 Mais puisqu'il est vaincu, qu'il s'en prenne aux destins. J'en veux à sa disgrâce, et non à sa personne: J'exécute à regret ce que le ciel ordonne; Et du même poignard pour César destiné, Je perce en soupirant son cœur infortuné. 100 Vous ne pouvez enfin qu'aux dépens de sa tête Mettre à l'abri la vôtre et parer la tempête. Laissez nommer sa mort un injuste attentat: La justice n'est pas une vertu d'État. Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes 105 Ne fait qu'anéantir la force des couronnes; Le droit des rois consiste à ne rien épargner: La timide équité détruit l'art de régner. Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre; Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre, 110 Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd, Et voler sans scrupule au crime qui lui sert[80]. C'est là mon sentiment. Achillas et Septime S'attacheront peut-être à quelque autre maxime: Chacun a son avis; mais quel que soit le leur, 115 Qui punit le vaincu ne craint point le vainqueur[81].

ACHILLAS.

Seigneur, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée[82] Je voie et la fortune et la valeur trompée, Je regarde son sang comme un sang précieux, Qu'au milieu de Pharsale ont respecté les Dieux. 120 Non qu'en un coup d'État je n'approuve le crime; Mais s'il n'est nécessaire, il n'est point légitime: Et quel besoin ici d'une extrême rigueur? Qui n'est point au vaincu ne craint point le vainqueur. Neutre jusqu'à présent, vous pouvez l'être encore: 125 Vous pouvez adorer César, si l'on l'adore; Mais quoique vos encens le traitent d'immortel, Cette grande victime est trop pour son autel; Et sa tête immolée au Dieu de la victoire Imprime à votre nom une tache trop noire: 130 Ne le pas secourir suffit sans l'opprimer; En usant de la sorte, on ne vous peut blâmer. Vous lui devez beaucoup: par lui Rome animée A fait rendre le sceptre au feu roi Ptolomée; Mais la reconnoissance et l'hospitalité 135 Sur les âmes des rois n'ont qu'un droit limité. Quoi que doive un monarque, et dût-il sa couronne, Il doit à ses sujets encor plus qu'à personne, Et cesse de devoir quand la dette est d'un rang A ne point s'acquitter qu'aux dépens de leur sang[83]. 140 S'il est juste d'ailleurs que tout se considère, Que hasardoit Pompée en servant votre père? Il se voulut par là faire voir tout-puissant, Et vit croître sa gloire en le rétablissant. Il le servit enfin, mais ce fut de la langue. 145 La bourse de César fit plus que sa harangue: Sans ses mille talents[84], Pompée et ses discours Pour rentrer en Égypte étoient un froid secours. Qu'il ne vante donc plus ses mérites frivoles: Les effets de César valent bien ses paroles; 150 Et si c'est un bienfait qu'il faut rendre aujourd'hui, Comme il parla pour vous, vous parlerez pour lui. Ainsi vous le pouvez et devez reconnoître. Le recevoir chez vous, c'est recevoir un maître, Qui, tout vaincu qu'il est, bravant le nom de roi, 155 Dans vos propres États vous donneroit la loi. Fermez-lui donc vos ports, mais épargnez sa tête. S'il le faut toutefois, ma main est toute prête: J'obéis avec joie, et je serois jaloux[85] Qu'autre bras que le mien portât les premiers coups. 160

SEPTIME.

Seigneur, je suis Romain: je connois l'un et l'autre[86]. Pompée a besoin d'aide, il vient chercher la vôtre; Vous pouvez, comme maître absolu de son sort, Le servir, le chasser, le livrer vif ou mort. Des quatre le premier vous seroit trop funeste; 165 Souffrez donc qu'en deux mots j'examine le reste. Le chasser, c'est vous faire un puissant ennemi, Sans obliger par là le vainqueur qu'à demi, Puisque c'est lui laisser et sur mer et sur terre La suite d'une longue et difficile guerre, 170 Dont peut-être tous deux également lassés Se vengeroient sur vous de tous les maux passés. Le livrer à César n'est que la même chose: Il lui pardonnera, s'il faut qu'il en dispose, Et s'armant à regret de générosité, 175 D'une fausse clémence il fera vanité: Heureux de l'asservir en lui donnant la vie, Et de plaire par là même à Rome asservie! Cependant que forcé d'épargner son rival, Aussi bien que Pompée il vous voudra du mal. 180 Il faut le délivrer du péril et du crime, Assurer sa puissance, et sauver son estime, Et du parti contraire en ce grand chef détruit, Prendre sur vous le crime, et lui laisser le fruit[87]. C'est là mon sentiment, ce doit être le vôtre: 185 Par là vous gagnez l'un, et ne craignez plus l'autre[88]; Mais suivant d'Achillas le conseil hasardeux, Vous n'en gagnez aucun, et les perdez tous deux[89].

PTOLOMÉE.

N'examinons donc plus la justice des causes, Et cédons au torrent qui roule toutes choses[90]. 190 Je passe au plus de voix, et de mon sentiment Je veux bien avoir part à ce grand changement. Assez et trop longtemps l'arrogance de Rome A cru qu'être Romain c'étoit être plus qu'homme. Abattons sa superbe avec sa liberté; 195 Dans le sang de Pompée éteignons sa fierté; Tranchons l'unique espoir où tant d'orgueil se fonde, Et donnons un tyran à ces tyrans du monde: Secondons le destin qui les veut mettre aux fers[91], Et prêtons-lui la main pour venger l'univers. 200 Rome, tu serviras; et ces rois que tu braves, Et que ton insolence ose traiter d'esclaves, Adoreront César avec moins de douleur, Puisqu'il sera ton maître aussi bien que le leur. Allez donc, Achillas, allez avec Septime 205 Nous immortaliser par cet illustre crime. Qu'il plaise au ciel ou non, laissez-m'en le souci[92]. Je crois qu'il veut sa mort, puisqu'il l'amène ici.

ACHILLAS.

Seigneur, je crois tout juste alors qu'un roi l'ordonne[93].

PTOLOMÉE.

Allez, et hâtez-vous d'assurer ma couronne, 210 Et vous ressouvenez que je mets en vos mains Le destin de l'Égypte et celui des Romains[94].

SCÈNE II.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Photin, ou je me trompe, ou ma sœur est déçue: De l'abord de Pompée elle espère autre issue. Sachant que de mon père il a le testament, 215 Elle ne doute point de son couronnement: Elle se croit déjà souveraine maîtresse D'un sceptre partagé que sa bonté lui laisse; Et se promettant tout de leur vieille amitié, De mon trône en son âme elle prend la moitié[95], 220 Où de son vain orgueil les cendres rallumées Poussent déjà dans l'air de nouvelles fumées.

PHOTIN.

Seigneur, c'est un motif que je ne disois pas[96], Qui devoit de Pompée avancer le trépas. Sans doute il jugeroit de la sœur et du frère 225 Suivant le testament du feu Roi votre père, Son hôte et son ami, qui l'en daigna saisir[97]: Jugez après cela de votre déplaisir. Ce n'est pas que je veuille, en vous parlant contre elle, Rompre les sacrés nœuds d'une amour fraternelle; 230 Du trône et non du cœur je la veux éloigner, Car c'est ne régner pas qu'être deux à régner; Un roi qui s'y résout est mauvais politique: Il détruit son pouvoir quand il le communique; Et les raisons d'État.... Mais, Seigneur, la voici[98]. 235

SCÈNE III.

PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, PHOTIN.

CLÉOPATRE.

Seigneur, Pompée arrive, et vous êtes ici[99]!

PTOLOMÉE.

J'attends dans mon palais ce guerrier magnanime, Et lui viens d'envoyer Achillas et Septime.

CLÉOPATRE.

Quoi? Septime à Pompée, à Pompée Achillas!

PTOLOMÉE.

Si ce n'est assez d'eux, allez, suivez leurs pas. 240

CLÉOPATRE.

Donc pour le recevoir c'est trop que de vous-même?

PTOLOMÉE.

Ma sœur, je dois garder l'honneur du diadème.

CLÉOPATRE.

Si vous en portez un, ne vous en souvenez Que pour baiser la main de qui vous le tenez, Que pour en faire hommage aux pieds d'un si grand homme.

PTOLOMÉE.

Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu'on le nomme?

CLÉOPATRE.

Fût-il dans son malheur de tous abandonné, Il est toujours Pompée, et vous a couronné.

PTOLOMÉE.

Il n'en est plus que l'ombre, et couronna mon père, Dont l'ombre et non pas moi lui doit ce qu'il espère. 250 Il peut aller, s'il veut, dessus son monument[100] Recevoir ses devoirs et son remercîment.

CLÉOPATRE.

Après un tel bienfait, c'est ainsi qu'on le traite!

PTOLOMÉE.

Je m'en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.

CLÉOPATRE.

Vous la voyez de vrai, mais d'un œil de mépris. 255

PTOLOMÉE.

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix. Vous qui l'estimez tant, allez lui rendre hommage; Mais songez qu'au port même il peut faire naufrage.

CLÉOPATRE.

Il peut faire naufrage, et même dans le port! Quoi? vous auriez osé lui préparer la mort! 260

PTOLOMÉE.

J'ai fait ce que les Dieux m'ont inspiré de faire, Et que pour mon État j'ai jugé nécessaire.

CLÉOPATRE.

Je ne le vois que trop, Photin et ses pareils Vous ont empoisonné de leurs lâches conseils: Ces âmes que le ciel ne forma que de boue.... 265

PHOTIN.

Ce sont de nos conseils, oui, Madame, et j'avoue....

CLÉOPATRE.

Photin, je parle au Roi; vous répondrez[101] pour tous Quand je m'abaisserai jusqu'à parler à vous.

PTOLOMÉE, à Photin[102].

Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine. Je sais votre innocence, et je connois sa haine; 270 Après tout, c'est ma sœur, oyez sans repartir.

CLÉOPATRE.

Ah! s'il est encor temps de vous en repentir[103], Affranchissez-vous d'eux et de leur tyrannie; Rappelez la vertu par leurs conseils bannie: Cette haute vertu dont le ciel et le sang 275 Enflent toujours les cœurs de ceux de notre rang.

PTOLOMÉE.

Quoi? d'un frivole espoir déjà préoccupée, Vous me parlez en reine en parlant de Pompée; Et d'un faux zèle ainsi votre orgueil revêtu Fait agir l'intérêt sous le nom de vertu! 280 Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire, N'étoit le testament du feu Roi notre père: Vous savez qu'il le garde.

CLÉOPATRE.

Et vous saurez aussi Que la seule vertu me fait parler ainsi, Et que si l'intérêt m'avoit préoccupée, 285 J'agirois pour César, et non pas pour Pompée. Apprenez un secret que je voulois cacher, Et cessez désormais de me rien reprocher. Quand ce peuple insolent qu'enferme Alexandrie Fit quitter au feu Roi son trône et sa patrie, 290 Et que jusque dans Rome il alla du sénat[104] Implorer la pitié contre un tel attentat, Il nous mena tous deux pour toucher son courage Vous, assez jeune encor; moi, déjà dans un âge Où ce peu de beauté que m'ont donné les cieux 295 D'un assez vif éclat faisoit briller mes yeux. César en fut épris, et du moins j'eus la gloire[105] De le voir hautement donner lieu de le croire; Mais voyant contre lui le sénat irrité, Il fit agir Pompée et son autorité. 300 Ce dernier nous servit à sa seule prière, Qui de leur amitié fut la preuve dernière: Vous en savez l'effet, et vous en jouissez. Mais pour un tel amant ce ne fut pas assez: Après avoir pour nous employé ce grand homme, 305 Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome, Son amour en voulut seconder les efforts, Et nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors: Nous eûmes de ses feux, encore en leur naissance, Et les nerfs de la guerre, et ceux de la puissance; 310 Et les mille talents qui lui sont encore dus Remirent en nos mains tous nos États perdus. Le Roi, qui s'en souvint à son heure fatale, Me laissa comme à vous la dignité royale, Et par son testament il vous fit cette loi[106], 315 Pour me rendre une part de ce qu'il tint de moi. C'est ainsi qu'ignorant d'où vint ce bon office, Vous appelez faveur ce qui n'est que justice, Et l'osez accuser d'une aveugle amitié, Quand du tout qu'il me doit il me rend la moitié. 320

PTOLOMÉE.

Certes, ma sœur, le conte est fait avec adresse.

CLÉOPATRE.

César viendra bientôt, et j'en ai lettre expresse; Et peut-être aujourd'hui vos yeux seront témoins De ce que votre esprit s'imagine le moins. Ce n'est pas sans sujet que je parlois en reine. 325 Je n'ai reçu de vous que mépris et que haine; Et de ma part du sceptre indigne ravisseur, Vous m'avez plus traitée en esclave qu'en sœur; Même, pour éviter des effets plus sinistres, Il m'a fallu flatter vos insolents ministres, 330 Dont j'ai craint jusqu'ici le fer ou le poison. Mais Pompée ou César m'en va faire raison, Et quoi qu'avec Photin Achillas en ordonne, Ou l'une ou l'autre main, me rendra ma couronne. Cependant mon orgueil vous laisse à démêler 335 Quel étoit l'intérêt qui me faisoit parler.

SCÈNE IV.

PTOLOMÉE, PHOTIN.

PTOLOMÉE.

Que dites-vous, ami, de cette âme orgueilleuse?

PHOTIN.

Seigneur, cette surprise est pour moi merveilleuse[107]; Je n'en sais que penser, et mon cœur étonné D'un secret que jamais il n'auroit soupçonné, 340 Inconstant et confus dans son incertitude, Ne se résout à rien qu'avec inquiétude.

PTOLOMÉE.

Sauverons-nous Pompée?

PHOTIN.

Il faudroit faire effort, Si nous l'avions sauvé, pour conclure sa mort. Cléopatre vous hait; elle est fière, elle est belle; 345 Et si l'heureux César a de l'amour pour elle, La tête de Pompée est l'unique présent Qui vous fasse contre elle un rempart suffisant.

PTOLOMÉE.

Ce dangereux esprit a beaucoup d'artifice.

PHOTIN.

Son artifice est peu contre un si grand service. 350

PTOLOMÉE.

Mais si, tout grand qu'il est, il cède à ses appas?

PHOTIN.

Il la faudra flatter; mais ne m'en croyez pas, Et pour mieux empêcher qu'elle ne vous opprime, Consultez-en encore Achillas et Septime.

PTOLOMÉE.

Allons donc les voir faire, et montons à la tour; 355 Et nous en résoudrons ensemble à leur retour.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

[58] VAR. (édit. de 1644): veuve de Pompée.--CORNÉLIE est placée avant LÉPIDE dans les éditions de 1644-1656.

[59] VAR. (édit. de 1644): reine d'Égypte;--(édit. de 1648): femme de Ptolomée.

[60] VAR. (édit. de 1644-1656): gouverneur du roi d'Égypte.

[61] VAR. (édit. de 1644-1656): dame d'honneur de la Reine.

[62] VAR. (édit. de 1644-1656): écuyer de la Reine.

[63] Ce nom manque à la liste des acteurs, dans les éditions de 1644-1656.--Corneille a trouvé dans Lucain les noms de Photin (_Pothinus_, dans quelques manuscrits de César _Photinus_), d'Achillas, de Septime (_Septimius_), du prêtre Achorée, dont il a fait un écuyer de Cléopatre. _Charmion_ est, chez Plutarque (_Vie d'Antoine_, chapitre LXXXV), le nom d'une des femmes de cette reine. L'affranchi Philippe est nommé dans la _Vie de Pompée_ du même auteur (chapitres LXXVIII et LXXX).

[64] VAR. (édit. de 1644-1664): dans le palais royal de Ptolomée.

[65] _Var._ LA MORT DE POMPÉE, TRAGÉDIE. (1644)

[66] Voyez la IIe partie de l'_Appendice_, p. 111-115.

[67] Corneille paraît se rappeler ici ce passage de la fin du VIIe livre de la _Pharsale_ (vers 789-791):

_Cernit propulsa cruore Flumina, et excelsos cumulis æquantia colles Corpora._

Les mots «ces montagnes de morts» font penser à l'hyperbole par laquelle Brébeuf, renchérissant sur Corneille, a rendu plus tard, dans un autre endroit de la _Pharsale_, le _tot corpora fusa_ de Lucain (livre VII, vers 652):

De mourants et de morts cent montagnes plaintives.

C'est de toute sa traduction le vers le plus connu, grâce à la critique de Boileau (_Art poétique_, chant I, vers 98-100):

Mais n'allez point aussi sur les pas de Brébeuf, Même en une Pharsale, entasser sur les rives De morts et de mourants cent montagnes plaintives.

--Fontenelle nous apprend que Corneille «avoit traduit sa première scène de _Pompée_ en vers (_latins_) du style de Sénèque le tragique, pour lequel il n'avoit pas d'aversion, non plus que pour Lucain.» (_Œuvres_, tome III, p. 124.) Cette traduction est perdue.

[68] _Var._ Et de leurs troncs pourris exhale dans les vents. (1644-56)

[69] _Var._ Justifie César et condamne Pompée. (1644-56)

[70] _Var._ Des changements du sort une effroyable histoire. (1644-56)

[71] _Var._ Pourra prêter épaule au monde chancelant. (1644)

[72] _Var._ S'il couronne le père, il hasarde le fils. (1648-56)

[73] _Var._ Il faut ou recevoir ou hâter son supplice. (1644-56)

[74] Dans l'édition de 1692, _ou_ a été substitué à _et_.

[75] _Var._ A quel choix vos conseils me doivent disposer. (1644-68)

[76] _Var._ Et jamais potentat n'a vu sous le soleil Matière plus illustre agiter son conseil. (1644-56)

[77] _Var._ Sire, quand par le fer les choses sont vidées. (1644-63)

[78] _Var._ Qui veut venger sur lui le sang de leurs provinces. (1644-56)

[79] _Var._ Sire, n'attirez point le tonnerre en ces lieux. (1644-63)

[80] _Var._ Et voler sans scrupule au crime qui le sert. (1644-64)

[81] _Var._ Qui frappe le vaincu ne craint point le vainqueur. (1644-56)

[82] _Var._ Sire, Photin dit vrai; mais quoique de Pompée. (1644-63)

[83] _Var._ Qu'il ne peut acquitter qu'aux dépens de leur sang. (1644) _Var._ A ne point l'acquitter qu'aux dépens de leur sang. (1648-56)

[84] La dette contractée envers César par Ptolémée Aulétès, père du Ptolémée qui tua Pompée, est un fait historique. Voyez le chapitre XLVIII de la _Vie de César_ par Plutarque, où, au lieu de la somme ronde de mille talents, il y a un chiffre assez compliqué, qu'Amyot traduit par un million sept cent cinquante mille écus.