Œuvres de P. Corneille, Tome 04
Part 29
Justin, en son 36, 38 et 39. livre, raconte cette histoire plus au long, avec quelques autres circonstances. Le prémier des _Machabées_, et Josèphe, au 13. des _Antiquités judaïques_, en disent aussi quelque chose, qui ne s'accorde pas tout à fait avec Appian. C'est à lui que je me suis attaché pour la narration que j'ai mise au premier acte[847], et pour l'effet du cinquième, que j'ai adouci du côté d'Antiochus. J'en ai dit la raison ailleurs[848]. Le reste sont des épisodes d'invention, qui ne sont pas incompatibles avec l'histoire, puisqu'elle ne dit point ce que devint Rodogune après la mort de Démétrius, qui vraisemblablement l'amenoit en Syrie prendre possession de sa couronne. J'ai fait porter à la pièce le nom de cette princesse plutôt que celui de Cléopatre, que je n'ai même osé nommer dans mes vers, de peur qu'on ne confondît cette reine de Syrie avec cette fameuse princesse d'Égypte qui portoit même nom, et que l'idée de celle-ci, beaucoup plus connue que l'autre, ne semât une dangereuse occupation parmi les auditeurs.
On m'a souvent fait une question à la cour[849]: quel étoit celui de mes poëmes que j'estimois le plus; et j'ai trouvé tous ceux qui me l'ont faite si prévenus en faveur de _Cinna_ ou du _Cid_, que je n'ai jamais osé déclarer toute la tendresse que j'ai toujours eue pour celui-ci, à qui j'aurois volontiers donné mon suffrage, si je n'avois craint de manquer, en quelque sorte, au respect que je devois à ceux que je voyois pencher d'un autre côté. Cette préférence est peut-être en moi un effet de ces inclinations aveugles qu'ont beaucoup de pères pour quelques-uns de leurs enfants plus que pour les autres; peut-être y entre-t-il un peu d'amour-propre, en ce que cette tragédie me semble être un peu plus à moi que celles qui l'ont précédée, à cause des incidents surprenants qui sont purement de mon invention, et n'avoient jamais été vus au théâtre; et peut-être enfin y a-t-il un peu de vrai mérite qui fait que cette inclination n'est pas tout à fait injuste[850]. Je veux bien laisser chacun en liberté de ses sentiments, mais certainement on peut dire que mes autres pièces ont peu d'avantages qui ne se rencontrent en celle-ci: elle a tout ensemble la beauté du sujet, la nouveauté des fictions, la force des vers, la facilité de l'expression, la solidité du raisonnement, la chaleur des passions, les tendresses de l'amour et de l'amitié; et cet heureux assemblage est ménagé de sorte qu'elle s'élève d'acte en acte. Le second passe le premier, le troisième est au-dessus du second, et le dernier l'emporte sur tous les autres. L'action y est une, grande, complète; sa durée ne va point, ou fort peu, au delà de celle de la représentation[851]. Le jour en est le plus illustre qu'on puisse imaginer[852], et l'unité de lieu s'y rencontre en la manière que je l'explique dans le troisième de ces discours[853], et avec l'indulgence que j'ai demandée pour le théâtre.
Ce n'est pas que je me flatte assez pour présumer qu'elle soit sans taches. On a fait tant d'objections contre la narration de Laonice au premier acte[854], qu'il est malaisé de ne donner pas les mains à quelques-unes[855]. Je ne la tiens pas toutefois si inutile qu'on l'a dit. Il est hors de doute que Cléopatre, dans le second[856], feroit connoître beaucoup de choses par sa confidence avec cette Laonice, et par le récit qu'elle en a fait à ses deux fils, pour leur remettre devant les yeux combien[857] ils lui ont d'obligation[858]; mais ces deux scènes demeureroient assez obscures, si cette narration ne les avoit précédées, et du moins les justes défiances de Rodogune à la fin du premier acte, et la peinture que Cléopatre fait d'elle-même dans son monologue qui ouvre le second, n'auroient pu se faire entendre sans ce secours.
J'avoue qu'elle est sans artifice, et qu'on la fait de sang-froid à un personnage protatique[859], qui se pourroit toutefois justifier par les deux exemples de Térence que j'ai cités sur ce sujet au premier discours[860]. Timagène, qui l'écoute, n'est introduit que pour l'écouter, bien que je l'emploie au cinquième[861] à faire celle de la mort de Séleucus, qui se pouvoit faire par un autre. Il l'écoute sans y avoir aucun intérêt notable, et par simple curiosité d'apprendre ce qu'il pouvoit avoir su déjà en la cour d'Égypte, où il étoit en assez bonne posture, étant gouverneur des neveux du Roi, pour entendre des nouvelles assurées de tout ce qui se passoit dans la Syrie, qui en est voisine. D'ailleurs, ce qui ne peut recevoir d'excuse, c'est que, comme il y avoit déjà quelque temps qu'il étoit de retour avec les princes, il n'y a pas d'apparence qu'il aye attendu ce grand jour de cérémonie pour s'informer de sa sœur comment se sont passés tous ces troubles qu'il dit ne savoir que confusément. Pollux, dans _Médée_, n'est qu'un personnage protatique qui écoute sans intérêt comme lui[862]; mais sa surprise de voir Jason à Corinthe, où il vient d'arriver[863], et son séjour en Asie, que la mer en sépare, lui donnent juste sujet d'ignorer ce qu'il en apprend. La narration ne laisse pas de demeurer froide comme celle-ci, parce qu'il ne s'est encore rien passé dans la pièce qui excite la curiosité de l'auditeur, ni qui lui puisse donner quelque émotion en l'écoutant; mais si vous voulez réfléchir sur celle de Curiace dans l'_Horace_, vous trouverez qu'elle fait tout un autre effet. Camille, qui l'écoute, a intérêt, comme lui, à savoir comment s'est faite une paix dont dépend leur mariage; et l'auditeur, que Sabine et elle n'ont entretenu que de leurs malheurs et des appréhensions d'une bataille qui se va donner entre deux partis où elles voient leurs frères dans l'un et leur amour dans l'autre, n'a pas moins d'avidité qu'elle d'apprendre comment une paix si surprenante s'est pu conclure.
Ces défauts dans cette narration confirment ce que j'ai dit ailleurs[864], que lorsque la tragédie a son fondement sur des guerres entre deux États, ou sur d'autres affaires publiques, il est très-malaisé d'introduire un acteur qui les ignore, et qui puisse recevoir le récit qui en doit instruire les spectateurs en parlant à lui.
J'ai déguisé quelque chose de la vérité historique en celui-ci: Cléopatre n'épousa Antiochus qu'en haine de ce que son mari avoit épousé Rodogune chez les Parthes, et je fais qu'elle ne l'épouse que par la nécessité de ses affaires, sur un faux bruit de la mort de Démétrius, tant pour ne la faire pas méchante sans nécessité, comme Ménélas dans l'_Oreste_ d'Euripide[865], que pour avoir lieu de feindre que Démétrius n'avoit pas encore épousé Rodogune, et venoit l'épouser dans son royaume pour la mieux établir en la place de l'autre, par le consentement de ses peuples, et assurer la couronne aux enfants qui naîtroient de ce mariage. Cette fiction m'étoit absolument nécessaire, afin qu'il fût tué avant que de l'avoir épousée, et que l'amour que ses deux fils ont pour elle ne fît point d'horreur aux spectateurs, qui n'auroient pas manqué d'en prendre une assez forte, s'ils les eussent vus amoureux de la veuve de leur père: tant cette affection incestueuse répugne à nos mœurs!
Cléopatre a lieu d'attendre ce jour-là à faire confidence à Laonice[866] de ses desseins et des véritables raisons de tout ce qu'elle a fait. Elle eût pu trahir son secret aux princes ou à Rodogune, si elle l'eût su plus tôt; et cette ambitieuse mère ne lui en fait part qu'au moment qu'elle veut bien qu'il éclate, par la cruelle proposition qu'elle va faire à ses fils. On a trouvé celle que Rodogune leur fait à son tour indigne d'une personne vertueuse, comme je la peins; mais on n'a pas considéré qu'elle ne la fait pas, comme Cléopatre, avec espoir de la voir exécuter par les princes, mais seulement pour s'exempter d'en choisir aucun, et les attacher tous deux à sa protection par une espérance égale. Elle étoit avertie par Laonice de celle que la Reine leur avoit faite, et devoit prévoir que si elle se fût déclarée pour Antiochus, qu'elle aimoit, son ennemie, qui avoit seule le secret de leur naissance, n'eût pas manqué de nommer Séleucus pour aîné, afin, de les commettre l'un contre l'autre, et d'exciter[867] une guerre civile qui eût pu causer sa perte. Ainsi elle devoit s'exempter de choisir, pour les contenir tous deux dans l'égalité de prétention, et elle n'en avoit point de meilleur moyen que de rappeler le souvenir de ce qu'elle devoit à la mémoire de leur père, qui avoit perdu la vie pour elle, et leur faire cette proposition qu'elle savoit bien qu'ils n'accepteroient pas. Si le traité de paix l'avoit forcée à se départir de ce juste sentiment de reconnoissance[868], la liberté qu'ils lui rendoient la rejetoit dans cette obligation. Il étoit de son devoir de venger cette mort; mais il étoit de celui des princes de ne se pas charger de cette vengeance. Elle avoue elle-même à Antiochus qu'elle les haïroit, s'ils lui avoient obéi; que comme elle a fait ce qu'elle a dû par cette demande, ils font ce qu'ils doivent par leur refus[869]; qu'elle aime trop la vertu pour vouloir être le prix d'un crime, et que la justice qu'elle demande de la mort de leur père seroit un parricide, si elle la recevoit de leurs mains.
Je dirai plus: quand cette proposition seroit tout à fait condamnable en sa bouche, elle mériteroit quelque grâce et pour l'éclat que la nouveauté de l'invention a fait au théâtre, et pour l'embarras surprenant où elle jette les princes, et pour l'effet qu'elle produit dans le reste de la pièce, qu'elle conduit à l'action historique. Elle est cause que Séleucus, par dépit, renonce au trône et à la possession de cette princesse; que la Reine, le voulant animer contre son frère, n'en peut rien obtenir, et qu'enfin elle se résout par désespoir de les perdre tous deux, plutôt que de se voir sujette de son ennemie.
Elle commence par Séleucus, tant pour suivre l'ordre de l'histoire, que parce que, s'il fût demeuré en vie après Antiochus et Rodogune, qu'elle vouloit empoisonner publiquement, il les auroit pu venger. Elle ne craint pas la même chose d'Antiochus pour son frère, d'autant qu'elle espère que le poison violent qu'elle lui a préparé fera un effet assez prompt pour la faire mourir avant qu'il ait pu rien savoir de cette autre mort[870], ou du moins avant qu'il l'en puisse convaincre, puisqu'elle a si bien pris son temps pour l'assassiner, que ce parricide n'a point eu de témoins. J'ai parlé ailleurs de l'adoucissement que j'ai apporté pour empêcher qu'Antiochus n'en commît un en la forçant de prendre le poison qu'elle lui présente[871], et du peu d'apparence qu'il y avoit qu'un moment après qu'elle a expiré presque à sa vue, il parlât d'amour et de mariage à Rodogune[872]. Dans l'état où ils rentrent derrière le théâtre, ils peuvent le résoudre quand ils le jugeront à propos. L'action est complète, puisqu'ils sont hors de péril; et la mort de Séleucus m'a exempté de développer le secret du droit d'aînesse entre les deux frères, qui d'ailleurs n'eût jamais été croyable, ne pouvant être éclairci que par une bouche en qui l'on n'a pas vu assez de sincérité pour prendre aucune assurance sur son témoignage.
LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _RODOGUNE_.
ÉDITIONS SÉPARÉES.
1647 in-4°; 1647 in-12.
RECUEILS.
1652 in-12; 1654 in-12; 1655 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12;
NOTES:
[841] Voyez le chapitre I du livre XXXIX de Justin.
[842] Voyez le chapitre I du livre XXXVI du même auteur.
[843] Voyez le chapitre II du livre XXXIX.
[844] Voyez les chapitres V-IX.
[845] Il faut se souvenir que les _Examens_ ont paru pour la première fois dans l'impression de 1660 (voyez tome I, p. 137, note 1). Cela explique que parfois, comme celui-ci dans ses deux premiers paragraphes, ils ne soient que la répétition ou le résumé des _Avertissements_ rédigés par Corneille pour des éditions antérieures et remplacés plus tard par les _Examens_.
[846] Voyez ci-dessus, p. 414 et 415. Corneille, comme on peut le voir, a un peu modifié sa traduction.
[847] Dans les scènes I et IV.
[848] Voyez le _Discours de la tragédie_, tome I, p. 79 et 80.
[849] VAR. (édit. de 1660): dans la cour.
[850] «Peut-être préféroit-il _Rodogune_ parce qu'elle lui avoit extrêmement coûté; car il fut plus d'un an à disposer le sujet.» (Fontenelle, _Œuvres_, tome III, p. 105.)
[851] Voyez le _Discours des trois unités_, tome I, p. 113.--Les éditions de 1660 et de 1663 omettent toutes deux les mots: «dans le troisième de ces discours,» et ont la variante fautive que voici: «que je la viens de l'expliquer.» Faut-il lire: «que je la viens d'expliquer,» ou «que je viens de l'expliquer?»--Dans l'impression de 1660, comme dans celles de 1664, 1668 et 1682, le troisième discours, ou _Discours des trois unités_, est placé en tête du volume qui contient _Rodogune_; mais dans l'édition de 1663 (in-fol.) il est à la fin.
[852] Voyez le _Discours des trois unités_, tome I, p. 116 et 117.
[853] Voyez _ibidem_, tome I, p. 118 et 121.
[854] Dans les scènes I et IV.--Ici Corneille a principalement en vue la _Pratique du Théâtre_ de d'Aubignac, où on lit ce qui suit au sujet de cette narration: «Il faut prendre garde à bien entretenir le discours dans les mouvements et de n'y mêler aucune apparence de récit, parce que, pour peu que cela sente l'affectation, il est vicieux, comme fait exprès en faveur des spectateurs. Aussi ne puis-je jamais conseiller d'user d'une méthode assez commune, mais que j'estime fort mauvaise: c'est à savoir lorsqu'une personne sait une partie de l'histoire et que le spectateur n'en sait encore rien du tout; car en ces occasions les poëtes font répéter ce que l'acteur présent sait déjà, en lui disant seulement: «Vous savez telle chose,» et ajoutant: «Voici le reste, que vous ignorez.» A dire le vrai, cela me semble grossier; j'aimerois mieux faire entrer en motifs de passion ce que l'acteur présent connoît déjà, et trouver ensuite quelque couleur ingénieuse pour traiter le reste par forme de récit ordinaire. Ce défaut est sensible dans la _Rodogune_, où Timagène feint de ne savoir qu'une partie de l'histoire de cette princesse, et où tout ce qu'on lui répète sommairement et ce qu'on lui conte est après expliqué assez clairement par les divers sentiments des acteurs; si bien que cette narration n'étoit pas même nécessaire: outre qu'il n'est pas vraisemblable que ce Timagène, qui avoit été à la cour du roi d'Égypte avec les deux princes de Syrie, eût ignoré ce qu'on lui conte, qui n'est rien qu'une histoire publique, contenant des batailles, avec la mort et le mariage de deux rois.» (Pages 393 et 394.)
[855] Les éditions de 1660 et de 1663 donnent _quelqu'unes_, au lieu de _quelques-unes_.
[856] VAR. (édit. de 1660): dans le second acte.
[857] VAR. (édit. de 1660-1664): pour leur faire connoître combien, etc.
[858] Voyez les scènes II et III du deuxième acte.
[859] On appelle proprement _protatique_ un personnage qui ne paraît qu'à la _protase_, c'est-à-dire dans les scènes d'exposition.
[860] Voyez le _Discours du poëme dramatique_, tome I, p. 46.
[861] Voyez la dernière scène de la pièce.
[862] Voyez la première scène de _Médée_.
[863] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de Corinthe, où il ne fait qu'arriver.
[864] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 336.
[865] Voyez la _Poétique_ d'Aristote, chapitres XV et XXV.
[866] On lit dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille (1660-1682): _Stratonice_, au lieu de _Laonice_. Cette faute singulière a été corrigée dans l'impression de 1692.
[867] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et exciter.
[868] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de ce juste sentiment de reconnoissance pour le bien des deux États.
[869] L'édition de 1692 donne _par leurs refus_, au pluriel.
[870] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): avant qu'il ait rien pu savoir de sa mort.
[871] Voyez le _Discours de la tragédie_, tome I, p. 79 et 80.
[872] Voyez le _Discours du poëme dramatique_, tome I, p. 27.
ACTEURS.
CLÉOPATRE, reine de Syrie, veuve de Démétrius Nicanor[873]. SÉLEUCUS, } ANTIOCHUS, } fils de Démétrius et de Cléopatre[874]. RODOGUNE, sœur de Phraates, roi des Parthes[875]. TIMAGÈNE, gouverneur des deux princes[876]. ORONTE, ambassadeur de Phraates[877]. LAONICE, sœur de Timagène, confidente de Cléopatre[878].
La scène est à Séleucie, dans le palais royal.
RODOGUNE.
TRAGÉDIE.
ACTE I.
SCÈNE PREMIÈRE.
LAONICE, TIMAGÈNE.
LAONICE.
Enfin ce jour pompeux, cet heureux jour nous luit, Qui d'un trouble si long doit dissiper la nuit, Ce grand jour où l'hymen, étouffant la vengeance, Entre le Parthe et nous remet l'intelligence[879], Affranchit sa princesse, et nous fait pour jamais 5 Du motif de la guerre un lien de la paix; Ce grand jour est venu, mon frère, où notre reine, Cessant de plus tenir la couronne incertaine, Doit rompre aux yeux de tous son silence obstiné, De deux princes gémeaux nous déclarer l'aîné; 10 Et l'avantage seul d'un moment de naissance, Dont elle a jusqu'ici caché la connoissance, Mettant au plus heureux le sceptre dans la main, Va faire l'un sujet, et l'autre souverain. Mais n'admirez-vous point que cette même reine 15 Le donne pour époux à l'objet de sa haine, Et n'en doit faire un roi qu'afin de couronner Celle que dans les fers elle aimoit à gêner? Rodogune, par elle en esclave traitée, Par elle se va voir sur le trône montée, 20 Puisque celui des deux qu'elle nommera roi Lui doit donner la main et recevoir sa foi.
TIMAGÈNE.
Pour le mieux admirer, trouvez bon, je vous prie, Que j'apprenne de vous les troubles de Syrie. J'en ai vu les premiers, et me souviens encor 25 Des malheureux succès du grand roi Nicanor, Quand des Parthes vaincus pressant l'adroite fuite[880], Il tomba dans leurs fers au bout de sa poursuite. Je n'ai pas oublié que cet événement Du perfide Tryphon fit le soulèvement. 30 Voyant le Roi captif, la Reine désolée, Il crut pouvoir saisir la couronne ébranlée; Et le sort, favorable à son lâche attentat, Mit d'abord sous ses lois la moitié de l'État. La Reine, craignant tout de ces nouveaux orages[881], 35 En sut mettre à l'abri ses plus précieux gages; Et pour n'exposer pas l'enfance de ses fils, Me les fit chez son frère[882] enlever à Memphis. Là, nous n'avons rien su que de la renommée, Qui par un bruit confus diversement semée, 40 N'a porté jusqu'à nous ces grands renversements[883] Que sous l'obscurité de cent déguisements.
LAONICE.
Sachez donc que Tryphon, après quatre batailles, Ayant su nous réduire à ces seules murailles[884], En forma tôt le siége; et pour comble d'effroi, 45 Un faux bruit s'y coula touchant la mort du Roi. Le peuple épouvanté, qui déjà dans son âme Ne suivoit qu'à regret les ordres d'une femme, Voulut forcer la Reine à choisir un époux[885]. Que pouvoit-elle faire et seule et contre tous? 50 Croyant son mari mort, elle épousa son frère[886]. L'effet montra soudain ce conseil salutaire. Le prince Antiochus, devenu nouveau roi, Sembla de tous côtés traîner l'heur avec soi[887]: La victoire attachée au progrès de ses armes 55 Sur nos fiers ennemis rejeta nos alarmes[888]; Et la mort de Tryphon dans un dernier combat, Changeant tout notre sort, lui rendit tout l'État[889]. Quelque promesse alors qu'il eût faite à la mère De remettre ses fils au trône de leur père, 60 Il témoigna si peu de la vouloir tenir, Qu'elle n'osa jamais les faire revenir. Ayant régné sept ans, son ardeur militaire[890] Ralluma cette guerre où succomba son frère: Il attaqua le Parthe, et se crut assez fort 65 Pour en venger sur lui la prison et la mort. Jusque dans ses États il lui porta la guerre; Il s'y fit partout craindre à l'égal du tonnerre; Il lui donna bataille, où mille beaux exploits.... Je vous achèverai le reste une autre fois, 70 Un des princes survient.
(Elle veut se retirer[891].)
SCÈNE II.
ANTIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE.
ANTIOCHUS.
Demeurez, Laonice: Vous pouvez, comme lui, me rendre un bon office. Dans l'état où je suis, triste et plein de souci, Si j'espère beaucoup, je crains beaucoup aussi. Un seul mot aujourd'hui, maître de ma fortune, 75 M'ôte ou donne à jamais le sceptre et Rodogune; Et de tous les mortels ce secret révélé Me rend le plus content ou le plus désolé. Je vois dans le hasard tous les biens que j'espère, Et ne puis être heureux sans le malheur d'un frère; 80 Mais d'un frère si cher, qu'une sainte amitié[892] Fait sur moi de ses maux rejaillir[893] la moitié. Donc, pour moins hasarder, j'aime mieux moins prétendre; Et pour rompre le coup que mon cœur n'ose attendre, Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeux, 85 M'assurer de celui qui m'est plus précieux. Heureux si, sans attendre un fâcheux droit d'aînesse, Pour un trône incertain j'en obtiens la Princesse, Et puis par ce partage épargner les soupirs Qui naîtroient de ma peine ou de ses déplaisirs! 90 Va le voir de ma part, Timagène, et lui dire Que pour cette beauté je lui cède l'empire; Mais porte-lui si haut la douceur de régner, Qu'à cet éclat du trône il se laisse gagner; Qu'il s'en laisse éblouir jusqu'à ne pas connoître 95 A quel prix je consens de l'accepter pour maître.
(Timagène s'en va, et le Prince continue à parler à Laonice.)
Et vous, en ma faveur voyez ce cher objet, Et tâchez d'abaisser ses yeux sur un sujet Qui peut-être aujourd'hui porteroit la couronne, S'il n'attachoit les siens à sa seule personne[894], 100 Et ne la préféroit à cet illustre rang Pour qui les plus grands cœurs prodiguent tout leur sang.
(Timagène rentre sur le théâtre[895].)
TIMAGÈNE.
Seigneur, le Prince vient, et votre amour lui-même Lui peut sans interprète offrir le diadème.
ANTIOCHUS.
Ah! je tremble, et la peur d'un trop juste refus 105 Rend ma langue muette et mon esprit confus.
SCÈNE III.
SÉLEUCUS, ANTIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE.
SÉLEUCUS.
Vous puis-je en confiance expliquer ma pensée[896]?
ANTIOCHUS.
Parlez: notre amitié par ce doute est blessée.
SÉLEUCUS.
Hélas! c'est le malheur que je crains aujourd'hui. L'égalité, mon frère, en est le ferme appui; 110 C'en est le fondement, la liaison, le gage; Et voyant d'un côté tomber tout l'avantage, Avec juste raison je crains qu'entre nous deux L'égalité rompue en rompe les doux nœuds[897], Et que ce jour, fatal à l'heur de notre vie, 115 Jette sur l'un de nous trop de honte ou d'envie.
ANTIOCHUS.
Comme nous n'avons eu jamais qu'un sentiment, Cette peur me touchoit, mon frère, également; Mais si vous le voulez, j'en sais bien le remède.
SÉLEUCUS.