Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 26

Chapter 263,572 wordsPublic domain

Traitez-moi de volage, et me laissez partir: Vous me serez plus douce en m'étant plus cruelle. Je ne pars toutefois que pour être fidèle; A quelques lois par là qu'il me faille obéir[781], 1695 Je m'en révolterois, si je pouvois trahir. Sachez-en le sujet; et peut-être, Madame, Que vous-même avouerez, en lisant dans mon âme, Qu'il faut plaindre Dorante, au lieu de l'accuser; Que plus il quitte en vous, plus il est à priser, 1700 Et que tant de faveurs dessus lui répandues Sur un indigne objet ne sont pas descendues. Je ne vous redis point combien il m'étoit doux De vous connoître enfin et de loger chez vous, Ni comme avec transport je vous ai rencontrée: 1705 Par cette porte, hélas! mes maux ont pris entrée, Par ce dernier bonheur mon bonheur s'est détruit; Ce funeste départ en est l'unique fruit, Et ma bonne fortune, à moi-même contraire, Me fait perdre la sœur par la faveur du frère. 1710 Le cœur enflé d'amour et de ravissement, J'allois rendre à Philiste un mot de compliment; Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre: «Cher ami, m'a-t-il dit, vous logez chez Cléandre, Vous aurez vu sa sœur: je l'aime, et vous pouvez 1715 Me rendre beaucoup plus que vous ne me devez: En faveur de mes feux parlez à cette belle; Et comme mon amour a peu d'accès chez elle, Faites l'occasion quand je vous irai voir.» A ces mots j'ai frémi sous l'horreur du devoir. 1720 Par ce que je lui dois jugez de ma misère[782]: Voyez ce que je puis et ce que je dois faire. Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'hui, Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour lui. Ainsi, pour n'offenser son amour ni le vôtre, 1725 Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre, J'ôte de votre vue un amant malheureux, Qui ne peut plus vous voir sans vous trahir tous deux[783]: Lui, puisqu'à son amour j'oppose ma présence; Vous, puisqu'en sa faveur je m'impose silence. 1730

MÉLISSE.

C'est à Philiste donc que vous m'abandonnez? Ou plutôt c'est Philiste à qui vous me donnez? Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche, M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche? Que c'est à contre-temps faire l'amant discret, 1735 Qu'en ces occasions conserver un secret! Il falloit découvrir.... mais simple! je m'abuse: Un amour si léger eût mal servi d'excuse; Un bien acquis sans peine est un trésor en l'air; Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler: 1740 La garde en importune et la perte en console, Et pour le retenir, c'est trop qu'une parole.

DORANTE.

Quelle excuse, Madame, et quel remercîment! Et quel compte eût-il fait d'un amour d'un moment, Allumé d'un coup d'œil? car lui dire autre chose, 1745 Lui conter de vos feux la véritable cause, Que je vous sauve un frère et qu'il me doit le jour, Que la reconnoissance a produit votre amour, C'étoit mettre en sa main le destin de Cléandre, C'étoit trahir ce frère en voulant vous défendre, 1750 C'étoit me repentir de l'avoir conservé, C'étoit l'assassiner après l'avoir sauvé, C'étoit désavouer ce généreux silence Qu'au péril de mon sang garda mon innocence, Et perdre, en vous forçant à ne plus m'estimer, 1755 Toutes les qualités qui vous firent m'aimer.

MÉLISSE.

Hélas! tout ce discours ne sert qu'à me confondre. Je n'y puis consentir, et ne sais qu'y répondre[784]. Mais je découvre enfin l'adresse de vos coups: Vous parlez pour Philiste, et vous faites pour vous; 1760 Vos dames de Paris vous rappellent vers elles[785]; Nos provinces pour vous n'en ont point d'assez belles. Si dans votre prison vous avez fait l'amant, Je ne vous y servois que d'un amusement. A peine en sortez-vous que vous changez de style: 1765 Pour quitter la maîtresse il faut quitter la ville. Je ne vous retiens plus, allez.

DORANTE.

Puisse à vos yeux M'écraser à l'instant la colère des cieux, Si j'adore autre objet que celui de Mélisse, Si je conçois des vœux que pour votre service, 1770 Et si pour d'autres yeux on m'entend soupirer, Tant que je pourrai voir quelque lieu d'espérer! Oui, Madame, souffrez que cette amour persiste Tant que l'hymen engage ou Mélisse ou Philiste. Jusque-là les douceurs de votre souvenir 1775 Avec un peu d'espoir sauront m'entretenir: J'en jure par vous-même, et ne suis pas capable D'un serment ni plus saint ni plus inviolable. Mais j'offense Philiste avec un tel serment; Pour guérir vos soupçons je nuis à votre amant. 1780 J'effacerai ce crime avec cette prière: Si vous devez le cœur à qui vous sauve un frère, Vous ne devez pas moins au généreux secours Dont tient le jour celui qui conserva ses jours. Aimez en ma faveur un ami qui vous aime, 1785 Et possédez Dorante en un autre lui-même. Adieu: contre vos yeux c'est assez combattu; Je sens à leurs regards chanceler ma vertu; Et dans le triste état où mon âme est réduite, Pour sauver mon honneur, je n'ai plus que la fuite. 1790

SCÈNE IV.

DORANTE, PHILISTE, MÉLISSE, LYSE, CLITON.

PHILISTE.

Ami, je vous rencontre assez heureusement. Vous sortiez?

DORANTE.

Oui, je sors, ami, pour un moment. Entrez, Mélisse est seule, et je pourrois vous nuire.

PHILISTE.

Ne m'échappez donc point avant que m'introduire[786]; Après, sur le discours vous prendrez votre temps; 1795 Et nous serons ainsi l'un et l'autre contents[787]. Vous me semblez troublé.

DORANTE.

J'ai bien raison de l'être. Adieu.

PHILISTE.

Vous soupirez, et voulez disparoître! De Mélisse ou de vous je saurai vos malheurs. Madame, puis-je.... O ciel! elle-même est en pleurs! Je ne vois des deux parts que des sujets d'alarmes! D'où viennent ses soupirs? et d'où naissent vos larmes? Quel accident vous fâche, et le fait retirer? Qu'ai-je à craindre pour vous, ou qu'ai-je à déplorer?

MÉLISSE.

Philiste, il est tout vrai.... Mais retenez Dorante: 1805 Sa présence au secret est la plus importante.

DORANTE.

Vous me perdez, Madame.

MÉLISSE.

Il faut tout hasarder Pour un bien qu'autrement je ne puis plus garder.

LYSE.

Cléandre entre.

MÉLISSE.

Le ciel à propos nous l'envoie.

SCÈNE V.

DORANTE, PHILISTE, CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE, CLITON.

CLÉANDRE.

Ma sœur, auriez-vous cru?... Vous montrez peu de joie! En si bon entretien qui vous peut attrister?

MÉLISSE, à Cléandre.

J'en contois le sujet, vous pouvez l'écouter.

(A Philiste.)

Vous m'aimez, je l'ai su de votre propre bouche[788], Je l'ai su de Dorante, et votre amour me touche, Si trop peu pour vous rendre un amour tout pareil, 1815 Assez pour vous donner un fidèle conseil. Ne vous obstinez plus à chérir une ingrate: J'aime ailleurs; c'est en vain qu'un faux espoir vous flatte. J'aime, et je suis aimée, et mon frère y consent: Mon choix est aussi beau que mon amour puissant; 1820 Vous l'auriez fait pour moi, si vous étiez mon frère: C'est Dorante, en un mot, qui seul a pu me plaire. Ne me demandez point ni quelle occasion, Ni quel temps entre nous a fait cette union; S'il la faut appeler ou surprise, ou constance: 1825 Je ne vous en puis dire aucune circonstance; Contentez-vous de voir que mon frère aujourd'hui L'estime et l'aime assez pour le loger chez lui, Et d'apprendre de moi que mon cœur se propose Le change et le tombeau pour une même chose. 1830 Lorsque notre destin nous sembloit le plus doux, Vous l'avez obligé de me parler pour vous; Il l'a fait, et s'en va pour vous quitter la place: Jugez par ce discours quel malheur nous menace[789]. Voilà cet accident qui le fait retirer; 1835 Voilà ce qui le trouble, et qui me fait pleurer; Voilà ce que je crains; et voilà les alarmes D'où viennent ses soupirs, et d'où naissent mes larmes.

PHILISTE.

Ce n'est pas là, Dorante, agir en cavalier. Sur ma parole encor vous êtes prisonnier; 1840 Votre liberté n'est qu'une prison plus large; Et je réponds de vous s'il survient quelque charge. Vous partez cependant, et sans m'en avertir! Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.

DORANTE.

Allons, je suis tout prêt d'y laisser une vie 1845 Plus digne de pitié qu'elle n'étoit d'envie; Mais après le bonheur que je vous ai cédé, Je méritois peut-être un plus doux procédé.

PHILISTE.

Un ami tel que vous n'en mérite point d'autre: Je vous dis mon secret, vous me cachez le vôtre, 1850 Et vous ne craignez point d'irriter mon courroux, Lorsque vous me jugez moins généreux que vous! Vous pouvez me céder un objet qui vous aime; Et j'ai le cœur trop bas pour vous traiter de même, Pour vous en céder un à qui l'amour me rend, 1855 Sinon, trop mal voulu, du moins indifférent. Si vous avez pu naître et noble et magnanime, Vous ne me deviez pas tenir en moindre estime; Malgré notre amitié, je m'en dois ressentir: Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir. 1860

CLÉANDRE.

Vous prenez pour mépris son trop de déférence, Dont il ne faut tirer qu'une pleine assurance Qu'un ami si parfait, que vous osez blâmer, Vous aime plus que lui, sans vous moins estimer. Si pour lui votre foi sert aux juges d'otage, 1865 Permettez qu'auprès d'eux la mienne la dégage, Et sortant du péril d'en être inquiété, Remettez-lui, Monsieur, toute sa liberté; Ou si mon mauvais sort vous rend inexorable, Au lieu de l'innocent arrêtez le coupable: 1870 C'est moi qui me sus hier sauver sur son cheval, Après avoir donné la mort à mon rival. Ce duel fut l'effet de l'amour de Climène, Et Dorante sans vous se fût tiré de peine, Si devant le prévôt son cœur trop généreux 1875 N'eût voulu méconnoître un homme malheureux.

PHILISTE.

Je ne demande plus quel secret a pu faire Et l'amour de la sœur et l'amitié du frère: Ce qu'il a fait pour vous est digne de vos soins. Vous lui devez beaucoup, vous ne rendez pas moins: D'un plus haut sentiment la vertu n'est capable, Et puisque ce duel vous avoit fait coupable, Vous ne pouviez jamais envers un innocent Être plus obligé ni plus reconnoissant. Je ne m'oppose point à votre gratitude; 1885 Et si je vous ai mis en quelque inquiétude, Si d'un si prompt départ j'ai paru me piquer[790], Vous ne m'entendiez pas, et je vais m'expliquer. On nomme une prison le nœud de l'hyménée; L'amour même a des fers dont l'âme est enchaînée; Vous les rompiez pour moi, je n'y puis consentir[791]: Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir[792].

DORANTE.

Ami, c'est là le but qu'avoit votre colère?

PHILISTE.

Ami, je fais bien moins que vous ne vouliez faire.

CLÉANDRE.

Comme à lui je vous dois et la vie et l'honneur. 1895

MÉLISSE.

Vous m'avez fait trembler pour croître mon bonheur.

PHILISTE, à Mélisse[793].

J'ai voulu voir vos pleurs pour mieux voir votre flamme, Et la crainte a trahi les secrets de votre âme. Mais quittons désormais des compliments si vains.

(A Cléandre.)

Votre secret, Monsieur, est sûr entre mes mains; 1900 Recevez-moi pour tiers d'une amitié si belle, Et croyez qu'à l'envi je vous serai fidèle[794].

CLITON, seul.

Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir, Je vous donne en passant cet avis, et bonsoir.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

[770] _Var._ Tu les sais prodiguer. (1645-56)

[771] _Var._ Vois quelle est sa méthode, et tâche de l'apprendre. (1652-56)

[772] _But à but_, c'est-à-dire d'une manière égale, sans nous faire réciproquement aucun avantage. C'est un terme de jeu.

[773] _Var._ Pour l'âme et pour le cœur, autant que tu voudras. (1645-56)

[774] _Var._ Avec toute assurance il se peut déclarer. (1645-56)

[775] _Var._ DORANTE, MÉLISSE, CLITON, LYSE. (1645-52)

[776] _Var._ Si je le puis guérir, ou s'il faut que j'y cède. (1645-56)

[777] _Var._ Et de quel ennemi je me dois défier. (1645-56) _Var._ Et de quel ennemi je dois me défier. (1660)

[778] _Var._ A son injuste loi que faut-il que j'impute? (1645-56)

[779] _Var._ Du moins avecque vous je puis les partager. (1645-56)

[780] _Var._ N'aigrissez point ma plaie, elle est assez ouverte. (1645-56)

[781] _Var._ Et je me résoudrois à lui désobéir, Si je pouvois aussi me résoudre à trahir. (1645-56)

[782] _Var._ Par ce que je lui dois jugez, dans ma misère, Ce que j'ai dû promettre et ce que je dois faire. (1645-56)

[783] _Var._ Puisque même à vous voir je vous trahis tous deux: Lui, soutenant vos feux, avecque ma présence; Vous, parlant pour Philiste, avecque mon silence. (1645-56)

[784] _Var._ Je n'y puis consentir, et n'y sais que répondre. (1645-64)

[785] _Var._ Vos dames de Paris vous appellent vers elles. (1645-56)

[786] _Var._ Vous ne m'échappez point, à moins que m'introduire. (1645-56)

[787] _Var._ [Et nous serons ainsi l'un et l'autre contents.] Je voudrois toutefois vous dire une nouvelle, Et vous en faire rire en sortant d'avec elle: Chez un de mes amis je viens de rencontrer Certain livre nouveau que je vous veux montrer. [Vous me semblez troublé.] (1645-56)

[788] _Var._ Vous m'aimez, je l'ai su, Monsieur, de votre bouche. (1645-56)

[789] _Var._ Jugez par là, Monsieur, quel malheur nous menace. (1645-56)

[790] _Var._ Si de votre départ j'ai paru me piquer. (1645-56)

[791] _Var._ Vous les quittiez pour moi, je n'y puis consentir. (1645-56)

[792] Au sujet de ce refrain, critiqué par Voltaire:

Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir,

voyez ci-après l'_Appendice_, p. 394.

[793] Les mots _à Mélisse_, et, avant le vers 1900, _à Cléandre_, manquent dans l'édition originale.

[794] _Var._ [Et croyez qu'à l'envi je vous serai fidèle.] Cher ami, cependant connoissez-vous ceci[794-a]? (_Il lui montre_ le Menteur _imprimé_.) DOR. Oui, je sais ce que c'est; vous en êtes aussi: Un peu moins que le mien votre nom s'y fait lire; Et si Cliton dit vrai[794-b], nous aurons de quoi rire. C'est une comédie où, pour parler sans fard, Philiste, ainsi que moi, doit avoir quelque part: Au sortir d'écolier, j'eus certaine aventure Qui me met là dedans en fort bonne posture; On la joue au Marais, sous le nom du _Menteur_. CLIT. Gardez que celle-ci n'aille jusqu'à l'auteur, Et que pour une suite il n'y trouve matière; La seconde, à mon gré, vaudroit bien la première. DOR. Fais-en ample mémoire, et va le lui porter; Nous prendrons du plaisir à la représenter: Entre les gens d'honneur on fait de ces parties, Et je tiens celle-ci pour des mieux assorties. PHIL. Le sujet seroit beau. DOR. Vous n'en savez pas tout. MÉL. Quoi? jouer nos amours ainsi de bout en bout! CLÉAND. La majesté des rois, que leur cour idolâtre, Sans perdre son éclat, monte sur le théâtre: C'est gloire, et non pas honte; et pour moi, j'y consens. PHIL. S'il vous en faut encor des motifs plus puissants, Vous pouvez effacer avec cette seconde Les bruits que la première a laissés dans le monde, Et ce cœur généreux n'a que trop d'intérêt Qu'elle fasse partout connoître ce qu'il est. CLIT. Mais peut-on l'ajuster dans les vingt et quatre heures? DOR. Qu'importe? CLIT. A mon avis, ce sont bien les meilleures; Car, grâces au bon Dieu, nous nous y connoissons; Les poëtes au parterre en font tant de leçons, Et là cette science est si bien éclaircie, Que nous savons que c'est que de péripétie, Catastase, épisode, unité, dénoûment, Et quand nous en parlons, nous parlons congrûment. Donc, en termes de l'art, je crains que votre histoire Soit peu juste au théâtre, et la preuve est notoire: Si le sujet est rare, il est irrégulier; Car vous êtes le seul qu'on y voit marier[794-c]. DOR. L'auteur y peut mettre ordre avec fort peu de peine: Cléandre en même temps épousera Climène; Et pour Philiste, il n'a qu'à me faire une sœur Dont il recevra l'offre avec joie et douceur; Il te pourra toi-même assortir avec Lyse. CLIT. L'invention est juste, et me semble de mise. Ne reste plus qu'un point touchant votre cheval: Si l'auteur n'en rend compte, elle finira mal; Les esprits délicats y trouveront à dire, Et feront de la pièce entre eux une satire, Si de quoi qu'on y parle, autant gros que menu, La fin ne leur apprend ce qu'il est devenu. CLÉAND. De peur que dans la ville il me fit reconnoître, Je le laissai bientôt libre de chercher maître; Mais pour mettre la pièce à sa perfection, L'auteur, à ce défaut, jouera d'invention. DOR. Nous perdons trop de temps autour de sa doctrine; Qu'à son choix, comme lui, tout le monde y raffine; Allons voir comme ici l'auteur m'a figuré, Et rire à mes dépens après avoir pleuré. CLITON, _seul_. Tout change, et de la joie on passe à la tristesse; Aux plus grands déplaisirs succède l'allégresse. [Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir.] (1645-56)

[794-a] Les éditions de 1648-56 portent avant ce vers: «_A Dorante_.»

[794-b] Voyez vers 269 et suivants.

[794-c] Ceci pourrait bien être une allusion au triple mariage qui termine la pièce espagnole. Voyez l'_Appendice_, p. 394 et 395.

APPENDICE.

QUELQUES REMARQUES

SUR

_LA SUITE DU MENTEUR_,

COMME IMITATION D'UNE COMÉDIE DE LOPE DE VEGA.

_Amar sin saber á quien_, «Aimer sans savoir qui on aime,» est une des meilleures et des plus agréables comédies de Lope de Vega. Un volume de ses œuvres dramatiques qu'il devait publier lui-même, et qui contient cette pièce, le _véritable_ XXIIe[795], fut donné en 1635, quelques mois après sa mort, par son gendre, à Madrid (in-4º). Mais ce n'est probablement pas cette édition de 1635 qui servit au travail de Corneille. Le même volume apocryphe qui lui avait donné comme étant de Lope la pièce d'Alarcon et qui est de Saragosse, 1630, contient aussi, sans fausse attribution d'auteur cette fois, la comédie, _Amar sin saber á quien._ C'est la septième du volume. Celle d'Alarcon est la cinquième. Cette circonstance nous offre une raison de plus de conjecturer que Corneille n'avait eu ni le temps ni les moyens de se faire une bibliothèque espagnole bien considérable. En ce genre son fonds pouvait bien se réduire à un très-petit nombre de volumes.

On ignore les dates premières des diverses compositions rassemblées dans l'impression de 1635 dont nous venons de parler; mais dans _Amar sin saber á quien_ nous avons remarqué deux points de repère: une mention familière de Cervantes et du _don Quichotte_, comme antithèse de la mode des romanceros; et une mention de Lope lui-même, nommé en passant dans le dialogue, où est citée une sentence de ses livres. Il y a d'ailleurs dans l'ensemble assez de vigueur et de fraîcheur pour marquer une période comprise dans les meilleures années du poëte, vingt ans au moins et peut-être plus de trente avant l'édition de 1630, qui doit être la première[796].

Rien absolument dans cette comédie n'a le moindre rapport à la conception dramatique traitée, un peu plus tard, comme nous sommes porté à le croire, dans _le Menteur_ du poëte Alarcon; et Corneille, alors même qu'il regardait les deux comédies comme l'œuvre de Lope, n'a pu leur attribuer la moindre connexion de motif et de sujet. Ici le rôle principal est celui d'un jeune gentilhomme, modèle de générosité. Incarcéré, poursuivi sur de fausses apparences, il s'abstient de révéler le véritable auteur d'un meurtre commis dans un duel, dont il n'a été que le témoin involontaire. Plus tard, il veut renoncer par la fuite aux espérances d'un amour partagé, dès qu'il a découvert que sa dame est recherchée par le noble ami dont le zèle l'a fait sortir de prison. Ces deux situations forment une sorte de roman dramatique, soutenu par une inspiration toujours distinguée, qui n'exclut nullement l'aisance, la grâce, et même la gaieté. Il n'y a point là de place pour un caractère vicieux à corriger, ou à continuer par une _suite_ quelconque. L'idée d'associer la dissimulation généreuse du prisonnier, don Juan de Aguilar, aux fantaisies mensongères du jeune Garcia serait trop fausse pour avoir pu se présenter d'elle-même à l'esprit de Corneille; il faut croire qu'elle lui fut suggérée par un faux calcul de succès; peut-être ne fît-il que suivre le conseil de Jodelet, qui jouait Cliton, et des autres acteurs de la troupe, désireux tous de donner une _suite_ aux recettes lucratives du _Menteur_. Tout ce qu'il était possible de faire dans ce dessein, d'après ce titre une fois imposé, c'était d'affubler le héros du nom de Dorante, de ramener le babillard Cliton, et l'insignifiant Philiste, en faisant de celui-ci l'ami magnanime qui se sacrifie à son tour, au dénoûment. Les expédients inventés pour combler par des récits rétrospectifs un intervalle de quelques années entre les deux actions dramatiques suffiraient seuls à expliquer le mauvais accueil fait à la seconde: ils présentent une transition doublement choquante, en contre-sens avec ce qui suit et avec ce qui précède: avec le nouveau Dorante, si accompli désormais, et avec l'ancien, en qui ces récits froissent et déshonorent un sujet d'agréables souvenirs. Le poëte, aux deux premiers actes, se prévaut de ces souvenirs pour rappeler épisodiquement son succès des deux années précédentes, et le raconter en vers spirituels, qui méritent d'être lus comme une intéressante curiosité littéraire. Du reste on ne sait que penser de ce Dorante qui, comme on nous le rapporte en un style léger et indifférent, s'est transformé depuis la chute du rideau en un vil fripon, qui a délaissé sa fiancée, volé la dot, causé la mort de son père, _pris le deuil à Rome_[797], qu'une dernière aventure nous fait retrouver en prison à Lyon, pour y déployer toute la noblesse du personnage inventé par Lope de Vega. Nous ne pouvons concevoir comment une aussi énorme incohérence morale échappe à la censure, très-distraite il est vrai, de Voltaire, quand nous le voyons d'autre part relever avec admiration, en homme du métier, les attachantes données dramatiques dont il aurait voulu voir sortir un chef-d'œuvre, et pour lesquelles il rend, presque à son insu, un vif hommage au poëte espagnol, dont il ne connaissait d'ailleurs que le nom[798].