Œuvres de P. Corneille, Tome 04
Part 25
Ah! que j'en suis ravie[757]! Que mon sort cette nuit devient digne d'envie! 1430 Certes, je n'osois plus espérer ce bonheur.
PHILISTE.
Manquerois-je à venir où j'ai laissé mon cœur?
MÉLISSE.
Qu'ainsi je sois aimée, et que de vous j'obtienne Une amour si parfaite et pareille à la mienne!
PHILISTE.
Ah! s'il en est besoin, j'en jure, et par vos yeux. 1435
MÉLISSE.
Vous revoir en ce lieu m'en persuade mieux[758]; Et sans autre serment, cette seule visite M'assure d'un bonheur qui passe mon mérite.
CLITON.
A l'aide!
MÉLISSE.
J'oy du bruit.
CLITON.
A la force! au secours!
PHILISTE.
C'est quelqu'un qu'on maltraite: excusez si j'y cours; Madame, je reviens.
CLITON, s'éloignant toujours derrière le théâtre.
On m'égorge, on me tue. Au meurtre!
PHILISTE.
Il est déjà dans la prochaine rue.
DORANTE.
C'est Cliton: retournez, il suffira de moi.
PHILISTE.
Je ne vous quitte point: allons.
(Ils sortent tous deux.)
MÉLISSE.
Je meurs d'effroi.
CLITON, derrière le théâtre.
Je suis mort.
MÉLISSE.
Un rival lui fait cette surprise. 1445
LYSE.
C'est plutôt quelque ivrogne, ou quelque autre sottise Qui ne méritoit pas rompre votre entretien
MÉLISSE.
Tu flattes mes désirs.
SCÈNE VI.
DORANTE, MÉLISSE, LYSE.
DORANTE.
Madame, ce n'est rien: Des marauds, dont le vin embrouilloit la cervelle, Vidoient à coups de poing une vieille querelle: 1450 Ils étoient trois contre un, et le pauvre battu A crier de la sorte exerçoit sa vertu.
(Bas.)
Si Cliton m'entendoit, il compteroit pour quatre.
MÉLISSE.
Vous n'avez donc point eu d'ennemis à combattre?
DORANTE.
Un coup de plat d'épée a tout fait écouler. 1455
MÉLISSE.
Je mourois de frayeur, vous y voyant aller.
DORANTE.
Que Philiste est heureux! qu'il doit aimer la vie!
MÉLISSE.
Vous n'avez pas sujet de lui porter envie.
DORANTE.
Vous lui parliez naguère en termes assez doux.
MÉLISSE.
Je pense d'aujourd'hui n'avoir parlé qu'à vous. 1460
DORANTE.
Vous ne lui parliez pas avant tout ce vacarme? Vous ne lui disiez pas que son amour vous charme, Qu'aucuns feux à vos feux ne peuvent s'égaler?
MÉLISSE.
J'ai tenu ce discours, mais j'ai cru vous parler. N'êtes-vous pas Dorante?
DORANTE.
Oui, je le suis, Madame, 1465 Le malheureux témoin de votre peu de flamme. Ce qu'un moment fit naître, un autre l'a détruit; Et l'ouvrage d'un jour se perd en une nuit.
MÉLISSE.
L'erreur n'est pas un crime; et votre aimable idée[759], Régnant sur mon esprit, m'a si bien possédée, 1470 Que dans ce cher objet le sien s'est confondu[760], Et lorsqu'il m'a parlé je vous ai répondu; En sa place tout autre eût passé pour vous-même: Vous verrez par la suite à quel point je vous aime. Pardonnez cependant à mes esprits déçus; 1475 Daignez prendre pour vous les vœux qu'il a reçus; Ou si, manque d'amour, votre soupçon persiste....
DORANTE.
N'en parlons plus, de grâce, et parlons de Philiste: Il vous sert, et la nuit me l'a trop découvert.
MÉLISSE.
Dites qu'il m'importune, et non pas qu'il me sert; 1480 N'en craignez rien. Adieu: j'ai peur qu'il ne revienne.
DORANTE.
Où voulez-vous demain que je vous entretienne? Je dois être élargi.
MÉLISSE.
Je vous ferai savoir Dès demain chez Cléandre où vous me pourrez voir.
DORANTE.
Et qui vous peut sitôt apprendre ces nouvelles? 1485
MÉLISSE.
Et ne savez-vous pas que l'amour a des ailes?
DORANTE.
Vous avez habitude avec ce cavalier?
MÉLISSE.
Non, je sais tout cela d'un esprit familier. Soyez moins curieux, plus secret, plus modeste, Sans ombrage, et demain nous parlerons du reste. 1490
DORANTE, seul.
Comme elle est ma maîtresse, elle m'a fait leçon, Et d'un soupçon je tombe en un autre soupçon. Lorsque je crains Cléandre, un ami me traverse; Mais nous avons bien fait de rompre le commerce: Je crois l'entendre.
SCÈNE VII.
DORANTE, PHILISTE, CLITON.
PHILISTE.
Ami, vous m'avez tôt quitté. 1495
DORANTE.
Sachant fort peu la ville, et dans l'obscurité, En moins de quatre pas j'ai tout perdu de vue; Et m'étant égaré dès la première rue, Comme je sais un peu ce que c'est que l'amour, J'ai cru qu'il vous falloit attendre en Bellecour; 1500 Mais je n'ai plus trouvé personne à la fenêtre. Dites-moi, cependant, qui massacroit ce traître? Qui le faisoit crier?
PHILISTE.
A quelques[761] mille pas, Je l'ai rencontré seul tombé sur des plâtras.
DORANTE.
Maraud, ne criois-tu que pour nous mettre en peine?
CLITON.
Souffrez encore un peu que je reprenne haleine. Comme à Lyon le peuple aime fort les laquais, Et leur donne souvent de dangereux paquets, Deux coquins, me trouvant tantôt en sentinelle, Ont laissé choir sur moi leur haine naturelle; 1510 Et sitôt qu'ils ont vu mon habit rouge et vert[762]....
DORANTE.
Quand il est nuit sans lune, et qu'il fait temps couvert, Connoît-on les couleurs? tu donnes une bourde.
CLITON.
Ils portoient sous le bras une lanterne sourde. C'étoit fait de ma vie, ils me traînoient à l'eau; 1515 Mais sentant du secours, ils ont craint pour leur peau, Et jouant des talons tous deux en gens habiles, Ils m'ont fait trébucher sur un monceau de tuiles[763], Chargé de tant de coups et de poing et de pied, Que je crois tout au moins en être estropié. 1520 Puissé-je voir bientôt la canaille noyée!
PHILISTE.
Si j'eusse pu les joindre, ils me l'eussent payée, L'heureuse occasion dont je n'ai pu jouir[764], Et que cette sottise a fait évanouir. Vous en êtes témoin, cette belle adorable 1525 Ne me pourroit jamais être plus favorable: Jamais je n'en reçus d'accueil si gracieux; Mais j'ai bientôt perdu ces moments précieux. Adieu: je prendrai soin demain de votre affaire. Il est saison pour vous de voir votre lingère. 1530 Puissiez-vous recevoir dans ce doux entretien[765] Un plaisir plus solide et plus long que le mien!
SCÈNE VIII.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Cliton, si tu le peux, regarde-moi sans rire.
CLITON.
J'entends à demi-mot, et ne m'en puis dédire: J'ai gagné votre mal.
DORANTE.
Eh bien! l'occasion? 1535
CLITON.
Elle fait le menteur, ainsi que le larron. Mais si j'en ai donné, c'est pour votre service.
DORANTE.
Tu l'as bien fait courir avec cet artifice.
CLITON.
Si je ne fusse chu, je l'eusse mené loin; Mais surtout j'ai trouvé la lanterne au besoin; 1540 Et sans ce prompt secours, votre feinte importune M'eût bien embarrassé de votre nuit sans lune. Sachez une autre fois que ces difficultés Ne se proposent point qu'entre gens concertés.
DORANTE.
Pour le mieux éblouir, je faisois le sévère. 1545
CLITON.
C'étoit un jeu tout propre à gâter le mystère. Dites-moi cependant, êtes-vous satisfait?
DORANTE.
Autant comme on peut l'être.
CLITON.
En effet?
DORANTE.
En effet.
CLITON.
Et Philiste?
DORANTE.
Il se tient comblé d'heur et de gloire; Mais on l'a pris pour moi dans une nuit si noire: 1550 On s'excuse du moins avec cette couleur.
CLITON.
Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur: Vous y prîtes jadis Clarice pour Lucrèce[766]; Aujourd'hui même erreur trompe cette maîtresse[767]; Et vous n'avez point eu de pareils rendez-vous 1555 Sans faire une jalouse ou devenir jaloux.
DORANTE.
Je n'ai pas lieu de l'être, et n'en sors pas fort triste.
CLITON.
Vous pourrez maintenant savoir tout de Philiste[768].
DORANTE.
Cliton, tout au contraire, il me faut l'éviter: Tout est perdu pour moi, s'il me va tout conter. 1560 De quel front oserois-je, après sa confidence, Souffrir que mon amour se mît en évidence? Après les soins qu'il prend de rompre ma prison, Aimer en même lieu semble une trahison. Voyant cette chaleur qui pour moi l'intéresse, 1565 Je rougis en secret de servir sa maîtresse, Et crois devoir du moins ignorer son amour[769] Jusqu'à ce que le mien ait pu paroître au jour. Déclaré le premier, je l'oblige à se taire; Ou si de cette flamme il ne se peut défaire, 1570 Il ne peut refuser de s'en remettre au choix De celle dont tous deux nous adorons les lois.
CLITON.
Quand il vous préviendra, vous pouvez le défendre Aussi bien contre lui comme contre Cléandre.
DORANTE.
Contre Cléandre et lui je n'ai pas même droit: 1575 Je dois autant à l'un comme l'autre me doit; Et tout homme d'honneur n'est qu'en inquiétude, Pouvant être suspect de quelque ingratitude. Allons nous reposer: la nuit et le sommeil Nous pourront inspirer quelque meilleur conseil. 1580
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
NOTES:
[727] _Var._ Toujours à contre-temps son malheur le produit. (1645-56)
[728] _Var._ Il vous eût fort avant donné dedans la vue. (1645-56)
[729] _Var._ Vous font ainsi tout croire et ne douter de rien! (1645-60)
[730] _Var._ Lyse, c'est un amour bientôt fait que le nôtre. (1645-56) _Var._ Lyse, c'est un traité bientôt fait que le nôtre. (1660)
[731] _Var._ Et sans s'inquiéter de mille peurs frivoles[731-a]. (1645-64)
[731-a] Voltaire, qui, dans son texte (1764), donne, comme nous, ce vers d'après l'impression de 1682, le cite dans une note avec _de mille_, pour _d'aucunes_, d'après les éditions de 1645-64.
[732] «L'assurance que prend Mélisse, au quatrième de _la Suite du Menteur_, sur les premières protestations d'amour que lui fait Dorante, qu'elle n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilité et la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner croyance à ce qu'ils s'entre-disent; et les douze vers qui expriment cette moralité en termes généraux ont tellement plu, que beaucoup de gens d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire.» (_Discours du poëme dramatique_, tome I, p. 19.) Une note de Voltaire confirme ce qu'avance Corneille: «Si _la Suite du Menteur_, dit-il, est tombée, ces vers ne le sont pas; presque tous les connaisseurs les savent par cœur.»--L'idée exprimée dans ce passage revient plusieurs fois dans les pièces de Corneille. Voyez tome II, p. 308 et 309.
[733] Ce n'est pas là précisément ce que dit Sylvandre; mais dans le troisième livre de la seconde partie de l'_Astrée_, il grave un cadran «dont l'aiguille tremblante tournoit du côté de la tramontane, avec ce mot: J'EN SUIS TOUCHÉ: voulant signifier que tout ainsi que l'aiguille du cadran étant touchée de l'aimant se tourne toujours de ce côté-là (parce que les plus savants ont opinion que, s'il faut dire ainsi, l'élément de la calamite y est), par cette puissance naturelle, qui fait que toute partie recherche de se rejoindre à son tout; de même son cœur atteint des beautés de sa maîtresse, tournoit incessamment toutes ses pensées vers elle. Et pour mieux faire entendre cette conception, il ajouta ces vers:
MADRIGAL.
L'aiguille du cadran cherche la tramontane Touchée avec l'aimant, Mon cœur aussi touché des beautés de Diane La cherche incessamment.»
[734] La leçon _d'une autre_ n'est que dans les éditions de 1664 et de 1668. Toutes les autres donnent: d'_un autre_. Voyez tome I, p. 228, note 3 _a_.--L'édition de 1692 a le féminin, qui, de toute manière, parait ici préférable.
[735] L'_Astrée_, célèbre roman pastoral d'Honoré d'Urfé, divisé en cinq parties, dont la première a paru en 1610 et la dernière en 1625. Cette édition ne se trouve plus, dit M. Brunet en parlant de la 1re partie de 1610, in-4º, dédiée à Henri IV.
[736] Le village d'Astrée n'est pas nommé par d'Urfé, qui se contente de placer le lieu de la scène dans le Forez, sur les bords du Lignon.
[737] _Var._ Qu'elle et son Céladon étoient de mes parents. (1645-68)
[738] D'Urfé dit, dès les premières pages de son roman, qu'Astrée et Céladon «se virent poussés par les trahisons de Semyre aux plus profondes infortunes,» mais il ne donne point de détails particuliers à ce sujet, et, dans la _Tragico-médie pastorale, où les amours d'Astrée et de Céladon sont meslées à celles de Diane, de Sylvandre et de Paris_, par le sieur de Rayssiguier.... 1630, Sémire ne paraît même pas.
[739] Toutes les éditions donnent _ce prisonnier_. Voltaire (1764) y a substitué: _un prisonnier_.
[740] _Var._ MÉL. Avec? CLÉAND. Avec Dorante. MÉL. Avec ce cavalier. (1645-56)
[741] _Var._ Qu'à cette lâcheté je pusse consentir! (1645)
[742] _Var._ Tu t'en fâches, ma sœur? MÉL. Je m'en fâche pour vous: D'un mot il vous peut perdre, et je crains son courroux. CLÉAND. Il est trop généreux; et puis notre querelle. (1645-56)
[743] _Var._ La plus belle ait de quoi suborner de bons yeux. (1645-56)
[744] _Var._ C'est encore votre ordre, ou je le conçois mal. (1645-56)
[745] _Var._ Je le viens d'obliger à prendre la maison. (1645-56)
[746] _Var._ Vous pensez l'engager avecque de tels gages. (1645-56)
[747] _Var._ Sans l'avoir jamais vu, je connois son courage. (1645-68)
[748] _Var._ Et si ces foibles traits n'ont pas de quoi lui plaire. (1645-56)
[749] _Var._ S'il aime en autre lieu, n'en appréhendons rien. (1645-60)
[750] _Var._ Votre amour me ravit, je la veux couronner. (1645-56)
[751] _Var._ Avecque tes façons que veux-tu que j'attrape? (1645-56)
[752] _Var._ S'excusera-t-il mieux que le mien ne l'excuse? (1645-56)
[753] _En faveur de_, à la faveur de.
[754] Cette indication manque dans les éditions antérieures à 1663.
[755] _Garder le mulet_, locution proverbiale, qui signifie «attendre longtemps, s'ennuyer à attendre.»
[756] L'édition de 1663 omet ici les mots _à la fenêtre_, et porte en marge, à côté du premier vers de la scène: _Mélisse et Lyse sont à la fenêtre_.
[757] _Var._ Ah! que je suis ravie! (1645)
[758] _Var._ Vous revoir en ce lieu me persuade mieux. (1645-56)
[759] _Var._ L'erreur n'est pas un crime; et votre chère idée. (1645-56)
[760] _Var._ Que dedans votre objet le sien s'est confondu. (1645-56)
[761] Voyez tome I, p. 299, note 1. L'édition de 1692 a _quelque_, sans _s_.
[762] _Var._ Et me prenant pour l'être à l'habit rouge et vert.... (1645-56)
[763] _Var._ M'ont jeté de roideur sur un monceau de tuiles. (1645-56)
[764] _Var._ La belle occasion dont je n'ai pu jouir. (1645-63)
[765] _Var._ Puissiez-vous recevoir dedans son entretien. (1645-56)
[766] Voyez _le Menteur_, acte III, scène IV.
[767] _Var._ Aujourd'hui même erreur trompe votre maîtresse. (1645-60)
[768] _Var._ Vous pourrez maintenant tout savoir de Philiste.
[769] _Var._ Et crois devoir au moins ignorer son amour. (1645-56)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
LYSE, CLITON.
CLITON.
Nous voici bien logés, Lyse, et sans raillerie, Je ne souhaitois pas meilleure hôtellerie. Enfin nous voyons clair à ce que nous faisons, Et je puis à loisir te conter mes raisons.
LYSE.
Tes raisons, c'est-à-dire autant d'extravagances. 1585
CLITON.
Tu me connois déjà!
LYSE.
Bien mieux que tu ne penses.
CLITON.
J'en débite beaucoup.
LYSE.
Tu sais les prodiguer[770].
CLITON.
Mais sais-tu que l'amour me fait extravaguer?
LYSE.
En tiens-tu donc pour moi?
CLITON.
J'en tiens, je le confesse.
LYSE.
Autant comme ton maître en tient pour ma maîtresse?
CLITON.
Non pas encor si fort, mais dès ce même instant Il ne tiendra qu'à toi que je n'en tienne autant: Tu n'as qu'à l'imiter pour être autant aimée.
LYSE.
Si son âme est en feu, la mienne est enflammée; Et je crois jusqu'ici ne l'imiter pas mal. 1595
CLITON.
Tu manques, à vrai dire, encore au principal.
LYSE.
Ton secret est obscur.
CLITON.
Tu ne veux pas l'entendre; Vois quelle est sa méthode, et tâche de la prendre[771]. Ses attraits tout-puissants ont des avant-coureurs Encor plus souverains à lui gagner les cœurs: 1600 Mon maître se rendit à ton premier message. Ce n'est pas qu'en effet je n'aime ton visage; Mais l'amour aujourd'hui dans les cœurs les plus vains Entre moins par les yeux qu'il ne fait par les mains; Et quand l'objet aimé voit les siennes garnies, 1605 Il voit en l'autre objet des grâces infinies. Pourrois-tu te résoudre à m'attaquer ainsi?
LYSE.
J'en voudrois être quitte à moins d'un grand merci.
CLITON.
Écoute: je n'ai pas une âme intéressée, Et je te veux ouvrir le fond de ma pensée. 1610 Aimons-nous but à but[772], sans soupçon, sans rigueur: Donnons âme pour âme et rendons cœur pour cœur.
LYSE.
J'en veux bien à ce prix.
CLITON.
Donc, sans plus de langage, Tu veux bien m'en donner quelques baisers pour gage?
LYSE.
Pour l'âme et pour le cœur, tant que tu les voudras[773]; Mais pour le bout du doigt, ne le demande pas: Un amour délicat hait ces faveurs grossières, Et je t'ai bien donné des preuves plus entières. Pourquoi me demander des gages superflus? Ayant l'âme et le cœur, que te faut-il de plus? 1620
CLITON.
J'ai le goût fort grossier en matière de flamme: Je sais que c'est beaucoup qu'avoir le cœur et l'âme; Mais je ne sais pas moins qu'on a fort peu de fruit Et de l'âme et du cœur, si le reste ne suit.
LYSE.
Eh quoi! pauvre ignorant, ne sais-tu pas encore 1625 Qu'il faut suivre l'humeur de celle qu'on adore, Se rendre complaisant, vouloir ce qu'elle veut?
CLITON.
Si tu n'en veux changer, c'est ce qui ne se peut. De quoi me guériroient ces gages invisibles? Comme j'ai l'esprit lourd, je les veux plus sensibles: 1630 Autrement, marché nul.
LYSE.
Ne désespère point: Chaque chose a son ordre, et tout vient à son point; Peut-être avec le temps nous pourrons-nous connoître. Apprends-moi cependant qu'est devenu ton maître.
CLITON.
Il est avec Philiste allé remercier 1635 Ceux que pour son affaire il a voulu prier.
LYSE.
Je crois qu'il est ravi de voir que sa maîtresse Est la sœur de Cléandre et devient son hôtesse?
CLITON.
Il a raison de l'être et de tout espérer.
LYSE.
Avec toute assurance il peut se déclarer[774]: 1640 Autant comme la sœur le frère le souhaite; Et s'il l'aime en effet, je tiens la chose faite.
CLITON.
Ne doute point s'il l'aime après qu'il meurt d'amour.
LYSE.
Il semble toutefois fort triste à son retour.
SCÈNE II.
DORANTE, CLITON, LYSE.
DORANTE.
Tout est perdu, Cliton, il faut ployer bagage. 1645
CLITON.
Je fais ici, Monsieur, l'amour de bon courage; Au lieu de m'y troubler, allez en faire autant.
DORANTE.
N'en parlons plus.
CLITON.
Entrez, vous dis-je, on vous attend.
DORANTE.
Que m'importe?
CLITON.
On vous aime.
DORANTE.
Hélas!
CLITON.
On vous adore.
DORANTE.
Je le sais.
CLITON.
D'où vient donc l'ennui qui vous dévore? 1650
DORANTE.
Que je te trouve heureux!
CLITON.
Le destin m'est si doux Que vous avez sujet d'en être fort jaloux: Alors qu'on vous caresse à grands coups de pistoles, J'obtiens tout doucement paroles pour paroles. L'avantage est fort rare et me rend fort heureux. 1655
DORANTE.
Il faut partir, te dis-je.
CLITON.
Oui, dans un an ou deux.
DORANTE.
Sans tarder un moment.
LYSE.
L'amour trouve des charmes A donner quelquefois de pareilles alarmes.
DORANTE.
Lyse, c'est tout de bon.
LYSE.
Vous n'en avez pas lieu.
DORANTE.
Ta maîtresse survient, il faut lui dire adieu. 1660 Puisse en ses belles mains ma douleur immortelle Laisser toute mon âme en prenant congé d'elle!
SCÈNE III.
DORANTE, MÉLISSE, LYSE, CLITON[775].
MÉLISSE.
Au bruit de vos soupirs, tremblante et sans couleur, Je viens savoir de vous mon crime ou mon malheur; Si j'en suis le sujet, si j'en suis le remède, 1665 Si je puis le guérir, ou s'il faut que j'y cède[776]; Si je dois ou vous plaindre ou me justifier, Et de quels ennemis il faut me défier[777].
DORANTE.
De mon mauvais destin, qui seul me persécute.
MÉLISSE.
A ses injustes lois que faut-il que j'impute[778]? 1670
DORANTE.
Le coup le plus mortel dont il m'eût pu frapper.
MÉLISSE.
Est-ce un mal que mes yeux ne puissent dissiper?
DORANTE.
Votre amour le fait naître, et vos yeux le redoublent.
MÉLISSE.
Si je ne puis calmer les soucis qui vous troublent, Mon amour avec vous saura les partager[779]. 1675
DORANTE.
Ah! vous les aigrissez, les voulant soulager! Puis-je voir tant d'amour avec tant de mérite, Et dire sans mourir qu'il faut que je vous quitte?
MÉLISSE.
Vous me quittez! ô ciel! Mais, Lyse, soutenez: Je sens manquer la force à mes sens étonnés. 1680
DORANTE.
Ne croissez point ma plaie, elle est assez ouverte[780]: Vous me montrez en vain la grandeur de ma perte. Ce grand excès d'amour que font voir vos douleurs Triomphe de mon cœur sans vaincre mes malheurs. On ne m'arrête pas pour redoubler mes chaînes, 1685 On redouble ma flamme, on redouble mes peines; Mais tous ces nouveaux feux qui viennent m'embraser Me donnent seulement plus de fers à briser.
MÉLISSE.
Donc à m'abandonner votre âme est résolue?
DORANTE.
Je cède à la rigueur d'une force absolue. 1690
MÉLISSE.
Votre manque d'amour vous y fait consentir.
DORANTE.