Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 24

Chapter 243,603 wordsPublic domain

L'ordre, tout au contraire, en est déjà donné, Et votre esprit trop prompt n'a pas bien deviné. Comme je vous quittois avec peine à vous croire, Quatre de mes amis m'ont conté votre histoire. Ils marchoient après vous deux ou trois mille pas; 1115 Ils vous ont vu courir, tomber le mort à bas, L'autre vous démonter, et fuir en diligence: Ils ont vu tout cela de sur une éminence, Et n'ont connu personne, étant trop éloignés. Voilà, quoi qu'il en soit, tous nos procès gagnés, 1120 Et plus tôt de beaucoup que je n'osois prétendre. Je n'ai point perdu temps[718], et les ai fait entendre; Si bien que sans chercher d'autre éclaircissement, Vos juges m'ont promis votre élargissement. Mais quoiqu'il soit constant qu'on vous prend pour un autre, Il faudra caution, et je serai la vôtre: Ce sont formalités que pour vous dégager[719] Les juges, disent-ils, sont tenus d'exiger; Mais sans doute ils en font ainsi que bon leur semble. Tandis, ce soir chez moi nous souperons ensemble; 1130 Dans un moment ou deux vous y pourrez venir; Nous aurons tout loisir de nous entretenir[720], Et vous prendrez le temps de voir votre lingère. Ils m'ont dit toutefois qu'il seroit nécessaire De coucher pour la forme un moment en prison, 1135 Et m'en ont sur-le-champ rendu quelque raison; Mais c'est si peu mon jeu que de telles matières, Que j'en perds aussitôt les plus belles lumières. Vous sortirez demain, il n'est rien de plus vrai: C'est tout ce que j'en aime, et tout ce que j'en sai. 1140

DORANTE.

Que ne vous dois-je point pour de si bons offices!

PHILISTE.

Ami, ce ne sont là que de petits services; Je voudrois pouvoir mieux, tout me seroit fort doux. Je vais chercher du monde à souper avec vous. Adieu: je vous attends au plus tard dans une heure. 1145

SCÈNE V.

DORANTE, CLITON[721].

DORANTE.

Tu ne dis mot, Cliton.

CLITON.

Elle est belle, ou je meure!

DORANTE.

Elle te semble belle?

CLITON.

Et si parfaitement Que j'en suis même encor dans le ravissement. Encor dans mon esprit je la vois et l'admire, Et je n'ai su depuis trouver le mot à dire. 1150

DORANTE.

Je suis ravi de voir que mon élection[722] Ait enfin mérité ton approbation.

CLITON.

Ah! plût à Dieu, Monsieur, que ce fût la servante! Vous verriez comme quoi je la trouve charmante, Et comme pour l'aimer je ferois le mutin. 1155

DORANTE.

Admire en cet amour la force du destin.

CLITON.

J'admire bien plutôt votre adresse ordinaire, Qui change en un moment cette dame en lingère.

DORANTE.

C'étoit nécessité dans cette occasion, De crainte que Philiste eût quelque vision, 1160 S'en formât quelque idée, et la pût reconnoître.

CLITON.

Cette métamorphose est de vos coups de maître; Je n'en parlerai plus, Monsieur, que cette fois; Mais en un demi-jour comptez déjà pour trois. Un coupable honnête homme, un portrait, une dame, 1165 A son premier métier rendent soudain votre âme; Et vous savez mentir par générosité, Par adresse d'amour, et par nécessité. Quelle conversion!

DORANTE.

Tu fais bien le sévère.

CLITON.

Non, non, à l'avenir je fais vœu de m'en taire: 1170 J'aurois trop à compter.

DORANTE.

Conserver un secret, Ce n'est pas tant mentir qu'être amoureux discret; L'honneur d'une maîtresse aisément y dispose.

CLITON.

Ce n'est qu'autre prétexte et non pas autre chose. Croyez-moi, vous mourrez, Monsieur, dans votre peau, Et vous mériterez cet illustre tombeau, Cette digne oraison que naguère j'ai faite[723]: Vous vous en souvenez, sans que je la répète[724].

DORANTE.

Pour de pareils secrets peut-on s'en garantir[725]? Et toi-même, à ton tour, ne crois-tu point mentir[726]? 1180 L'occasion convie, aide, engage, dispense; Et pour servir un autre on ment sans qu'on y pense.

CLITON.

Si vous m'y surprenez, étrillez-y-moi bien.

DORANTE.

Allons trouver Philiste, et ne jurons de rien.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[680] Cette indication manque dans les éditions de 1645-60; celle de 1663 la donne en marge; dans les suivantes, elle est placée après le titre de la scène et les noms des acteurs.

[681] _Var._ J'ai des gens là dehors qui gardent qu'on n'écoute. (1645-56)

[682] _Var._ Et je vous puis parler en toute sûreté. (1645-56)

[683] De la gaieté, de l'enjouement. Voyez le _Lexique_.

[684] _Var._ Pour donner son avis il n'attend qu'on le prie. (1645-56)

[685] _Var._ J'en voudrois savoir un de l'humeur dont il est. (1645-56)

[686] _Var._ Croyez qu'à le trouver vous auriez grande peine. (1645-68)

[687] _Var._ Voilà de ses bons mots les grâces plus exquises. (1645-56)

[688] _Var._ Qu'il m'ôte les moyens de rien faire pour vous. (1645-56)

[689] _Var._ Vous figurez-vous point ce que ce pourroit être? (1645-56)

[690] Il y a _croit_, sans accent et sans _s_, dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille et dans celle de 1692. Voltaire (1764) a donné _croît_.

[691] _Var._ De lui ravir l'honneur en conservant ses jours. (1645-56)

[692] _Var._ J'en ai fait mon ami, j'ai part dedans sa gloire; Et je ne voudrois pas qu'on me pût reprocher. (1645-56)

[693] L'édition de 1656 porte: «je te suis,» pour: «je te fus.»

[694] _Var._ Si je t'ai pu manquer de foi. (1645-56)

[695] _Var._ Sur toi retombent tes vengeances.... (1645) _Var._ Sur toi retombent des vengeances.... (1648-56)

[696] On lit ici _pourtrait_ dans l'édition originale, qui, comme les autres, donne partout ailleurs _portrait_.

[697] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1656.

[698] _Var._ Je lui regarde aux mains aussitôt comme aux yeux. (1645-56)

[699] _Var._ Ainsi détruit le temps les choses plus solides[699-a]. (1645-56)

[699-a] L'édition de 1645 porte en marge, à côté de ce vers, les mots: _à Dorante_.

[700] _Var._ Ce portrait, qu'il faut que l'on me rende. (1645-56)

[701] _Var._ C'est ma sœur que j'amène, à cause qu'il fait nuit. (1645-56)

[702] _Var._ Si je te nuis ici, c'est avecque regret. (1645-56)

[703] Tel est le texte de toutes les éditions, y compris celle de 1692. Voltaire (1764) y a substitué «tant d'épouvante.»

[704] _Var._ Que sait-on si c'est point le dessein de Madame? (1645-56)

[705] _Var._ Si j'étois que de vous, je voudrois hasarder, Et de force ou de gré je le saurois garder. (1645-56)

[706] Les éditions de 1663-82 donnent _cette échange_, au féminin; les précédentes et celle de 1692 font le mot masculin: _cet échange_.

[707] _Var._ Ainsi font deux soldats logés chez le bonhomme[707-a]. (1645-68)

[707-a] L'édition de 1692 et Voltaire, dans la sienne, ont adopté cette variante.

[708] _Var._ Et sur l'original vous pouvez tout prétendre. (1645-56)

[709] _Var._ Je retirois mon cœur en retirant ce gage. (1645-60)

[710] _Var._ Que tous mes jours usés dessous votre service. (1645-64)

[711] _Var._ Je le sais; mais, Madame, en cas que je l'emporte, Où vous dois-je chercher? (1645-56)

[712] Place de Lyon, qui, au commencement du dix-septième siècle, était encore une prairie, souvent inondée. La ville l'acquit en 1618.

[713] _Var. Elles rabaissent toutes deux leur coiffe._ (1645-56)--_Elles abaissent toutes deux leur coiffe._ (1660-68)--Voltaire (1764) a substitué _baissent à abaissent_.

[714] «Cette scène où Mélisse voilée vient voir si on lui rendra son portrait devait être d'autant plus agréable que les femmes alors étaient en usage de porter un masque de velours, ou d'abaisser leurs coiffes quand elles sortaient à pied. Cette mode venait d'Espagne, ainsi que la plupart de nos comédies.»

(_Voltaire._)

[715] _Var._ PHILISTE, DORANTE, CLITON; MÉLISSE, LYSE, _qui s'écoulent incontinent_ (1645);--.... _qui s'échappent incontinent_. (1648-60)

[716] _Var._ Laissez-les s'écouler, je vous dirai qui c'est. (1645)

[717] L'orthographe de ce mot est _roolle_ dans toutes les éditions, hormis celle de 1656, qui a _roole_, par une seule _l._

[718] Par une erreur singulière, les éditions de 1645-56 portent toutes: «Je n'ai point perdu _de_ temps,» ce qui fait un vers de treize syllabes.

[719] _Var._ Ce sont formalités que la justice veut; Autrement, disent-ils, l'affaire ne se peut; Mais je crois qu'ils en font ainsi que bon leur semble. (1645-56)

[720] Ce vers se retrouve presque textuellement dans _les Plaideurs_ de Racine, acte II, scène I:

«Vous aurez tout moyen de vous entretenir.»

[721] Les éditions de 1664-82 et, à leur exemple, celle de 1692 ajoutent LYSE aux personnages de cette scène. C'est une erreur évidente: voyez p. 346, note 1.

[722] _Var._ Vraiment, je suis ravi que mon élection. (1645-60)

[723] _Var._ Cette digne oraison que j'avois tantôt faite. (1645-56)

[724] Voyez acte I, scène VI, vers 375 et suivants.

[725] _Var._ Pour de pareils sujets peut-on s'en garantir? (1645-68)

[726] _Var._ Et toi-même, à ton tour, penses-tu point mentir? (1645-56)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

MÉLISSE, LYSE.

MÉLISSE.

J'en tremble encor de peur, et n'en suis pas remise. 1185

LYSE.

Aussi bien comme vous je pensois être prise.

MÉLISSE.

Non, Philiste n'est fait que pour m'incommoder. Voyez ce qu'en ces lieux il venoit demander, S'il est heure si tard de faire une visite.

LYSE.

Un ami véritable à toute heure s'acquitte; 1190 Mais un amant fâcheux, soit de jour, soit de nuit, Toujours à contre-temps à nos yeux se produit[727]; Et depuis qu'une fois il commence à déplaire, Il ne manque jamais d'occasion contraire: Tant son mauvais destin semble prendre de soins 1195 A mêler sa présence où l'on la veut le moins!

MÉLISSE.

Quel désordre eût-ce été, Lyse, s'il m'eût connue!

LYSE.

Il vous auroit donné fort avant dans la vue[728].

MÉLISSE.

Quel bruit et quel éclat n'eût point fait son courroux!

LYSE.

Il eût été peut-être aussi honteux que vous. 1200 Un homme un peu content et qui s'en fait accroire, Se voyant méprisé, rabat bien de sa gloire, Et surpris qu'il en est en telle occasion, Toute sa vanité tourne en confusion. Quand il a de l'esprit, il sait rendre le change; 1205 Loin de s'en émouvoir, en raillant il se venge, Affecte des mépris, comme pour reprocher Que la perte qu'il fait ne vaut pas s'en fâcher; Tant qu'il peut, il témoigne une âme indifférente. Quoi qu'il en soit enfin, vous avez vu Dorante, 1210 Et fort adroitement je vous ai mise en jeu.

MÉLISSE.

Et fort adroitement tu m'as fait voir son feu.

LYSE.

Eh bien! mais que vous semble encor du personnage? Vous en ai-je trop dit?

MÉLISSE.

J'en ai vu davantage.

LYSE.

Avez-vous du regret d'avoir trop hasardé? 1215

MÉLISSE.

Je n'ai qu'un déplaisir, d'avoir si peu tardé.

LYSE.

Vous l'aimez?

MÉLISSE.

Je l'adore.

LYSE.

Et croyez qu'il vous aime?

MÉLISSE.

Qu'il m'aime, et d'une amour, comme la mienne, extrême.

LYSE.

Une première vue, un moment d'entretien, Vous fait ainsi tout croire et ne douter de rien[729]! 1220

MÉLISSE.

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre[730]: Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, Sème l'intelligence avant que de se voir; Il prépare si bien l'amant et la maîtresse, 1225 Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse. On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment: Tout ce qu'on s'entre-dit persuade aisément; Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles[731], La foi semble courir au-devant des paroles: 1230 La langue en peu de mots en explique beaucoup; Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup; Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent, Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent[732].

LYSE.

Si, comme dit Sylvandre, une âme en se formant[733], 1235 Ou descendant du ciel, prend d'une autre[734] l'aimant, La sienne a pris le vôtre, et vous a rencontrée.

MÉLISSE.

Quoi? tu lis les romans?

LYSE.

Je puis bien lire _Astrée_[735]; Je suis de son village[736], et j'ai de bons garants Qu'elle et son Céladon étoient de nos parents[737]. 1240

MÉLISSE.

Quelle preuve en as-tu?

LYSE.

Ce vieux saule, Madame, Où chacun d'eux cachoit ses lettres et sa flamme, Quand le jaloux Sémire en fit un faux témoin[738]; Du pré de mon grand-père il fait encor le coin, Et l'on m'a dit que c'est un infaillible signe 1245 Que d'un si rare hymen je viens en droite ligne. Vous ne m'en croyez pas?

MÉLISSE.

De vrai, c'est un grand point.

LYSE.

Aurois-je tant d'esprit, si cela n'étoit point? D'où viendroit cette adresse à faire vos messages, A jouer avec vous de si bons personnages, 1250 Ce trésor de lumière et de vivacité, Que d'un sang amoureux que j'ai d'eux hérité?

MÉLISSE.

Tu le disois tantôt, chacun a sa folie: Les uns l'ont importune, et la tienne est jolie.

SCÈNE II.

CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE.

CLÉANDRE.

Je viens d'avoir querelle avec ce prisonnier[739], 1255 Ma sœur....

MÉLISSE.

Avec Dorante? avec ce cavalier[740] Dont vous tenez l'honneur, dont vous tenez la vie? Qu'avez-vous fait?

CLÉANDRE.

Un coup dont tu seras ravie.

MÉLISSE.

Qu'à cette lâcheté je puisse consentir[741]!

CLÉANDRE.

Bien plus, tu m'aideras à le faire mentir. 1260

MÉLISSE.

Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte: Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate.

CLÉANDRE.

Tu sembles t'en fâcher?

MÉLISSE.

Je m'en fâche pour vous[742]: D'un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux.

CLÉANDRE.

Il est trop généreux; et d'ailleurs la querelle, 1265 Dans les termes qu'elle est, n'est pas si criminelle. Écoute. Nous parlions des dames de Lyon; Elles sont assez mal en son opinion: Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville; Mais il se l'imagine en beautés fort stérile, 1270 Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux[743]. Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre; Mais à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre; Et comme il ne le peut étant dans la prison, 1275 J'ai cru par un portrait le mettre à la raison; Et sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire, Je ne veux que le tien pour le faire dédire: Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment?

MÉLISSE.

Vous me jouez, mon frère, assez accortement: 1280 La querelle est adroite et bien imaginée.

CLÉANDRE.

Non, je m'en suis vanté, ma parole est donnée.

MÉLISSE.

S'il faut ruser ici, j'en sais autant que vous, Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups. Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire: Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire.

CLÉANDRE.

Eh bien! je viens de voir ton portrait en ses mains.

MÉLISSE.

Et c'est ce qui vous fâche?

CLÉANDRE.

Et c'est dont je me plains.

MÉLISSE.

J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire. Votre ordre étoit exprès.

CLÉANDRE.

Quoi? je te l'ai fait faire? 1290

MÉLISSE.

Ne m'avez-vous pas dit: «Sous ces déguisements Ajoute à ton argent perles et diamants?» Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause.

CLÉANDRE.

Eh quoi! de ce portrait disent-ils quelque chose?

MÉLISSE.

Puisqu'il est enrichi de quatre diamants, 1295 N'est-ce pas obéir à vos commandements?

CLÉANDRE.

C'est fort bien expliquer le sens de mes prières. Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières: Qui donne le portrait promet l'original.

MÉLISSE.

C'est encore votre ordre, ou je m'y connois mal[744]. 1300 Ne m'avez-vous pas dit: «Prends souci de me plaire, Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère?» Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur, Pour vous en revancher dois-je moins que mon cœur? Et doutez-vous encore à quel point je vous aime, 1305 Quand pour vous acquitter je me donne moi-même?

CLÉANDRE.

Certes, pour m'obéir avec plus de chaleur, Vous donnez à mon ordre une étrange couleur, Et prenez un grand soin de bien payer mes dettes: Non que mes volontés en soient mal satisfaites; 1310 Loin d'éteindre ce feu, je voudrois l'allumer, Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer. Je tiendrois à bonheur de l'avoir pour beau-frère: J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire; Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison 1315 Je viens de l'obliger à prendre la maison[745], Afin que l'entretien produise quelques flammes Qui forment doucement l'union de vos âmes. Mais vous savez trouver des chemins plus aisés: Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez, 1320 Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages[746], Et lui donnez sur vous de trop grands avantages. Que sera-ce, ma sœur, si quand vous le verrez, Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez, Si quelque aversion vous prend pour son visage, 1325 Si le vôtre le choque ou qu'un autre l'engage, Et que de ce portrait donné légèrement, Il érige un trophée à quelque objet charmant?

MÉLISSE.

Sans jamais l'avoir vu, je connois son courage[747]: Qu'importe après cela quel en soit le visage? 1330 Tout le reste m'en plaît; si le cœur en est haut, Et si l'âme est parfaite; il n'a point de défaut. Ajoutez que vous-même, après votre aventure, Ne m'en avez pas fait une laide peinture; Et comme vous devez vous y connoître mieux, 1335 Je m'en rapporte à vous, et choisis par vos yeux. N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère; Et si ces foibles traits n'ont point de quoi lui plaire[748], S'il aime en autre lieu, n'en appréhendez rien[749]: Puisqu'il est généreux, il en usera bien. 1340

CLÉANDRE.

Quoi qu'il en soit, ma sœur, soyez plus retenue Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue. Votre amour me ravit, je veux le couronner[750]; Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner. Il sortira demain, n'en soyez point en peine. 1345 Adieu: je vais une heure entretenir Climène.

SCÈNE III.

MÉLISSE, LYSE.

LYSE.

Vous en voilà défaite et quitte à bon marché. Encore est-il traitable alors qu'il est fâché. Sa colère a pour vous une douce méthode, Et sur la remontrance il n'est pas incommode. 1350

MÉLISSE.

Aussi qu'ai-je commis pour en donner sujet? Me ranger à son choix sans savoir son projet, Deviner sa pensée, obéir par avance, Sont-ce, Lyse, envers lui des crimes d'importance?

LYSE.

Obéir par avance est un jeu délicat, 1355 Dont tout autre que lui feroit un mauvais plat. Mais ce nouvel amant dont vous faites votre âme Avec un grand secret ménage votre flamme: Devoit-il exposer ce portrait à ses yeux? Je le tiens indiscret.

MÉLISSE.

Il n'est que curieux, 1360 Et ne montreroit pas si grande impatience, S'il me considéroit avec indifférence; Outre qu'un tel secret peut souffrir un ami.

LYSE.

Mais un homme qu'à peine il connoît à demi!

MÉLISSE.

Mon frère lui doit tant, qu'il a lieu d'en attendre 1365 Tout ce que d'un ami tout autre peut prétendre.

LYSE.

L'amour excuse tout dans un cœur enflammé, Et tout crime est léger dont l'auteur est aimé. Je serois plus sévère, et tiens qu'à juste titre Vous lui pouvez tantôt en faire un bon chapitre. 1370

MÉLISSE.

Ne querellons personne, et puisque tout va bien, De crainte d'avoir pis, ne nous plaignons de rien.

LYSE.

Que vous avez de peur que le marché n'échappe!

MÉLISSE.

Avec tant de façons que veux-tu que j'attrape[751]? Je possède son cœur, je ne veux rien de plus, 1375 Et je perdrois le temps en débats superflus. Quelquefois en amour trop de finesse abuse. S'excusera-t-il mieux que mon feu ne l'excuse[752]? Allons, allons l'attendre, et sans en murmurer, Ne pensons qu'aux moyens de nous en assurer. 1380

LYSE.

Vous ferez-vous connoître?

MÉLISSE.

Oui, s'il sait de mon frère Ce que jusqu'à présent j'avois voulu lui taire: Sinon, quand il viendra prendre son logement, Il se verra surpris plus agréablement.

SCÈNE IV.

DORANTE, PHILISTE, CLITON.

DORANTE.

Me reconduire encor! cette cérémonie 1385 D'entre les vrais amis devroit être bannie.

PHILISTE.

Jusques en Bellecour je vous ai reconduit, Pour voir une maîtresse en faveur de[753] la nuit. Le temps est assez doux, et je la vois paroître En de semblables nuits souvent à la fenêtre: 1390 J'attendrai le hasard un moment en ce lieu, Et vous laisse aller voir votre lingère. Adieu.

DORANTE.

Que je vous laisse ici, de nuit, sans compagnie?

PHILISTE.

C'est faire à votre tour trop de cérémonie. Peut-être qu'à Paris j'aurois besoin de vous; 1395 Mais je ne crains ici ni rivaux, ni filous.

DORANTE.

Ami, pour des rivaux, chaque jour en fait naître; Vous en pouvez avoir, et ne les pas connoître: Ce n'est pas que je veuille entrer dans vos secrets; Mais nous nous tiendrons loin en confidents discrets. J'ai du loisir assez.

PHILISTE.

Si l'heure ne vous presse, Vous saurez mon secret touchant cette maîtresse: Elle demeure, ami, dans ce grand pavillon.

CLITON, bas.

Tout se prépare mal à cet échantillon.

DORANTE.

Est-ce où je pense voir un linge qui voltige? 1405

PHILISTE.

Justement.

DORANTE.

Elle est belle?

PHILISTE.

Assez.

DORANTE.

Et vous oblige?

PHILISTE.

Je ne saurois encor, s'il faut tout avouer, Ni m'en plaindre beaucoup, ni beaucoup m'en louer; Son accueil n'est pour moi ni trop doux ni trop rude: Il est et sans faveur et sans ingratitude, 1410 Et je la vois toujours dedans un certain point Qui ne me chasse pas et ne l'engage point. Mais je me trompe fort, ou sa fenêtre s'ouvre.

DORANTE.

Je me trompe moi-même, ou quelqu'un s'y découvre.

PHILISTE.

J'avance; approchez-vous, mais sans suivre mes pas, Et prenez un détour qui ne vous montre pas: Vous jugerez quel fruit je puis espérer d'elle. Pour Cliton, il peut faire ici la sentinelle.

DORANTE, parlant à Cliton, après que Philiste s'est éloigné[754].

Que me vient-il de dire? et qu'est-ce que je voi? Cliton, sans doute il aime en même lieu que moi. 1420 O ciel! que mon bonheur est de peu de durée!

CLITON.

S'il prend l'occasion qui vous est préparée, Vous pouvez disputer avec votre valet A qui mieux de vous deux gardera le mulet[755].

DORANTE.

Que de confusion et de trouble en mon âme! 1425

CLITON.

Allez prêter l'oreille aux discours de la dame; Au bruit que je ferai prenez bien votre temps, Et nous lui donnerons de jolis passe-temps.

(Dorante va auprès de Philiste.)

SCÈNE V.

MÉLISSE, LYSE, à la fenêtre[756]; PHILISTE, DORANTE, CLITON.

MÉLISSE.

Est-ce vous?

PHILISTE.

Oui, Madame.

MÉLISSE.