Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 23

Chapter 233,413 wordsPublic domain

[641] C'est-à-dire je m'en contenterais, je m'en arrangerais bien. Voyez ci-dessus, p. 156, note 2.

[642] _Var._ Et je pense, s'il faut ne vous déguiser rien, Que si j'étois son fait, il seroit bien le mien. (1645-56)

[643] _Var._ Comme il y tient sa place, il fait ce qu'il doit faire. (1645-56)

[644] _Var._ Et je lui dois mon cœur, s'il le daigne estimer. (1645-56)

[645] _Souscrirez_, signerez.

[646] _Var._ Et je m'ennuie enfin qu'avec cette grimace. (1645-56)

[647] _Var._Sommes-nous en Espagne, ou bien en Italie? LYSE. Les amoureux, Madame, ont chacun leur folie. (1645-56)

[648] _Var._ C'est le plus généreux qui ait jamais[648-a] vécu. (1645)

[648-a] Cette transposition est très-vraisemblablement une faute d'impression; voyez cependant au tome II, p. 188, la note qui se rapporte à la variante du vers 1190.

[649] Les éditions de 1682 et de 1692 donnent seules _il_; toutes les autres ont _elle_.

[650] _Var._ De peur que ce duel ne pût être éventé. (1645-56)

[651] _Var._ Que sans armes chacun sortit par une porte. (1645-64)

[652] _Var._ Donc à les redoubler mets toute ton étude. (1645-56)

[653] _Var._ Que si tous leurs efforts ne le peuvent tirer. (1645-56)

[654] C'est-à-dire courir à la prison, m'y rendre en courant. Voyez le _Lexique_.

[655] _Tablatures_, instructions, leçons. Voyez le _Lexique_.

[656] _Var. Cette scène est dans la prison._ (1663, en marge.)

[657] _Var._ Mais puisque je vous vois, mon sort m'est assez doux. (1645-56)

[658] _Var._ Qui fit jaloux Alcippe avecque tant d'adresse. (1645-56)

[659] _Var._ Fut-il pas le témoin du conte que vous fîtes? Vous sépara-t-il pas lorsque vous vous battîtes? Et sait-il pas enfin les plus rusés détours. (1645-56)

[660] _Bricoler_, au propre, c'est diriger une balle, une bille, un boulet de façon à atteindre le but indirectement et par raccroc; au figuré, c'est suivre des voies obliques, et activement, conduire par des voies obliques. Voyez le _Lexique_.

[661] _Var._ Donc sans perdre de temps, souffrez que j'aille apprendre. (1645-56)

[662] _Var._ Comme va maintenant l'amour ou la folie? (1645-60)

[663] _Var._ Par générosité lui rendrons-nous les armes? (1645-68)

[664] _Var._ Comme un galant commode, assez incommodé. (1645-56)

[665] _Var._ Éclaireront ce trouble, et purgeront ces soins. (1648-56)

[666] _Var._ Je veux le dérober. Mais qu'est-ce qui le suit? (1645-68)

[667] Telle est l'orthographe de toutes les éditions, sans excepter celle de 1692.

[668] _Var._ Voyez-vous pas que c'est ma maîtresse elle-même? (1645-60)

[669] _Var._ Qui? celle qui m'écrit? (1645 et 48)

[670] _Var._ A l'aimer tant soit peu vous l'eussiez deviné. (1645-56)

[671] _Var._ Quand je dis vrai, Monsieur, j'entends que l'on me croie. (1645-56)

[672] _Var._ Mais vous le montreriez. (1645-68)

[673] _Var._ Demain donc je le viendrai reprendre. (1645-56)

[674] Cette indication manque dans les impressions de 1645-63.

[675] _Var._ Peut-être à mon retour je te saurai guérir. (1645-56)

[676] _Var._ Mais on tremble toujours de peur qu'on ne les rende. (1645-60)

[677] _Var._ De crainte qu'aussitôt l'amour ne s'estropie. (1645-60)

[678] _Var._ Mais laissons ce discours, qui vous peut ennuyer. (1645-56)

[679] _Var._ Tais-toi, tu m'étourdis avecque tes raisons. (1645-56)

ACTE III.

(L'acte se passe dans la prison[680].)

SCÈNE PREMIÈRE.

CLÉANDRE, DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Je vous en prie encor, discourons d'autre chose, Et sur un tel sujet ayons la bouche close: On peut nous écouter, et vous surprendre ici; 785 Et si vous vous perdez, vous me perdez aussi. La parfaite amitié que pour vous j'ai conçue, Quoiqu'elle soit l'effet d'une première vue, Joint mon péril au vôtre, et les unit si bien Qu'au cours de votre sort elle attache le mien. 790

CLÉANDRE.

N'ayez aucune peur, et sortez d'un tel doute. J'ai des gens là dehors qui gardent qu'on écoute[681]; Et je puis vous parler en toute sûreté[682] De ce que mon malheur doit à votre bonté. Si d'un bienfait si grand qu'on reçoit sans mérite 795 Qui s'avoue insolvable aucunement s'acquitte, Pour m'acquitter vers vous autant que je le puis, J'avoue, et hautement, Monsieur, que je le suis; Mais si cette amitié par l'amitié se paie, Ce cœur qui vous doit tout vous en rend une vraie. 800 La vôtre la devance à peine d'un moment; Elle attache mon sort au vôtre également; Et l'on n'y trouvera que cette différence, Qu'en vous elle est faveur, en moi reconnoissance.

DORANTE.

N'appelez point faveur ce qui fut un devoir: 805 Entre les gens de cœur il suffit de se voir. Par un effort secret de quelque sympathie L'un à l'autre aussitôt un certain nœud les lie: Chacun d'eux sur son front porte écrit ce qu'il est, Et quand on lui ressemble, on prend son intérêt. 810

CLITON.

Par exemple, voyez, aux traits de ce visage Mille dames m'ont pris pour homme de courage, Et sitôt que je parle, on devine à demi Que le sexe jamais ne fut mon ennemi.

CLÉANDRE.

Cet homme a de l'humeur[683].

DORANTE.

C'est un vieux domestique, Qui, comme vous voyez, n'est pas mélancolique. A cause de son âge il se croit tout permis; Il se rend familier avec tous mes amis, Mêle partout son mot, et jamais, quoi qu'on die, Pour donner son avis il n'attend qu'on l'en prie[684]. 820 Souvent il importune, et quelquefois il plaît.

CLÉANDRE.

J'en voudrois connoître un de l'humeur dont il est[685].

CLITON.

Croyez qu'à le trouver vous auriez de la peine[686]: Le monde n'en voit pas quatorze à la douzaine; Et je jurerois bien, Monsieur, en bonne foi, 825 Qu'en France il n'en est point que Jodelet et moi.

DORANTE.

Voilà de ses bons mots les galantes surprises[687]; Mais qui parle beaucoup dit beaucoup de sottises; Et quand il a dessein de se mettre en crédit, Plus il y fait d'effort, moins il sait ce qu'il dit. 830

CLITON.

On appelle cela des vers à ma louange.

CLÉANDRE.

Presque insensiblement nous avons pris le change. Mais revenons, Monsieur, à ce que je vous dois.

DORANTE.

Nous en pourrons parler encor quelque autre fois: Il suffit pour ce coup.

CLÉANDRE.

Je ne saurois vous taire 835 En quel heureux état se trouve votre affaire. Vous sortirez bientôt, et peut-être demain; Mais un si prompt secours ne vient pas de ma main; Les amis de Philiste en ont trouvé la voie; J'en dois rougir de honte au milieu de ma joie; 840 Et je ne saurois voir sans être un peu jaloux Qu'il m'ôte les moyens de m'employer pour vous[688]. Je cède avec regret à cet ami fidèle: S'il a plus de pouvoir, il n'a pas plus de zèle; Et vous m'obligerez, au sortir de prison, 845 De me faire l'honneur de prendre ma maison. Je n'attends point le temps de votre délivrance, De peur qu'encore un coup Philiste me devance; Comme il m'ôte aujourd'hui l'espoir de vous servir, Vous loger est un bien que je lui veux ravir. 850

DORANTE.

C'est un excès d'honneur que vous me voulez rendre; Et je croirois faillir de m'en vouloir défendre.

CLÉANDRE.

Je vous en reprierai quand vous pourrez sortir; Et lors nous tâcherons à vous bien divertir, Et vous faire oublier l'ennui que je vous cause. 855 Auriez-vous cependant besoin de quelque chose? Vous êtes voyageur, et pris par des sergents; Et quoique ces messieurs soient fort honnêtes gens, Il en est quelques-uns....

CLITON.

Les siens en sont du nombre: Ils ont en le prenant pillé jusqu'à son ombre; 860 Et n'étoit que le ciel a su le soulager, Vous le verriez encor fort net et fort léger; Mais comme je pleurois ses tristes aventures, Nous avons reçu lettre, argent et confitures.

CLÉANDRE.

Et de qui?

DORANTE.

Pour le dire, il faudrait deviner. 865 Jugez ce qu'en ma place on peut s'imaginer. Une dame m'écrit, me flatte, me régale, Me promet une amour qui n'eut jamais d'égale, Me fait force présents,...

CLÉANDRE.

Et vous visite?

DORANTE.

Non.

CLÉANDRE.

Vous savez son logis?

DORANTE.

Non, pas même son nom. 870 Ne soupçonnez-vous point ce que ce pourroit être[689]?

CLÉANDRE.

A moins que de la voir je ne la puis connoître.

DORANTE.

Pour un si bon ami je n'ai point de secret. Voyez, connoissez-vous les traits de ce portrait?

CLÉANDRE.

Elle semble éveillée, et passablement belle; 875 Mais je ne vous en puis dire aucune nouvelle, Et je ne connois rien à ces traits que je voi. Je vais vous préparer une chambre chez moi. Adieu.

SCÈNE II.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Ce brusque adieu marque un trouble dans l'âme. Sans doute il la connoît.

CLITON.

C'est peut-être sa femme? 880

DORANTE.

Sa femme?

CLITON.

Oui, c'est sans doute elle qui vous écrit; Et vous venez de faire un coup de grand esprit. Voilà de vos secrets et de vos confidences.

DORANTE.

Nomme-les par leur nom, dis de mes imprudences. Mais seroit-ce en effet celle que tu me dis? 885

CLITON.

Envoyez vos portraits à de tels étourdis: Ils gardent un secret avec extrême adresse. C'est sa femme, vous dis-je, ou du moins sa maîtresse: Ne l'avez-vous pas vu tout changé de couleur?

DORANTE.

Je l'ai vu, comme atteint d'une vive douleur, 890 Faire de vains efforts pour cacher sa surprise. Son désordre, Cliton, montre ce qu'il déguise: Il a pris un prétexte à sortir promptement, Sans se donner loisir d'un mot de compliment.

CLITON.

Qu'il fera dangereux rencontrer sa colère! 895 Il va tout renverser si l'on le laisse faire, Et je vous tiens pour mort si sa fureur se croit[690]; Mais surtout ses valets peuvent bien marcher droit: Malheureux le premier qui fâchera son maître! Pour autres cent louis je ne voudrois pas l'être. 900

DORANTE.

La chose est sans remède; en soit ce qui pourra: S'il fait tant le mauvais, peut-être on le verra. Ce n'est pas qu'après tout, Cliton, si c'est sa femme, Je ne sache étouffer cette naissante flamme: Ce seroit lui prêter un fort mauvais secours 905 Que lui ravir l'honneur en conservant ses jours[691]; D'une belle action j'en ferois une noire. J'en ai fait mon ami, je prends part à sa gloire[692]; Et je ne voudrois pas qu'on pût me reprocher De servir un brave homme au prix d'un bien si cher. 910

CLITON.

Et s'il est son amant?

DORANTE.

Puisqu'elle me préfère, Ce que j'ai fait pour lui vaut bien qu'il me défère; Sinon, il a du cœur, il en sait bien les lois, Et je suis résolu de défendre son choix. Tandis, pour un moment trêve de raillerie, 915 Je veux entretenir un peu ma rêverie.

(Il prend le portrait de Mélisse.)

Merveille qui m'as enchanté, Portrait à qui je rends les armes, As-tu bien autant de bonté Comme tu me fais voir de charmes? 920 Hélas! au lieu de l'espérer, Je ne fais que me figurer Que tu te plains à cette belle, Que tu lui dis mon procédé, Et que je te fus[693] infidèle 925 Sitôt que je t'eus possédé.

Garde mieux le secret que moi, Daigne en ma faveur te contraindre: Si j'ai pu te manquer de foi[694], C'est m'imiter que de t'en plaindre. 930 Ta colère en me punissant Te fait criminel d'innocent; Sur toi retombent les vengeances[695]....

CLITON, lui ôtant le portrait[696].

Vous ne dites, Monsieur, que des extravagances, Et parlez justement le langage des fous. 935 Donnez, j'entretiendrai ce portrait mieux que vous; Je veux vous en montrer de meilleures méthodes, Et lui faire des vœux plus courts et plus commodes.

Adorable et riche beauté, Qui joins les effets aux paroles, 940 Merveille qui m'as enchanté Par tes douceurs et tes pistoles, Sache un peu mieux les partager; Et si tu nous veux obliger A dépeindre aux races futures 945 L'éclat de tes faits inouïs, Garde pour toi les confitures, Et nous accable de louis.

Voilà parler en homme.

DORANTE.

Arrête tes saillies, Ou va du moins ailleurs débiter tes folies. 950 Je ne suis pas toujours d'humeur à t'écouter[697].

CLITON.

Et je ne suis jamais d'humeur à vous flatter; Je ne vous puis souffrir de dire une sottise. Par un double intérêt je prends cette franchise: L'un, vous êtes mon maître, et j'en rougis pour vous; 955 L'autre, c'est mon talent, et j'en deviens jaloux.

DORANTE.

Si c'est là ton talent, ma faute est sans exemple.

CLITON.

Ne me l'enviez point, le vôtre est assez ample; Et puisque enfin le ciel m'a voulu départir Le don d'extravaguer, comme à vous de mentir, 960 Comme je ne mens point devant votre Excellence, Ne dites à mes yeux aucune extravagance; N'entreprenez sur moi, non plus que moi sur vous.

DORANTE.

Tais-toi; le ciel m'envoie un entretien plus doux: L'ambassade revient.

CLITON.

Que nous apporte-t-elle? 965

DORANTE.

Maraud, veux-tu toujours quelque douceur nouvelle?

CLITON.

Non pas, mais le passé m'a rendu curieux; Je lui regarde aux mains un peu plutôt qu'aux yeux[698].

SCÈNE III.

DORANTE, MÉLISSE, déguisée en servante, cachant son visage sous une coiffe; CLITON, LYSE.

CLITON, à Lyse.

Montre ton passe-port. Quoi? tu viens les mains vides? Ainsi détruit le temps les biens les plus solides[699]; 970 Et moins d'un jour réduit tout votre heur et le mien, Des louis aux douceurs, et des douceurs à rien.

LYSE.

Si j'apportai tantôt, à présent je demande.

DORANTE.

Que veux-tu?

LYSE.

Ce portrait, que je veux qu'on me rende[700].

DORANTE.

As-tu pris du secours pour faire plus de bruit? 975

LYSE.

J'amène ici ma sœur, parce qu'il s'en va nuit[701]; Mais vous pensez en vain chercher une défaite: Demandez-lui, Monsieur, quelle vie on m'a faite.

DORANTE.

Quoi? ta maîtresse sait que tu me l'as laissé?

LYSE.

Elle s'en est doutée, et je l'ai confessé. 980

DORANTE.

Elle s'en est donc mise en colère?

LYSE.

Et si forte, Que je n'ose rentrer si je ne le rapporte: Si vous vous obstinez à me le retenir, Je ne sais dès ce soir, Monsieur, que devenir; Ma fortune est perdue, et dix ans de service. 985

DORANTE.

Écoute, il n'est pour toi chose que je ne fisse. Si je te nuis ici, c'est avec grand regret[702]; Mais on aura mon cœur avant que ce portrait. Va dire de ma part à celle qui t'envoie Qu'il fait tout mon bonheur, qu'il fait toute ma joie; 990 Que rien n'approcheroit de mon ravissement, Si je le possédois de son consentement; Qu'il est l'unique bien où mon espoir se fonde, Qu'il est le seul trésor qui me soit cher au monde. Et quant à ta fortune, il est en mon pouvoir 995 De la faire monter par delà ton espoir.

LYSE.

Je ne veux point de vous, ni de vos récompenses.

DORANTE.

Tu me dédaignes trop.

LYSE.

Je le dois.

CLITON.

Tu l'offenses. Mais voulez-vous, Monsieur, me croire et vous venger? Rendez-lui son portrait pour la faire enrager. 1000

LYSE.

Oh! le grand habile homme! il y connoît finesse. C'est donc ainsi, Monsieur, que vous tenez promesse? Mais puisque auprès de vous j'ai si peu de crédit, Demandez à ma sœur ce qu'elle m'en a dit, Et si c'est sans raison, que j'ai tant l'épouvante[703]. 1005

DORANTE.

Tu verras que ta sœur sera plus obligeante; Mais si ce grand courroux lui donne autant d'effroi, Je ferai tout autant pour elle que pour toi.

LYSE.

N'importe, parlez-lui: du moins vous saurez d'elle Avec quelle chaleur j'ai pris votre querelle. 1010

DORANTE, à Mélisse.

Son ordre est-il si rude?

MÉLISSE.

Il est assez exprès; Mais sans mentir, ma sœur vous presse un peu de près: Quoi qu'elle ait commandé, la chose a deux visages.

CLITON.

Comme toutes les deux jouënt leurs personnages!

MÉLISSE.

Souvent tout cet effort à ravoir un portrait 1015 N'est que pour voir l'amour par l'état qu'on en fait. C'est peut être après tout le dessein de Madame[704]: Ma sœur, non plus que moi, ne lit pas dans son âme. En ces occasions il fait bon hasarder[705], Et de force ou de gré je saurois le garder. 1020 Si vous l'aimez, Monsieur, croyez qu'en son courage Elle vous aime assez pour vous laisser ce gage: Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur, Puisque avant ce portrait on aura votre cœur; Et je la trouverois d'une humeur bien étrange, 1025 Si je ne lui faisois accepter cette échange[706]. Je l'entreprends pour vous, et vous répondrai bien Qu'elle aimera ce gage autant comme le sien.

DORANTE.

O ciel! et de quel nom faut-il que je te nomme?

CLITON.

Ainsi font deux soldats qui sont chez le bonhomme[707]; Quand l'un veut tout tuer, l'autre rabat les coups; L'un jure comme un diable, et l'autre file doux. Les belles, n'en déplaise à tout votre grimoire! Vous vous entr'entendez comme larrons en foire.

MÉLISSE.

Que dit cet insolent?

DORANTE.

C'est un fou qui me sert. 1035

CLITON.

Vous dites que....

DORANTE, à Cliton.

Tais-toi, ta sottise me perd.

(A Mélisse.)

Je suivrai ton conseil, il m'a rendu la vie.

LYSE.

Avec sa complaisance à flatter votre envie, Dans le cœur de Madame elle croit pénétrer; Mais son front en rougit, et n'ose se montrer. 1040

MÉLISSE, se découvrant.

Mon front n'en rougit point, et je veux bien qu'il voie D'où lui vient ce conseil qui lui rend tant de joie.

DORANTE.

Mes yeux, que vois-je? où suis-je? êtes-vous des flatteurs? Si le portrait dit vrai, les habits sont menteurs. Madame, c'est ainsi que vous savez surprendre! 1045

MÉLISSE.

C'est ainsi que je tâche à ne me point méprendre, A voir si vous m'aimez, et savez mériter Cette parfaite amour que je vous veux porter. Ce portrait est à vous, vous l'avez su défendre, Et de plus sur mon cœur vous pouvez tout prétendre[708]; Mais par quelque motif que vous l'eussiez rendu, L'un et l'autre à jamais étoit pour vous perdu. Je retirois le cœur en retirant ce gage[709], Et vous n'eussiez de moi jamais vu que l'image. Voilà le vrai sujet de mon déguisement. 1055 Pour ne rien hasarder, j'ai pris ce vêtement, Pour entrer sans soupçon, pour en sortir de même, Et ne me point montrer qu'ayant vu si l'on m'aime.

DORANTE.

Je demeure immobile, et pour vous répliquer Je perds la liberté même de m'expliquer. 1060 Surpris, charmé, confus d'une telle merveille, Je ne sais si je dors, je ne sais si je veille, Je ne sais si je vis; et je sais toutefois Que ma vie est trop peu pour ce que je vous dois; Que tous mes jours usés à vous rendre service[710], 1065 Que tout mon sang pour vous offert en sacrifice, Que tout mon cœur brûlé d'amour pour vos appas, Envers votre beauté ne m'acquitteroient pas.

MÉLISSE.

Sachez, pour arrêter ce discours qui me flatte, Que je n'ai pu moins faire, à moins que d'être ingrate. 1070 Vous avez fait pour moi plus que vous ne savez, Et je vous dois bien plus que vous ne me devez. Vous m'entendrez un jour; à présent je vous quitte, Et malgré mon amour, je romps cette visite. Le soin de mon honneur veut que j'en use ainsi: 1075 Je crains à tous moments qu'on me surprenne ici; Encor que déguisée, on pourroit me connoître. Je vous puis cette nuit parler par ma fenêtre, Du moins si le concierge est homme à consentir, A force de présents, que vous puissiez sortir. 1080 Un peu d'argent fait tout chez les gens de sa sorte.

DORANTE.

Mais après que les dons m'auront ouvert la porte[711], Où dois-je vous chercher?

MÉLISSE.

Ayant su la maison, Vous pourriez aisément vous informer du nom: Encore un jour ou deux il me faut vous le taire; 1085 Mais vous n'êtes pas homme à me vouloir déplaire. Je loge en Bellecour[712], environ au milieu, Dans un grand pavillon. N'y manquez pas. Adieu.

DORANTE.

Donnez quelque signal pour plus certaine adresse.

LYSE.

Un linge servira de marque plus expresse; 1090 J'en prendrai soin.

MÉLISSE.

On ouvre et quelqu'un vous vient voir. Si vous m'aimez, Monsieur....

(Elles abaissent toutes deux leurs coiffes[713].)

DORANTE.

Je sais bien mon devoir; Sur ma discrétion prenez toute assurance[714].

SCÈNE IV.

PHILISTE, DORANTE, CLITON[715].

PHILISTE.

Ami, notre bonheur passe notre espérance. Vous avez compagnie! Ah! voyons, s'il vous plaît. 1095

DORANTE.

Laissez-les s'échapper, je vous dirai qui c'est[716]. Ce n'est qu'une lingère: allant en Italie, Je la vis en passant, et la trouvai jolie; Nous fîmes connoissance; et me sachant ici, Comme vous le voyez, elle en a pris souci. 1100

PHILISTE.

Vous trouvez en tous lieux d'assez bonnes fortunes.

DORANTE.

Celle-ci pour le moins n'est pas des plus communes.

PHILISTE.

Elle vous semble belle, à ce compte?

DORANTE.

A ravir.

PHILISTE.

Je n'en suis point jaloux.

DORANTE.

M'y voulez-vous servir?

PHILISTE.

Je suis trop maladroit pour un si noble rôle[717]. 1105

DORANTE.

Vous n'avez seulement qu'à dire une parole.

PHILISTE.

Qu'une?

DORANTE.

Non. Cette nuit j'ai promis de la voir, Sûr que vous obtiendrez mon congé pour ce soir. Le concierge est à vous.

PHILISTE.

C'est une affaire faite.

DORANTE.

Quoi! vous me refusez un mot que je souhaite? 1110

PHILISTE.