Œuvres de P. Corneille, Tome 04
Part 22
[637] _Var._ Aux meilleurs d'après lui put donner quinze et bisque[637-a]. (1645-56)
[637-a] Terme du jeu de paume. On disait proverbialement à un homme sur qui l'on se vantait d'avoir de l'avantage en quelque chose que ce fût, qu'on lui donnerait quinze et bisque. Voyez le _Lexique_.
[638] Voyez ci-dessus, p. 15, note 1.
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉLISSE, LYSE.
MÉLISSE, tenant une lettre ouverte en sa main.
Certes, il écrit bien: sa lettre est excellente.
LYSE.
Madame, sa personne est encor plus galante: Tout est charmant en lui, sa grâce, son maintien....
MÉLISSE.
Il semble que déjà tu lui veuilles du bien? 390
LYSE.
J'en trouve, à dire vrai, la rencontre si belle, Que je voudrois l'aimer si j'étois demoiselle[639]. Il est riche, et de plus il demeure à Paris, Où des dames, dit-on, est le vrai paradis; Et ce qui vaut bien, mieux que toutes ces richesses[640], 395 Les maris y sont bons, et les femmes maîtresses. Je vous le dis encor, je m'y passerois[641] bien[642]; Et si j'étois son fait, il seroit fort le mien.
MÉLISSE.
Tu n'es pas dégoûtée. Enfin, Lyse, sans rire, C'est un homme bien fait?
LYSE.
Plus que je ne puis dire. 400
MÉLISSE.
A sa lettre il paroît qu'il a beaucoup d'esprit; Mais, dis-moi, parle-t-il aussi bien qu'il écrit?
LYSE.
Pour lui faire en discours montrer son éloquence, Il lui faudroit des gens de plus de conséquence: C'est à vous d'éprouver ce que vous demandez. 405
MÉLISSE.
Et que croit-il de moi?
LYSE.
Ce que vous lui mandez: Que vous l'avez tantôt vu par votre fenêtre; Que vous l'aimez déjà.
MÉLISSE.
Cela pourroit bien être.
LYSE.
Sans l'avoir jamais vu?
MÉLISSE.
J'écris bien sans le voir.
LYSE.
Mais vous suivez d'un frère un absolu pouvoir, 410 Qui vous ayant conté par quel bonheur étrange Il s'est mis à couvert de la mort de Florange, Se sert de cette feinte, en cachant votre nom, Pour lui donner secours dedans cette prison. L'y voyant en sa place, il fait ce qu'il doit faire[643]. 415
MÉLISSE.
Je n'écrivois tantôt qu'à dessein de lui plaire; Mais, Lyse, maintenant j'ai pitié de l'ennui D'un homme si bien fait qui souffre pour autrui; Et par quelques motifs que je vienne d'écrire, Il est de mon honneur de ne m'en pas dédire. 420 La lettre est de ma main, elle parle d'amour: S'il ne sait qui je suis, il peut l'apprendre un jour. Un tel gage m'oblige à lui tenir parole: Ce qu'on met par écrit passe une amour frivole. Puisqu'il a du mérite, on ne m'en peut blâmer; 425 Et je lui dois mon cœur, s'il daigne l'estimer[644]. Je m'en forme en idée une image si rare, Qu'elle pourroit gagner l'âme la plus barbare; L'amour en est le peintre, et ton rapport flatteur En fournit les couleurs à ce doux enchanteur. 430
LYSE.
Tout comme vous l'aimez vous verrez qu'il vous aime. Si vous vous engagez, il s'engage de même, Et se forme de vous un tableau si parfait, Que c'est lettre pour lettre et portrait pour portrait. Il faut que votre amour plaisamment s'entretienne: 435 Il sera votre idée, et vous serez la sienne: L'alliance est mignarde, et cette nouveauté, Surtout dans une lettre, aura grande beauté, Quand vous y souscrirez[645] pour Dorante ou Mélisse: «Votre très-humble idée à vous rendre service.» 440 Vous vous moquez, Madame; et loin d'y consentir, Vous n'en parlez ainsi que pour vous divertir.
MÉLISSE.
Je ne me moque point.
LYSE.
Et que fera, Madame, Cet autre cavalier dont vous possédez l'âme, Votre amant?
MÉLISSE.
Qui?
LYSE.
Philiste.
MÉLISSE.
Ah! ne présume pas 445 Que son cœur soit sensible au peu que j'ai d'appas: Il fait mine d'aimer, mais sa galanterie N'est qu'un amusement et qu'une raillerie.
LYSE.
Il est riche, et parent des premiers de Lyon.
MÉLISSE.
Et c'est ce qui le porte à plus d'ambition. 450 S'il me voit quelquefois, c'est comme par surprise; Dans ses civilités on diroit qu'il méprise, Qu'un seul mot de sa bouche est un rare bonheur, Et qu'un de ses regards est un excès d'honneur. L'amour même d'un roi me seroit importune, 455 S'il falloit la tenir à si haute fortune. La sienne est un trésor qu'il fait bien d'épargner: L'avantage est trop grand, j'y pourrois trop gagner. Il n'entre point chez nous; et quand il me rencontre, Il semble qu'avec peine à mes yeux il se montre, 460 Et prend l'occasion, avec une froideur Qui craint en me parlant d'abaisser sa grandeur.
LYSE.
Peut-être il est timide et n'ose davantage.
MÉLISSE.
S'il craint, c'est que l'amour trop avant ne l'engage. Il voit souvent mon frère, et ne parle de rien. 465
LYSE.
Mais vous le recevez, ce me semble, assez bien?
MÉLISSE.
Comme je ne suis pas en amour des plus fines, Faute d'autre j'en souffre, et je lui rends ses mines; Mais je commence à voir que de tels cajoleurs Ne font qu'effaroucher les partis les meilleurs, 470 Et ne dois plus souffrir qu'avec cette grimace[646] D'un véritable amant il occupe la place.
LYSE.
Je l'ai vu pour vous voir faire beaucoup de tours.
MÉLISSE.
Qui l'empêche d'entrer, et me voir tous les jours? Cette façon d'agir est-elle plus polie[647]? 475 Croit-il....
LYSE.
Les amoureux ont chacun leur folie: La sienne est de vous voir avec tant de respect, Qu'il passe pour superbe, et vous devient suspect; Et la vôtre, un dégoût de cette retenue, Qui vous fait mépriser la personne connue, 480 Pour donner votre estime, et chercher avec soin L'amour d'un inconnu, parce qu'il est de loin.
SCÈNE II.
CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE.
CLÉANDRE.
Envers ce prisonnier as-tu fait cette feinte, Ma sœur?
MÉLISSE.
Sans me connoître, il me croit l'âme atteinte, Que je l'ai vu conduire en ce triste séjour, 485 Que ma lettre et l'argent sont des effets d'amour; Et Lyse, qui l'a vu, m'en dit tant de merveilles, Qu'elle fait presque entrer l'amour par les oreilles.
CLÉANDRE.
Ah! si tu savois tout!
MÉLISSE.
Elle ne laisse rien; Elle en vante l'esprit, la taille, le maintien, 490 Le visage attrayant et la façon modeste.
CLÉANDRE.
Ah! que c'est peu de chose au prix de ce qui reste!
MÉLISSE.
Que reste-t-il à dire? Un courage invaincu?
CLÉANDRE.
C'est le plus généreux qui jamais ait vécu[648]; C'est le cœur le plus noble, et l'âme la plus haute....
MÉLISSE.
Quoi? vous voulez, mon frère, ajouter à sa faute, Percer avec ces traits un cœur qu'il[649] a blessé, Et vous-même achever ce qu'elle a commencé?
CLÉANDRE.
Ma sœur, à peine sais-je encor comme il se nomme, Et je sais qu'on n'a vu jamais plus honnête homme, 500 Et que ton frère enfin périroit aujourd'hui, Si nous avions affaire à tout autre qu'à lui. Quoique notre partie aye été si secrète Que j'en dusse espérer une sûre retraite, Et que Florange et moi, comme je t'ai conté, 505 Afin que ce duel ne pût être éventé[650], Sans prendre de seconds, l'eussions faite de sorte Que chacun pour sortir choisît diverse porte[651], Que nous n'eussions ensemble été vus de huit jours, Que presque tout le monde ignorât nos amours, 510 Et que l'occasion me fût si favorable Que je vis l'innocent saisi pour le coupable (Je crois te l'avoir dit, qu'il nous vint séparer, Et que sur son cheval je sus me retirer); Comme je me montrois, afin que ma présence 515 Donnât lieu d'en juger une entière innocence, Sur un bruit épandu que le défunt et moi D'une même beauté nous adorions la loi, Un prévôt soupçonneux me saisit dans la rue, Me mène au prisonnier, et m'expose à sa vue. 520 Juge quel trouble j'eus de me voir en ces lieux: Ce cavalier me voit, m'examine des yeux, Me reconnoît, je tremble encore à te le dire; Mais apprends sa vertu, chère sœur, et l'admire. Ce grand cœur, se voyant mon destin en la main, 525 Devient pour me sauver à soi-même inhumain; Lui qui souffre pour moi sait mon crime et le nie, Dit que ce qu'on m'impute est une calomnie, Dépeint le criminel de toute autre façon, Oblige le prévôt à sortir sans soupçon, 530 Me promet amitié, m'assure de se taire, Voilà ce qu'il a fait; vois ce que je dois faire.
MÉLISSE.
L'aimer, le secourir, et tous deux avouer Qu'une telle vertu ne se peut trop louer.
CLÉANDRE.
Si je l'ai plaint tantôt de souffrir pour mon crime, 535 Cette pitié, ma sœur, étoit bien légitime; Mais ce n'est plus pitié, c'est obligation, Et le devoir succède à la compassion. Nos plus puissants secours ne sont qu'ingratitude; Mets à les redoubler ton soin et ton étude[652]; 540 Sous ce même prétexte et ces déguisements, Ajoute à ton argent perles et diamants; Qu'il ne manque de rien; et pour sa délivrance Je vais de mes amis faire agir la puissance. Que si tous leurs efforts ne peuvent le tirer[653], 545 Pour m'acquitter vers lui j'irai me déclarer. Adieu: de ton côté prends souci de me plaire, Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère.
MÉLISSE.
Je vous obéirai très-ponctuellement.
SCÈNE III.
MÉLISSE, LYSE.
LYSE.
Vous pouviez dire encor très-volontairement; 550 Et la faveur du ciel vous a bien conservée, Si ces derniers discours ne vous ont achevée. Le parti de Philiste a de quoi s'appuyer; Je n'en suis plus, Madame: il n'est bon qu'à noyer; Il ne valut jamais un cheveu de Dorante. 555 Je puis vers la prison apprendre une courante[654]?
MÉLISSE.
Oui, tu peux te résoudre encore à te crotter.
LYSE.
Quels de vos diamants me faut-il lui porter?
MÉLISSE.
Mon frère va trop vite; et sa chaleur l'emporte Jusqu'à connoître mal des gens de cette sorte. 560 Aussi, comme son but est différent du mien, Je dois prendre un chemin fort éloigné du sien. Il est reconnoissant, et je suis amoureuse; Il a peur d'être ingrat, et je veux être heureuse. A force de présents il se croit acquitter; 565 Mais le redoublement ne fait que rebuter. Si le premier oblige un homme de mérite, Le second l'importune, et le reste l'irrite, Et passé le besoin, quoi qu'on lui puisse offrir, C'est un accablement qu'il ne sauroit souffrir. 570 L'amour est libéral, mais c'est avec adresse: Le prix de ses présents est en leur gentillesse; Et celui qu'à Dorante exprès tu vas porter, Je veux qu'il le dérobe au lieu de l'accepter. Écoute une pratique assez ingénieuse. 575
LYSE.
Elle doit être belle et fort mystérieuse.
MÉLISSE.
Au lieu des diamants dont tu viens de parler, Avec quelques douceurs il faut le régaler, Entrer sous ce prétexte, et trouver quelque voie Par où, sans que j'y sois, tu fasses qu'il me voie: 580 Porte-lui mon portrait, et comme sans dessein Fais qu'il puisse aisément le surprendre en ton sein; Feins lors pour le ravoir un déplaisir extrême: S'il le rend, c'en est fait; s'il le retient, il m'aime.
LYSE.
A vous dire le vrai, vous en savez beaucoup. 585
MÉLISSE.
L'amour est un grand maître: il instruit tout d'un coup.
LYSE.
Il vient de vous donner de belles tablatures[655].
MÉLISSE.
Viens quérir mon portrait avec des confitures: Comme pourra Dorante en user bien ou mal, Nous résoudrons après touchant l'original. 590
SCÈNE IV.
PHILISTE, DORANTE, CLITON, dans la prison[656].
DORANTE.
Voilà, mon cher ami, la véritable histoire D'une aventure étrange et difficile à croire; Mais puisque je vous vois, mon sort est assez doux[657].
PHILISTE.
L'aventure est étrange, et bien digne de vous; Et si je n'en voyois la fin trop véritable, 595 J'aurois bien de la peine à la trouver croyable: Vous me seriez suspect, si vous étiez ailleurs.
CLITON.
Ayez pour lui, Monsieur, des sentiments meilleurs: Il s'est bien converti dans un si long voyage; C'est tout un autre esprit sous le même visage; 600 Et tout ce qu'il débite est pure vérité, S'il ne ment quelquefois par générosité. C'est le même qui prit Clarice pour Lucrèce, Qui fit jaloux Alcippe avec sa noble adresse[658]; Et malgré tout cela, le même toutefois, 605 Depuis qu'il est ici, n'a menti qu'une fois.
PHILISTE.
En voudrois-tu jurer?
CLITON.
Oui, Monsieur, et j'en jure Par le Dieu des menteurs, dont il est créature, Et s'il vous faut encore un serment plus nouveau, Par l'hymen de Poitiers et le festin sur l'eau. 610
PHILISTE.
Laissant là ce badin, ami, je vous confesse Qu'il me souvient toujours de vos traits de jeunesse. Cent fois en cette ville aux meilleures maisons J'en ai fait un bon conte en déguisant les noms; J'en ai ri de bon cœur, et j'en ai bien fait rire; 615 Et quoi que maintenant je vous entende dire, Ma mémoire toujours me les vient présenter, Et m'en fait un rapport qui m'invite à douter.
DORANTE.
Formez en ma faveur de plus saines pensées: Ces petites humeurs sont aussitôt passées; 620 Et l'air du monde change en bonnes qualités Ces teintures qu'on prend aux universités.
PHILISTE.
Dès lors, à cela près, vous étiez en estime D'avoir une âme noble, et grande, et magnanime.
CLITON.
Je le disois dès lors: sans cette qualité, 625 Vous n'eussiez pu jamais le payer de bonté.
DORANTE.
Ne te tairas-tu point?
CLITON.
Dis-je rien qu'il ne sache, Et fais-je à votre nom quelque nouvelle tache? N'étoit-il pas, Monsieur, avec Alcippe et vous, Quand ce festin en l'air le rendit si jaloux? 630 Lui qui fut le témoin du conte que vous fîtes[659], Lui qui vous sépara lorsque vous vous battîtes, Ne sait-il pas encor les plus rusés détours Dont votre esprit adroit bricola[660] vos amours?
PHILISTE.
Ami, ce flux de langue est trop grand pour se taire; 635 Mais sans plus l'écouter, parlons de votre affaire. Elle me semble aisée, et j'ose me vanter Qu'assez facilement je pourrai l'emporter: Ceux dont elle dépend sont de ma connoissance, Et même à la plupart je touche de naissance; 640 Le mort étoit d'ailleurs fort peu considéré, Et chez les gens d'honneur on ne l'a point pleuré. Sans perdre plus de temps, souffrez que j'aille apprendre[661] Pour en venir à bout quel chemin il faut prendre. Ne vous attristez point cependant en prison; 645 On aura soin de vous comme en votre maison: Le concierge en a l'ordre, il tient de moi sa place, Et sitôt que je parle il n'est rien qu'il ne fasse.
DORANTE.
Ma joie est de vous voir, vous me l'allez ravir.
PHILISTE.
Je prends congé de vous pour vous aller servir. 650 Cliton divertira votre mélancolie.
SCÈNE V.
DORANTE, CLITON.
CLITON.
Comment va maintenant l'amour ou la folie[662]? Cette dame obligeante au visage inconnu, Qui s'empare des cœurs avec son revenu, Est-elle encore aimable? a-t-elle encor des charmes? Par générosité lui rendons-nous les armes[663]?
DORANTE.
Cliton, je la tiens belle, et m'ose figurer Qu'elle n'a rien en soi qu'on ne puisse adorer. Qu'en imagines-tu?
CLITON.
J'en fais des conjectures Qui s'accordent fort mal avecque vos figures. 660 Vous payer par avance, et vous cacher son nom, Quoi que vous présumiez, ne marque rien de bon. A voir ce qu'elle a fait, et comme elle procède, Je jurerois, Monsieur, qu'elle est ou vieille ou laide, Peut-être l'une et l'autre, et vous a regardé 665 Comme un galant commode, et fort incommodé[664].
DORANTE.
Tu parles en brutal.
CLITON.
Vous, en visionnaire. Mais si je disois vrai, que prétendez-vous faire?
DORANTE.
Envoyer et la dame et les amours au vent.
CLITON.
Mais vous avez reçu: quiconque prend se vend. 670
DORANTE.
Quitte pour lui jeter son argent à la tête.
CLITON.
Le compliment est doux et la défaite honnête. Tout de bon à ce coup vous êtes converti: Je le soutiens, Monsieur, le proverbe a menti. Sans scrupule autrefois, témoin votre Lucrèce, 675 Vous emportiez l'argent, et quittiez la maîtresse; Mais Rome vous a fait si grand homme de bien, Qu'à présent vous voulez rendre à chacun le sien: Vous vous êtes instruit des cas de conscience.
DORANTE.
Tu m'embrouilles l'esprit fauté de patience. 680 Deux ou trois jours peut-être, un peu plus, un peu moins, Éclairciront ce trouble, et purgeront ces soins[665]. Tu sais qu'on m'a promis que la beauté qui m'aime Viendra me rapporter sa réponse elle-même; Vois déjà sa servante, elle revient.
CLITON.
Tant pis: 685 Dussiez-vous enrager, c'est ce que je vous dis. Si fréquente ambassade, et maîtresse invisible, Sont de ma conjecture une preuve infaillible. Voyons ce qu'elle veut, et si son passe-port Est aussi bien fourni comme au premier abord. 690
DORANTE.
Veux-tu qu'à tous moments il pleuve des pistoles?
CLITON.
Qu'avons-nous sans cela besoin de ses paroles?
SCÈNE VI.
DORANTE, LYSE, CLITON.
DORANTE, à Lyse.
Je ne t'espérois pas si soudain de retour.
LYSE.
Vous jugerez par là d'un cœur qui meurt d'amour. De vos civilités ma maîtresse est ravie: 695 Elle seroit venue, elle en brûle d'envie; Mais une compagnie au logis la retient: Elle viendra bientôt, et peut-être elle vient; Et je me connois mal à l'ardeur qui l'emporte, Si vous ne la voyez même avant que je sorte. 700 Acceptez cependant quelque peu de douceurs Fort propres en ces lieux à conforter les cœurs: Les sèches sont dessous, celles-ci sont liquides.
CLITON.
Les amours de tantôt me sembloient plus solides. Si tu n'as autre chose, épargne mieux tes pas: 705 Cette inégalité ne me satisfait pas. Nous avons le cœur bon, et dans nos aventures Nous ne fûmes jamais hommes à confitures.
LYSE.
Badin, qui te demande ici ton sentiment?
CLITON.
Ah! tu me fais l'amour un peu bien rudement. 710
LYSE.
Est-ce à toi de parler? que n'attends-tu ton heure?
DORANTE.
Saurons-nous cette fois son nom, ou sa demeure?
LYSE.
Non pas encor sitôt.
DORANTE.
Mais te vaut-elle bien? Parle-moi franchement, et ne déguise rien.
LYSE.
A ce compte, Monsieur, vous me trouvez passable? 715
DORANTE.
Je te trouve de taille et d'esprit agréable, Tant de grâce en l'humeur, et tant d'attrait aux yeux, Qu'à te dire le vrai, je ne voudrois pas mieux: Elle me charmera, pourvu qu'elle te vaille.
LYSE.
Ma maîtresse n'est pas tout à fait de ma taille, 720 Mais elle me surpasse en esprit, en beauté, Autant et plus encor, Monsieur, qu'en qualité.
DORANTE.
Tu sais adroitement couler ta flatterie. Que ce bout de ruban a de galanterie! Je le veux dérober. Mais qu'est-ce qui le suit[666]? 725
LYSE.
Rendez-le-moi, Monsieur; j'ai hâte, il s'en va nuit.
DORANTE.
Je verrai ce que c'est.
LYSE.
C'est une mignature[667].
DORANTE.
Oh! le charmant portrait! l'adorable peinture! Elle est faite à plaisir.
LYSE.
Après le naturel.
DORANTE.
Je ne crois pas jamais avoir rien vu de tel. 730
LYSE.
Ces quatre diamants dont elle est enrichie Ont sous eux quelque feuille, ou mal nette, ou blanchie, Et je cours de ce pas y faire regarder.
DORANTE.
Et quel est ce portrait?
LYSE.
Le faut-il demander? Et doutez-vous si c'est ma maîtresse elle-même[668]? 735
DORANTE.
Quoi? celle qui m'écrit[669]?
LYSE.
Oui, celle qui vous aime; A l'aimer tant soit peu vous l'auriez deviné[670].
DORANTE.
Un si rare bonheur ne m'est pas destiné; Et tu me veux flatter par cette fausse joie.
LYSE.
Quand je dis vrai, Monsieur, je prétends qu'on me croie[671]. Mais je m'amuse trop, l'orfévre est loin d'ici; Donnez-moi, je perds temps.
DORANTE.
Laisse-moi ce souci: Nous avons un orfévre arrêté pour ses dettes, Qui saura tout remettre au point que tu souhaites.
LYSE.
Vous m'en donnez, Monsieur.
DORANTE.
Je te le ferai voir. 745
LYSE.
A-t-il la main fort bonne?
DORANTE.
Autant qu'on peut l'avoir.
LYSE.
Sans mentir?
DORANTE.
Sans mentir.
CLITON.
Il est trop jeune, il n'ose.
LYSE.
Je voudrois bien pour vous faire ici quelque chose; Mais vous le montrerez[672].
DORANTE.
Non, à qui que ce soit.
LYSE.
Vous me ferez chasser si quelque autre le voit. 750
DORANTE.
Va, dors en sûreté.
LYSE.
Mais enfin à quand rendre?
DORANTE.
Dès demain.
LYSE.
Demain donc je viendrai le reprendre[673]: Je ne puis me résoudre à vous désobliger.
CLITON, à Dorante, puis à Lyse[674].
Elle se met pour vous en un très-grand danger. Dirons-nous rien nous deux?
LYSE.
Non.
CLITON.
Comme tu méprises!
LYSE.
Je n'ai pas le loisir d'entendre tes sottises.
CLITON.
Avec cette rigueur tu me feras mourir.
LYSE.
Peut-être à mon retour je saurai te guérir[675]; Je ne puis mieux pour l'heure: adieu.
CLITON.
Tout me succède.
SCÈNE VII.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Viens, Cliton, et regarde. Est-elle vieille ou laide? 760 Voit-on des yeux plus vifs? voit-on des traits plus doux?
CLITON.
Je suis un peu moins dupe, et plus futé que vous. C'est un leurre, Monsieur, la chose est toute claire: Elle a fait tout du long les mines qu'il faut faire. On amorce le monde avec de tels portraits: 765 Pour les faire surprendre on les apporte exprès; On s'en fâche, on fait bruit, on vous les redemande; Mais on tremble toujours de crainte qu'on les rende[676]; Et pour dernière adresse, une telle beauté Ne se voit que de nuit et dans l'obscurité, 770 De peur qu'en un moment l'amour ne s'estropie[677] A voir l'original si loin de sa copie. Mais laissons ce discours, qui peut vous ennuyer[678]. Vous ferai-je venir l'orfévre prisonnier?
DORANTE.
Simple, n'as-tu point vu que c'étoit une feinte, 775 Un effet de l'amour dont mon âme est atteinte?
CLITON.
Bon: en voici déjà de deux en même jour, Par devoir d'honnête homme, et par effet d'amour. Avec un peu de temps nous en verrons bien d'autres; Chacun a ses talents, et ce sont là les vôtres. 780
DORANTE.
Tais-toi, tu m'étourdis de tes sottes raisons[679]. Allons prendre un peu l'air dans la cour des prisons.
FIN DU SECOND ACTE.
NOTES:
[639] «C'est précisément ce que dit Antoine à César dans la tragédie de _Pompée_ (acte III, scène III, vers 952):
Et si j'étois César, je la voudrois aimer.»
(_Voltaire._)
[640] _Var._ Et ce qui vaut bien mieux que toutes ses richesses. (1645-63)