Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 20

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L'autre procédé, non moins arbitraire, regarde l'_Héraclius_. Pour maintenir en possession de la priorité l'Espagnol Calderon, qui a traité le même sujet dans son drame intitulé: _En esta vida todo es verdad y todo mentira_, M. de Schack (p. 177) antidate de vingt-sept ans la première publication de cette pièce, et la fait remonter à l'an 1637. Il est vrai qu'il se rétracte encore sur cette nouvelle erreur, et dans le même volume, p. 289; mais l'absence de toute date en sa faveur ne lui suffit pas pour renoncer à l'imputation de plagiat contre Corneille, et c'est ce dont nous aurons à parler au prochain volume.

V.

[564] _Le Menteur_, _le Hâbleur_, représenté à Mantoue au printemps de 1750.

LA SUITE DU MENTEUR

COMÉDIE

1643

NOTICE.

Nous avons peu de chose à dire de _la Suite du Menteur_. La comparaison entre cet ouvrage et la comédie de Lope de Vega intitulée _Amar sin saber á quien_, «Aimer sans savoir qui,» sera faite avec toute la compétence désirable dans l'_Appendice_ que nous devons à l'inépuisable obligeance de M. Viguier (voyez p. 391-395); et quant à l'histoire de la représentation, nous l'avons presque racontée d'avance en parlant du _Menteur_ lui-même. La scène III du premier acte, citée par nous dans la _Notice_ précédente, prouve que les personnages de Dorante et de Cléon furent remplis par les acteurs qui les avaient déjà représentés dans le premier ouvrage, et donne sur ces deux comédiens de curieux détails, auxquels nous nous contentons de renvoyer[565].

Cette pièce fut jouée vers la fin de 1643, et il est permis de conjecturer qu'elle fut lue par Corneille au chancelier Seguier, au commencement d'aôut de la même année. Voici sur quoi se fonde cette opinion. On lit à la suite d'un passage de la _Bibliothèque françoise_ de Gouget[566] où il vient d'être question de la correspondance manuscrite de Chapelain: «Ces lettres.... de même que quelques autres, montrent aussi que Corneille fréquentait souvent M. le chancelier Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre.» L'indication marginale qui accompagne ce passage porte: «Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652.» De ces deux dates la première ne peut se rapporter qu'à _la Suite du Menteur_ et la seconde qu'à _Pertharite_, joué en 1653. Par malheur, il est impossible de recourir au texte même: car, bien que M. Sainte-Beuve possède la plus grande partie des lettres inédites de Chapelain, «cette précieuse copie autographe est, comme le fait remarquer M. Taschereau[567], incomplète d'un volume (1641 à 1658).» Ce que nous venons de dire prouve que Gouget avait probablement parcouru ce volume aujourd'hui perdu, et, faute de mieux, son témoignage nous fournira encore d'utiles renseignements en d'autres circonstances.

Corneille reconnaît en plus d'un endroit[568] que la pièce qui nous occupe a beaucoup moins réussi que la précédente; mais il nous apprend que, «quatre ou cinq ans après, la troupe du Marais la remit au théâtre avec un succès plus heureux[569].» C'est sans doute cette phrase qui a fait supposer fort gratuitement que _le Menteur_ et _la Suite_ n'avaient pas d'abord été donnés au Marais, mais qu'ils y avaient seulement été repris[570].

Voltaire affectionnait cet ouvrage; il s'exprime ainsi dans la préface du commentaire qu'il lui a consacré: «_La Suite du Menteur_ ne réussit point. Serait-il permis de dire qu'avec quelques changements elle ferait au théâtre plus d'effet que _le Menteur_ même?»

Andrieux voulut tenter l'aventure; il mit la pièce en quatre actes, et la fit ainsi représenter, le 26 germinal an xi (1803), sur le théâtre Louvois. Puis, mécontent de son essai, qui avait pourtant été accueilli d'une manière assez favorable, il crut pouvoir trouver des modifications plus heureuses, remit l'ouvrage en cinq actes, et le fit jouer en 1810, avec de nouveaux changements, sur le théâtre de l'Impératrice (aujourd'hui l'Odéon). Toutefois, cette comédie n'a pu se maintenir au répertoire; mais aucune peut-être ne mériterait davantage de devenir l'objet, au moins passager, d'une de ces intéressantes reprises que, depuis quelque temps, le Théâtre-Français a si à propos multipliées. En effet, si le plan et l'ordonnance laissent quelque chose à désirer, _la Suite du Menteur_ n'en offre pas moins des rôles excellents, des scènes charmantes et des situations fort gaies.

L'édition originale a pour titre: LA SVITE DU MENTEUR, COMEDIE. _Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille.... et Augustin Courbé...._ M.DC.XLV, in-4º de 6 feuillets et 136 pages. On lit à la fin du privilége: «Acheué d'imprimer pour la premiere fois à Rouen, par Laurens Maurry, ce dernier septembre 1645.»

NOTES:

[565] Voyez la Notice du _Menteur_, p. 122 et suivantes.

[566] Tome XVII, p. 163.

[567] _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. VII.

[568] Voyez p. 279 et 285.

[569] Voyez p. 286.

[570] On lit dans le _Journal du Théâtre françois_ (tome II, fol. 853 verso): «La troupe royale mit au théâtre au commencement du mois suivant (décembre 1643) une comédie nouvelle de Corneille intitulée _la Suite du Menteur_.... Cette pièce.... n'eut que trois représentations; mais les comédiens du Marais l'ayant remise quatre ans après à leur théâtre, elle en eut dix, et elle y fut très-applaudie.»

ÉPÎTRE[571].

MONSIEUR,

Je vous avois bien dit que _le Menteur_ ne seroit pas le dernier emprunt ou larcin que je ferois chez les Espagnols[572]: en voici une _Suite_ qui est encore tirée du même original, et dont Lope a traité le sujet sous le titre de _Amar sin saber á quien_. Elle n'a pas été si heureuse au théâtre que l'autre, quoique plus remplie de beaux sentiments et de beaux vers. Ce n'est pas que j'en veuille accuser ni le défaut des acteurs, ni le mauvais jugement du peuple: la faute en est toute à moi, qui devois mieux prendre mes mesures, et choisir des sujets plus répondants au goût de mon auditoire. Si j'étois de ceux qui tiennent que la poésie a pour but de profiter aussi bien que de plaire[573], je tâcherois de vous persuader que celle-ci est beaucoup meilleure que l'autre, à cause que Dorante y paroît beaucoup plus honnête homme, et donne des exemples de vertu à suivre; au lieu qu'en l'autre, il ne donne que des imperfections à éviter; mais pour moi, qui tiens avec Aristote et Horace[574] que notre art n'a pour but que le divertissement, j'avoue qu'il est ici bien moins à estimer qu'en la première comédie, puisque, avec ses mauvaises habitudes, il a perdu presque toutes ses grâces, et qu'il semble avoir quitté la meilleure part de ses agréments lorsqu'il a voulu se corriger de ses défauts[575]. Vous me direz que je suis bien injurieux au métier qui me fait connoître, d'en ravaler le but si bas que de le réduire à plaire au peuple, et que je suis bien hardi tout ensemble de prendre pour garant[576] de mon opinion les deux maîtres dont ceux du parti contraire se fortifient. A cela, je vous dirai que ceux-là même qui mettent si haut le but de l'art sont injurieux à l'artisan, dont ils ravalent d'autant plus le mérite, qu'ils pensent relever la dignité de sa profession, parce que, s'il est obligé de prendre soin de l'utile, il évite seulement une faute quand il s'en acquitte, et n'est digne d'aucune louange. C'est mon Horace qui me l'apprend:

_Vitavi denique culpam, Non laudem merui_[577].

En effet, Monsieur, vous ne loueriez pas beaucoup un homme pour avoir réduit un poëme dramatique dans l'unité de jour et de lieu, parce que les lois du théâtre le lui prescrivent, et que sans cela son ouvrage ne seroit qu'un monstre. Pour moi, j'estime extrêmement ceux qui mêlent l'utile au délectable, et d'autant plus qu'ils n'y sont pas obligés par les règles de la poésie[578]; je suis bien aise de dire d'eux avec notre docteur[579]:

_Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci_;

mais je dénie qu'ils faillent contre ces règles, lorsqu'ils ne l'y mêlent pas, et les blâme seulement de ne s'être pas proposé un objet assez digne d'eux, ou si vous me permettez de parler un peu chrétiennement, de n'avoir pas eu assez de charité pour prendre l'occasion de donner en passant quelque instruction à ceux qui les écoutent ou qui les lisent. Pourvu qu'ils ayent[580] trouvé le moyen de plaire, ils sont quittes envers leur art; et s'ils pèchent, ce n'est pas contre lui, c'est contre les bonnes mœurs et contre leur auditoire. Pour vous faire voir le sentiment d'Horace là-dessus, je n'ai qu'à répéter ce que j'en ai déjà pris: puisqu'il ne tient pas qu'on soit digne de louange quand on n'a fait que s'acquitter de ce qu'on doit, et qu'il en donne tant à celui qui joint l'utile à l'agréable, il est aisé de conclure qu'il tient que celui-là fait plus qu'il n'étoit obligé de faire. Quant à Aristote, je ne crois pas que ceux du parti contraire ayent d'assez bons yeux pour trouver le mot d'utilité dans tout son _Art poétique_: quand il recherche la cause de la poésie, il ne l'attribue qu'au plaisir que les hommes reçoivent de l'imitation[581]; et comparant l'une à l'autre les parties de la tragédie, il préfère la fable aux mœurs, seulement pour ce qu'elle contient tout ce qu'il y a d'agréable dans le poëme[582]; et c'est pour cela qu'il l'appelle l'âme de la tragédie. Cependant, quand on y mêle[583] quelque utilité, ce doit être principalement dans cette partie qui regarde les mœurs, et que ce grand homme toutefois ne tient point du tout nécessaire, puisqu'il permet de la retrancher entièrement, et demeure d'accord qu'on peut faire une tragédie sans mœurs[584]. Or, pour ne vous pas donner mauvaise impression de la comédie du _Menteur_, qui a donné lieu à cette _Suite_, que vous pourriez juger être simplement faite pour plaire, et n'avoir pas ce noble mélange de l'utilité, d'autant qu'elle semble violer une autre maxime, qu'on veut tenir pour indubitable, touchant la récompense des bonnes actions et la punition des mauvaises, il ne sera peut-être pas hors de propos que je vous dise là-dessus ce que je pense. Il est certain que les actions de Dorante ne sont pas bonnes moralement, n'étant que fourbes et menteries; et néanmoins il obtient enfin ce qu'il souhaite, puisque la vraie Lucrèce est en cette pièce sa dernière inclination. Ainsi, si cette maxime est une véritable règle de théâtre, j'ai failli; et si c'est en ce point seul que consiste l'utilité de la poésie, je n'y en ai point mêlé. Pour le premier, je n'ai qu'à vous dire que cette règle imaginaire est entièrement contre la pratique des anciens; et sans aller chercher des exemples parmi les Grecs, Sénèque, qui en a tiré presque tous ses sujets, nous en fournit assez[585]: Médée brave Jason après avoir brûlé le palais royal, fait périr le Roi et sa fille et tué ses enfants; dans _la Troade_, Ulysse précipite Astyanax, et Pyrrhus immole Polyxène, tous deux impunément; dans _Agamemnon_, il est assassiné par sa femme et par son adultère, qui s'empare de son trône sans qu'on voie tomber de foudre sur leurs têtes; Atrée même, dans le _Thyeste_, triomphe de son misérable frère après lui avoir fait manger ses enfants. Et dans les comédies de Plaute et de Térence, que voyons-nous autre chose que des jeunes fous qui, après avoir, par quelque tromperie, tiré de l'argent de leurs pères, pour dépenser à la suite de leurs amours déréglées, sont enfin richement mariés; et des esclaves qui, après avoir conduit tout l'intrigue[586], et servi de ministres à leurs débauches, obtiennent leur liberté pour récompense? Ce sont des exemples qui ne seroient non plus propres à imiter que les mauvaises finesses de notre Menteur. Vous me demanderez en quoi donc consiste cette utilité de la poésie, qui en doit être un des grands ornements, et qui relève si haut le mérite du poëte quand il en enrichit son ouvrage. J'en trouve deux à mon sens: l'une empruntée de la morale, l'autre qui lui est particulière: celle-là se rencontre aux sentences[587] et réflexions que l'on peut adroitement semer presque partout; celle-ci en la naïve peinture des vices et des vertus[588]. Pourvu qu'on les sache mettre en leur jour, et les faire connoître par leurs véritables caractères, celles-ci se feront aimer, quoique malheureuses, et ceux-là se feront détester, quoique triomphants. Et comme le portrait d'une laide femme ne laisse pas d'être beau, et qu'il n'est pas besoin d'avertir que l'original n'en est pas aimable pour empêcher qu'on l'aime, il en est de même dans notre peinture parlante: quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n'est point besoin d'en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas imiter; et je m'assure que toutes les fois que _le Menteur_ a été représenté, bien qu'on l'ait vu sortir du théâtre pour aller épouser l'objet de ses derniers desirs, il n'y a eu personne qui se soit proposé son exemple pour acquérir une maîtresse, et qui n'ait pris toutes ses fourbes, quoique heureuses, pour des friponneries d'écolier, dont il faut qu'on se corrige avec soin, si l'on veut passer pour honnête homme. Je vous dirois qu'il y a encore une autre utilité propre à la tragédie, qui est la purgation des passions; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler, puisque ce n'est qu'une comédie que je vous présente. Vous y pourrez rencontrer en quelques endroits ces deux sortes d'utilité dont je vous viens d'entretenir. Je voudrois que le peuple y eût trouvé autant d'agréable, afin que je vous pusse présenter quelque chose qui eût mieux atteint le but de l'art. Telle qu'elle est, je vous la donne, aussi bien que la première, et demeure de tout mon cœur,

MONSIEUR, Votre très-humble serviteur, CORNEILLE.

NOTES:

[571] Cette épître ne se trouve que dans les éditions antérieures à 1660.

[572] Voyez l'_Épître_ en tête du _Menteur_, p. 131.

[573] Voyez tome II, p. 119 et note 3.

[574] Voyez la _Poétique_ d'Aristote, chapitre iv, et l'_Art poétique_ d'Horace, vers 333 et suivants.

[575] Corneille a dit ailleurs: «Il est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice dont les sots ne sont point capables.» (_Discours du poëme dramatique_, tome I, p. 32.)

[576] Il y a _garant_ (_garand_), au singulier, dans toutes les éditions (1644-1656).

[577] Ce sont les vers 267 et 268 de l'_Art poétique_, mais ils ne s'appliquent pas à ce que dit ici Corneille.

[578] VAR. (édit. de 1648-1656): par les règles de poésie.

[579] Horace, _Art poétique_, vers 343.

[580] VAR. (édit. de 1648-1656): Mais pourvu qu'ils ayent.

[581] Voyez tome I, p. 17 et note 1.

[582] Voyez tome I, p. 17 et note 2.

[583] VAR. (édit. de 1656): Cependant, quand on mêle.

[584] Voyez tome I, p. 38 et note 4.

[585] VAR. (édit. de 1648-1656): nous en fournira assez.

[586] Voyez tome I, p. 24 et note 1.

[587] Voyez tome I, p. 18.

[588] Voyez tome I, p. 20.

EXAMEN.

L'effet de celle-ci n'a pas été[589] si avantageux que celui de la précédente, bien qu'elle soit mieux écrite. L'original espagnol est de Lope de Végue sans contredit[590], et a ce défaut que ce n'est que le valet qui fait rire, au lieu qu'en l'autre les principaux agréments sont dans la bouche du maître. L'on a pu voir par les divers succès quelle différence il y a entre les railleries spirituelles d'un honnête homme de bonne humeur, et les bouffonneries froides d'un plaisant à gages. L'obscurité que fait en celle-ci le rapport à l'autre a pu contribuer quelque chose à sa disgrâce, y ayant beaucoup de choses qu'on ne peut entendre, si l'on n'a l'idée présente du _Menteur_. Elle a encore quelques défauts particuliers. Au second acte[591], Cléandre raconte à sa sœur la générosité de Dorante qu'on a vue au premier, contre la maxime qu'il ne faut jamais faire raconter ce que le spectateur a déjà vu. Le cinquième est trop sérieux pour une pièce si enjouée, et n'a rien de plaisant que la première scène entre un valet et une servante. Cela plaît si fort en Espagne, qu'ils font souvent parler bas les amants de condition, pour donner lieu à ces sortes de gens de s'entre-dire des badinages; mais en France, ce n'est pas le goût de l'auditoire. Leur entretien est plus supportable au premier acte, cependant que Dorante écrit[592]; car il ne faut jamais laisser le théâtre sans qu'on y agisse, et l'on n'y agit qu'en parlant. Ainsi Dorante qui écrit ne le remplit pas assez; et toutes les fois que cela arrive, il faut fournir l'action par d'autres gens qui parlent. Le second débute par une adresse digne d'être remarquée, et dont on peut former cette règle, que quand on a quelque occasion de louer une lettre, un billet ou quelque autre pièce éloquente ou spirituelle, il ne faut jamais la faire voir, parce qu'alors c'est une propre louange que le poëte se donne à soi-même[593]; et souvent le mérite de la chose répond si mal aux éloges qu'on en fait, que j'ai vu des stances présentées à une maîtresse, qu'elle vantoit d'une haute excellence, bien qu'elles fussent très-médiocres, et cela devenoit ridicule. Mélisse loue ici la lettre que Dorante lui a écrite; et comme elle ne la lit point, l'auditeur a lieu de croire qu'elle est aussi bien faite qu'elle le dit. Bien que d'abord cette pièce n'eût pas grande approbation, quatre ou cinq ans après la troupe du Marais la remit sur le théâtre avec un succès plus heureux; mais aucune des troupes qui courent les provinces ne s'en est chargée. Le contraire est arrivé de _Théodore_, que les troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE _LA SUITE DU MENTEUR_.

ÉDITION SÉPARÉE.

1645 in-4º.

RECUEILS.

1648 in-12; 1652 in-12; 1654 in-12; 1656 in-12; 1660 in-8º; 1663 in-fol.; 1664 in-8º; 1668 in-12; 1682 in-12.

NOTES:

[589] Dans les éditions publiées du vivant de Corneille, cet examen suit celui du _Menteur_, qui finit par ces mots: «la comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.» Thomas Corneille, qui dans l'édition de 1692 a placé les examens après chaque pièce, a ainsi modifié la première phrase de celui-ci: «L'effet de cette pièce n'a pas été, etc.» Voyez tome I, p. 137, note 1.

[590] Voyez l'_Appendice_; et ci-dessus, la Notice du _Menteur_, p. 119.

[591] Voyez acte II, scène II.

[592] Voyez acte I, scène II, vers 205 et suivants.

[593] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): que le poëte se donne à lui-même.

ACTEURS.

DORANTE. CLITON, valet de Dorante. CLÉANDRE, gentilhomme de Lyon. MÉLISSE, sœur de Cléandre. PHILISTE, ami de Dorante, et amoureux de Mélisse[594]. LYSE, femme de chambre de Mélisse[595]. UN PRÉVÔT.

La scène est à Lyon[596].

LA SUITE DU MENTEUR.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

DORANTE, CLITON.

(Dorante paroît écrivant dans une prison, et le geôlier ouvrant la porte à Cliton, et le lui montrant.)

CLITON.

Ah! Monsieur, c'est donc vous?

DORANTE.

Cliton, je te revoi!

CLITON.

Je vous trouve, Monsieur, dans la maison du Roi! Quel charme, quel désordre, ou quelle raillerie, Des prisons de Lyon fait votre hôtellerie?

DORANTE.

Tu le sauras tantôt. Mais qui t'amène ici?

CLITON.

Les soins de vous chercher.

DORANTE.

Tu prends trop de souci; Et bien qu'après deux ans ton devoir s'en avise[597], Ta rencontre me plaît, j'en aime la surprise: Ce devoir, quoique tard, enfin s'est éveillé[598].

CLITON.

Et qui savoit, Monsieur, où vous étiez allé? 10 Vous ne nous témoigniez qu'ardeur et qu'allégresse, Qu'impatients desirs de posséder Lucrèce; L'argent étoit touché, les accords publiés, Le festin commandé, les parents conviés, Les violons choisis, ainsi que la journée[599]: 15 Rien ne sembloit plus sûr qu'un si proche hyménée; Et parmi ces apprêts, la nuit d'auparavant, Vous sûtes faire gille[600], et fendîtes le vent. Comme il ne fut jamais d'éclipse plus obscure, Chacun sur ce départ forma sa conjecture: 20 Tous s'entre-regardoient, étonnés, ébahis; L'un disoit: «Il est jeune, il veut voir le pays;» L'autre: «Il s'est allé battre, il a quelque querelle;» L'autre d'une autre idée embrouilloit sa cervelle; Et tel vous soupçonnoit de quelque guérison 25 D'un mal privilégié dont je tairai le nom. Pour moi, j'écoutois tout, et mis dans mon caprice Qu'on ne devinoit rien que par votre artifice. Ainsi ce qui chez eux prenoit plus de crédit M'étoit aussi suspect que si vous l'eussiez dit; 30 Et tout simple et doucet, sans chercher de finesse[601], Attendant le boiteux[602], je consolois Lucrèce.

DORANTE.

Je l'aimois, je te jure; et pour la posséder, Mon amour mille fois voulut tout hasarder; Mais quand j'eus bien pensé que j'allois à mon âge[603] 35 Au sortir de Poitiers entrer au mariage, Que j'eus considéré ses chaînes de plus près, Son visage à ce prix n'eut plus pour moi d'attraits: L'horreur d'un tel lien m'en fit de la maîtresse; Je crus qu'il falloit mieux employer ma jeunesse, 40 Et que quelques appas qui pussent me ravir[604], C'étoit mal en user que sitôt m'asservir. Je combats toutefois; mais le temps qui s'avance Me fait précipiter en cette extravagance; Et la tentation de tant d'argent touché 45 M'achève de pousser où j'étois trop penché. Que l'argent est commode à faire une folie! L'argent me fait résoudre à courir l'Italie. Je pars de nuit en poste, et d'un soin diligent Je quitte la maîtresse, et j'emporte l'argent. 50 Mais, dis-moi, que fit-elle, et que dit lors son père? Le mien, ou je me trompe, étoit fort en colère?

CLITON.

D'abord de part et d'autre on vous attend sans bruit; Un jour se passe, deux, trois, quatre, cinq, six, huit; Enfin, n'espérant plus, on éclate, on foudroie. 55 Lucrèce par dépit témoigne de la joie, Chante, danse, discourt, rit; mais, sur mon honneur! Elle enrageoit, Monsieur, dans l'âme, et de bon cœur. Ce grand bruit s'accommode, et pour plâtrer l'affaire, La pauvre délaissée épouse votre père, 60 Et rongeant dans son cœur son déplaisir secret, D'un visage content prend le change à regret. L'éclat d'un tel affront l'ayant trop décriée, Il n'est à son avis que d'être mariée; Et comme en un naufrage on se prend où l'on peut, 65 En fille obéissante elle veut ce qu'on veut. Voilà donc le bonhomme enfin à sa seconde, C'est-à-dire qu'il prend la poste à l'autre monde; Un peu moins de deux mois le met dans le cercueil.

DORANTE.

J'ai su sa mort à Rome, où j'en ai pris le deuil. 70

CLITON.