Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 15

Chapter 153,623 wordsPublic domain

Tu t'acquiers d'autant plus un cœur reconnoissant, 1160 Enfin donc, ton amour ne craint plus de disgrâce?

ALCIPPE.

Cependant qu'au logis mon père se délasse, J'ai voulu par devoir prendre l'heure du sien.

CLITON, à Dorante.

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

ALCIPPE.

Je n'ai de part ni d'autre aucune défiance. 1165 Excuse d'un amant la juste impatience: Adieu.

DORANTE.

Le ciel te donne un hymen sans souci!

SCÈNE III.

DORANTE, CLITON.

CLITON.

Il est mort! Quoi? Monsieur, vous m'en donnez aussi, A moi, de votre cœur l'unique secrétaire, A moi, de vos secrets le grand dépositaire! 1170 Avec ces qualités j'avois lieu d'espérer Qu'assez malaisément je pourrois m'en parer[444].

DORANTE.

Quoi! mon combat te semble un conte imaginaire?

CLITON.

Je croirai tout, Monsieur, pour ne vous pas déplaire; Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux[445], Qu'il faut bien de l'esprit avec vous, et bons yeux[446]. More, juif ou chrétien, vous n'épargnez personne.

DORANTE.

Alcippe te surprend, sa guérison t'étonne! L'état où je le mis étoit fort périlleux; Mais il est à présent des secrets merveilleux: 1180 Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie Que nomment nos guerriers poudre de sympathie[447]? On en voit tous les jours des effets étonnants.

CLITON.

Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants; Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'efficace, 1185 Qu'un homme que pour mort on laisse sur la place, Qu'on a de deux grands coups percé de part en part, Soit dès le lendemain si frais et si gaillard.

DORANTE.

La poudre que tu dis n'est que de la commune, On n'en fait plus de cas, mais, Cliton, j'en sais une Qui rappelle sitôt des portes du trépas, Qu'en moins d'un tournemain on ne s'en souvient pas[448]; Quiconque le sait faire a de grands avantages.

CLITON.

Donnez-m'en le secret, et je vous sers sans gages.

DORANTE.

Je te le donnerais, et tu serois heureux; 1195 Mais le secret consiste en quelques mots hébreux, Qui tous à prononcer sont si fort difficiles, Que ce seroient pour toi des trésors inutiles[449].

CLITON.

Vous savez donc l'hébreu?

DORANTE.

L'hébreu? parfaitement: J'ai dix langues, Cliton, à mon commandement. 1200

CLITON.

Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries[450], Pour fournir tour à tour à tant de menteries; Vous les hachez menu comme chair à pâtés. Vous avez tout le corps bien plein de vérités, Il n'en sort jamais une[451].

DORANTE.

Ah! cervelle ignorante! 1205 Mais mon père survient.

SCÈNE IV.

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.

GÉRONTE.

Je vous cherchois, Dorante.

DORANTE.

Je ne vous cherchois pas, moi. Que mal à propos Son abord importun vient troubler mon repos! Et qu'un père incommode un homme de mon âge!

GÉRONTE.

Vu l'étroite union que fait le mariage, 1210 J'estime qu'en effet c'est n'y consentir point, Que laisser désunis ceux que le ciel a joint. La raison le défend, et je sens dans mon âme Un violent désir de voir ici ta femme. J'écris donc à son père; écris-lui comme moi: 1215 Je lui mande qu'après ce que j'ai su de toi, Je me tiens trop heureux qu'une si belle fille, Si sage, et si bien née, entre dans ma famille. J'ajoute à ce discours que je brûle de voir Celle qui de mes ans devient l'unique espoir; 1220 Que pour me l'amener tu t'en vas en personne; Car enfin il le faut, et le devoir l'ordonne: N'envoyer qu'un valet sentiroit son mépris.

DORANTE.

De vos civilités il sera bien surpris, Et pour moi, je suis prêt; mais je perdrai ma peine: Il ne souffrira pas encor qu'on vous l'amène; Elle est grosse.

GÉRONTE.

Elle est grosse!

DORANTE.

Et de plus de six mois.

GÉRONTE.

Que de ravissements je sens à cette fois!

DORANTE.

Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse?

GÉRONTE.

Non, j'aurai patience autant que d'allégresse; 1230 Pour hasarder ce gage il m'est trop précieux. A ce coup ma prière a pénétré les cieux: Je pense en le voyant que je mourrai de joie. Adieu: je vais changer la lettre que j'envoie, En écrire à son père un nouveau compliment, 1235 Le prier d'avoir soin de son accouchement, Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.

DORANTE, à Cliton.

Le bonhomme s'en va le plus content du monde.

GÉRONTE, se retournant.

Écris-lui comme moi.

DORANTE.

Je n'y manquerai pas. Qu'il est bon!

CLITON.

Taisez-vous, il revient sur ses pas. 1240

GÉRONTE.

Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père. Comment s'appelle-t-il?

DORANTE.

Il n'est pas nécessaire; Sans que vous vous donniez ces soucis superflus, En fermant le paquet j'écrirai le dessus.

GÉRONTE.

Étant tout d'une main, il sera plus honnête. 1245

DORANTE.

Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête? Votre main ou la mienne, il n'importe des deux.

GÉRONTE.

Ces nobles de province y sont un peu fâcheux.

DORANTE.

Son père sait la cour.

GÉRONTE.

Ne me fais plus attendre, Dis-moi....

DORANTE.

Que lui dirai-je?

GÉRONTE.

Il s'appelle?

DORANTE.

Pyrandre. 1250

GÉRONTE.

Pyrandre! tu m'as dit tantôt un autre nom: C'étoit, je m'en souviens, oui, c'étoit Armédon.

DORANTE.

Oui, c'est là son nom propre, et l'autre d'une terre; Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre, Et se sert si souvent de l'un et l'autre nom, 1255 Que tantôt c'est Pyrandre, et tantôt Armédon[452].

GÉRONTE.

C'est un abus commun qu'autorise l'usage, Et j'en usois ainsi du temps de mon jeune âge. Adieu: je vais écrire.

SCÈNE V.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Enfin j'en suis sorti.

CLITON.

Il faut bonne mémoire après qu'on a menti. 1260

DORANTE.

L'esprit a secouru le défaut de mémoire.

CLITON.

Mais on éclaircira bientôt toute l'histoire. Après ce mauvais pas où vous avez bronché, Le reste encor longtemps ne peut être caché: On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice, 1265 Qui d'un mépris si grand piquée avec justice, Dans son ressentiment prendra l'occasion De vous couvrir de honte et de confusion.

DORANTE.

Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse, Il faut tâcher en hâte à m'engager Lucrèce. 1270 Voici tout à propos ce que j'ai souhaité.

SCÈNE VI.

DORANTE, CLITON, SABINE.

DORANTE.

Chère amie, hier au soir j'étois si transporté. Qu'en ce ravissement je ne pus me permettre[453] De bien penser à toi quand j'eus lu cette lettre; Mais tu n'y perdras rien, et voici pour le port. 1275

SABINE.

Ne croyez pas, Monsieur....

DORANTE.

Tiens.

SABINE.

Vous me faites tort. Je ne suis pas de....

DORANTE.

Prends.

SABINE.

Eh! Monsieur.

DORANTE.

Prends, te dis-je: Je ne suis point ingrat alors que l'on m'oblige; Dépêche, tends la main.

CLITON.

Qu'elle y fait de façons! Je lui veux par pitié donner quelques leçons. 1280 Chère amie, entre nous, toutes tes révérences En ces occasions ne sont qu'impertinences; Si ce n'est assez d'une, ouvre toutes les deux: Le métier que tu fais ne veut point de honteux. Sans te piquer d'honneur, crois qu'il n'est que de prendre, Et que tenir vaut mieux mille fois que d'attendre. Cette pluie est fort douce; et quand j'en vois pleuvoir, J'ouvrirois jusqu'au cœur pour la mieux recevoir. On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes, Et refuser n'est plus le vice des grands hommes. 1290 Retiens bien ma doctrine; et pour faire amitié, Si tu veux, avec toi je serai de moitié.

SABINE.

Cet article est de trop.

DORANTE.

Vois-tu, je me propose De faire avec le temps pour toi toute autre chose. Mais comme j'ai reçu cette lettre de toi, 1295 En voudrois-tu donner la réponse pour moi?

SABINE.

Je la donnerai bien, mais je n'ose vous dire Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire: J'y ferai mon effort.

CLITON.

Voyez, elle se rend Plus douce qu'une épouse, et plus souple qu'un gant.

DORANTE.

Le secret a joué. Présente-la, n'importe; Elle n'a pas pour moi d'aversion si forte. Je reviens dans une heure en apprendre l'effet.

SABINE.

Je vous conterai lors tout ce que j'aurai fait.

SCÈNE VII.

CLITON, SABINE.

CLITON.

Tu vois que les effets préviennent les paroles; 1305 C'est un homme qui fait litière de pistoles[454]; Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi....

SABINE.

Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.

CLITON.

Tu viens d'entrer en goût.

SABINE.

Avec mes révérences, Je ne suis pas encor si dupe que tu penses. 1310 Je sais bien mon métier, et ma simplicité Joue aussi bien son jeu que ton avidité.

CLITON.

Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance Doit obstiner mon maître à la persévérance. Sera-t-elle insensible? en viendrons-nous à bout? 1315

SABINE.

Puisqu'il est si brave homme, il faut te dire tout. Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce N'est rien moins qu'insensible à l'ardeur qui le presse; Durant toute la nuit elle n'a point dormi[455]; Et si je ne me trompe, elle l'aime à demi. 1320

CLITON.

Mais sur quel privilége est-ce qu'elle se fonde, Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde? Il n'en a cette nuit reçu que des mépris. Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix. Ces amours à demi sont d'une étrange espèce; 1325 Et s'il vouloit me croire, il quitteroit Lucrèce.

SABINE.

Qu'il ne se hâte point, on l'aime assurément.

CLITON.

Mais on le lui témoigne un peu bien rudement; Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.

SABINE.

Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles; 1330 Elle l'aime, et son cœur n'y sauroit consentir, Parce que d'ordinaire il ne fait que mentir. Hier même elle le vit dedans les Tuileries, Où tout ce qu'il conta n'étoit que menteries. Il en a fait autant depuis à deux ou trois. 1335

CLITON.

Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois.

SABINE.

Elle a lieu de douter et d'être en défiance.

CLITON.

Qu'elle donne à ses feux un peu plus de croyance: Il n'a fait toute nuit que soupirer d'ennui.

SABINE.

Peut-être que tu mens aussi bien comme lui 1340

CLITON.

Je suis homme d'honneur; tu me fais injustice.

SABINE.

Mais dis-moi, sais-tu bien qu'il n'aime plus Clarice?

CLITON.

Il ne l'aima jamais.

SABINE.

Pour certain?

CLITON.

Pour certain.

SABINE.

Qu'il ne craigne donc plus de soupirer en vain. Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnoître, 1345 Elle a voulu qu'exprès je me sois fait paroître, Pour voir si par hasard il ne me diroit rien; Et s'il l'aime en effet, tout le reste ira bien. Va-t'en; et sans te mettre en peine de m'instruire, Crois que je lui dirai tout ce qu'il lui faut dire. 1350

CLITON.

Adieu: de ton côté si tu fais ton devoir, Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.

SCÈNE VIII.

LUCRÈCE, SABINE[456].

SABINE.

Que je vais bientôt voir une fille contente! Mais la voici déjà; qu'elle est impatiente! Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet[457]. 1355

LUCRÈCE.

Eh bien! que t'ont conté le maître et le valet?

SABINE.

Le maître et le valet m'ont dit la même chose. Le maître est tout à vous, et voici de sa prose.

LUCRÈCE, après avoir lu.

Dorante avec chaleur fait le passionné; Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné, 1360 Et je ne suis pas fille à croire ses paroles.

SABINE.

Je ne les crois non plus; mais j'en crois ses pistoles.

LUCRÈCE.

Il t'a donc fait présent?

SABINE.

Voyez.

LUCRÈCE.

Et tu l'as pris?

SABINE.

Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits, Et vous mieux témoigner ses flammes véritables, 1365 J'en ai pris les témoins les plus indubitables; Et je remets, Madame, au jugement de tous Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous, Et si ce traitement marque une âme commune.

LUCRÈCE.

Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune; 1370 Mais comme en l'acceptant tu sors de ton devoir, Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir.

SABINE.

Mais à ce libéral que pourrai-je promettre?

LUCRÈCE.

Dis-lui que sans la voir, j'ai déchiré sa lettre.

SABINE.

O ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous! 1375

LUCRÈCE.

Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux; Conte-lui dextrement le naturel des femmes; Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes[458]; Et l'avertis surtout des heures et des lieux Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux[459]. 1380 Parce qu'il est grand fourbe, il faut que je m'assure.

SABINE.

Ah! si vous connoissiez les peines qu'il endure, Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint; Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.

LUCRÈCE.

Pour apaiser les maux que cause cette plainte, 1385 Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte; Et sache entre les deux toujours le modérer, Sans m'engager à lui ni le désespérer.

SCÈNE IX.

CLARICE, LUCRÈCE, SABINE.

CLARICE.

Il t'en veut tout de bon, et m'en voilà défaite; Mais je souffre aisément la perte que j'ai faite: 1390 Alcippe la répare, et son père est ici.

LUCRÈCE.

Te voilà donc bientôt quitte d'un grand souci?

CLARICE.

M'en voilà bientôt quitte; et toi, te voilà prête A t'enrichir bientôt d'une étrange conquête. Tu sais ce qu'il m'a dit.

SABINE.

S'il vous mentoit alors, 1395 A présent il dit vrai; j'en réponds corps pour corps.

CLARICE.

Peut-être qu'il le dit; mais c'est un grand peut-être.

LUCRÈCE.

Dorante est un grand fourbe, et nous l'a fait connoître; Mais s'il continuoit encore à m'en conter, Peut-être avec le temps il me feroit douter. 1400

CLARICE.

Si tu l'aimes, du moins, étant bien avertie, Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie.

LUCRÈCE.

C'en est trop; et tu dois seulement présumer Que je penche à le croire, et non pas à l'aimer[460].

CLARICE.

De le croire à l'aimer la distance est petite: 1405 Qui fait croire ses feux fait croire son mérite; Ces deux points en amour se suivent de si près, Que qui se croit aimée aime bientôt après[461].

LUCRÈCE.

La curiosité souvent dans quelques âmes Produit le même effet que produiroient des flammes.

CLARICE.

Je suis prête à le croire afin de t'obliger.

SABINE.

Vous me feriez ici toutes deux enrager. Voyez, qu'il est besoin de tout ce badinage! Faites moins la sucrée, et changez de langage, Ou vous n'en casserez, ma foi, que d'une dent[462]. 1415

LUCRÈCE.

Laissons là cette folle, et dis-moi cependant[463], Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries, Qu'il te conta d'abord tant de galanteries, Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté. Étoit-ce amour alors, ou curiosité? 1420

CLARICE.

Curiosité pure, avec dessein de rire De tous les compliments qu'il auroit pu me dire.

LUCRÈCE.

Je fais de ce billet même chose à mon tour; Je l'ai pris, je l'ai lu, mais le tout sans amour: Curiosité pure, avec dessein de rire 1425 De tous les compliments qu'il auroit pu m'écrire.

CLARICE.

Ce sont deux que de lire, et d'avoir écouté: L'un est grande faveur; l'autre, civilité; Mais trouves-y ton compte, et j'en serai ravie; En l'état où je suis j'en parle sans envie. 1430

LUCRÈCE.

Sabine lui dira que je l'ai déchiré.

CLARICE.

Nul avantage ainsi n'en peut être tiré. Tu n'es que curieuse.

LUCRÈCE.

Ajoute: à ton exemple.

CLARICE.

Soit. Mais il est saison que nous allions au temple.

LUCRÈCE, à Clarice.

Allons.

(A Sabine.)

Si tu le vois, agis comme tu sais. 1435

SABINE.

Ce n'est pas sur ce coup que je fais mes essais: Je connois à tous deux où tient la maladie, Et le mal sera grand si je n'y remédie; Mais sachez qu'il est homme à prendre sur le vert[464].

LUCRÈCE.

Je te croirai.

SABINE.

Mettons cette pluie à couvert. 1440

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

[439] _Var._ Et quoique sur ce point elle les désavoue. (1644-64)

[440] _Var._ A quelque prix qu'ils soient, il m'en faut acheter. (1644-56)

[441] _Var._ L'on ne sait; mais dedans ce murmure, A peu près comme vous je vois qu'on le figure. (1644-56)

[442] _Var._ Un homme tel que nous ne se réjouit guère. (1644-68)

[443] _Var._ Croit qu'on doive l'entendre au moindre mot qu'il dit. (1644-56)

[444] Un peu plus haut (acte II, scène VI, vers 703 et 704) Cliton a dit:

Avec ces qualités j'ose bien espérer Qu'assez malaisément je pourrai m'en parer.

Ces deux passages sont ironiques; Voltaire a donc tort de dire: «On peut remarquer qu'_espérer_ ne se prenant jamais en mauvaise part, ne peut pas servir de synonyme à _craindre_, et qu'ici l'expression n'est point juste.»

[445] _Var._ Mais vous en contez tant, à toute heure, en tout lieu, Que quiconque en échappe est bien aimé de Dieu. (1644-63)

[446] _Var._ Que pour en échapper il faudroit de bons yeux. (1664)

[447] L'opinion générale est que ce fut le chevalier Digby qui apporta en France ce prétendu remède. Il exposa ses principes devant l'Académie de Montpellier, dans un _Discours_ non daté, dont le privilége est du 21 décembre 1651, et une vive polémique s'engagea sur ce point; mais on voit qu'il était question beaucoup plus tôt de la poudre de sympathie. Déjà en 1647 un traité spécial était publié à Paris sous ce titre: _Nicolaï Papinii... de pulvere sympathico dissertatio_, in-8º. Nous pouvons remonter encore un peu plus haut: l'édition de 1644 de l'_Abrégé chirurgical_ d'Honoré Lamy est augmentée d'un _Discours de la poudre de sympathie_ par M. G. Sauvageon. Nous y trouvons un renseignement qui nous reporte tout juste au temps où Corneille fait parler Dorante. «Il faut savoir, dit l'auteur, qu'il y a quelque deux ou trois ans que cette poudre commença d'avoir cours en ce royaume; mais elle se donna ouvertement à connoître en l'année 1642 en l'armée de Roussillon.» La recette avait été achetée une cinquantaine de pistoles d'Espagne.

[448] _Var._ Qu'en moins de fermer l'œil on ne s'en souvient pas. (1644-60)

[449] _Var._ Que ce serait pour toi des trésors inutiles. (1644-64)

[450] _Var._ Vous avez bien besoin de dix des mieux nourries. (1644 et 48) _Var._ Vous aviez bien besoin de dix des mieux nourries. (1652-56)

[451] C'est dans ce sens que «M. de Bautru, parlant d'une personne dont il n'étoit pas encore sorti un bon mot, disait: «Il est toujours plein de bons mots.» (_Ménagiana_, tome II, p. 239.)

[452] Ici Cliton, frappé d'un étonnement mêlé d'admiration, saisit la basque de l'habit de Dorante et la baise. Je ne sais si ce jeu de scène est fort ancien; il était pratiqué par Dazincourt, qui, à la vérité, en ajoutait souvent à ses rôles. Plusieurs, qui semblaient un peu outrés, ont été supprimés après lui; mais celui-ci, adopté par M. Samson, qui a fait preuve en ces matières d'un goût si fin et si sûr, paraît définitivement consacré.

[453] _Var._ Que l'aise que j'avois ne put pas me permettre. (1644-56)

[454] _Var._ Il est homme qui fait litière de pistoles. (1644-56)

[455] _Var._ De toute cette nuit elle n'a point dormi. (1644-56)

[456] _Var._ SABINE, LUCRÈCE. (1644-63)

[457] _Var._ Elle meurt de savoir que chante le poulet. (1644-56)

[458] _Var._ Qu'avec un peu de temps on amollit leurs âmes. (1644-56)

[459] _Var._ Qu'il peut me rencontrer et paroître à mes yeux. (1644-56)

[460] _Var._ Que je suis pour le croire, et non pas pour l'aimer. (1644-56)

[461] _Var._ [Que qui se croit aimée aime bientôt après.] LUCR. Si je te disois donc qu'il va jusqu'à m'écrire, Que je tiens son billet, que j'ai voulu le lire? CLAR. Sans crainte d'en trop dire ou d'en trop présumer, Je dirois que déjà tu vas jusqu'à l'aimer. [LUCR. La curiosité souvent dans quelques âmes.] (1644 in-4º)

[462] _N'en casser que d'une dent_ signifie qu'on ne mangera point de quelque chose, qu'on n'en aura pas plein contentement, ou qu'on n'obtiendra point ce qu'on prétend. Voyez le _Dictionnaire_ de Furetière.

[463] _Var._ Laissons là cette folle, et me dis cependant. (1644-56)

[464] _Prendre sur le vert_, c'est prendre à l'improviste. Voyez le _Lexique_.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE[465].

GÉRONTE, PHILISTE.

GÉRONTE.

Je ne pouvois avoir rencontre plus heureuse Pour satisfaire ici mon humeur curieuse. Vous avez feuilleté le _Digeste_ à Poitiers, Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers: Ainsi vous me pouvez facilement apprendre 1445 Quelle est et la famille et le bien de Pyrandre.

PHILISTE.

Quel est-il, ce Pyrandre?

GÉRONTE.

Un de leurs citoyens: Noble, à ce qu'on m'a dit, mais un peu mal en biens.

PHILISTE.

Il n'est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme Qui, si je m'en souviens, de la sorte se nomme. 1450

GÉRONTE.

Vous le connoîtrez mieux peut-être à l'autre nom; Ce Pyrandre s'appelle autrement Armédon.

PHILISTE.

Aussi peu l'un que l'autre.

GÉRONTE.

Et le père d'Orphise, Cette rare beauté qu'en ces lieux même on prise[466]? Vous connoissez le nom de cet objet charmant 1455 Qui fait de ces cantons le plus digne ornement?

PHILISTE.

Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre, Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre. S'il vous faut sur ce point encor quelque garant....

GÉRONTE.

En faveur de mon fils vous faites l'ignorant; 1460 Mais je ne sais que trop qu'il aime cette Orphise, Et qu'après les douceurs d'une longue hantise, On l'a seul dans sa chambre avec elle trouvé; Que par son pistolet un désordre arrivé L'a forcé sur-le-champ d'épouser cette belle. 1465 Je sais tout; et de plus ma bonté paternelle M'a fait y consentir; et votre esprit discret N'a plus d'occasion de m'en faire un secret[467].

PHILISTE.

Quoi! Dorante a fait donc un secret mariage[468]?

GÉRONTE.

Et comme je suis bon, je pardonne à son âge. 1470

PHILISTE.

Qui vous l'a dit?

GÉRONTE.

Lui-même.

PHILISTE.

Ah! puisqu'il vous l'a dit, Il vous fera du reste un fidèle récit; Il en sait mieux que moi toutes les circonstances: Non qu'il vous faille en prendre aucunes défiances; Mais il a le talent de bien imaginer, 1475 Et moi je n'eus jamais celui de deviner.

GÉRONTE.

Vous me feriez par là soupçonner son histoire.

PHILISTE.

Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l'en croire; Mais il nous servit hier d'une collation[469] Qui partoit d'un esprit de grande invention; 1480 Et si ce mariage est de même méthode, La pièce est fort complète et des plus à la mode.

GÉRONTE.

Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux?

PHILISTE.