Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 14

Chapter 143,593 wordsPublic domain

La jalousie aveugle un cœur atteint, Et sans examiner, croit tout ce qu'elle craint. Mais laissons là Dorante avecque son audace; Allons trouver Clarice et lui demander grâce: Elle pouvoit tantôt m'entendre sans rougir. 835

PHILISTE.

Attendez à demain et me laissez agir: Je veux par ce récit vous préparer la voie, Dissiper sa colère et lui rendre sa joie. Ne vous exposez point, pour gagner un moment, Aux premières chaleurs de son ressentiment. 840

ALCIPPE.

Si du jour qui s'enfuit la lumière est fidèle, Je pense l'entrevoir avec son Isabelle. Je suivrai tes[416] conseils, et fuirai son courroux Jusqu'à ce qu'elle ait ri de m'avoir vu jaloux.

SCÈNE III.

CLARICE, ISABELLE.

CLARICE.

Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce. 845

ISABELLE.

Il n'est pas encor tard, et rien ne vous en presse. Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit: A peine ai-je parlé, qu'elle a sur l'heure écrit.

CLARICE.

Clarice à la servir ne seroit pas moins prompte. Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte? 850 Et sais-tu que ce fils qu'il m'avoit tant vanté Est ce même inconnu qui m'en a tant conté?

ISABELLE.

A Lucrèce avec moi je l'ai fait reconnoître; Et sitôt que Géronte a voulu disparoître, Le voyant resté seul avec un vieux valet[417], 855 Sabine à nos yeux même a rendu le billet. Vous parlerez à lui.

CLARICE.

Qu'il est fourbe, Isabelle.

ISABELLE.

Eh bien! cette pratique est-elle si nouvelle? Dorante est-il le seul qui, de jeune écolier, Pour être mieux reçu s'érige en cavalier? 860 Que j'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne, Et si l'on veut les croire, ont vu chaque campagne[418]; Sur chaque occasion tranchent des entendus, Content quelque défaite, et des chevaux perdus; Qui dans une gazette apprenant ce langage, 865 S'ils sortent de Paris, ne vont qu'à leur village, Et se donnent ici pour témoins approuvés De tous ces grands combats qu'ils ont lus ou rêvés! Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée, Que les filles de cœur aiment les gens d'épée; 870 Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain Qu'une plume au chapeau vous plaît mieux qu'à la main. Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paroître, Non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il veut être, Et s'est osé promettre un traitement plus doux 875 Dans la condition qu'il veut prendre pour vous.

CLARICE.

En matière de fourbe il est maître, il y pipe; Après m'avoir dupée, il dupe encore Alcippe[419]. Ce malheureux jaloux s'est blessé le cerveau D'un festin qu'hier au soir il m'a donné sur l'eau 880 (Juge un peu si la pièce a la moindre apparence). Alcippe cependant m'accuse d'inconstance, Me fait une querelle où je ne comprends rien. J'ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien; Il me parle de bal, de danse, de musique, 885 D'une collation superbe et magnifique, Servie à tant de plats, tant de fois redoublés, Que j'en ai la cervelle et les esprits troublés.

ISABELLE.

Reconnoissez par là que Dorante vous aime, Et que dans son amour son adresse est extrême; 890 Il aura su qu'Alcippe étoit bien avec vous[420], Et pour l'en éloigner il l'a rendu jaloux. Soudain à cet effort il en a joint un autre: Il a fait que son père est venu voir le vôtre. Un amant peut-il mieux agir en un moment 895 Que de gagner un père et brouiller l'autre amant? Votre père l'agrée, et le sien vous souhaite; Il vous aime, il vous plaît: c'est une affaire faite.

CLARICE.

Elle est faite, de vrai, ce qu'elle se fera.

ISABELLE.

Quoi? votre cœur se change, et désobéira[421]? 900

CLARICE.

Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures[422]. Explique, si tu peux, encor ses impostures: Il étoit marié sans que l'on en sût rien; Et son père a repris sa parole du mien, Fort triste de visage et fort confus dans l'âme. 905

ISABELLE.

Ah! je dis à mon tour: «Qu'il est fourbe, Madame!» C'est bien aimer la fourbe, et l'avoir bien en main, Que de prendre plaisir à fourber sans dessein; Car pour moi, plus j'y songe, et moins je puis comprendre Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre. 910 Mais qu'allez-vous donc faire? et pourquoi lui parler? Est-ce à dessein d'en rire, ou de le quereller?

CLARICE.

Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.

ISABELLE.

J'en prendrois davantage à le laisser morfondre.

CLARICE.

Je veux l'entretenir par curiosité[423]. 915 Mais j'entrevois quelqu'un dans cette obscurité, Et si c'étoit lui-même, il pourroit me connoître[424]: Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre, Puisque c'est sous son nom que je lui dois parler. Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller: 920 Si sa mauvaise humeur déjà n'est apaisée, Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.

SCÈNE IV.

DORANTE, CLITON.

DORANTE.

Voici l'heure et le lieu que marque le billet.

CLITON.

J'ai su tout ce détail d'un ancien valet: Son père est de la robe, et n'a qu'elle de fille; 925 Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille. Mais, Monsieur, ce seroit pour me bien divertir, Si comme vous Lucrèce excelloit à mentir: Le divertissement seroit rare, ou je meure! Et je voudrois qu'elle eût ce talent pour une heure; 930 Qu'elle pût un moment vous piper en votre art, Rendre conte pour conte, et martre pour renard: D'un et d'autre côté j'en entendrois de bonnes.

DORANTE.

Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes: Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, 935 Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins[425]. Mais la fenêtre s'ouvre, approchons.

SCÈNE V.

CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre; DORANTE, CLITON, en bas.

CLARICE, à Isabelle[426].

Isabelle, Durant notre entretien demeure en sentinelle.

ISABELLE.

Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir, Je ne manquerai pas de vous en avertir. 940

(Isabelle descend de la fenêtre, et ne se montre plus.)

LUCRÈCE, à Clarice.

Il conte assez au long ton histoire à mon père. Mais parle sous mon nom, c'est à moi de me taire.

CLARICE.

Êtes-vous là, Dorante?

DORANTE.

Oui, Madame, c'est moi, Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi.

LUCRÈCE, à Clarice.

Sa fleurette pour toi prend encor même style[427]. 945

CLARICE, à Lucrèce.

Il devroit s'épargner cette gêne inutile. Mais m'auroit-il déjà reconnue à la voix?

CLITON, à Dorante.

C'est elle; et je me rends, Monsieur, à cette fois.

DORANTE, à Clarice.

Oui, c'est moi qui voudrois effacer de ma vie Les jours que j'ai vécu[428] sans vous avoir servie. 950 Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux! C'est ou ne vivre point, ou vivre malheureux; C'est une longue mort; et pour moi, je confesse Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.

CLARICE, à Lucrèce.

Chère amie, il en conte à chacune à son tour. 955

LUCRÈCE, à Clarice.

Il aime à promener sa fourbe et son amour.

DORANTE.

A vos commandements j'apporte donc ma vie, Trop heureux si pour vous elle m'étoit ravie! Disposez-en, Madame, et me dites en quoi Vous avez résolu de vous servir de moi. 960

CLARICE.

Je vous voulois tantôt proposer quelque chose; Mais il n'est plus besoin que je vous la propose, Car elle est impossible.

DORANTE.

Impossible! Ah! pour vous Je pourrai tout, Madame, en tous lieux, contre tous.

CLARICE.

Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes? 965

DORANTE.

Moi, marié! ce sont pièces qu'on vous a faites; Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.

CLARICE, à Lucrèce.

Est-il un plus grand fourbe?

LUCRÈCE, à Clarice.

Il ne sait que mentir.

DORANTE.

Je ne le fus jamais; et si par cette voie On pense....

CLARICE.

Et vous pensez encor que je vous croie? 970

DORANTE.

Que le foudre à vos yeux m'écrase, si je mens[429]!

CLARICE.

Un menteur est toujours prodigue de serments.

DORANTE.

Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée Qui sur ce faux rapport puisse être balancée, Cessez d'être en balance et de vous défier 975 De ce qu'il m'est aisé de vous justifier.

CLARICE, à Lucrèce.

On diroit qu'il dit vrai, tant son effronterie Avec naïveté pousse une menterie.

DORANTE.

Pour vous ôter de doute, agréez que demain En qualité d'époux je vous donne la main. 980

CLARICE.

Eh! vous la donneriez en un jour à deux mille.

DORANTE.

Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville, Mais en crédit si grand, que j'en crains les jaloux.

CLARICE.

C'est tout ce que mérite un homme tel que vous, Un homme qui se dit un grand foudre de guerre, 985 Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre[430]; Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour, Que depuis une année il fait ici sa cour; Qui donne toute nuit festin, musique et danse, Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence; 990 Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit: Sa méthode est jolie à se mettre en crédit! Vous-même, apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme.

CLITON, à Dorante.

Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.

DORANTE, à Cliton.

Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison. 995

(A Clarice.)

De ces inventions chacune a sa raison: Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente; Mais à présent je passe à la plus importante: J'ai donc feint cet hymen (pourquoi désavouer Ce qui vous forcera vous-même à me louer?); 1000 Je l'ai feint, et ma feinte à vos mépris m'expose; Mais si de ces détours vous seule étiez la cause?

CLARICE.

Moi?

DORANTE.

Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir....

CLITON, à Dorante.

De grâce, dites-moi si vous allez mentir.

DORANTE, à Cliton.

Ah! je t'arracherai cette langue importune. 1005

(A Clarice.)

Donc, comme à vous servir j'attache ma fortune, L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir Qu'un père à d'autres lois voulût m'assujettir....

CLARICE, à Lucrèce.

Il fait pièce nouvelle, écoutons.

DORANTE.

Cette adresse A conservé mon âme à la belle Lucrèce; 1010 Et par ce mariage au besoin inventé, J'ai su rompre celui qu'on m'avoit apprêté. Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes, Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes; Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment, 1015 Et joignez à ces noms celui de votre amant. Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres; J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres; Et libre pour entrer en des liens si doux, Je me fais marié pour toute[431] autre que vous. 1020

CLARICE.

Votre flamme en naissant a trop de violence, Et me laisse toujours en juste défiance. Le moyen que mes yeux eussent de tels appas Pour qui m'a si peu vue et ne me connoît pas?

DORANTE.

Je ne vous connois pas! Vous n'avez plus de mère; 1025 Périandre est le nom de Monsieur votre père; Il est homme de robe, adroit et retenu; Dix mille écus de rente en font le revenu; Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie; Vous aviez une sœur qui s'appeloit Julie. 1030 Vous connois-je à présent? dites encor que non.

CLARICE, à Lucrèce.

Cousine, il te connoît, et t'en veut tout de bon.

LUCRÈCE, en elle-même.

Plût à Dieu!

CLARICE, à Lucrèce.

Découvrons le fond de l'artifice.

(A Dorante.)

J'avois voulu tantôt vous parler de Clarice, Quelqu'un de vos amis m'en est venu prier. 1035 Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier?

DORANTE.

Par cette question n'éprouvez plus ma flamme. Je vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon âme, Et vous ne pouvez plus désormais ignorer Que j'ai feint cet hymen afin de m'en parer. 1040 Je n'ai ni feux ni vœux que pour votre service, Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.

CLARICE.

Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté: Clarice est de maison, et n'est pas sans beauté; Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle, 1045 De bien mieux faits que vous se contenteroient d'elle.

DORANTE.

Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.

CLARICE.

Quel est-il, ce défaut?

DORANTE.

Elle ne me plaît pas; Et plutôt que l'hymen avec elle me lie, Je serai marié, si l'on veut, en Turquie. 1050

CLARICE.

Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en plein jour Vous lui serriez la main, et lui parliez d'amour.

DORANTE.

Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette imposture.

CLARICE, à Lucrèce.

Écoutez l'imposteur; c'est hasard s'il n'en jure.

DORANTE.

Que du ciel....

CLARICE, à Lucrèce.

L'ai-je dit?

DORANTE.

J'éprouve le courroux 1055 Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous!

CLARICE.

Je ne puis plus souffrir une telle impudence, Après ce que j'ai vu moi-même en ma présence: Vous couchez d'imposture[432], et vous osez jurer, Comme si je pouvois vous croire, ou l'endurer! 1060 Adieu: retirez-vous, et croyez, je vous prie, Que souvent je m'égaye ainsi par raillerie, Et que pour me donner des passe-temps si doux, J'ai donné cette baye à bien d'autres qu'à vous.

SCÈNE VI.

DORANTE, CLITON.

CLITON.

Eh bien! vous le voyez, l'histoire est découverte. 1065

DORANTE.

Ah! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.

CLITON.

Vous en avez sans doute un plus heureux succès, Et vous avez gagné chez elle un grand accès; Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence, Et vous fais sous ces mots être d'intelligence[433]. 1070

DORANTE.

Peut-être. Qu'en crois-tu?

CLITON.

Le peut-être est gaillard.

DORANTE.

Penses-tu qu'après tout j'en quitte encor ma part, Et tienne tout perdu pour un peu de traverse[434]?

CLITON.

Si jamais cette part tomboit dans le commerce. Et qu'il vous vînt marchand pour ce trésor caché, 1075 Je vous conseillerois d'en faire bon marché.

DORANTE.

Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable?

CLITON.

A chaque bout de champ vous mentez comme un diable.

DORANTE.

Je disois vérité.

CLITON.

Quand un menteur la dit, En passant par sa bouche elle perd son crédit[435]. 1080

DORANTE.

Il faut donc essayer si par quelque autre bouche Elle pourra trouver un accueil moins farouche[436]. Allons sur le chevet rêver quelque moyen D'avoir de l'incrédule un plus doux entretien. Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune: 1085 Telle rend des mépris qui veut qu'on l'importune; Et de quelques effets que les siens soient suivis[437], Il sera demain jour, et la nuit porte avis[438].

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

[404] _Var._ Mon heur en est extrême, et l'aventure est rare. (1644-60)

[405] _Var._ Qui me battois à froid et sans savoir pourquoi, (1644-56)

[406] _Var._ Quoi que j'aye[406-a] pu faire, Je crois n'avoir rien fait qui vous doive déplaire. (1644-56)

[406-a] Voltaire fait sur ce vers la remarque suivante: «le mot _aye_ ne peut entrer dans un vers, à moins qu'il ne soit suivi d'une voyelle avec laquelle il forme une élision.»

[407] _Var._ Jusques à cejourd'hui, que sortant d'embuscade, Vous m'en avez conté l'histoire par bravade. (1644-56)

[408] _Var._ De voir sitôt finir notre division. (1644 et 48)

[409] _Var._ Prenez sur un appel le loisir d'y rêver, Sans commencer par où vous devez achever. (1644-56)

[410] _Var._ Je viens de tout savoir d'un des gens de Lucrèce. (1644-56)

[411] L'édition de 1692 donne seule _su_, au lieu de _vu_.

[412] _Var._ Comme il en voit sortir ces deux beautés masquées, Sans les avoir au nez de plus près remarquées, Voyant que le carrosse, et chevaux, et cocher, Étoient ceux de Lucrèce, il suit sans s'approcher, Et les prenant ainsi pour Lucrèce et Clarice. (1644-56)

[413] L'édition de 1656 donne, par une erreur évidente, _cesse_, pour _cessez_.

[414] _Var._ J'ai fait ce grand vacarme à ce divin objet? (1644-56)

[415] _Var._ Ou bien, s'il l'a donnée, il l'a donnée en songe. (1644-64)

[416] Il y a _tes_ dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, bien qu'Alcippe d'ordinaire ne tutoie pas Dorante. L'impression de 1692 donne _vos_.

[417] _Var._ Le voyant resté seul avecque son valet. (1644-56)

[418] _Var._ Et si l'on les veut croire, ont vu chaque campagne. (1644-56)

[419] _Var._ D'une autre toute fraîche il dupe encore Alcippe. (1644-56)

[420] _Var._ Il aura su qu'Alcippe étoit aimé de vous. (1644-56)

[421] _Var._ Quoi? votre humeur ici lui désobéira? (1644-56)

[422] «Cette métaphore, tirée de l'art des armes, paraît aujourd'hui peu convenable dans la bouche d'une fille parlant à une fille; mais quand une métaphore est usitée, elle cesse d'être une figure. L'art de l'escrime étant alors beaucoup plus commun qu'aujourd'hui, _sortir de garde_, _être en garde_, entrait dans le discours familier, et on employait ces expressions avec les femmes mêmes; comme on dit _à la boule-vue_ à ceux qui n'ont jamais vu jouer à la boule; _servir sur les deux toits_ à ceux qui n'ont jamais vu jouer à la paume; _le dessous des cartes_, etc.» (_Voltaire._)

[423] _Var._ Non, je lui veux parler par curiosité. (1644-56)

[424] _Var._ Et si c'étoit lui-même, il me pourroit connoître. (1644-56)

[425] _Var._ Ne hésiter jamais, et rougir encor moins[425-a]. (1644-60)

[425-a] Les éditions de 1648-56 donnent _rapportant_, sans accord.

[426] Les mots _à Isabelle_ manquent dans les deux éditions de 1644; et de même avant le vers 941 et le vers 949 les mots _à Clarice_.

[427] _Var._ Il continue encore à te conter sa chance. CLARICE, _à Lucrèce_. Il continue encor dans la même impudence. (1644-56)

[428] Telle est ici l'orthographe de toutes les éditions, y compris celle de 1692. Voyez plus bas, p. 236, note 2, le même vers écrit différemment (avec accord du participe) dans plusieurs éditions.

[429] _Var._ Que la foudre à vos yeux m'écrase, si je mens! (1644-56)

[430] _Var._ Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire et de verre. (1644-63)

[431] On lit _tout autre_ dans les éditions de 1648-60. Voyez tome I, p. 228, note 3.

[432] C'est-à-dire: Vous payez d'imposture. Voyez le _Lexique_.

[433] Voyez ci-dessus les vers 349 et 350, et la _Notice_, p. 122.

[434] _Var._ [CLIT. Si jamais cette part tomboit dans le commerce,] Quelque espoir dont l'appas vous endorme ou vous berce, Si vous trouviez marchand pour ce trésor caché. (1644-56)

[435] «Voilà deux vers qui sont passés en proverbe.» (_Voltaire._)--Ils sont imités de l'espagnol. Voyez l'_Appendice_, p. 259.

[436] _Var._ Elle recevra point un accueil moins farouche. (1644-56)

[437] _Var._ Mais de quelques effets que les siens soient suivis. (1644-56)

[438] Voyez ci-dessus, p. 138, note 3.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

DORANTE, CLITON.

CLITON.

Mais, Monsieur, pensez-vous qu'il soit jour chez Lucrèce? Pour sortir si matin elle a trop de paresse. 1090

DORANTE.

On trouve bien souvent plus qu'on ne croit trouver, Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver: J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée Mon âme à cet aspect sera mieux possédée.

CLITON.

A propos de rêver, n'avez-vous rien trouvé 1095 Pour servir de remède au désordre arrivé?

DORANTE.

Je me suis souvenu d'un secret que toi-même Me donnois hier pour grand, pour rare, pour suprême: Un amant obtient tout quand il est libéral.

CLITON.

Le secret est fort beau, mais vous l'appliquez mal: Il ne fait réussir qu'auprès d'une coquette.

DORANTE.

Je sais ce qu'est Lucrèce, elle est sage et discrète; A lui faire présent mes efforts seroient vains: Elle a le cœur trop bon; mais ses gens ont des mains; Et bien que sur ce point elle les désavoue[439], 1105 Avec un tel secret leur langue se dénoue: Ils parlent, et souvent on les daigne écouter. A tel prix que ce soit, il m'en faut acheter[440]. Si celle-ci venoit qui m'a rendu sa lettre, Après ce qu'elle a fait j'ose tout m'en promettre; 1110 Et ce sera hasard si sans beaucoup d'effort Je ne trouve moyen de lui payer le port.

CLITON.

Certes, vous dites vrai, j'en juge par moi-même: Ce n'est point mon humeur de refuser qui m'aime; Et comme c'est m'aimer que me faire présent, 1115 Je suis toujours alors d'un esprit complaisant.

DORANTE.

Il est beaucoup d'humeurs pareilles à la tienne.

CLITON.

Mais, Monsieur, attendant que Sabine survienne, Et que sur son esprit vos dons fassent vertu, Il court quelque bruit sourd qu'Alcippe s'est battu. 1120

DORANTE.

Contre qui?

CLITON.

L'on ne sait; mais ce confus murmure[441] D'un air pareil au vôtre à peu près le figure; Et si de tout le jour je vous avois quitté, Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.

DORANTE.

Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce? 1125

CLITON.

Ah! Monsieur, m'auriez-vous joué ce tour d'adresse?

DORANTE.

Nous nous battîmes hier, et j'avois fait serment De ne parler jamais de cet événement; Mais à toi, de mon cœur l'unique secrétaire, A toi, de mes secrets le grand dépositaire, 1130 Je ne cèlerai rien, puisque je l'ai promis. Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis: Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle; Et comme on nous fit lors une paix telle quelle, Nous sûmes l'un à l'autre en secret protester 1135 Qu'à la première vue il en faudroit tâter. Hier nous nous rencontrons; cette ardeur se réveille, Fait de notre embrassade un appel à l'oreille; Je me défais de toi, j'y cours, je le rejoins, Nous vidons sur le pré l'affaire sans témoins; 1140 Et le perçant à jour de deux coups d'estocade Je le mets hors d'état d'être jamais malade: Il tombe dans son sang.

CLITON.

A ce compte il est mort?

DORANTE.

Je le laissai pour tel.

CLITON.

Certes, je plains son sort: Il étoit honnête homme; et le ciel ne déploie.... 1145

SCÈNE II.

DORANTE, ALCIPPE, CLITON.

ALCIPPE.

Je te veux, cher ami, faire part de ma joie. Je suis heureux: mon père....

DORANTE.

Eh bien?

ALCIPPE.

Vient d'arriver.

CLITON, à Dorante.

Cette place pour vous est commode à rêver.

DORANTE.

Ta joie est peu commune, et pour revoir un père Un tel homme que nous ne se réjouit guère[442]. 1150

ALCIPPE.

Un esprit que la joie entièrement saisit Présume qu'on l'entend au moindre mot qu'il dit[443]. Sache donc que je touche à l'heureuse journée Qui doit avec Clarice unir ma destinée: On attendoit mon père afin de tout signer. 1155

DORANTE.

C'est ce que mon esprit ne pouvoit deviner; Mais je m'en réjouis. Tu vas entrer chez elle?

ALCIPPE.

Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle; Et je t'en ai voulu faire part en passant.

DORANTE.