Œuvres de P. Corneille, Tome 04
Part 13
Je la connois assez: Clarice est belle et sage Autant que dans Paris il en soit de son âge; Son père de tout temps est mon plus grand ami, Et l'affaire est conclue.
DORANTE.
Ah! Monsieur, j'en frémi[390]: 580 D'un fardeau si pesant accabler ma jeunesse!
GÉRONTE.
Fais ce que je t'ordonne.
DORANTE.
Il faut jouer d'adresse. Quoi? Monsieur, à présent qu'il faut dans les combats Acquérir quelque nom, et signaler mon bras....
GÉRONTE.
Avant qu'être au hasard un autre bras t'immole, 585 Je veux dans ma maison avoir qui m'en console; Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang[391], Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang: En un mot, je le veux.
DORANTE.
Vous êtes inflexible!
GÉRONTE.
Fais ce que je te dis.
DORANTE.
Mais s'il est impossible[392]? 590
GÉRONTE.
Impossible! et comment?
DORANTE.
Souffrez qu'aux yeux de tous Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux. Je suis....
GÉRONTE.
Quoi?
DORANTE.
Dans Poitiers....
GÉRONTE.
Parle donc, et te lève.
DORANTE.
Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.
GÉRONTE.
Sans mon consentement?
DORANTE.
On m'a violenté: 595 Vous ferez tout casser par votre autorité, Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée Par la fatalité la plus inopinée.... Ah! si vous le saviez[393]!
GÉRONTE.
Dis, ne me cache rien.
DORANTE.
Elle est de fort bon lieu, mon père; et pour son bien, S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite....
GÉRONTE.
Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite. Elle se nomme?
DORANTE.
Orphise; et son père, Armédon.
GÉRONTE.
Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom. Mais poursuis.
DORANTE.
Je la vis presque à mon arrivée. 605 Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée, Tant elle avoit d'appas, et tant son œil vainqueur Par une douce force assujettit mon cœur! Je cherchai donc chez elle à faire connoissance; Et les soins obligeants de ma persévérance 610 Surent plaire de sorte à cet objet charmant, Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant. J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes; Et j'étendis si loin mes petites conquêtes, Qu'en son quartier souvent je me coulois sans bruit, 615 Pour causer avec elle une part de la nuit. Un soir que je venois de monter dans sa chambre (Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre; Oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé), Ce soir même son père en ville avoit soupé; 620 Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle Transit, rougit, pâlit, me cache en sa ruelle, Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit et d'art!) Elle se jette au cou[394] de ce pauvre vieillard, Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue: 625 Il se sied; il lui dit qu'il veut la voir pourvue; Lui propose un parti qu'on lui venoit d'offrir. Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir! Par sa réponse adroite elle sut si bien faire, Que sans m'inquiéter elle plut à son père. 630 Ce discours ennuyeux enfin se termina; Le bonhomme partoit quand ma montre sonna[395]; Et lui, se retournant vers sa fille étonnée: «Depuis quand cette montre? et qui vous l'a donnée? --Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer, 635 Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer, N'ayant point d'horlogiers[396] au lieu de sa demeure: Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure. --Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin.» Alors pour me la prendre elle vient en mon coin: 640 Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce, Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse, Fait marcher le déclin: le feu prend, le coup part; Jugez de notre trouble à ce triste hasard. Elle tombe par terre; et moi, je la crus morte. 645 Le père épouvanté gagne aussitôt la porte; Il appelle au secours, il crie à l'assassin: Son fils et deux valets me coupent le chemin. Furieux de ma perte, et combattant de rage, Au milieu de tous trois je me faisois passage, 650 Quand un autre malheur de nouveau me perdit; Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. Désarmé, je recule, et rentre: alors Orphise, De sa frayeur première aucunement remise, Sait prendre un temps si juste en son reste d'effroi, 655 Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi. Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles, Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles: Nous nous barricadons, et dans ce premier feu, Nous croyons gagner tout à différer un peu[397]. 660 Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille, D'une chambre voisine on perce la muraille: Alors me voyant pris, il fallut composer.
(Ici[398] Clarice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce, avec Isabelle, les voit aussi de la sienne.)
GÉRONTE.
C'est-à-dire en françois qu'il fallut l'épouser?
DORANTE.
Les siens m'avoient trouvé de nuit seul avec elle, 665 Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle, Le scandale étoit grand, son honneur se perdoit; A ne le faire pas ma tête en répondoit; Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes, A mon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes: Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur[399], Et me mettre avec elle au comble du bonheur, Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace, Et fis ce que tout autre auroit fait en ma place. Choisissez maintenant de me voir ou mourir, 675 Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.
GÉRONTE.
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses, Et trouve en ton malheur de telles circonstances, Que mon amour t'excuse; et mon esprit touché Te blâme seulement de l'avoir trop caché. 680
DORANTE.
Le peu de bien qu'elle a me faisoit vous le taire.
GÉRONTE.
Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père. Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu, Tu l'aimes, elle t'aime; il me suffit. Adieu: Je vais me dégager du père de Clarice. 685
SCÈNE VI.
DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Que dis-tu de l'histoire, et de mon artifice? Le bonhomme en tient-il? m'en suis-je bien tiré? Quelque sot en ma place y seroit demeuré; Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre, Et malgré son amour, se fût laissé contraindre. 690 Oh! l'utile secret que mentir à propos[400]!
CLITON.
Quoi? ce que vous disiez n'est pas vrai?
DORANTE.
Pas deux mots; Et tu ne viens d'ouïr qu'un trait de gentillesse Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce.
CLITON.
Quoi? la montre, l'épée, avec le pistolet.... 695
DORANTE.
Industrie.
CLITON.
Obligez, Monsieur, votre valet: Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître, Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connoître; Quoique bien averti, j'étois dans le panneau.
DORANTE.
Va, n'appréhende pas d'y tomber de nouveau: 700 Tu seras de mon cœur l'unique secrétaire, Et de tous mes secrets le grand dépositaire.
CLITON.
Avec ces qualités j'ose bien espérer Qu'assez malaisément je pourrai m'en parer. Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse.... 705
SCÈNE VII.
DORANTE, CLITON, SABINE.
SABINE.
(Elle lui donne un billet[401].)
Lisez ceci, Monsieur.
DORANTE.
D'où vient-il?
SABINE.
De Lucrèce.
DORANTE, après l'avoir lu[402].
Dis-lui que j'y viendrai.
(Sabine rentre, et Dorante continue.)
Doute encore, Cliton, A laquelle des deux appartient ce beau nom. Lucrèce sent sa part des feux qu'elle fait naître, Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre. 710 Dis encor que c'est l'autre, ou que tu n'es qu'un sot. Qu'auroit l'autre à m'écrire, à qui je n'ai dit mot?
CLITON.
Monsieur, pour ce sujet n'ayons point de querelle: Cette nuit, à la voix, vous saurez si c'est elle.
DORANTE.
Coule-toi là dedans, et de quelqu'un des siens 715 Sache subtilement sa famille et ses biens.
SCÈNE VIII.
DORANTE, LYCAS.
LYCAS, lui présentant un billet.
Monsieur.
DORANTE.
Autre billet[403].
(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.)
J'ignore quelle offense Peut d'Alcippe avec moi rompre l'intelligence; Mais n'importe, dis-lui que j'irai volontiers. Je te suis.
(Lycas rentre, et Dorante continue seul.)
Je revins hier au soir de Poitiers, 720 D'aujourd'hui seulement je produis mon visage, Et j'ai déjà querelle, amour et mariage: Pour un commencement ce n'est point mal trouvé. Vienne encore un procès, et je suis achevé. Se charge qui voudra d'affaires plus pressantes, 725 Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes: Je pardonne à qui mieux s'en pourra démêler. Mais allons voir celui qui m'ose quereller.
FIN DU SECOND ACTE.
NOTES:
[359] _Var._ Aussi, d'en recevoir visite et compliment, Et lui donner entrée en qualité d'amant, S'il faut qu'à vos projets la suite ne réponde, Je m'engagerois trop dans le caquet du monde. (1644-56)
[360] _Var._ Ce que vous souhaitez est la même justice; Et d'ailleurs c'est à nous à subir votre loi: Je reviens dans une heure, et Dorante avec moi. (1644-56)
[361] _Var._ Afin qu'avec loisir vous le puissiez connaître. (1644-56)
[362] _Var._ CLARICE, ISABELLE. (1644-60)
[363] _Var._ Quoique en ce choix les yeux aient la première part, Qui leur défère tout met beaucoup au hasard. (1644-56)
[364] _Var._ Mais sans leur obéir, il les doit satisfaire. (1644-56)
[365] _Var._ Et qui nous doit donner plus de peur que d'envie. (1644-56)
[366] _Var._ Dont vous verriez l'humeur rapportante[366-a] à la vôtre? (1644-56)
[366-a] Les éditions de 1648-56 donnent _rapportant_, sans accord.
[367] _Var._ Je voudrois en ma main avoir un autre amant, Sûre qu'il me fût propre, et que son hyménée. (1644-56)
[368] Un vers presque semblable se trouve dans l'_Iphigénie_ de Racine (acte I, scène II):
On dit qu'Iphigénie, en ces lieux amenée, Doit bientôt à son sort unir ma destinée.
[369] _Var._ Pour en venir à bout sans que rien se hasarde. (1644-56)
[370] _Var._ Elle n'a point d'amant qui devienne jaloux. (1644-63)
[371] _Var._ Et là, sous ce faux nom, vous lui pourrez parler. (1644-56)
[372] _Var._ Nous connoîtrons Dorante avecque cette ruse. (1644-56)
[373] _Var._ Et tout ce qu'on peut dire en semblable sujet. (1644-56)
[374] Dans l'édition de 1692: CLARICE, _bas_.
[375] _Var._ Ce que j'ai, malheureuse! et peux-tu l'ignorer? (1644-56)
[376] Au sujet du tutoiement sur la scène française, Voltaire fait la remarque suivante, que nous ne donnons qu'à titre de renseignement historique: «On tutoyait alors au théâtre. Le tutoiement, qui rend le discours plus serré, plus vif, a souvent de la noblesse et de la force dans la tragédie; on aime à voir Rodrigue et Chimène l'employer. Remarquez cependant que l'élégant Racine ne se permet guère le tutoiement que quand un père irrité parle à son fils, ou un maître à un confident, ou quand une amante emportée se plaint à son amant:
Je ne t'ai point aimé, cruel! qu'ai-je donc fait? (_Andromaque_, acte IV, scène V.)
Hermione dit:
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée? (_Ibidem_, acte V, scène III.)
Phèdre dit:
Eh bien! connois donc Phèdre et toute sa fureur. (_Phèdre_, acte II, scène V.)
Mais jamais Achille, Oreste, Britannicus, etc., ne tutoient leurs maîtresses. A plus forte raison cette manière de s'exprimer doit-elle être bannie de la comédie, qui est la peinture de nos mœurs. Molière en fait usage dans _le Dépit amoureux_, mais il s'est ensuite corrigé lui-même.»
[377] _Var._ Mais pour passer la nuit avecque ton galant.... (1644-56)
[378] De toutes les éditions publiées du vivant de Corneille, les deux de 1644 sont les seules qui donnent _fou_ (_foû_); fol est l'orthographe des suivantes; _fou_ revient en 1692.
[379] _Var._ Je le devrois bien être. (1644-56)
[380] Tel est le texte des éditions antérieures à 1652; il nous a paru préférable à celui des impressions de 1652 à 1682, qui toutes donnent, au vers 529, _au moins_, pour _à moins_. Celle de 1692 a rétabli notre leçon: «A moins qu'en attendant, etc.»
[381] A propos de ce vers, qu'il blâme, Voltaire rappelle un ancien usage: «On demande comment Corneille a épuré le théâtre? C'est que de son temps on allait plus loin. On demandait des baisers et on en donnait. Cette mauvaise coutume venait de l'usage où l'on avait été très-longtemps en France, de donner par respect un baiser aux dames sur la bouche, quand on leur était présenté. Montaigne dit qu'il est triste pour une dame d'apprêter sa bouche pour le premier mal tourné qui viendra à elle avec trois laquais.»--Voici le texte de Montaigne: «C'est une desplaisante coustume, et injurieuse aux dames, d'avoir à prester leurs levres à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu'il soit.» (_Essais_, livre III, chapitre V.)
[382] _Var._ Le redoutable effet de mon ressentiment. (1644-56) _Var._ Le juste et prompt effet de mon ressentiment. (1660)
[383] _Var._ Régleront par le sort tes plaisirs ou tes larmes. (1644)
[384] _Var._ Mais ce n'est pas ici qu'il le faut quereller. (1644-56)
[385] _Var._ Je croyois ce matin voir une île enchantée. (1648-56)
[386] _Var._ Dedans le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses. (1644-56)
[387] _Var._ A ce que tu verras vers le Palais-Royal[387-a]. (1644)
[387-a] Le cardinal de Richelieu fit bâtir ce palais par Jacques le Mercier. Les fondements en furent jetés en 1629 sur les ruines des hôtels de Mercœur, de Rambouillet, et de quelques maisons voisines. Il ne fut achevé qu'en 1636. On le nommait d'abord hôtel de Richelieu, mais son propriétaire fit inscrire en lettres d'or sur un marbre au-dessus de la grande porte: _Palais Cardinal_. Cette inscription fut critiquée, notamment par Balzac (voyez le _Lexique_). Elle fut toutefois conservée jusqu'au moment où, Louis XIV ayant quitté le Louvre pour habiter le palais Cardinal, que Richelieu lui avait légué, le marquis de Fourille, grand maréchal des logis de la maison du Roi, persuada à la Régente qu'il ne convenait pas que le Roi habitât une maison qui portait le nom d'un de ses sujets; la Reine ordonna d'ôter l'inscription. «On commença dès lors à donner à ce palais le nom de Palais-Royal, qu'il a toujours retenu depuis, quoique la même reine régente, à la prière de la duchesse d'Aiguillon, eût fait remettre l'inscription de palais Cardinal, qu'on y voit encore aujourd'hui,» dit en 1742, dans sa _Description de Paris_ (tome II, p. 220), Piganiol de la Force, qui nous a fourni les détails qui précèdent.--«Ce quartier (_où est le Palais-Royal_), qui est à présent un des plus peuplés de Paris, n'était, dit Voltaire, que des prairies entourées de fossés, lorsque le cardinal de Richelieu y fit bâtir son palais. Quoique les embellissements de Paris n'aient commencé à se multiplier que vers le milieu du siècle de Louis XIV, cependant la simple architecture du palais Cardinal ne devait pas paraître si superbe aux Parisiens, qui avaient déjà le Louvre et le Luxembourg. Il n'est pas surprenant que Corneille dans ces vers cherchât à louer indirectement le cardinal de Richelieu, qui protégea beaucoup cette pièce, et même donna des habits à quelques acteurs (_voyez ci-dessus, p. 126_). Il était mourant alors, en 1642, et il cherchait à se dissiper par ces amusements.»
[388] _Var._ Où la chaleur de l'âge et l'honneur te convie D'exposer à tous coups et ton sang et ta vie. (1644-56)
[389] _Var._ Honnête, belle et riche. (1644-56)
[390] _Var._ Ah! Monsieur, je frémi. (1644-64)
[391] _Var._ Je veux qu'un petit-fils puisse tenir ton rang. (1644-64)
[392] _Var._ Mais s'il m'est impossible[392-a] (1644-63)
[392-a] L'édition de 1682 porte, par erreur: «Mais il est impossible?»
[393] _Var._ Ah! si vous la saviez! (1644-68)
[394] L'édition de 1656 est la seule qui porte _col_, et non _cou_ (_coû_).
[395] «On faisoit autrefois des montres à sonnerie, qui sonnoient d'elles mêmes à l'heure, à la demie, et quelquefois aux quarts.» (_Dictionnaire de Trévoux._)
[396] Au commencement du dix-septième siècle, on disait indifféremment _horloger_ ou _horlogier_, et quelquefois _horlogeur_. Les éditions de 1656 et de 1692 donnent seules _horlogers_. Voyez le _Lexique_.
[397] _Var._ Pensons faire beaucoup de différer un peu. Comme à ce boulevard l'un et l'autre travaille. (1644-56)
[398] Le mot _ici_ manque dans l'édition de 1663, qui donne cette indication à la marge.
[399] _Var._ Donc, pour sauver ma vie avecque son honneur. (1644-56)
[400] _Var._ Oh l'utile secret de mentir à propos! (1644-56)
[401] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1644-60.
[402] _Var._ DORANTE, _après avoir lu_. (1644-68)
[403] _Var._ [Autre billet.]
BILLET D'ALCIPPE A DORANTE.
Une offense reçue Me fait, l'épée en main, souhaiter votre vue. Je vous attends au mail. _ALCIPPE._
DORANTE, _après avoir lu_.
Oui, volontiers, Je te suis. (_Lycas rentre, et Dorante continue seul._) Hier au soir je revins de Poitiers. (1644-56) Le mot _seul_ est omis dans l'édition de 1692.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE.
PHILISTE.
Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage, Et n'aviez l'un ni l'autre aucun désavantage. 730 Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis Que je sois survenu pour vous refaire amis, Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare: Mon heur en est extrême, et l'aventure rare[404].
DORANTE.
L'aventure est encor bien plus rare pour moi, 735 Qui lui foisois raison sans avoir su de quoi[405]. Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine: Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine? Quelque mauvais rapport m'auroit-il pu noircir? Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir. 740
ALCIPPE.
Vous le savez assez.
DORANTE.
Plus je me considère[406], Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire.
ALCIPPE.
Eh bien! puisqu'il vous faut parler plus clairement, Depuis plus de deux ans j'aime secrètement; Mon affaire est d'accord, et la chose vaut faite; 745 Mais pour quelque raison nous la tenons secrète. Cependant à l'objet qui me tient sous sa loi, Et qui sans me trahir ne peut être qu'à moi, Vous avez donné bal, collation, musique; Et vous n'ignorez pas combien cela me pique, 750 Puisque, pour me jouer un si sensible tour, Vous m'avez à dessein caché votre retour, Et n'avez aujourd'hui quitté votre embuscade[407] Qu'afin de m'en conter l'histoire par bravade. Ce procédé m'étonne, et j'ai lieu de penser 755 Que vous n'avez rien fait qu'afin de m'offenser.
DORANTE.
Si vous pouviez encor douter de mon courage, Je ne vous guérirois ni d'erreur ni d'ombrage, Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux; Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux, 760 Écoutez en deux mots l'histoire démêlée: Celle que cette nuit sur l'eau j'ai régalée N'a pu vous donner lieu de devenir jaloux; Car elle est mariée, et ne peut être à vous. Depuis peu pour affaire elle est ici venue, 765 Et je ne pense pas qu'elle vous soit connue.
ALCIPPE.
Je suis ravi, Dorante, en cette occasion, De voir finir sitôt notre division[408].
DORANTE.
Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance
Aux premiers mouvements de votre défiance; 770 Jusqu'à mieux savoir tout sachez vous retenir[409], Et ne commencez plus par où l'on doit finir. Adieu: je suis à vous.
SCÈNE II.
ALCIPPE, PHILISTE.
PHILISTE.
Ce cœur encor soupire!
ALCIPPE.
Hélas! je sors d'un mal pour tomber dans un pire. Cette collation, qui l'aura pu donner? 775 A qui puis-je m'en prendre? et que m'imaginer?
PHILISTE.
Que l'ardeur de Clarice est égale à vos flammes. Cette galanterie étoit pour d'autres dames. L'erreur de votre page a causé votre ennui; S'étant trompé lui-même, il vous trompe après lui. 780 J'ai tout su de lui-même et des gens de Lucrèce[410]. Il avoit vu chez elle entrer votre maîtresse; Mais il n'avoit pas vu[411] qu'Hippolyte et Daphné Ce jour-là, par hasard, chez elle avoient dîné. Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue[412], 785 Et sans les approcher il suit de rue en rue; Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien; Tout étoit à Lucrèce, et le dupe si bien, Que prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice, Il rend à votre amour un très-mauvais service. 790 Il les voit donc aller jusques au bord de l'eau, Descendre de carrosse, entrer dans un bateau; Il voit porter des plats, entend quelque musique (A ce que l'on m'a dit, assez mélancolique). Mais cessez[413] d'en avoir l'esprit inquiété; 795 Car enfin le carrosse avoit été prêté: L'avis se trouve faux; et ces deux autres belles Avoient en plein repos passé la nuit chez elles.
ALCIPPE.
Quel malheur est le mien! Ainsi donc sans sujet J'ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet[414]? 800
PHILISTE.
Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose: Celui qui de ce trouble est la seconde cause, Dorante, qui tantôt nous en a tant conté De son festin superbe et sur l'heure apprêté, Lui qui depuis un mois nous cachant sa venue, 805 La nuit, _incognito_, visite une inconnue, Il vint hier de Poitiers, et sans faire aucun bruit, Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.
ALCIPPE.
Quoi! sa collation....
PHILISTE.
N'est rien qu'un pur mensonge; Ou, quand il l'a donnée, il l'a donnée en songe[415]. 810
ALCIPPE.
Dorante, en ce combat si peu prémédité, M'a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté. La valeur n'apprend point la fourbe en son école: Tout homme de courage est homme de parole; A des vices si bas il ne peut consentir, 815 Et fuit plus que la mort la honte de mentir. Cela n'est point.
PHILISTE.
Dorante, à ce que je présume, Est vaillant par nature et menteur par coutume. Ayez sur ce sujet moins d'incrédulité, Et vous-même admirez notre simplicité: 820 A nous laisser duper nous sommes bien novices. Une collation servie à six services, Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux, Tout cela cependant prêt en une heure ou deux, Comme si l'appareil d'une telle cuisine 825 Fût descendu du ciel dedans quelque machine. Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi, S'il a manque de sens, n'a pas manque de foi. Pour moi, je voyois bien que tout ce badinage Répondoit assez mal aux remarques du page; 830 Mais vous?
ALCIPPE.