Œuvres de P. Corneille, Tome 04

Part 12

Chapter 123,579 wordsPublic domain

J'en montre plus de flamme, et j'en fais mieux ma cour.

CLITON.

Qu'a de propre la guerre à montrer votre flamme?

DORANTE.

Oh! le beau compliment à charmer une dame, De lui dire d'abord: «J'apporte à vos beautés Un cœur nouveau venu des universités; Si vous avez besoin de lois et de rubriques, 325 Je sais le _Code_ entier avec les _Authentiques_, Le _Digeste_ nouveau, le vieux, l'_Infortiat_[350], Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat[351]! Qu'un si riche discours nous rend considérables! Qu'on amollit par là de cœurs inexorables! 330 Qu'un homme à paragraphe est un joli galant! On s'introduit bien mieux à titre de vaillant: Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace, A mentir à propos, jurer de bonne grâce, Étaler force mots qu'elles n'entendent pas, 335 Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas[352], Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares, Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés, Vedette, contrescarpe, et travaux avancés[353]: 340 Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne; On leur fait admirer les bayes qu'on leur donne[354], Et tel, à la faveur d'un semblable débit, Passe pour homme illustre, et se met en crédit.

CLITON.

A qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire; 345 Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.

DORANTE.

J'aurai déjà gagné chez elle quelque accès; Et loin d'en redouter un malheureux succès, Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence, Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence. 350 Voilà traiter l'amour, Cliton, et comme il faut.

CLITON.

A vous dire le vrai, je tombe de bien haut. Mais parlons du festin: Urgande et Mélusine[355] N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine; Vous allez au delà de leurs enchantements: 355 Vous seriez un grand maître à faire des romans; Ayant si bien en main le festin et la guerre, Vos gens en moins de rien courroient toute la terre; Et ce seroit pour vous des travaux forts légers Que d'y mêler partout la pompe et les dangers[356]. 360 Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.

DORANTE.

J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles; Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner, Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire, 365 Qui l'étonne lui-même, et le force à se taire. Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps....

CLITON.

Je le juge assez grand; mais enfin ces pratiques Vous peuvent engager en de fâcheux intriques[357]. 370

DORANTE.

Nous nous en tirerons; mais tous ces vains discours[358] M'empêchent de chercher l'objet de mes amours: Tâchons de le rejoindre, et sache qu'à me suivre Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

[315] Dans les éditions de 1644-1656, il y a, entre GÉRONTE et DORANTE, un personnage de plus, qui est ainsi désigné: «ARGANTE, gentilhomme de Poitiers, ami (dans 1644 in-4º: _et ami_) de Géronte.» Nous le verrons figurer dans une variante du Ve acte, scène 1re, p. 220.

[316] Les noms de LUCRÈCE et de la suivante ISABELLE sont les seuls que Corneille ait empruntés à la comédie espagnole.

[317] Le premier acte se passe aux Tuileries, et les suivants à la place Royale. Voyez ci-dessus, p. 137 et 138, et la note 1 de cette dernière page.

[318] Voltaire, dans son édition du _Théâtre de Corneille_, a suivi pour _le Menteur_, comme il nous l'apprend lui-même dans la _Préface_ qu'il a placée en tête de cette comédie, le texte antérieur à 1660, et n'a pas adopté, comme pour les autres pièces, les changements faits depuis par Corneille.--Ce qui paraît assez étrange, c'est que quelquefois ses notes se rapportent au texte de 1660-1682. Ainsi au sujet des vers 41 et 42, qu'il donne ainsi:

Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes Qui bornent au babil leurs faveurs plus secrètes, Sans qu'il vous soit permis de jouer que des yeux,

il fait au bas de la page les remarques suivantes, qui sont relatives à une leçon toute différente, à celle que nous avons donnée d'après l'impression de 1682 (voyez p. 143): «Cela n'est pas français. On dit bien: _la maison où j'ai été_, mais non: _la coquette où j'ai été_.--_Faire l'amour d'yeux et de babil_ ne peut se dire.»

[319] _Var._ Et je fais banqueroute à ce fatras de lois. (1644-68)

[320] _Var._ Ma mine a-t-elle rien qui sente l'écolier? Qui revient comme moi des royaumes du _Code_ Rapporte rarement un visage à la mode. CLIT. Cette règle, Monsieur, n'est pas faite pour vous. (1644-56)

--Voyez ci-dessus la _Notice_, p. 127.

[321] L'édition de 1692 a remplacé le pluriel par le singulier: _au royaume_.

[322] Cosme Bartole, que Dumoulin appelle «le premier et le coryphée des interprètes du droit,» naquit à Sasso-Ferrato, dans l'Ombrie, en 1313, et mourut à Pérouse en 1356.

[323] _Var._ Ayant eu le bonheur que de n'en point sortir. (1644-56)

[324] _Var._ Qui bornent au babil leurs faveurs plus secrètes, Sans qu'il vous soit permis de jouer que des yeux[324-a]. (1644-56)

[324-a] Voyez p. 141, note 1.

[325] L'édition de 1682 donne seule _des leçons_, pour _de leçons_.

[326] _Var._ [Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode:] J'en voyois là beaucoup passer pour gens d'esprit, Et faire encore état de Chimène et du Cid, Estimer de tous deux la vertu sans seconde, Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde, Et se feroient siffler, si dans un entretien Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien[326-a]. [Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre.] (1644-56)

[326-a] «On voit, dit Voltaire, que Corneille avait encore sur le cœur en 1646 (_lisez_: en 1642) le déchaînement des auteurs contre _le Cid_. Il corrigea depuis ces deux vers ainsi: La diverse façon, etc.» (_comme dans notre texte._)

[327] _Montre_, revue de troupes. Voyez le _Lexique_.

[328] _Se faire de mise_, se faire valoir. «On dit au figuré qu'un homme est de mise, pour dire qu'il a de la mine, de la capacité, qu'il peut trouver aisément de l'emploi, qu'il peut rendre de bons services.» (_Furetière._)

[329] Corneille a dit deux ans plus tard, dans son _Remercîment à M. le cardinal de Mazarin_, publié en tête de _la Mort de Pompée_ (voyez ci-dessus, p. 10) et placé par nous dans les _Poésies diverses_:

Sa façon de bien faire est un second bienfait.

[330] Les derniers mots du jeu de scène: «et comme se laissant choir,» manquent dans l'édition de 1663.

[331] _Var._ Le mien ne brûle pas du moins si promptement. (1644-56)

[332] _Var._ Je m'y suis fait longtemps craindre comme un tonnerre. [CLIT. Que lui va-t-il conter?] DOR. Et durant tout ce temps. (1644-56)

[333] _Var._ Et la gazette même a souvent divulgués.... (1644-64)

[334] _Var._ Maraud, te tairas-tu? (_A Clarice._) Avec assez d'honneur j'ai souvent combattu, Et mon nom a fait bruit peut-être avec justice. CLAR. Qui vous a fait quitter un si noble exercice? DOR. Revenu l'autre hiver pour faire ici ma cour. (1644-56)

[335] Ces deux vers ont quelque rapport avec les vers 189 et 190 du _Cid_:

Attaquer une place, ordonner une armée, Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.

[336] _Var._ Madame, Alcippe approche; il aura de l'ombrage. (1644-56)

[337] _Var._ La langue du cocher a bien fait son devoir. (1644-56)

[338] Cliton parle suivant l'usage parisien, avec lequel Dorante, qui arrive de Poitiers, n'est pas encore familiarisé. On disait alors simplement «la Place,» pour «la place Royale.» Ainsi nous lisons dans une lettre de Mme de Sévigné (30 juillet 1677, tome V, p. 241): «Prenez-vous la maison de la Place pour un an?--Je n'en sais rien.»

[339] _Var._ Ah! depuis qu'une femme a le don de se taire, [Elle a des qualités au-dessus du vulgaire;] Cette perfection est rare, et nous pouvons L'appeler un miracle, au siècle où nous vivons, Puisqu'à l'ordre commun le ciel fait violence, La formant compatible avecque le silence. Moi, je n'ai point d'amour en l'état où je suis, [Et quand le cœur m'en dit, j'en prends par où je puis.] (1644-56)

[340] _Var._ Et la nature souffre entière violence. (1660-64)

[341] _Var._ Je t'en crois sans jurer avecque tes boutades. (1644-56)

[342] L'édition de 1682 porte, par erreur, _le plus cher_, pour _les plus chers_.

[343] _Var._ Avecque vos amis vous avez tout pouvoir. (1644-56)

[344] _Var._ Depuis un mois et plus on me voit de retour; Mais, pour certain sujet, je sors fort peu de jour: La nuit, _incognito_, je rends quelques visites. (1644-56)

[345] Les mots _tout bas_ manquent dans les deux éditions de 1644.

[346] _Var._ De cinq bateaux qu'exprès j'avois fait apprêter. (1644-56)

[347] _Var._ S'il eût pris notre avis, ou s'il eût craint ma haine, Il eût autant tardé qu'à la couche d'Alcmène. (1644-56)

[348] _Se passer à_, se contenter de Voyez le _Lexique_.

[349] _Var._ Je remets en ton choix de parler ou te taire. (1644 in-12 et 48-56)

[350] Corneille désigne ici par le mot _Authentiques_ les extraits sommaires des _Novelles_, qu'on a placés, dans le _Code_ de Justinien, à la suite des constitutions abrogées ou modifiées.--L'école de Bologne avait divisé le _Digeste_ en trois parties, nommées le vieux Digeste, l'Infortiat (voyez le _Lutrin_ de Boileau, chant V, vers 203), et le nouveau.

[351] Noms de divers jurisconsultes et professeurs célèbres, dont on étudiait les écrits dans les écoles. François Accurse (_Accursius_) était de Florence (1151-1229); Pierre Balde (_Baldus_) de Ubaldis (1327-1400), disciple de Bartole, était de Pérouse; Jason Maino (_Jaso Magnus_, 1435-1519), et André Alciat (1492-1550), le précurseur de Cujas, étaient tous deux de Milan.

[352] Généraux de l'empereur Ferdinand III. La campagne à laquelle Dorante se vantait d'avoir pris part avait été heureuse et brillante. Le 3 novembre 1636, de Rantzau forçait Galas à lever le siége de Saint-Jean de Losne; le 3 mars 1638, le duc de Weimar faisait prisonniers les quatre généraux de l'Empereur, et Jean de Wert était amené en triomphe à Paris; enfin, le 17 janvier 1642, le comte de Guébriant s'emparait de la personne de Lamboy et de Merci à Kempen, et obtenait à cette occasion le bâton de maréchal de France. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, les noms de ces généraux auraient pu éveiller de tristes souvenirs.

[353] Voyez la _Notice_, p. 121.

[354] _Donner des bayes (baies) à quelqu'un_, c'est le tromper. Voyez le _Lexique_.

[355] Urgande la déconnue est la fée protectrice d'Amadis de Gaule; quant à Mélusine, son histoire est racontée tout au long par Jehan d'Arras, dans un roman publié en 1478 et dont l'extrait est devenu populaire.

[356] _Var._ De faire voir partout la pompe et les dangers. (1644-56) _Var._ Que de mêler partout la pompe et les dangers. (1660)

[357] Voyez tome I, p. 24, note 1, et le _Lexique_.--A ce vers Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a substitué celui-ci:

Vous couvriront de honte en devenant publiques.

[358] _Var._ Nous les démêlerons; mais tous ces vains discours. (1644-56)--Dans l'édition de 1692, ce vers a été ainsi modifié:

N'en prends point de souci; mais tous ces vains discours.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE.

GÉRONTE, CLARICE, ISABELLE.

CLARICE.

Je sais qu'il vaut beaucoup étant sorti de vous; 375 Mais, Monsieur, sans le voir accepter un époux, Par quelque haut récit qu'on en soit conviée, C'est grande avidité de se voir mariée. D'ailleurs, en recevoir visite et compliment[359], Et lui permettre accès en qualité d'amant, 380 A moins qu'à vos projets un plein effet réponde, Ce seroit trop donner à discourir au monde. Trouvez donc un moyen de me le faire voir, Sans m'exposer au blâme et manquer au devoir.

GÉRONTE.

Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice: 385 Ce que vous m'ordonnez est la même justice[360]; Et comme c'est à nous à subir votre loi, Je reviens tout à l'heure, et Dorante avec moi. Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre, Afin qu'avec loisir vous puissiez le connoître[361], 390 Examiner sa taille, et sa mine, et son air, Et voir quel est l'époux que je vous veux donner. Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l'école; Et si l'on pouvoit croire un père à sa parole, Quelque écolier qu'il soit, je dirois qu'aujourd'hui 395 Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui. Mais vous en jugerez après la voix publique. Je cherche à l'arrêter, parce qu'il m'est unique, Et je brûle surtout de le voir sous vos lois.

CLARICE.

Vous m'honorez beaucoup d'un si glorieux choix: 400 Je l'attendrai, Monsieur, avec impatience, Et je l'aime déjà sur cette confiance.

SCÈNE II

ISABELLE, CLARICE[362].

ISABELLE.

Ainsi vous le verrez, et sans vous engager.

CLARICE.

Mais pour le voir ainsi qu'en pourrai-je juger? J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence; 405 Mais du reste, Isabelle, où prendre l'assurance; Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs; Les visages souvent sont de doux imposteurs: Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs grâces, Et que de beaux semblants cachent des âmes basses! Les yeux en ce grand choix ont la première part[363]; Mais leur déférer tout, c'est tout mettre au hasard: Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire, Mais sans leur obéir, il doit les satisfaire[364], En croire leur refus, et non pas leur aveu, 415 Et sur d'autres conseils laisser naître son feu. Cette chaîne, qui dure autant que notre vie, Et qui devroit donner plus de peur que d'envie[365], Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent Le contraire au contraire, et le mort au vivant; 420 Et pour moi, puisqu'il faut qu'elle me donne un maître, Avant que l'accepter je voudrois le connoître, Mais connoître dans l'âme.

ISABELLE.

Eh bien! qu'il parle à vous.

CLARICE.

Alcippe le sachant en deviendrait jaloux.

ISABELLE.

Qu'importe qu'il le soit, si vous avez Dorante? 425

CLARICE.

Sa perte ne m'est pas encore indifférente; Et l'accord de l'hymen entre nous concerté, Si son père venoit, seroit exécuté. Depuis plus de deux ans il promet et diffère: Tantôt c'est maladie, et tantôt quelque affaire; 430 Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts, Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours. Je prends tous ces délais pour une résistance, Et ne suis pas d'humeur à mourir de constance. Chaque moment d'attente ôte de notre prix, 435 Et fille qui vieillit tombe dans le mépris: C'est un nom glorieux qui se garde avec honte; Sa défaite est fâcheuse à moins que d'être prompte. Le temps n'est pas un Dieu qu'elle puisse braver, Et son honneur se perd à le trop conserver. 440

ISABELLE.

Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre De qui l'humeur auroit de quoi plaire à la vôtre[366]?

CLARICE.

Oui, je le quitterois; mais pour ce changement Il me faudroit en main avoir un autre amant[367], Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée 445 Dût bientôt à la sienne unir ma destinée[368]. Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien; Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien; Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde.

ISABELLE.

Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde[369], 450 Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous; Elle n'a point d'amants qui deviennent jaloux[370]: Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître Qu'elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre. Comme il est jeune encore, on l'y verra voler; 455 Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler[371], Sans qu'Alcippe jamais en découvre l'adresse, Ni que lui-même pense à d'autres qu'à Lucrèce.

CLARICE.

L'invention est belle, et Lucrèce aisément Se résoudra pour moi d'écrire un compliment: 460 J'admire ton adresse à trouver cette ruse[372].

ISABELLE.

Puis-je vous dire encor que si je ne m'abuse, Tantôt cet inconnu ne vous déplaisoit pas?

CLARICE.

Ah, bon Dieu! si Dorante avoit autant d'appas, Que d'Alcippe aisément il obtiendroit la place! 465

ISABELLE.

Ne parlez point d'Alcippe; il vient.

CLARICE.

Qu'il m'embarrasse! Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet, Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet[373].

SCÈNE III.

CLARICE, ALCIPPE.

ALCIPPE.

Ah! Clarice, ah! Clarice, inconstante! volage!

CLARICE[374].

Auroit-il deviné déjà ce mariage? 470 Alcippe, qu'avez-vous? qui vous fait soupirer?

ALCIPPE.

Ce que j'ai, déloyale! et peux-tu l'ignorer[375]? Parle à ta conscience, elle devroit t'apprendre....

CLARICE.

Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.

ALCIPPE.

Ton père va descendre, âme double et sans foi[376]! 475 Confesse que tu n'as un père que pour moi. La nuit, sur la rivière....

CLARICE.

Eh bien! sur la rivière? La nuit! quoi? qu'est-ce enfin?

ALCIPPE.

Oui, la nuit toute entière.

CLARICE.

Après?

ALCIPPE.

Quoi! sans rougir?

CLARICE.

Rougir! à quel propos?

ALCIPPE.

Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots?

CLARICE.

Mourir pour les entendre! et qu'ont-ils de funeste?

ALCIPPE.

Tu peux donc les ouïr et demander le reste? Ne saurois-tu rougir, si je ne te dis tout?

CLARICE.

Quoi, tout?

ALCIPPE.

Tes passe-temps de l'un à l'autre bout.

CLARICE.

Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre!

ALCIPPE.

Quand je te veux parler, ton père va descendre, Il t'en souvient alors; le tour est excellent! Mais pour passer la nuit auprès de ton galant[377]....

CLARICE.

Alcippe, êtes-vous fol[378]?

ALCIPPE.

Je n'ai plus lieu de l'être[379], A présent que le ciel me fait te mieux connoître. 490 Oui, pour passer la nuit en danses et festin, Être avec ton galant du soir jusqu'au matin. (Je ne parle que d'hier), tu n'as point lors de père.

CLARICE.

Rêvez-vous? raillez-vous? et quel est ce mystère?

ALCIPPE.

Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret: 495 Choisis une autre fois un amant plus discret; Lui-même il m'a tout dit.

CLARICE.

Qui, lui-même?

ALCIPPE.

Dorante.

CLARICE.

Dorante!

ALCIPPE.

Continue, et fais bien l'ignorante.

CLARICE.

Si je le vis jamais, et si je le connoi!...

ALCIPPE.

Ne viens-je pas de voir son père avecque toi? 500 Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère, La nuit avec le fils, le jour avec le père!

CLARICE.

Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.

ALCIPPE.

Cette vieille amitié faisoit votre entretien? Tu te sens convaincue, et tu m'oses répondre! 505 Te faut-il quelque chose encor pour te confondre?

CLARICE.

Alcippe, si je sais quel visage a le fils....

ALCIPPE.

La nuit étoit fort noire alors que tu le vis. Il ne t'a pas donné quatre chœurs de musique, Une collation superbe et magnifique, 510 Six services de rang, douze plats à chacun? Son entretien alors t'étoit fort importun? Quand ses feux d'artifice éclairoient le rivage, Tu n'eus pas le loisir de le voir au visage? Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour, 515 Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour? T'en ai-je dit assez? Rougis, et meurs de honte.

CLARICE.

Je ne rougirai point pour le récit d'un conte.

ALCIPPE.

Quoi! je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux?

CLARICE.

Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de vous, 520 Alcippe; croyez-moi.

ALCIPPE.

Ne cherche point d'excuses; Je connois tes détours, et devine tes ruses. Adieu: suis ton Dorante, et l'aime désormais; Laisse en repos Alcippe, et n'y pense jamais.

CLARICE.

Écoutez quatre mots.

ALCIPPE.

Ton père va descendre. 525

CLARICE.

Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre; Et j'aurai tout loisir de vous désabuser.

ALCIPPE.

Je ne t'écoute point, à moins que m'épouser, A moins qu'en attendant le jour du mariage[380], M'en donner ta parole et deux baisers en gage[381]. 530

CLARICE.

Pour me justifier vous demandez de moi, Alcippe?

ALCIPPE.

Deux baisers, et ta main, et ta foi.

CLARICE.

Que cela?

ALCIPPE.

Résous-toi, sans plus me faire attendre.

CLARICE.

Je n'ai pas le loisir, mon père va descendre.

SCÈNE IV.

ALCIPPE.

Va, ris de ma douleur alors que je te perds; 535 Par ces indignités romps toi-même mes fers; Aide mes feux trompés à se tourner en glace; Aide un juste courroux à se mettre en leur place. Je cours à la vengeance, et porte à ton amant Le vif et prompt effet de mon ressentiment[382]. 540 S'il est homme de cœur, ce jour même nos armes Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes[383]; Et plutôt que le voir possesseur de mon bien, Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien! Le voici, ce rival, que son père t'amène: 545 Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine; Sa vue accroît l'ardeur dont je me sens brûler: Mais ce n'est pas ici qu'il faut le quereller[384].

SCÈNE V.

GÉRONTE, DORANTE, CLITON.

GÉRONTE.

Dorante, arrêtons-nous; le trop de promenade Me mettroit hors d'haleine, et me feroit malade. 550 Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments!

DORANTE.

Paris semble à mes yeux un pays de romans. J'y croyois ce matin voir une île enchantée[385]: Je la laissai déserte, et la trouve habitée; Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, 555 En superbes palais a changé ses buissons.

GÉRONTE.

Paris voit tous les jours de ces métamorphoses: Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses[386]; Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal Aux superbes dehors du palais Cardinal[387]. 560 Toute une ville entière, avec pompe bâtie, Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, Et nous fait présumer, à ses superbes toits, Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime?

DORANTE.

Je chéris cet honneur bien plus que le jour même.

GÉRONTE.

Comme de mon hymen il n'est sorti que toi, Et que je te vois prendre un périlleux emploi, Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie[388], Et force à tous moments de négliger la vie, 570 Avant qu'aucun malheur te puisse être avenu, Pour te faire marcher un peu plus retenu, Je te veux marier.

DORANTE.

Oh! ma chère Lucrèce!

GÉRONTE.

Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse, Honnête, belle, riche[389].

DORANTE.

Ah! pour la bien choisir, 575 Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.

GÉRONTE.