Œuvres de P. Corneille, Tome 04
Part 1
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LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE
NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut
ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
TOME IV
PARIS.----IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9
ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.
PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX
TOME QUATRIÈME
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN
1862
POMPÉE
TRAGÉDIE
1641
NOTICE.
Le génie espagnol attirait Corneille avec une violence impérieuse dont il nous a lui-même fait l'aveu dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête du _Menteur_. «J'ai cru, dit-il, que nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'étoit permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a longtemps que je serois coupable, je ne dis pas seulement pour _le Cid_, où je me suis aidé de D. Guillen de Castro, mais aussi pour _Médée_, dont je viens de parler, et pour _Pompée_ même, où pensant me fortifier du secours de deux Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue[1].»
Sa prédilection pour Lucain datait de loin; il avait remporté un prix de rhétorique pour une traduction en vers français d'un morceau de la _Pharsale_, et, après les éclatants triomphes de la scène, il se plaisait encore à se rappeler cette humble victoire de collége et le bonheur qu'elle lui avait causé[2].
Huet s'exprime ainsi dans le paragraphe de ses _Origines de Caen_ consacré à Malherbe: «S'il a manqué de goût dans le discernement de la belle poésie, ce défaut lui a été commun avec plusieurs excellents poëtes que j'ai connus. Le grand Corneille, prince des poëtes dramatiques françois, m'a avoué, non sans quelque peine et quelque honte, qu'il préféroit Lucain à Virgile. Mais cela est plus excusable dans un poëte de théâtre, qui cherchant à plaire au peuple et s'étant fait un long usage de tourner ses pensées de ce côté-là, y avoit aussi formé son goût, et n'étoit plus touché que de ce qui touche le plus le vulgaire, de ces sentiments héroïques, de ces figures brillantes et de ces expressions relevées[3].»
Boileau, moins accommodant, ne peut contenir son indignation, et l'exhale dans ces vers de l'_Art poétique_[4], qui paraissent bien s'appliquer à Corneille:
Tel excelle à rimer, qui juge sottement; Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville, Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.
Corneille tenait très-fort à prouver qu'il possédait le secret de cette diction majestueuse si sérieusement admirée par lui chez autrui: c'était la qualité dont il était le plus fier; il ne souffrait pas qu'on élevât un doute à cet égard, et sa susceptibilité sur ce point nous a valu la _Mort de Pompée_. «J'ai fait _Pompée_, dit-il dans l'_Épître_ qui est en tête du _Menteur_, pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les vers de _Polyeucte_ si puissants que ceux de _Cinna_, et leur montrer que j'en saurois bien retrouver la pompe, quand le sujet le pourroit souffrir.»
Toutefois l'idée de transporter à la scène les plus beaux morceaux de la _Pharsale_ ne s'est pas offerte d'elle-même à Corneille: il la doit bien évidemment à Chaulmer, auteur d'une traduction abrégée des _Annales_ de Baronius, qui a publié en 1638, chez Antoine de Sommaville, un des libraires de notre poëte, _la Mort de Pompée_, tragédie. Cette pièce, dédiée à Richelieu, diffère tout à fait par le plan de celle de Corneille. Elle a, il est vrai, le mérite de mieux justifier son titre, car Pompée en est le principal personnage, mais ce mérite est à peu près le seul qu'elle possède. L'auteur a eu cependant la pensée de substituer à l'unique discours de Photin sur le parti à prendre à l'égard de Pompée une véritable délibération, déjà dramatique, qui a été de quelque utilité à Corneille pour l'admirable scène par laquelle sa pièce commence[5].
Rappelons, pour être complet, que Garnier a publié en 1574 une tragédie intitulée _Cornélie_. On y trouve, entre la veuve de Pompée et Philippe, l'affranchi de Pompée, une scène déclamatoire et peu intéressante, mais dont toutefois certains traits ont fourni à Voltaire de curieux rapprochements avec la pièce de Corneille. Nous les avons reproduits dans les notes dont notre texte est accompagné[6].
Corneille nous apprend qu'il composa _la Mort de Pompée_ dans le même hiver que _le Menteur_[7]; les frères Parfait la placent la dernière parmi les pièces de l'année 1641, mais ils ne disent pas sur quel théâtre elle a été représentée. D'après le _Journal du Théâtre françois_ de Mouhy[8], la tragédie de Chaulmer fut jouée par la troupe du Marais en 1638[9], et celle de Corneille en 1641, par la troupe Royale[10]. Au premier abord, cette assertion semble être confirmée par un passage d'une mazarinade de 1649, intitulée _Lettre de Bellerose à l'abbé de la Rivière_. En effet, la femme de Bellerose, comédienne de l'hôtel de Bourgogne, y est appelée «cette Cléopatre.... cette impératrice de nos jeux;» mais il est bien probable qu'il est question ici du rôle principal de la _Cléopatre_ de Benserade, représentée en 1635, et non du personnage de Cléopatre dans _la Mort de Pompée_. Ce passage de la notice que Lemazurier consacre à Mme Bellerose paraît le prouver: «Cette actrice faisait partie de la troupe de l'hôtel de Bourgogne.... Benserade en devint si passionnément amoureux, qu'il quitta pour elle la Sorbonne, où il étudiait, et l'état ecclésiastique, auquel ses parents le destinaient. Peu s'en fallut qu'il n'embrassât l'état de comédien pour être plus sûr de lui plaire; il se borna cependant à lui faire hommage de sa tragédie de _Cléopatre_[11].» Suivant l'édition de M. Lefèvre, ce fut au Marais que _Pompée_ fut représenté. En effet, la distribution des rôles est ainsi faite dans cette édition: CÉSAR, _d'Orgemont_; CORNÉLIE, _Mlle Duclos_; PTOLMÉE, _Floridor_; mais il est impossible de savoir d'où ces renseignements sont tirés.
Ce qui est certain, c'est qu'en 1663 _Pompée_ était joué par la troupe de Molière, et que Molière lui-même remplissait dans cette pièce le rôle de César. Ce passage de _l'Impromptu de l'hôtel de Condé_[12] ne laisse aucun doute à ce sujet:
LE MARQUIS.
Cet homme est admirable, Et dans tout ce qu'il fait il est inimitable.
ALCIDON.
Il est vrai qu'il récite avecque beaucoup d'art, Témoin dedans _Pompée_ alors qu'il fait César. Madame, avez-vous vu dans ces tapisseries Ces héros de romans?
LA MARQUISE.
Oui.
LE MARQUIS.
Belles railleries.
ALCIDON.
Il est fait tout de même: il vient le nez au vent, Les pieds en parenthèse, et l'épaule en avant, Sa perruque qui suit le côté qu'il avance, Plus pleine de laurier qu'un jambon de Mayence, Les mains sur les côtés d'un air peu négligé, La tête sur le dos comme un mulet chargé,
Les yeux fort égarés, puis débitant ses rôles, D'un hoquet éternel sépare ses paroles, Et lorsque l'on lui dit: _Et commandez ici_,
il répond:
_Connaissez-vous César, de lui parler ainsi? Que m'offriroit de pis la fortune ennemie, A moi qui tiens le sceptre égal à l'infamie_[13]?...
Plus tard, l'élève de prédilection de Molière, Michel Baron, a rempli à son tour ce même rôle avec un grand succès[14].
Cornélie fut un des triomphes d'Adrienne le Couvreur. Le plus beau portrait de cette actrice, que la gravure de Drevet a rendu presque populaire, est celui où Coypel l'a représentée dans ce rôle, vêtue de deuil et portant l'urne qui contient les cendres de Pompée. La vue de cette belle peinture a inspiré à Mlle Clairon les réflexions suivantes: «L'ignorance et la fantaisie font faire tant de contre-sens au théâtre, qu'il est impossible que je les relève tous; mais il en est un que je ne puis passer sous silence: c'est de voir arriver Cornélie en noir. Le vaisseau dans lequel elle fuit, le peu de moments qui se sont écoulés entre l'assassinat de son époux et son arrivée à Alexandrie, n'ont pu lui laisser le temps ni les moyens de se faire faire des habits de veuve; et certainement les dames romaines n'avaient point la précaution d'en tenir de tout prêts dans leur bagage. La célèbre le Couvreur, en se faisant peindre dans ce vêtement, prouve qu'elle le portait au théâtre. Ce devrait être une autorité imposante pour moi-même; mais, d'après la réputation qui lui reste, j'ose croire qu'elle n'a fait cette faute que d'après quelques raisons que j'ignore, et qu'elle-même en sentait tout le ridicule[15].»
Les _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil_ répondent, non sans raison, à Mlle Clairon: «Êtes-vous bien sûre qu'il fallût à une dame romaine, pour se mettre en deuil, tout l'attirail d'une dame française? Êtes-vous bien sûre qu'elle eût besoin de marchandes de modes, de cordonniers, de tailleurs, de frangiers, de bijoutiers, pour se revêtir des habits funèbres?... Je me permettrai de vous proposer une moyenne proportionnelle. L'actrice qui jouera Cornélie ne pourra désormais être en deuil d'appareil, mais elle portera un voile noir relevé et se drapera de noir. Il est à croire que la célèbre le Couvreur ne s'est permis aucune innovation en portant des habits de deuil dans le rôle de Cornélie. Il est à croire que l'actrice qui l'avait précédée jouait le rôle dans le même costume sous les yeux de Corneille[16].»
Du reste, Mlle Clairon nous apprend qu'elle ne représenta jamais Cornélie: «Ayant à jouer ce rôle, dit-elle, j'ai fait sur lui toutes les études dont j'étais capable: aucune ne m'a réussi. La modulation que je voulais établir d'après le personnage historique n'allait point du tout avec le personnage théâtral; autant le premier me paraissait noble, simple, touchant, autant l'autre me paraissait gigantesque, déclamatoire et froid. Je me gardai bien de penser que le public et Corneille eussent tort: ma vanité n'allait point jusque-là; mais pour ne pas la compromettre, je me promis de me taire, et de ne jamais jouer Cornélie[17].» Elle comprit, au contraire, et joua parfaitement dans la même pièce le rôle de Cléopatre[18].
Un jour la représentation de _Pompée_ causa à une des spectatrices un genre d'émotion que Corneille n'avait assurément ni cherché ni prévu. Cette historiette est racontée dans une note d'une chanson du _Recueil Maurepas_[19], et comme cette chanson est inédite et n'a que trois couplets, nous allons la rapporter en entier.
CHANSON.
Sur l'air: _Amants, aimez vos chaînes_.
A Bonne de Pons, femme de Michel Sublet, marquis d'Heudicourt, grand louvetier de France.
N'êtes-vous pas un astre De la maison de Pons, De celle de Lanclastre, Toulouze et d'Arragon? --J'en viens en droite ligne; Ne suis-je pas très-digne D'en porter l'écusson Et d'en avoir le nom?
Farasie de Guienne, Elisabeth de Foix Pouvoient bien être reines En épousant des rois; Mais dès qu'on n'est point maître, On se fait honneur d'être Dedans notre maison Toujours sire de Pons.
L'on pourroit sans machine, S'il en étoit besoin, Pousser mon origine Encore un peu plus loin; Car jusqu'au grand Pompée, Avecque ma lignée, J'irois en vérité Sans mon humilité.
Le quatrième vers du dernier couplet donne lieu à la note suivante: «L'auteur raille ici sur les chimères de la maison de Cossé à propos de celle de la maison de Pons, et surtout sur Marie de Cossé, veuve de Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, pair et maréchal de France, etc., laquelle étoit plus entêtée que personne de la maison sur l'étrange chimère dont elle est infatuée. La maison de Cossé est originaire du Maine, où leur fief existe encore, qui est une grosse paroisse appelée Cossé. Ils étoient au service des ducs d'Anjou et du Maine, leurs souverains, qu'ils suivirent à la conquête du royaume de Naples. La branche aînée y périt; et la cadette, qui étoit restée en Anjou, où ils étoient seigneurs d'une petite terre appelée Beaulieu, dans la sénéchaussée de Baugé, a fondé la branche des ducs de Brissac. Malgré tout cela, François de Cossé, second duc de Brissac, s'avisa de vouloir venir des Cossa de Naples, bien qu'ils fussent différents en armoiries; et non content de cette chimère, il y en ajouta une autre, qui étoit de venir de Cocceius Nerva, empereur romain l'an 98, et enfin de Jules César. Il laissa cette fantaisie à ses enfants, dont la plus entêtée étoit la maréchale duchesse de la Meilleraye. On conte d'elle qu'un jour étant à la comédie, on y représenta _la Mort de Pompée_ de l'illustre Pierre Corneille, et que comme elle y pleuroit amèrement, quelqu'un lui demanda pourquoi elle versoit tant de larmes; à quoi elle répondit: «Je pense bien, c'étoit mon oncle;» parce que Pompée étoit gendre de Jules César[20].»
L'édition originale de la tragédie de Corneille a pour titre:
LA MORT DE POMPEE, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille.... et Augustin Courbé...._ M.DC.XLIV. _Auec priuilege du Roy._
Elle forme un volume in-4º de 7 feuillets et 100 pages, orné d'un frontispice de Chauveau représentant le meurtre de Pompée. L'achevé d'imprimer est du 16 février; le privilége, commun à _la Mort de Pompée_ et au _Menteur_, avait été accordé le 22 janvier à Corneille, qui l'avait cédé aux deux libraires dont les noms figurent sur le titre. Cette tragédie a été imprimée sous la même date et avec la même adresse dans le format in-12.
La dédicace, adressée à Mazarin, est suivie, dans ces deux éditions de 1644, d'une pièce de vers intitulée: _A Son Éminence_, _Remercîment_, présentée trois mois auparavant par Corneille au Cardinal, pour lui rendre grâce d'un présent, dont le poëte se sentait d'autant plus touché qu'il n'avait rien eu à faire pour l'obtenir. On trouvera dans les _Poésies diverses_ ce remercîment, et le court avis _Au lecteur_ dont il est suivi dans l'édition in-12 seulement, avis où Corneille rappelle les circonstances qui le lui ont inspiré.
NOTES:
[1] Voyez plus loin, p. 131.
[2] Voyez _l'Esprit du grand Corneille_, par François de Neufchâteau, p. 401.
[3] _Origines de Caen_, chapitre XXIV (édition de 1702, p. 545 et 546; 2e édition, 1706, p. 366).--La Bibliothèque impériale possède un exemplaire de cette dernière édition tout rempli d'additions manuscrites de Huet. Il y a écrit en regard du passage que nous venons de citer la note que voici: «Il a déclaré ce sentiment au public dans la préface qui est à la tête de sa comédie de _la Mort de Pompée_.» Corneille, dans son avis _Au lecteur,_ parle en effet de son admiration pour Lucain; mais il n'indique en aucune façon qu'il le préfère à Virgile.--Dans les mémoires de Huet publiés en 1718 sous ce titre: _Petri Danielis Huetii.... Commentarius de rebus ad cum pertinentibus_ (p. 313 et 314), le jugement que nous venons d'extraire des _Origines de Caen_ est ainsi développé: «Cohorrui equidem aliquando, quum candide fateretur mihi, non tamen sine ingenua quadam verecundia, se Lucanum Virgilio anteferre: homo scilicet vulgi plausus sectari solitus, totusque ad secundas populi admirationes compositus, grandes illas, magnificas, et acutas aucupabatur sententias, multitudini commovendæ idoneas, iis neglectis poeticæ artis virtutibus, quae sitæ sunt in ingeniosa et prudenti inventione, in accurata constitutione suscepti operis, in æqua partium divisione ac consensione, in styli dignitate per omnes partes diffusa, et ad eas tamen subjectamque materiam accommodata. Parum ad hæc respexit Cornelius, nec satis perspecta habuit, suoque delectatus artificio, cæetera contemsit.»
[4] Chant IV, vers 82-84.
[5] Voyez la seconde partie de l'_Appendice_ qui suit _Pompée_, p. 111-115.
[6] Voyez p. 87, note 1, et p. 90, note 3.
[7] Voyez ci-après l'_Épître_ placée en tête du _Menteur_, p. 130.
[8] Voyez tome III, p. 467, note 1.
[9] Tome II, fol. 756 recto.
[10] Tome II, fol. 814 recto.
[11] Tome II, p. 45.
[12] Scène III. Voyez sur cette pièce, tome II, p. 8, note 3.
[13] Voyez _Pompée_, acte III, scène II, vers 807-810. Au dernier vers, on lit dans toutes les éditions de Corneille _trône_, au lieu de _sceptre_.
[14] Lemazurier, tome I, p. 85.
[15] _Mémoires d'Hippolyte Clairon_, p. 55 et 56.
[16] Pages 43-45.
[17] _Sur Cornélie dans la Mort de Pompée._ (_Mémoires d'Hippolyte Clairon_, p. 118 et 119.)
[18] Lemazurier, tome II, p. 86.
[19] Tome IV, p. 453-455, année 1678.
[20] Voyez sur la maréchale, et principalement sur ses prétentions nobiliaires et sur l'étalage qu'elle faisait à la comédie, où elle se plaçait devant Mme de Longueville elle-même, les _Historiettes_ de Tallemant des Réaux, tome II, p. 220-223, 225 et 226.
ÉPÎTRE.
A MONSEIGNEUR
L'ÉMINENTISSIME CARDINAL MAZARIN[21].
MONSEIGNEUR,
Je présente le grand Pompée à VOTRE ÉMINENCE, c'est-à-dire le plus grand personnage de l'ancienne Rome au plus illustre de la nouvelle. Je mets sous la protection du premier ministre de notre jeune roi un héros qui dans sa bonne fortune fut le protecteur de beaucoup de rois, et qui dans sa mauvaise eut encore des rois pour ses ministres. Il espère de la générosité de VOTRE ÉMINCENCE qu'elle ne dédaignera pas de lui conserver cette seconde vie que j'ai tâché de lui redonner, et que lui rendant cette justice qu'elle fait rendre par tout le royaume, elle le vengera pleinement de la mauvaise politique de la cour d'Égypte. Il l'espère, et avec raison, puisque dans le peu de séjour qu'il a fait en France, il a déjà su de la voix publique que les maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet État ne sont point fondées sur d'autres principes que sur ceux de la vertu. Il a su d'elle les obligations que vous a la France de l'avoir choisie pour votre seconde mère, qui vous est d'autant plus redevable, que les grands services que vous lui rendez sont de purs effets de votre inclination et de votre zèle, et non pas des devoirs de votre naissance. Il a su d'elle que Rome[22] s'est acquittée envers notre jeune monarque de ce qu'elle devoit à ses prédécesseurs, par le présent qu'elle lui a fait de votre personne. Il a su d'elle enfin que la solidité de votre prudence et la netteté de vos lumières enfantent des conseils si avantageux pour le gouvernement, qu'il semble que ce soit vous à qui, par un esprit de prophétie, notre Virgile ait adressé ce vers il y a plus de seize siècles:
_Tu regere imperio populos, Romane, memento_[23].
Voilà, MONSEIGNEUR, ce que ce grand homme a appris en apprenant à parler françois:
_Pauca, sed a pleno venientia pectore veri_[24];
et comme la gloire de V. É. est assez assurée sur la fidélité de cette voix publique, je n'y mêlerai point la foiblesse de mes pensées, ni la rudesse de mes expressions, qui pourroient diminuer quelque chose de son éclat; et je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages qu'elle vous rend, qu'une profonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ont acquis, avec une protestation très-sincère et très-inviolable d'être toute ma vie,
MONSEIGNEUR,
De V. É.,
Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle serviteur,
CORNEILLE.
NOTES:
[21] Giulio Mazarini, dit Mazarin, né en 1602 à Pescina, dans les Abruzzes, mort en 1661. Pour l'occasion qui donna lieu à cette dédicace de Corneille, voyez la fin de la _Notice_, p. 10.--Les éditions antérieures à 1660 sont les seules qui contiennent la présente _Épître_ et l'avis _Au lecteur_ qui la suit.--L'édition originale a deux fois _Monseigneur_ dans le titre: A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR, etc.
[22] VAR. (édit. de 1648-1656): Il a su que Rome.
[23] Virgile, _Énéide_, livre VI, vers 852: «Toi, Romain, songe à gouverner les peuples.»
[24] Corneille emprunte ce vers, en le modifiant légèrement, au poëte qui lui a fourni le fond même de sa tragédie, à Lucain. Voici le passage d'où il l'a tiré (_Pharsale_, livre IX, vers 186-189):
_Non tamen ad Magni pervenit gratius umbram Omne quod in Superos audet convicia vulgus, Pompeiumque Deis obicit, quam pauca Catonis Verba, sed a pleno venientia pectore veri._
Brébeuf a ainsi paraphrasé ces quatre vers:
Ce murmure animé, ces cris audacieux Qui reprochent Pompée à la rigueur des Dieux, Ces regrets arrivant à ces mânes insignes, Semblent n'être pour eux que des devoirs indignes; Mais au lieu que la plainte et les tristes propos En altèrent le calme et troublent le repos, L'éloge raccourci que Caton leur envoie Va jusque dans les cieux en rehausser la joie, Et pour sortir d'un cœur plein de la vérité, Il devient un surcroît à leur félicité.
La _Pharsale_ de Brébeuf est postérieure d'une dizaine d'années au _Pompée_ de Corneille: elle a paru de 1653 à 1655, en cinq parties, réunies plus tard sous un titre commun portant la date de 1656. Nous citerons çà et là, de préférence à toute autre traduction, cette œuvre presque contemporaine, très-propre, ce nous semble, à rehausser par la comparaison le génie de Corneille, que Brébeuf au reste admirait sincèrement et auquel il rend cet éclatant hommage dans l'_Avertissement_ des «sept et huitième livres» de la _Pharsale_; «Je ne me suis pas satisfait moi-même dans les sujets que M. de Corneille a traités, et ses nobles expressions étoient si présentes à mon esprit, qu'elles n'étoient pas un médiocre empêchement aux miennes. Dans ce poëme inimitable qu'il a fait de _la Mort de Pompée_, il a traduit avec tant de succès, ou même rehaussé avec tant de force ce qu'il a emprunté de Lucain, et il a porté si haut la vigueur de ses pensées et la majesté de son raisonnement, qu'il est sans doute un peu malaisé de le suivre; mais je crois, lecteur, qu'il m'a été permis de n'égaler pas un style qui semble être la dernière élévation du génie, et que je ne serai pas coupable dans votre esprit pour n'avoir pas imité assez heureusement ce qui a été l'admiration de tout le monde.»
AU LECTEUR[25].