Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 8

Chapter 83,849 wordsPublic domain

[321] _Var._ Si faut-il pour ce nom que je vous importune; Ne me refusez point de me le déclarer. (1637-57)

[322] _Var._ Souffrez, mon cavalier, que je vous fasse amis[322-a]. (1637-64)

[322-a] Entre les vers 1696 et 1697: _A Dorimant_. (1648)

[323] _Quereller_, disputer.

[324] Entre les vers 1698 et 1699: _Montrant Hippolyte_. (1648)

[325] _Var._ Et l'unique sujet de nos dissensions. (1637-57)

[326] _Var._ Piqué de ses dédains, j'avois pris fantaisie[326-a] De jeter en son âme un peu de jalousie. (1637-57)

[326-a] _Il regarde Célidée._ (1637, en marge.)--Entre les vers 1704 et 1705: _Montrant Célidée_. (1648)

[327] _Var._ N'y songe plus, ma soeur, et pour l'amour de moi. (1637-57)

[328] _Var._ Tu ne le peux haïr sans me vouloir du mal. (1637-64)

[329] _Var._ Tu vois; mais après tout, veux-tu que je te die? (1637-57)

[330] _Var._ Excuse, chère soeur, un esprit amoureux. (1637-57)

[331] _Var._ Sans chercher des raisons pour vous persuader. (1637)

[332] _Var._ Et moi, par conséquent, bien loin de la tenir. DOR. Après m'avoir promis, seriez-vous mensongère? (1637-57)

[333] Le nom d'HIPPOLYTE précède celui de CÉLIDÉE dans les éditions de 1637-52 et de 1657.

[334] _Var._ N'a que faire, en ce cas, d'implorer ma puissance. (1637-57)

[335] Ma belle, après cela, serez-vous inhumaine? (1637) _Var._ Eh bien! après cela, serez-vous inhumaine? (1644-57)

[336] _Var._ Puisqu'elle s'y résout, du reste ne m'importe. (1637-57)

[337] _Var._ Mon aise s'en redouble, et mon coeur qui se pâme. (1637-57) _Var._ J'en sens croître ma joie, et mon coeur qui se pâme. (1660-64)

[338] _Var._ Croit qu'encore une fois on accepte sa flamme. (1637-64)

[339] _Var._ Eh bien! ferez-vous donc quelque chose pour moi? (1637)

[340] _Var._ Lorsque je vous aimois, me firent un service. (1637-57)

[341] _Var._ Souffre-le, mon souci, puisqu'elle m'en supplie. (1637-57)

LA SUIVANTE

COMÉDIE

1634

NOTICE.

Cette comédie, représentée suivant toute apparence en 1634, ne fut publiée qu'en vertu du privilége commun _à la Galerie du Palais, à la Place Royale_ et au _Cid_, dont nous avons rappelé les termes dans notre notice sur le premier de ces ouvrages. L'achevé d'imprimer est du 9 septembre 1637. L'édition originale in-4º, qui se compose de 1 feuillet blanc, de 5 feuillets liminaires et de 128 pages, a pour titre:

LA SVIVANTE, COMEDIE. _A Paris, chez Augustin Courbé.... M.DC.XXXVII. _Auec priuilege du Roy._

L'_Épître_ n'est adressée à personne en particulier, et semble une forme choisie par l'auteur pour présenter au public quelques réflexions hardies sur la nécessité d'interpréter les règles de la poétique dans leur sens le plus large.

Les éditeurs et les critiques, dont elle ne pouvait manquer d'attirer l'attention, se sont étonnés de la trouver en tête d'une pièce aussi peu importante que _la Suivante_: ils auraient dû remarquer que cette épître, écrite seulement au moment de l'impression, c'est-à-dire vers le mois d'août 1637, lorsque _le Cid_ était soumis à l'examen de l'Académie, fournissait à Corneille une précieuse occasion de manifester ses sentiments avec autant de modération que de fermeté.

A MONSIEUR ***[342].

MONSIEUR,

Je vous présente une comédie qui n'a pas été également aimée de toutes sortes d'esprits: beaucoup, et de fort bons, n'en ont pas fait grand état, et beaucoup d'autres l'ont mise au-dessus du reste des miennes. Pour moi, je laisse dire tout le monde, et fais mon profit des bons avis, de quelque part que je les reçoive. Je traite toujours mon sujet le moins mal qu'il m'est possible, et après y avoir corrigé ce qu'on m'y fait connoître d'inexcusable, je l'abandonne au public. Si je ne fais bien, qu'un autre fasse mieux; je ferai des vers à sa louange, au lieu de le censurer. Chacun a sa méthode; je ne blâme point celle des autres, et me tiens à la mienne: jusques à présent je m'en suis trouvé fort bien; j'en chercherai une meilleure quand je commencerai à m'en trouver mal. Ceux qui se font presser à la représentation de mes ouvrages m'obligent infiniment; ceux qui ne les approuvent pas peuvent se dispenser d'y venir gagner la migraine; ils épargneront de l'argent, et me feront plaisir. Les jugements sont libres en ces matières, et les goûts divers. J'ai vu des personnes de fort bon sens admirer des endroits sur qui j'aurois passé l'éponge, et j'en connois dont les poëmes réussissent au théâtre avec éclat, et qui pour principaux ornements y emploient des choses que j'évite dans les miens. Ils pensent avoir raison, et moi aussi: qui d'eux ou de moi se trompe, c'est ce qui n'est pas aisé à juger. Chez les philosophes, tout ce qui n'est point de la foi ni des principes est disputable; et souvent ils soutiendront, à votre choix, le pour et le contre d'une même proposition: marques certaines de l'excellence de l'esprit humain, qui trouve des raisons à défendre tout; ou plutôt de sa foiblesse, qui n'en peut trouver de convaincantes, ni qui ne puissent être combattues et détruites par de contraires. Ainsi ce n'est pas merveille si les critiques donnent de mauvaises interprétations à nos vers, et de mauvaises faces à nos personnages. «Qu'on me donne (dit M. de Montagne[343], au chapitre 36 du premier livre) l'action la plus excellente et pure, ie m'en vois y fournir vray-semblablement cinquante vicieuses intentions.» C'est au lecteur désintéressé à prendre la médaille par le beau revers. Comme il nous a quelque obligation d'avoir travaillé à le divertir, j'ose dire que pour reconnoissance il nous doit un peu de faveur, et qu'il commet une espèce d'ingratitude, s'il ne se montre plus ingénieux à nous défendre qu'à nous condamner, et s'il n'applique la subtilité de son esprit plutôt à colorer et justifier en quelque sorte nos véritables défauts, qu'à en trouver où il n'y en a point. Nous pardonnons beaucoup de choses aux anciens; nous admirons quelquefois dans leurs écrits ce que nous ne souffririons pas dans les nôtres; nous faisons des mystères de leurs imperfections, et couvrons leurs fautes du nom de licences poétiques. Le docte Scaliger[344] a remarqué des taches dans tous les Latins, et de moins savants que lui en remarqueroient bien dans les Grecs, et dans son Virgile même, à qui il dresse des autels sur le mépris des autres. Je vous laisse donc à penser si notre présomption ne seroit pas ridicule, de prétendre qu'une exacte censure ne pût mordre sur nos ouvrages, puisque ceux de ces grands génies de l'antiquité ne se peuvent pas soutenir contre un rigoureux examen. Je ne me suis jamais imaginé avoir mis rien au jour de parfait, je n'espère pas même y pouvoir jamais arriver; je fais néanmoins mon possible pour en approcher, et les plus beaux succès des autres ne produisent en moi qu'une vertueuse émulation, qui me fait redoubler mes efforts afin d'en avoir de pareils:

Je vois d'un oeil égal croître le nom d'autrui, Et tâche à m'élever aussi haut comme lui, Sans hasarder ma peine à le faire descendre. La gloire a des trésors qu'on ne peut épuiser, Et plus elle en prodigue à nous favoriser, Plus elle en garde encore où chacun peut prétendre.

Pour venir à cette _Suivante_ que je vous dédie, elle est d'un genre qui demande plutôt un style naïf que pompeux. Les fourbes et les intrigues sont principalement du jeu de la comédie; les passions n'y entrent que par accident. Les règles des anciens sont assez religieusement observées en celle-ci. Il n'y a qu'une action principale à qui toutes les autres aboutissent; son lieu n'a point plus d'étendue que celle du théâtre, et le temps n'en est point plus long que celui de la représentation, si vous en exceptez l'heure du dîner, qui se passe entre le premier et le second acte. La liaison même des scènes, qui n'est qu'un embellissement, et non pas un précepte[345], y est gardée; et si vous prenez la peine de compter les vers, vous n'en trouverez en pas un acte plus qu'en l'autre[346]. Ce n'est pas que je me sois assujetti depuis aux mêmes rigueurs. J'aime à suivre les règles; mais loin de me rendre esclave, je les élargis et resserre selon le besoin qu'en a mon sujet, et je romps même sans scrupule celle qui regarde la durée de l'action, quand sa sévérité me semble absolument incompatible avec les beautés des événements que je décris. Savoir les règles, et entendre le secret de les apprivoiser adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien différentes; et peut-être que pour faire maintenant réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir étudié dans les livres d'Aristote et d'Horace. J'espère un jour traiter ces matières plus à fond, et montrer[347] de quelle espèce est la vraisemblance qu'ont suivie ces grands maîtres des autres siècles, en faisant parler des bêtes et des choses qui n'ont point de corps. Cependant mon avis est celui de Térence: puisque nous faisons des poëmes pour être représentés, notre premier but doit être de plaire à la cour et au peuple, et d'attirer un grand monde à leurs représentations[348]. Il faut, s'il se peut, y ajouter les règles, afin de ne déplaire pas aux savants, et recevoir un applaudissement universel; mais surtout gagnons la voix publique; autrement, notre pièce aura beau être régulière, si elle est sifflée au théâtre, les savants n'oseront se déclarer en notre faveur, et aimeront mieux dire que nous aurons mal entendu les règles, que de nous donner des louanges quand nous serons décriés par le consentement général de ceux qui ne voient la comédie que pour se divertir.

Je suis, MONSIEUR, Votre très-humble serviteur, CORNEILLE.

FOOTNOTES:

[342] Voyez la _Notice_, p. 115. L'_Épître dédicatoire_ n'est que dans les éditions de 1637-1657.

[343] C'est ainsi que le mot est écrit dans toutes les éditions qui ont paru du vivant de Corneille.

[344] Jules-César Scaliger, né en 1484, mort en 1558, auteur d'une Poétique (_Poetices libri VII_, Lyon, 1561), où il passe en revue les ouvrages des poëtes les plus célèbres et les juge avec une grande sévérité.

[345] Voyez tome I, p. 3 et 4, l'avis _Au lecteur_ de l'édition de 1648.

[346] Chaque acte est de trois cent quarante vers.

[347] L'édition de 1657 porte par erreur: «de montrer.»

[348] _Poeta, quum primum animum ad scribendum appulit, Id sibi negoti credidit solum dari, Populo ut placerent, quas fecisset fabulas._

(Térence, _Andria_, prologue, vers 1-3.)

Corneille revient ailleurs sur cette pensée: voyez les Dédicaces de _Médée_ et de _la Suite du Menteur_. C'est aussi la maxime de Molière et de la Fontaine. «Je voudrois bien savoir si la grande règle de toutes les règles n'est pas de plaire,» dit le premier dans _la Critique de l'École des Femmes_, scène VII. «Mon principal but est toujours de plaire,» dit le second dans la Préface de _Psyché_.

EXAMEN.

Je ne dirai pas grand mal de celle-ci[349], que je tiens assez régulière, bien qu'elle ne soit pas sans taches. Le style en est plus foible que celui des autres. L'amour de Géraste pour Florise n'est point marqué dans le premier acte, et ainsi la protase comprend la première scène du second, où il se présente avec sa confidente Célie, sans qu'on les connoisse ni l'un ni l'autre. Cela ne seroit pas vicieux s'il ne s'y présentoit que comme père de Daphnis, et qu'il ne s'expliquât que sur les intérêts de sa fille; mais il en a de si notables pour lui, qu'ils font le noeud et le dénouement. Ainsi c'est un défaut, selon moi, qu'on ne le connoisse pas dès ce premier acte. Il pourroit être encore souffert, comme Célidan dans _la Veuve_, si Florame l'alloit voir pour le faire consentir à son mariage avec sa fille, et que par occasion il lui proposât celui de sa soeur pour lui-même; car alors ce seroit Florame qui l'introduiroit dans la pièce, et il y seroit appelé par un acteur agissant dès le commencement. Clarimond, qui ne paroît qu'au troisième, est insinué dès le premier, où Daphnis parle de l'amour qu'il a pour elle, et avoue qu'elle ne le dédaigneroit pas s'il ressembloit à Florame. Ce même Clarimond fait venir son oncle Polémon au cinquième; et ces deux acteurs ainsi sont exempts du défaut que je remarque en Géraste. L'entretien de Daphnis, au troisième, avec cet amant dédaigné, a une affectation assez dangereuse, de ne dire que chacun un vers à la fois: cela sort tout à fait du vraisemblable, puisque naturellement on ne peut être si mesuré en ce qu'on s'entre-dit. Les exemples d'Euripide et de Sénèque pourroient autoriser cette affectation, qu'ils pratiquent si souvent, et même par discours généraux, qu'il semble que leurs acteurs ne viennent quelquefois sur la scène que pour s'y battre à coups de sentences; mais c'est une beauté qu'il ne leur faut pas envier. Elle est trop fardée pour donner un amour raisonnable à ceux qui ont de bons yeux, et ne prend pas assez de soin de cacher l'artifice de ses parures, comme l'ordonne Aristote[350].

Géraste n'agit pas mal en vieillard amoureux, puisqu'il ne traite l'amour que par tierce personne, qu'il ne prétend être considérable que par son bien, et qu'il ne se produit point aux yeux de sa maîtresse, de peur de lui donner du dégoût par sa présence. On peut douter s'il ne sort point du caractère des vieillards, en ce qu'étant naturellement avares, ils considèrent le bien plus que toute autre chose dans les mariages de leurs enfants, et que celui-ci donne assez libéralement sa fille à Florame, malgré son peu de fortune, pourvu qu'il en obtienne sa soeur. En cela, j'ai suivi la peinture que fait Quintilian d'un vieux mari qui a épousé une jeune femme, et n'ai point fait de scrupule de l'appliquer à un vieillard qui se veut marier. Les termes en sont si beaux, que je n'ose les gâter par ma traduction: _Genus infirmissimæ servitutis est senex maritus, et flagrantius uxoriæ charitatis ardorem frigidis concipimus affectibus_[351]. C'est sur ces deux lignes que je me suis cru bien fondé à faire dire de ce bonhomme:

Que s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise, Il la tiendroit encore heureusement acquise[352].

Il peut naître encore une autre difficulté sur ce que Théante et Amarante forment chacun un dessein pour traverser les amours de Florame et Daphnis, et qu'ainsi ce sont deux intriques qui rompent l'unité d'action. A quoi je réponds, premièrement, que ces deux desseins formés en même temps, et continués tous deux jusqu'au bout, font une concurrence qui n'empêche pas cette unité: ce qui ne seroit pas si, après celui de Théante avorté, Amarante en formoit un nouveau de sa part; en second lieu, que ces deux desseins ont une espèce d'unité entre eux, en ce que tous deux sont fondés sur l'amour que Clarimond a pour Daphnis, qui sert de prétexte à l'un et à l'autre; et enfin, que de ces deux desseins il n'y en a qu'un qui fasse effet, l'autre se détruisant de soi-même, et qu'ainsi la fourbe d'Amarante est le seul véritable noeud de cette comédie, où le dessein de Théante ne sert qu'à un agréable épisode de deux honnêtes gens qui jouent tour à tour un poltron et le tournent en ridicule.

Il y avoit ici un aussi beau jeu pour les _a parte_ qu'en _la Veuve_; mais j'y en fais voir la même aversion, avec cet avantage, qu'une seule scène qui ouvre le théâtre donne ici l'intelligence du sens caché de ce que disent mes acteurs, et qu'en l'autre j'en emploie quatre ou cinq pour l'éclaircir.

L'unité de lieu est assez exactement gardée en cette comédie, avec ce passe-droit toutefois dont j'ai déjà parlé[353], que tout ce que dit Daphnis à sa porte ou en la rue seroit mieux dit dans sa chambre, où les scènes qui se font sans elle et sans Amarante ne peuvent se placer. C'est ce qui m'oblige à la faire sortir au dehors, afin qu'il y puisse avoir et unité de lieu entière, et liaison de scène perpétuelle dans la pièce; ce qui ne pourroit être, si elle parloit dans sa chambre, et les autres dans la rue.

J'ai déjà dit que je tiens impossible de choisir une place publique pour le lieu de la scène que cet inconvénient n'arrive; j'en parlerai encore plus au long, quand je m'expliquerai sur l'unité de lieu[354]. J'ai dit que la liaison de scènes est ici perpétuelle, et j'y en ai mis de deux sortes, de présence et de vue. Quelques-uns ne veulent pas que quand un acteur sort du théâtre pour n'être point vu de celui qui y vient, cela fasse une liaison: mais je ne puis être de leur avis sur ce point, et tiens que c'en est une suffisante quand l'acteur qui entre sur le théâtre voit celui qui en sort, ou que celui qui sort[355] voit celui qui entre; soit qu'il le cherche, soit qu'il le fuie, soit qu'il le voie simplement sans avoir intérêt à le chercher ni à le fuir. Aussi j'appelle en général une liaison de vue ce qu'ils nomment une liaison de recherche. J'avoue que cette liaison est beaucoup plus imparfaite que celle de présence et de discours, qui se fait lorsqu'un acteur ne sort point du théâtre sans y laisser un autre à qui il aye parlé; et dans mes derniers ouvrages je me suis arrêté à celle-ci sans me servir de l'autre; mais enfin je crois qu'on s'en peut contenter, et je la préférerois de beaucoup à celle qu'on appelle liaison de bruit, qui ne me semble pas supportable, s'il n'y a de très-justes et de très-importantes occasions qui obligent un acteur à sortir du théâtre quand il en entend; car d'y venir simplement par curiosité, pour savoir ce que veut dire ce bruit, c'est une si foible liaison, que je ne conseillerois jamais personne de s'en servir[356].

La durée de l'action ne passeroit point en cette comédie celle de la représentation, si l'heure du dîner n'y séparoit point les deux premiers actes. Le reste n'emporte que ce temps-là; et je n'aurois pu lui en donner davantage, que mes acteurs n'eussent le[357] loisir de s'éclaircir; ce qui les brouille n'étant qu'un malentendu qui ne peut subsister qu'autant que Géraste, Florame et Daphnis ne se trouvent point tous trois ensemble. Je n'ose dire que je m'y suis asservi à faire les actes si égaux, qu'aucun n'a pas un vers plus que l'autre[358]: c'est une affectation qui ne fait aucune beauté. Il faut à la vérité les rendre les plus égaux qu'il se peut; mais il n'est pas besoin de cette exactitude: il suffit qu'il n'y aye point d'inégalité notable qui fatigue l'attention de l'auditeur en quelques-uns, et ne la remplisse pas dans les autres.

FOOTNOTES:

[349] Pour se rendre bien compte de ce pronom (_celle-ci_), il faut relire la dernière phrase de l'Examen de _la Galerie du Palais_ (p. 15), et se reporter à la note 1 de la p. 137 du tome I.

[350] Nous trouvons dans la _Poétique_ d'Aristote (chap. VI) un passage relatif à l'abus des sentences, mais rien qui ressemble à ce précepte dont parle ici Corneille, «de cacher l'artifice de ses parures.»

[351] IIe Déclamation (_Cæcus pro limine_), chap. XIV. Corneille cite sans doute de mémoire, car dans le texte le mot _flagrantius_ précède immédiatement _frigidis_. Voici comment ce passage a été rendu par un contemporain de Corneille, le sieur du Teil, avocat en parlement, dont la traduction, dédiée à Foucquet, a paru en 1659: «Le mariage est une espèce de servitude aux vieilles gens; leur foiblesse augmente leur passion, et il semble que leur desir s'échauffe par la froideur même de leur tempérament.»

[352] Dans la pièce, ce passage (vers 1353 et 1354) commence ainsi:

Et s'il pouvoit donner....

[353] Voyez l'Examen de _la Galerie du Palais_, p. 13.

[354] Tome I, p. 117, dans le _Discours des trois unités_, qui se trouve en tête du troisième volume de l'édition de 1682.

[355] VAR. (édit. de 1660): celui qui en sort.

[356] VAR. (édit. de 1660-1664): que je ne conseillerois jamais de s'en servir.--Corneille a complété dans son _Discours des trois unités_ ce qu'il dit ici des diverses sortes de liaisons. Voyez tome I, p. 103.

[357] Les éditions de 1668 et de 1682 portent _de_, pour _le_; mais c'est sans doute une erreur.

[358] Voyez ci-dessus, p. 119, note 1.

ACTEURS.

GÉRASTE, père de Daphnis.

POLÉMON, oncle de Clarimond.

CLARIMOND, amoureux de Daphnis.

FLORAME, amant de Daphnis.

THÉANTE, aussi amoureux de Daphnis.

DAMON, ami de Florame et de Théante.

DAPHNIS, maîtresse de Florame, aimée[359] de Clarimond et de Théante.

AMARANTE, suivante de Daphnis.

CÉLIE, voisine de Géraste et sa confidente.

CLÉON, domestique de Damon[360].

La scène est à Paris[361]

LA SUIVANTE.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

DAMON, THÉANTE.

DAMON.

Ami, j'ai beau rêver, toute ma rêverie Ne me fait rien comprendre en ta galanterie. Auprès de ta maîtresse engager un ami, C'est, à mon jugement, ne l'aimer qu'à demi. Ton humeur qui s'en lasse au changement l'invite; 5 Et n'osant la quitter, tu veux qu'elle te quitte.

THÉANTE.

Ami, n'y rêve plus; c'est en juger trop bien Pour t'oser plaindre encor de n'y comprendre rien. Quelques puissants appas que possède Amarante, Je trouve qu'après tout ce n'est qu'une suivante[362]; 10 Et je ne puis songer à sa condition Que mon amour ne cède à mon ambition. Ainsi, malgré l'ardeur qui pour elle me presse, A la fin j'ai levé les yeux sur sa maîtresse[363], Où mon dessein, plus haut et plus laborieux, 15 Se promet des succès beaucoup plus glorieux. Mais lors, soit qu'Amarante eût pour moi quelque flamme, Soit qu'elle pénétrât jusqu'au fond de mon âme, Et que malicieuse elle prît du plaisir A rompre les effets de mon nouveau desir, 20 Elle savoit toujours m'arrêter auprès d'elle A tenir des propos d'une suite éternelle. L'ardeur qui me brûloit de parler à Daphnis Me fournissoit en vain des détours infinis; Elle usoit de ses droits, et toute impérieuse, 25 D'une voix demi-gaie et demi-sérieuse: «Quand j'ai des serviteurs, c'est pour m'entretenir, Disoit-elle; autrement, je les sais bien punir; Leurs devoirs près de moi n'ont rien qui les excuse.»

DAMON.

Maintenant je devine à peu près une ruse[364] 30 Que tout autre en ta place à peine entreprendroit.

THÉANTE.

Écoute, et tu verras si je suis maladroit. Tu sais comme Florame à tous les beaux visages Fait par civilité toujours de feints hommages, Et sans avoir d'amour offrant partout des voeux, 35 Traite de peu d'esprit les véritables feux[365]. Un jour qu'il se vantoit de cette humeur étrange, A qui chaque objet plaît, et que pas un ne range, Et reprochoit à tous que leur peu de beauté Lui laissoit si longtemps garder sa liberté: 40 «Florame, dis-je alors, ton âme indifférente Ne tiendroit que fort peu contre mon Amarante.» «Théante, me dit-il, il faudroit l'éprouver; Mais l'éprouvant peut-être on te feroit rêver: Mon feu, qui ne seroit que pure courtoisie[366], 45 La rempliroit d'amour, et toi de jalousie.» Je réplique, il repart, et nous tombons d'accord Qu'au hasard du succès il y feroit effort. Ainsi je l'introduis; et par ce tour d'adresse, Qui me fait pour un temps lui céder ma maîtresse, 50 Engageant Amarante et Florame au discours, J'entretiens à loisir mes nouvelles amours.

DAMON.

Fut-elle sur ce point ou fâcheuse ou facile[367]?

THÉANTE.

Plus que je n'espérois je l'y trouvai docile[368]. Soit que je lui donnasse une fort douce loi, 55 Et qu'il fût à ses yeux plus aimable que moi; Soit qu'elle fît dessein sur ce fameux rebelle[369] Qu'une simple gageure attachoit auprès d'elle[370], Elle perdit pour moi son importunité, Et n'en demanda plus tant d'assiduité[371]. 60 La douceur d'être seule à gouverner Florame[372] Ne souffrit plus chez elle aucun soin de ma flamme, Et ce qu'elle goûtoit avec lui de plaisirs Lui fit abandonner mon âme à mes desirs.

DAMON.