Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 7

Chapter 73,560 wordsPublic domain

[282] _Var._ _Ils s'entre-poussent quelque temps une boîte qui est entre leurs deux boutiques._ (1637 et 63, en marge; dans l'édition de 1663, les mots: _quelque temps_ et _deux_ sont omis.)

[283] Regardez. Voyez le _Lexique_.

[284] Sorte d'exclamation dont l'origine est difficile à découvrir et sur laquelle nous n'avons que des conjectures. Voyez le _Lexique_.

[285] «_Battant_ est le volet d'un comptoir de marchand ou de banquier, qui se lève et se baisse.» (_Dictionnaire de Furetière._)

[286] Voyez ci-dessus la note 5 de la p. 7, et le _Lexique_.

[287] _Var._ Pour conserver la paix, quoique cela me touche, J'ai toujours tout souffert sans en ouvrir la bouche; Et vous, vous m'attaquez et sans cause et sans fin. (1637-57)

[288] _Var._ LA LINGÈRE, à Florice. (1648)

[289] Ce mot se disait des rubans, plumes et garnitures qui ornaient l'habit, le chapeau et l'épée. Voyez le _Lexique_.

[290] _Var. Il fait un paquet de ses livres._ (1637 et 63, en marge.)

[291] On lit ici en plus, mais par erreur, dans l'édition de 1637: _à Florice_.

[292] _Var._ Que ce point est ensemble et délicat et fort! Si ma maîtresse veut s'en croire à mon rapport, Vous aurez son argent: mon Dieu! le bel ouvrage! (1637-57)

[293] Cette scène en forme deux dans l'édition de 1637. La première a pour personnages FLORICE, ARONTE; la seconde, qui commence après le vers 1448, LE MERCIER, ARONTE, FLORICE, LA LINGÈRE.

[294] _Var._ Fuit les yeux d'Hippolyte, et ne me veut plus voir. (1637-57)

[295] _Var._ _Il regarde une boîte de rubans._ (1637 et 63, en marge.)

[296] _Var._ LA LINGÈRE, _au Mercier._ (1648)

[297] _Var._ Ainsi, faute d'avoir de belle marchandise. (1637-68)

[298] Les quatre derniers vers de cet acte ne se trouvent pas dans les éditions de 1637-57.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

LYSANDRE.

Indiscrète vengeance, imprudentes chaleurs, Dont l'impuissance ajoute un comble à mes malheurs, Ne me conseillez plus la mort de ce faussaire. 1465 J'aime encor Célidée, et n'ose lui déplaire: Priver de la clarté ce qu'elle aime le mieux, Ce n'est pas le moyen d'agréer à ses yeux. L'amour, en la perdant, me retient en balance; Il produit ma fureur et rompt sa violence, 1470 Et me laissant trahi, confus et méprisé, Ne veut que triompher de mon coeur divisé. Amour, cruel, auteur de ma longue misère, Ou permets à la fin d'agir à ma colère, Ou sans m'embarrasser d'inutiles transports, 1475 Auprès de ce bel oeil fais tes derniers efforts. Viens, accompagne-moi chez ma belle inhumaine, Et comme de mon coeur triomphe de sa haine. Contre toi ma vengeance a mis les armes bas, Contre ses cruautés rends les mêmes combats; 1480 Exerce ta puissance à fléchir la farouche; Montre-toi dans mes yeux, et parle par ma bouche: Si tu te sens trop foible, appelle à ton secours Le souvenir de mille et de mille heureux jours, Où ses desirs, d'accord avec mon espérance[299], 1485 Ne laissoient à nos voeux aucune différence. Je pense avoir encor ce qui la sut charmer, Les mêmes qualités qu'elle voulut aimer. Peut-être mes douleurs ont changé mon visage; Mais en revanche aussi je l'aime davantage; 1490 Mon respect s'est accru pour un objet si cher[300]; Je ne me venge point, de peur de la fâcher. Un infidèle ami tient son âme captive, Je le sais, je le vois, et je souffre qu'il vive. Je tarde trop: allons, ou vaincre ses refus, 1495 Ou me venger sur moi de ne lui plaire plus, Et tirons de son coeur, malgré sa flamme éteinte, La pitié par ma mort, ou l'amour par ma plainte: Ses rigueurs par ce fer me perceront le sein.

SCÈNE II.

DORIMANT, LYSANDRE.

DORIMANT.

Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein[301]! Ne craignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte; Vous ne m'apprendrez rien en lui faisant visite: Mes yeux, mes propres yeux n'ont que trop découvert Comme un ami si rare auprès d'elle me sert.

LYSANDRE.

Parlez plus franchement: ma rencontre importune 1505 Auprès d'un autre objet trouble votre fortune; Et vous montrez assez, par ces foibles détours, Qu'un témoin comme moi déplaît à vos amours. Vous voulez seul à seul cajoler Célidée; La querelle entre nous sera bientôt vidée[302]: 1510 Ma mort vous donnera chez elle un libre accès, Ou ma juste vengeance un funeste succès.

DORIMANT.

Qu'est-ce-ci, déloyal? quelle fourbe est la vôtre? Vous m'en disputez une, afin d'acquérir l'autre! Après ce que chacun a vu de votre feu, 1515 C'est une lâcheté d'en faire un désaveu.

LYSANDRE.

Je ne me connois point à combattre d'injures.

DORIMANT.

Aussi veux-je punir autrement tes parjures: Le ciel, le juste ciel, ennemi des ingrats, Qui pour ton châtiment a destiné mon bras, 1520 T'apprendra qu'à moi seul Hippolyte est gardée.

LYSANDRE.

Garde ton Hippolyte.

DORIMANT.

Et toi, ta Célidée.

LYSANDRE.

Voilà faire le fin, de crainte d'un combat.

DORIMANT.

Tu m'imputes la crainte, et ton coeur s'en abat.

LYSANDRE.

Laissons à part les noms; disputons la maîtresse, 1525 Et pour qui que ce soit montre ici ton adresse.

DORIMANT.

C'est comme je l'entends.

SCÈNE III.

CÉLIDÉE, LYSANDRE, DORIMANT.

CÉLIDÉE.

O Dieux! ils sont aux coups! Ah! perfide, sur moi détourne ton courroux[303]: La mort de Dorimant me seroit trop funeste.

DORIMANT.

Lysandre, une autre fois nous viderons le reste. 1530

CÉLIDÉE, à Dorimant.

Arrête, cher ingrat[304]!

LYSANDRE.

Tu recules, voleur!

DORIMANT.

Je fuis cette importune, et non pas ta valeur.

SCÈNE IV.

LYSANDRE, CÉLIDÉE.

LYSANDRE.

Ne suivez pas du moins ce perfide à ma vue: Avez-vous résolu que sa fuite me tue, Et qu'ayant su braver son plus vaillant effort[305], 1535 Par sa retraite infâme il me donne la mort? Pour en frapper le coup, vous n'avez qu'à le suivre.

CÉLIDÉE.

Je tiens des gens sans foi si peu dignes de vivre, Qu'on ne verra jamais que je recule un pas De crainte de causer un si juste trépas. 1540

LYSANDRE.

Eh bien, voyez-le donc: ma lame toute prête N'attendoit que vos yeux pour immoler ma tête. Vous lirez dans mon sang, à vos pieds répandu, Ce que valoit l'amant que vous aurez perdu[306]; Et sans vous reprocher un si cruel outrage, 1545 Ma main de vos rigueurs achèvera l'ouvrage: Trop heureux mille fois si je plais en mourant A celle à qui j'ai pu déplaire en l'adorant, Et si ma prompte mort, secondant son envie, L'assure du pouvoir qu'elle avoit sur ma vie! 1550

CÉLIDÉE.

Moi, du pouvoir sur vous! vos yeux se sont mépris; Et quelque illusion qui trouble vos esprits Vous fait imaginer d'être auprès d'Hippolyte. Allez, volage, allez où l'amour vous invite: Dans ces doux entretiens recherchez vos plaisirs[307], 1555 Et ne m'empêchez plus de suivre mes desirs.

LYSANDRE.

Ce n'est pas sans raison que ma feinte passée[308] A jeté cette erreur dedans votre pensée. Il est vrai, devant vous forçant mes sentiments, J'ai présenté des voeux, j'ai fait des compliments; 1560 Mais c'étoient compliments qui partoient d'une souche: Mon coeur, que vous teniez, désavouoit ma bouche. Pleirante, qui rompit ces ennuyeux discours, Sait bien que mon amour n'en changea point de cours: Contre votre froideur une modeste plainte 1565 Fut tout notre entretien au sortir de la feinte; Et je le priai lors....

CÉLIDÉE.

D'user de son pouvoir? Ce n'étoit pas par là qu'il me falloit avoir. Les mauvais traitements ne font qu'aigrir les âmes.

LYSANDRE.

Confus, désespéré du mépris de mes flammes, 1570 Sans conseil, sans raison, pareil aux matelots Qu'un naufrage abandonne à la merci des flots, Je me suis pris à tout, ne sachant où me prendre. Ma douleur par mes cris d'abord s'est fait entendre; J'ai cru que vous seriez d'un naturel plus doux, 1575 Pourvu que votre esprit devînt un peu jaloux; J'ai fait agir pour moi l'autorité d'un père; J'ai fait venir aux mains celui qu'on me préfère; Et puisque ces efforts n'ont réussi qu'en vain, J'aurai de vous ma grâce, ou la mort de ma main. 1580 Choisissez, l'une ou l'autre achèvera mes peines[309]; Mon sang brûle déjà de sortir de mes veines: Il faut pour l'arrêter me rendre votre amour; Je n'ai plus rien sans lui qui me retienne au jour[310].

CÉLIDÉE.

Volage, falloit-il, pour un peu de rudesse, 1585 Vous porter si soudain à changer de maîtresse? Que je vous croyois bien d'un jugement plus meur[311]! Ne pouviez-vous souffrir de ma mauvaise humeur? Ne pouviez-vous juger que c'étoit une feinte A dessein d'éprouver quelle étoit votre atteinte? 1590 Les Dieux m'en soient témoins, et ce nouveau sujet Que vos feux inconstants ont choisi pour objet, Si jamais j'eus pour vous de dédain véritable, Avant que votre amour parût si peu durable! Qu'Hippolyte vous die avec quels sentiments 1595 Je lui fus raconter vos premiers mouvements, Avec quelles douceurs je m'étois préparée A redonner la joie à votre âme éplorée! Dieux! que je fus surprise, et mes sens éperdus, Quand je vis vos devoirs à sa beauté rendus! 1600 Votre légèreté fut soudain imitée: Non pas que Dorimant m'en eût sollicitée; Au contraire, il me fuit, et l'ingrat ne veut pas Que sa franchise cède au peu que j'ai d'appas; Mais, hélas! plus il fuit, plus son portrait s'efface; 1605 Je vous sens, malgré moi, reprendre votre place; L'aveu de votre erreur désarme mon courroux: Ne redoutez plus rien, l'amour combat pour vous. Si nous avons failli de feindre l'un et l'autre, Pardonnez à ma feinte, et j'oublierai la vôtre[312]. 1610 Moi-même je l'avoue à ma confusion, Mon imprudence a fait notre division. Tu ne méritois pas de si rudes alarmes: Accepte un repentir accompagné de larmes[313]; Et souffre que le tien nous fasse tour à tour 1615 Par ce petit divorce augmenter notre amour.

LYSANDRE.

Que vous me surprenez! O ciel! est-il possible Que je vous trouve encor à mes desirs sensible? Que j'aime ces dédains qui finissent ainsi!

CÉLIDÉE.

Et pour l'amour de toi, que je les aime aussi! 1620

LYSANDRE.

Que ce soit toutefois sans qu'il vous prenne envie De les plus essayer au péril de ma vie[314].

CÉLIDÉE.

J'aime trop désormais ton repos et le mien: Tous mes soins n'iront plus qu'à notre commun bien. Voudrois-je, après ma faute, une plus douce amende Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande[315]? Je t'accusois en vain d'une infidélité: Il agissoit pour toi de pleine autorité, Me traitoit de parjure et de fille rebelle. Mais allons lui porter cette heureuse nouvelle; 1630 Ce que pour mes froideurs il témoigne d'horreur Mérite bien qu'en hâte on le tire d'erreur.

LYSANDRE.

Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte N'ait encor de ma bouche un hommage hypocrite?

CÉLIDÉE.

Non: je fuis Dorimant qu'ensemble j'aperçoi; 1635 Je ne veux plus le voir, puisque je suis à toi.

SCÈNE V.

DORIMANT, HIPPOLYTE.

DORIMANT.

Autant que mon esprit adore vos mérites, Autant veux-je de mal à vos longues visites.

HIPPOLYTE.

Que vous ont-elles fait pour vous mettre en courroux?

DORIMANT.

Elles m'ôtent le bien de vous trouver chez vous. 1640 J'y fais à tous moments une course inutile; J'apprends cent fois le jour que vous êtes en ville. En voici presque trois que je n'ai pu vous voir, Pour rendre à vos beautés ce que je sais devoir[316]; Et n'étoit qu'aujourd'hui cette heureuse rencontre, 1645 Sur le point de rentrer, par hasard me les montre, Je crois que ce jour même auroit encor passé[317] Sans moyen de m'en plaindre aux yeux qui m'ont blessé.

HIPPOLYTE.

Ma libre et gaie humeur hait le ton de la plainte; Je n'en puis écouter qu'avec de la contrainte: 1650 Si vous prenez plaisir dedans mon entretien, Pour le faire durer ne vous plaignez de rien.

DORIMANT.

Vous me pouvez ôter tout sujet de me plaindre.

HIPPOLYTE.

Et vous pouvez aussi vous empêcher d'en feindre.

DORIMANT.

Est-ce en feindre un sujet qu'accuser vos rigueurs? 1655

HIPPOLYTE.

Pour vous en plaindre à faux, vous feignez des langueurs.

DORIMANT.

Verrois-je sans languir ma flamme qu'on néglige?

HIPPOLYTE.

Éteignez cette flamme où rien ne vous oblige.

DORIMANT.

Vos charmes trop puissants me forcent à ces feux.

HIPPOLYTE.

Oui, mais rien ne vous force à vous approcher d'eux. 1660

DORIMANT.

Ma présence vous fâche et vous est odieuse.

HIPPOLYTE.

Non, mais tout ce discours là peut rendre ennuyeuse[318].

DORIMANT.

Je vois bien ce que c'est; je lis dans votre coeur: Il a reçu les traits d'un plus heureux vainqueur; Un autre, regardé d'un oeil plus favorable, 1665 A mes submissions vous fait inexorable: C'est pour lui seulement que vous voulez brûler.

HIPPOLYTE.

Il est vrai: je ne puis vous le dissimuler; Il faut que je vous traite avec toute franchise. Alors que je vous pris, un autre[319] m'avoit prise, 1670 Un autre captivoit mes inclinations[320]. Vous devez présumer de vos perfections Que si vous attaquiez un coeur qui fût à prendre, Il seroit malaisé qu'il s'en pût bien défendre. Vous auriez eu le mien, s'il n'eût été donné; 1675 Mais puisque les destins ainsi l'ont ordonné, Tant que ma passion aura quelque espérance, N'attendez rien de moi que de l'indifférence.

DORIMANT.

Vous ne m'apprenez point le nom de cet amant: Sans doute que Lysandre est cet objet charmant 1680 Dont les discours flatteurs vous ont préoccupée.

HIPPOLYTE.

Cela ne se dit point à des hommes d'épée: Vous exposer aux coups d'un duel hasardeux, Ce seroit le moyen de vous perdre tous deux. Je vous veux, si je puis, conserver l'un et l'autre; 1685 Je chéris sa personne, et hais si peu la vôtre, Qu'ayant perdu l'espoir de le voir mon époux, Si ma mère y consent, Hippolyte est à vous; Mais aussi jusque-là plaignez votre infortune.

DORIMANT.

Permettez pour ce nom que je vous importune[321]; 1690 Ne me refusez plus de me le déclarer: Que je sache en quel temps j'aurai droit d'espérer. Un mot me suffira pour me tirer de peine; Et lors j'étoufferai si bien toute ma haine, Que vous me trouverez vous-même trop remis. 1695

SCÈNE VI.

PLEIRANTE, LYSANDRE, CÉLIDÉE, DORIMANT, HIPPOLYTE.

PLEIRANTE.

Souffrez, mon cavalier, que je vous rende amis[322]. Vous ne lui voulez pas quereller[323] Célidée?

DORIMANT.

L'affaire à cela près peut être décidée[324]. Voici le seul objet de nos affections, Et l'unique motif de nos dissensions[325]. 1700

LYSANDRE.

Dissipe, cher ami, cette jalouse atteinte: C'est l'objet de tes feux, et celui de ma feinte. Mon coeur fut toujours ferme, et moi je me dédis Des voeux que de ma bouche elle reçut jadis. Piqué d'un faux dédain, j'avois pris fantaisie[326] 1705 De mettre Célidée en quelque jalousie; Mais au lieu d'un esprit, j'en ai fait deux jaloux.

PLEIRANTE.

Vous pouvez désormais achever entre vous: Je vais dans ce logis dire un mot à Madame.

SCÈNE VII.

DORIMANT, LYSANDRE, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE.

DORIMANT.

Ainsi, loin de m'aider, tu traversois ma flamme! 1710

LYSANDRE.

Les efforts que Pleirante à ma prière a faits T'auroient acquis déjà le but de tes souhaits; Mais tu dois accuser les glaces d'Hippolyte, Si ton bonheur n'est pas égal à ton mérite.

HIPPOLYTE.

Qu'aurai-je cependant pour satisfaction 1715 D'avoir servi d'objet à votre fiction? Dans votre différend je suis la plus blessée, Et me trouve, à l'accord, entièrement laissée.

CÉLIDÉE.

N'y songe plus, de grâce, et pour l'amour de moi[327], Trouve bon qu'il ait feint de vivre sous ta loi. 1720 Veux-tu le quereller lorsque je lui pardonne? Le droit de l'amitié tout autrement ordonne. Tous prêts d'être assemblés d'un lien conjugal, Tu ne peux le haïr sans me vouloir du mal[328]. J'ai feint par ton conseil; lui, par celui d'un autre; 1725 Et bien qu'amour jamais ne fut égal au nôtre, Je m'étonne comment cette confusion. Laisse finir sitôt notre division.

HIPPOLYTE.

De sorte qu'à présent le ciel y remédie?

CÉLIDÉE.

Tu vois; mais après tout, s'il faut que je le die[329], 1730 Ton conseil est fort bon, mais un peu dangereux.

HIPPOLYTE.

Excuse, chère amie, un esprit amoureux[330]: Lysandre me plaisoit, et tout mon artifice N'alloit qu'à détourner son coeur de ton service. J'ai fait ce que j'ai pu pour brouiller vos esprits; 1735 J'ai, pour me l'attirer, pratiqué tes mépris; Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint votre hyménée....

DORIMANT.

Votre rigueur vers moi doit être terminée. Sans chercher de raisons pour vous persuader[331], Votre amour hors d'espoir fait qu'il me faut céder; 1740 Vous savez trop à quoi la parole vous lie.

HIPPOLYTE.

A vous dire le vrai, j'ai fait une folie: Je les croyois encor loin de se réunir, Et moi, par conséquent, loin de vous la tenir[332].

DORIMANT.

Auriez-vous pour la rompre une âme assez légère? 1745

HIPPOLYTE.

Puisque je l'ai promis, vous pouvez voir ma mère.

LYSANDRE.

Si tu juges Pleirante à cela suffisant, Je crois qu'eux deux ensemble en parlent à présent.

DORIMANT.

Après cette faveur qu'on me vient de promettre, Je crois que mes devoirs ne se peuvent remettre: 1750 J'espère tout de lui; mais pour un bien si doux Je ne saurois....

LYSANDRE.

Arrête: ils s'avancent vers nous.

SCÈNE VIII.

PLEIRANTE, CHRYSANTE, LYSANDRE, DORIMANT, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE[333], FLORICE.

DORIMANT, à Chrysante.

Madame, un pauvre amant, captif de cette belle, Implore le pouvoir que vous avez sur elle: Tenant ses volontés, vous gouvernez mon sort; 1755 J'attends de votre bouche ou la vie ou la mort.

CHRYSANTE, à Dorimant.

Un homme tel que vous, et de votre naissance, Ne peut avoir besoin d'implorer ma puissance[334]. Si vous avez gagné ses inclinations, Soyez sûr du succès de vos affections; 1760 Mais je ne suis pas femme à forcer son courage; Je sais ce que la force est en un mariage. Il me souvient encor de tous mes déplaisirs Lorsqu'un premier hymen contraignit mes desirs; Et sage à mes dépens, je veux bien qu'Hippolyte 1765 Prenne ou laisse, à son choix, un homme de mérite. Ainsi présumez tout de mon consentement, Mais ne prétendez rien de mon commandement.

DORIMANT, à Hippolyte.

Après un tel aveu serez-vous inhumaine[335]?

HIPPOLYTE, à Chrysante.

Madame, un mot de vous me mettroit hors de peine. Ce que vous remettez à mon choix d'accorder, Vous feriez beaucoup mieux de me le commander.

PLEIRANTE, à Chrysante.

Elle vous montre assez où son desir se porte.

CHRYSANTE.

Puisqu'elle s'y résout, le reste ne m'importe[330].

DORIMANT.

Ce favorable mot me rend le plus heureux 1775 De tout ce que jamais on a vu d'amoureux.

LYSANDRE.

J'en sens croître la joie au milieu de mon âme[337], Comme si de nouveau l'on acceptoit ma flamme[338].

HIPPOLYTE, à Lysandre.

Ferez-vous donc enfin quelque chose pour moi[339]?

LYSANDRE.

Tout, hormis ce seul point, de lui manquer de foi. 1780

HIPPOLYTE.

Pardonnez donc à ceux qui, gagnés par Florice, Lorsque je vous aimois, m'ont fait quelque service[340].

LYSANDRE.

Je vous entends assez: soit, Aronte impuni Pour ses mauvais conseils ne sera point banni; Tu le souffriras bien, puisqu'elle m'en supplie[341]. 1785

CÉLIDÉE.

Il n'est rien que pour elle et pour toi je n'oublie.

PLEIRANTE.

Attendant que demain ces deux couples d'amants Soient mis au plus haut point de leurs contentements, Allons chez moi, Madame, achever la journée.

CHRYSANTE.

Mon coeur est tout ravi de ce double hyménée. 1790

FLORICE.

Mais afin que la joie en soit égale à tous, Faites encor celui de Monsieur et de vous.

CHRYSANTE.

Outre l'âge en tous deux un peu trop refroidie, Cela sentiroit trop sa fin de comédie.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

FOOTNOTES:

[299] _Var._ Que ses desirs, d'accord[299-a] avec mon espérance. (1637-60)

[299-a] Les éditions de 1652 et de 1657 donnent, très-probablement par erreur, _d'abord_, pour _d'accord_.

[300] _Var._ Mon respect s'est accru vers un objet si cher. (1637, 44 et 52-57) _Var._ Mon respect s'est accru vers mon objet si cher. (1648)

[301] _Var._ [Eh quoi? pour m'avoir vu, vous changez de dessein!] Pensez-vous m'éblouir avec cette visite? Ne feignez point pour moi d'entrer chez Hippolyte[301-a]: Vous ne m'apprendrez rien, je sais trop comme quoi Un tel ami que vous traite l'amour pour moi. (1637)

[301-a] Ne laissez point pour moi d'entrer chez Hippolyte. (1644-57)

[302] _Var._ Nous en aurons bientôt la querelle vidée. (1637-64)

[303] _Var._ Ah! perfide, sur moi décharge ton courroux. (1637)

[304] _Var._ Arrête, mon souci! (1637-57)

[305] _Var._ Et que m'étant moqué de son plus rude effort. (1637-57)

[306] _Var._ La valeur d'un amant que vous aurez perdu. (1637-57)

[307] _Var._ Dedans son entretien recherchez vos plaisirs. (1637-63)

[308] _Var._ C'est avecque raison que ma feinte passée. (1637-57)

[309] _Var._ Choisissez, l'un ou l'autre achèvera mes peines. (1637)

[310] _Var._ Sans lui, je n'ai plus rien qui me retienne au jour. (1637)

[311] Ce n'est pas seulement à la rime que Corneille écrit ce mot ainsi, il est dans ses ouvrages orthographié partout de la sorte, et c'est ainsi du reste qu'on le prononçait de son temps. Voyez tome I, p. 190, note 5, et le _Lexique_.

[312] _Var._ Pardonnez à ma faute, et j'oublierai la vôtre. (1637-60)

[313] _Var._ [Accepte un repentir accompagné de larmes.] Ce baiser cependant punira ma rigueur, Et me fermant la bouche, il t'ouvrira mon coeur. LYS. Ma chère âme, mon heur, mon tout, est-il possible. (1637-57)

[314] _Var._ De les plus exercer au péril de ma vie. (1637-60)

[315] _Var._ [Que l'effet d'un hymen qu'un père me commande?] Bons Dieux! qu'il fut fâché, voyant ces jours passés Mon âme refroidie, et tous mes sens glacés A son autorité se rendre si rebelles! Mais allons lui porter ces heureuses nouvelles, Et le tirer d'ennui, puisque ce bon vieillard Dans tes contentements prend une telle part. [LYS. Vous craignez qu'à vos yeux cette belle Hippolyte] N'ait de moi derechef un hommage hypocrite? (1637-57)

[316] _Var._ Pour rendre à vos beautés mon très-humble devoir. (1637-57)

[317] _Var._ Je pense que ce jour eût encore passé. (1637-57)

[318] _Var._ Non pas, mais votre amour me devient ennuyeuse. (1637-57)

[319] Les éditions de 1648 et de 1664 portent, par erreur, _une autre_, pour _un autre_.

[320] _Var._ Et captivoit déjà mes inclinations. (1637-57)