Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 5
Épargnez avec moi ces propos affétés. Encore hier Célidée avoit ces qualités; Encore hier en mérite elle étoit sans pareille. 925 Si je suis aujourd'hui cette unique merveille, Demain quelque autre objet, dont vous suivrez la loi, Gagnera votre coeur et ce titre sur moi. Un esprit inconstant a toujours cette adresse[209].
SCÈNE VII.
CHRYSANTE, PLEIRANTE, HIPPOLYTE, LYSANDRE.
CHRYSANTE[212].
Monsieur, j'aime ma fille avec trop de tendresse 930 Pour la vouloir contraindre en ses affections.
PLEIRANTE[213].
Madame, vous saurez ses inclinations; Elle voudra vous plaire, et je l'en vois sourire[214]. Allons, mon cavalier, j'ai deux mots à vous dire[215].
CHRYSANTE.
Vous en aurez réponse avant qu'il soit trois jours. 935
SCÈNE VIII.
CHRYSANTE, HIPPOLYTE.
CHRYSANTE.
Devinerois-tu bien quels étoient nos discours?
HIPPOLYTE.
Il vous parloit d'amour peut-être?
CHRYSANTE.
Oui: que t'en semble?
HIPPOLYTE.
D'âge presque pareils, vous seriez bien ensemble.
CHRYSANTE.
Tu me donnes vraiment un gracieux détour; C'étoit pour ton sujet qu'il me parloit d'amour. 940
HIPPOLYTE.
Pour moi? Ces jours passés, un poëte qui m'adore (Du moins à ce qu'il dit) m'égaloit à l'Aurore[216]; Je me raillois alors de sa comparaison[217]: Mais si cela se fait, il avoit bien raison.
CHRYSANTE.
Avec tout ce babil, tu n'es qu'une étourdie. 945 Le bonhomme est bien loin de cette maladie; Il veut te marier, mais c'est à Dorimant: Vois si tu te résous d'accepter cet amant.
HIPPOLYTE.
Dessus tous mes desirs vous êtes absolue, Et si vous le voulez, m'y voilà résolue. 950 Dorimant vaut beaucoup, je vous le dis sans fard; Mais remarquez un peu le trait de ce vieillard: Lysandre si longtemps a brûlé pour sa fille, Qu'il en faisoit déjà l'appui de sa famille; A présent que ses feux ne sont plus que pour moi, 955 Il voudroit bien qu'un autre eût engagé ma foi, Afin que sans espoir dans cette amour nouvelle, Un nouveau changement le ramenât vers elle[218]. N'avez-vous point pris garde, en vous disant adieu, Qu'il a presque arraché Lysandre de ce lieu? 960
CHRYSANTE.
Simple, ce qu'il en fait, ce n'est qu'à sa prière[219]; Et Lysandre tient même à faveur singulière....
HIPPOLYTE.
Je sais que Dorimant est un de ses amis; Mais vous voyez d'ailleurs que le ciel a permis Que pour mieux vous montrer que tout n'est qu'artifice, Lysandre me faisoit ses offres de service.
CHRYSANTE.
Aucun des deux n'est homme à se jouer de nous: Quelque secret mystère est caché là-dessous. Allons, pour en tirer la vérité plus claire, Seules dedans ma chambre examiner l'affaire; 970 Ici quelque importun pourroit nous aborder[220].
SCÈNE IX.
HIPPOLYTE, FLORICE.
HIPPOLYTE[221].
J'aurai bien de la peine à la persuader[222]: Ah! Florice, en quel point laisses-tu Célidée?
FLORICE.
De honte et de dépit tout à fait possédée.
HIPPOLYTE.
Que t'a-t-elle montré?
FLORICE.
Cent choses à la fois, 975 Selon que le hasard les mettoit sous ses doigts: Ce n'étoit qu'un prétexte à faire sa retraite.
HIPPOLYTE.
Elle t'a témoigné d'être fort satisfaite?
FLORICE.
Sans que je vous amuse en discours superflus, Son visage suffit pour juger du surplus[223]. 980
HIPPOLYTE regarde Célidée[224].
Ses pleurs ne se sauroient empêcher de descendre; Et j'en aurois pitié si je n'aimois Lysandre.
SCÈNE X.
CÉLIDÉE.
Infidèles témoins d'un feu mal allumé, Soyez-les de ma honte, et vous fondant en larmes[225], Punissez-vous, mes yeux, d'avoir trop présumé 985 Du pouvoir de vos charmes.
De quoi vous a servi d'avoir su me flatter[226], D'avoir pris le parti d'un ingrat qui me trompe, S'il ne fit le constant qu'afin de me quitter Avecque plus de pompe? 990
Quand je m'en veux défaire, il est parfait amant[227]; Quand je veux le garder, il n'en fait plus de conte; Et n'ayant pu le perdre avec contentement, Je le perds avec honte.
Ce que j'eus lors de joie augmente mon regret; 995 Par là mon désespoir davantage se pique. Quand je le crus constant, mon plaisir fut secret, Et ma honte est publique.
Le traître avoit senti qu'alors me négliger[228], C'étoit à Dorimant livrer toute mon âme; 1000 Et la constance plût à cet esprit léger Pour amortir ma flamme.
Autant que j'eus de peine à l'éteindre en naissant, Autant m'en faudra-t-il à la faire renaître: De peur qu'à cet amour d'être encore impuissant, 1005 Il n'ose plus paroître;
Outre que de mon coeur pleinement exilé, Et n'y conservant plus aucune intelligence, Il est trop glorieux pour n'être rappelé Qu'à servir ma vengeance. 1010
Mais j'aperçois celui qui le porte en ses yeux. Courage donc, mon coeur; espérons un peu mieux. Je sens bien que déjà devers lui tu t'envoles; Mais pour t'accompagner je n'ai point de paroles: Ma honte et ma douleur, surmontant mes desirs, 1015 N'en laissent le passage ouvert qu'à mes soupirs.
SCÈNE XI.
DORIMANT, CÉLIDÉE, CLÉANTE.
DORIMANT.
Dans ce profond penser, pâle, triste, abattue, Ou quelque grand malheur de Lysandre vous tue, Ou bientôt vos douleurs l'accableront d'ennuis[229].
CÉLIDÉE.
Il est cause en effet de l'état où je suis, 1020 Non pas en la façon qu'un ami s'imagine, Mais....
DORIMANT.
Vous n'achevez point, faut-il que je devine?
CÉLIDÉE.
Permettez que je cède à la confusion[230] Qui m'étouffe la voix en cette occasion. J'ai d'incroyables traits de Lysandre à vous dire; 1025 Mais ce reste du jour souffrez que je respire, Et m'obligez demain que je vous puisse voir.
DORIMANT.
De sorte qu'à présent on n'en peut rien savoir? Dieux! elle se dérobe, et me laisse en un doute.... Poursuivons toutefois notre première route; 1030 Peut-être ces beaux yeux, dont l'éclat me surprit, De ce fâcheux soupçon purgeront mon esprit. Frappe[231].
SCÈNE XII.
DORIMANT, FLORICE, CLÉANTE.
FLORICE.
Que vous plaît-il?
DORIMANT.
Peut-on voir Hippolyte?
FLORICE.
Elle vient de sortir pour faire une visite.
DORIMANT.
Ainsi tout aujourd'hui mes pas ont été vains. 1035 Florice, à ce défaut, fais-lui mes baisemains.
FLORICE, seule.
Ce sont des compliments qu'il fait mauvais lui faire[232]. Depuis que ce Lysandre a tâché de lui plaire, Elle ne veut plus être au logis que pour lui, Et tous autres devoirs lui donnent de l'ennui. 1040
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[168] _Var._ Depuis qu'on leur fait prendre un peu de jalousie. (1637-57)
[169] _Var._ Car encore, après tout, ces rudes traitements Ne sont pas à dessein de perdre leurs amants. (1637-57)
[170] _Var._ Ce n'étoit rien qu'appas, que douceurs, que plaisirs. (1637-57)
[171] _Var._ Connoissez son humeur: elle fait vanité. (1637-57)
[172] _Var._ Votre extrême souffrance à ces rigueurs l'invite. (1637-57)
[173] _Var._ Que vous seriez enfin homme à l'abandonner. La crainte de vous perdre et de se voir changée A vivre comme il faut l'aura bientôt rangée: Elle en craindra la honte, et ne souffrira pas. (1637-57)
[174] _Var._ Combien à vous ravoir elle fera d'efforts. LYS. Mais me jugerois-tu capable d'une feinte? AR. Mais reculeriez-vous pour un peu de contrainte? (1637-57)
[175] _Var._ Pourrois-tu me juger capable d'une feinte? AR. Pourriez-vous trouver rude un moment de contrainte? (1660 et 63)
[176] _Var._ Il le faut, ou souffrir une peine éternelle. (1637-57)
[177] _Var._ Je m'y rends, mais avant que l'effet en éclate. (1637-57)
[178] _Var._ Sans que votre maîtresse en apprît jamais rien. (1637-57)
[179] _Var._ Afin que votre feinte, aussitôt aperçue, Produise un prompt effet dans son esprit jaloux; Et pour en adresser plus sûrement les coups, Quand vous verrez quelque autre en discours avec elle, Feignez en sa présence une flamme nouvelle. (1637-57)
[180] _Var._ Va trouver ma maîtresse, et puis nous résoudrons. (1637-57)
[181] Dans l'édition de 1637, la division de scène, au lieu d'être ici, se trouve l'entrée de Florice, au vers 766.
[182] _Var._ S'y résout-il enfin? [AR. N'en sois plus en souci.] (1637-57)
[183] _Var._ Prêt à la caresser? (1637-57)
[184] _Var._ Il faut vous préparer à des contentements. (1637-57)
[185] _Var._ Parlez à Célidée, et ne m'informez plus. (1637-57)
[186] _Var._ Tu peux bien avec nous[186-a], je t'en jure ma foi. (1637) _Var._ Tu peux bien avec nous, je t'en donne ma foi. (1644-57)
[186-a] Pour: «Tu peux bien rester avec nous.» Voyez le _Lexique_.
[187] _Var._ Nos entretiens étoient de Lysandre et de toi. CÉL. Et pour cette raison, adieu, je me retire, Afin qu'en liberté vous en puissiez tout dire. HIPP. Tu fais bien la discrète en ces occasions. (1637-57)
[188] _Var._ Toi-même bien plutôt tu meurs de me l'apprendre. Suivant donc tes desirs, résolue à l'entendre, J'éveille en ta faveur ma curiosité. (1637-57)
[189] _Var._ Nous parlions du conseil que je t'avois donné; Lysandre, je m'assure, en fut bien étonné? CÉL. Et je venois aussi pour t'en conter l'issue. (1637-57)
[190] _Var._ Masquer ses mouvements de cet excès d'amour, Qu'après, pour mépriser celle qui le méprise. (1637-57)
[191] _Var._ Cette bigearre humeur n'est jamais sans soupçons. (1637-57)
[192] _Var._ Mais ce qu'elle t'en dit ne vaut pas l'écouter. (1637-57)
[193] _Var._ Que ta Florice même avouera qu'elle a tort. (1637-57)
[194] _Var._ S'il m'échappe un baiser, ne t'en offense pas. (1637-57)
[195] _Var._ Et ne m'accablez plus de votre impertinence. (1637-64)
[196] _Var._ Pour me plaire, il faut bien des entretiens meilleurs. (1637-57)
[197] _Var._ A votre orgueil nouveau mes nouveaux mouvements. (1637-57)
[198] _Var._ Puisque, le conservant, je songerois à vous. (1637-57) _Var._ Puisque, le conservant, je penserois à vous. (1660) _Var._ Parce qu'en le gardant je penserois à vous. (1663-68)
[199] _Var._ Je pense mieux valoir que le refus d'un autre[199-a]. (1637-57)
[199-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.
[200] _Var._ Si, comme je vous fais, vous ne m'offrez des voeux. (1637-57)
[201] _Var._ Je craindrois, en ce cas, d'être trop bien reçue. (1637-57)
[202] _Var._ Vous rencontrant d'humeur facile à m'écouter, Je n'eusse que la honte après de me dédire. LYS. Vous devez donc souffrir que dessous votre empire Mon feu soit sans exemple, et que mes passions. (1637-57)
[203] _Var._ J'ai des nippes en haut que je te veux montrer. (1637-57)
[204] VAR. HIPPOLYTE, LYSANDRE, ARONTE. (1637-60)
[205] _Var._ Quoi qu'un peu de dépit devant elle publie. (1637-57)
[206] _Var._ C'est choquer la raison, qui veut que je vous aime. (1637)
[207] _Var._ Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connoissent pas. (1648-57)
[210] Regnier l'a dit avant Corneille:
L'amour est une affection Qui par les yeux dans le coeur entre.
(_Épigrammes._)
Et la Fontaine l'a répété après tous les deux (_Contes_, IV, IX, _le Diable en enfer_):
Une vertu sort de vous, ne sais quelle, Qui dans le coeur s'introduit par les yeux.
[209] _Var._ Il fait naître une ardeur ou puissante ou petite. Moi, si mon feu vers vous se relâche un moment. (1637-57)
[210] _Var._ Car, puisqu'auprès de vous il n'est rien d'admirable, Ma flamme comme vous doit être incomparable. (1637-57)
[211] _Var._ Un esprit inconstant, quelque part qu'il s'adresse.... (1637-57)
[212] _Var._ CHRYSANTE, _à Pleirante_. (1648)
[213] _Var._ PLEIRANTE, _à Chrysante_. (1648)
[214] _Var._ La voilà qui s'en doute et s'en met à sourire[214-a]. (1637-57)
[214-a] Entre les vers 933 et 934: _à Lysandre_. (1648)
[215] En marge, dans l'édition de 1637: _Il emmène Lysandre avec lui_.
[216] _Var._ (Au moins à ce qu'il dit) m'égaloit à l'Aurore. (1637-60)
[217] _Var._ Mais si cela se fait, dans sa comparaison, Prévoyant cet hymen, il avoit bien raison. (1637-57)
[218] _Var._ Il fût comme forcé de retourner vers elle. (1637-57)
[219] _Var._ Simple, ce qu'il en fait n'est rien qu'à sa prière; [Et Lysandre tient même à faveur singulière] Cette peine qu'il prend pour un de ses amis. HIPP. Mais voyez cependant que le ciel a permis. (1637-57)
[220] _Var._ Ici quelque importun nous pourroit aborder. (1637-57)
[221] _Var._ HIPPOLYTE, _seule_. (1648)
[222] Entre les vers 972 et 973: _à Florice, qui sort de chez Célidée._ (1648)
[223] _Var._ Voyez sa contenance, et jugez du surplus. (1637-57)
[224] _Var._ HIPPOLYTE, _regardant Célidée._ (1660)--Cette indication manque dans les éditions de 1637-57.
[225] _Var._ Soyez-le de ma honte, et vous fondant en larmes. (1637)
[226] _Var._ Sur votre faux rapport osant trop me flatter, Je vantois sa constance, et l'ingrat qui me trompe Ne se feignit constant qu'afin de m'affronter. (1637-57)
[227] _Var._ Quand je le veux chasser, il est parfait amant; Quand j'en veux être aimée, il n'en fait plus de conte. (1637-57)
[228] _Var._ Ce traître voyoit bien qu'alors me négliger, C'étoit à Dorimant abandonner mon âme, Et voulut par sa feinte, avant que me changer, Amortir cette flamme. (1637-57)
[229] _Var._ Ou bientôt vos douleurs le mettront au cercueil. CÉL. Lysandre est en effet la cause de mon deuil. (1637-57)
[230] _Var._ Excusez-moi, Monsieur, si ma confusion M'étouffe la parole en cette occasion. (1637-57)
[231] En marge, dans l'édition de 1637: _Cléante frappe à la porte d'Hippolyte.--Cléante frappe chez Hippolyte._ (1648)
[232] _Var._ Ce sont des compliments dont elle a bien affaire! (1637)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
HIPPOLYTE, ARONTE.
HIPPOLYTE.
A cet excès d'amour qu'il me faisoit paroître[233], Je me croyois déjà maîtresse de ton maître; Tu m'as fait grand dépit de me désabuser. Qu'il a l'esprit adroit quand il veut déguiser[234]! Et que pour mettre en jour ces compliments frivoles, Il sait bien ajuster ses yeux à ses paroles! Mais je me promets tant de ta dextérité, Qu'il tournera bientôt la feinte en vérité.
ARONTE.
Je n'ose l'espérer: sa passion trop forte Déjà vers son objet malgré moi le remporte; 1050 Et comme s'il avoit reconnu son erreur, Vos yeux lui sont à charge et sa feinte en horreur: Même il m'a commandé d'aller vers sa cruelle Lui jurer que son coeur n'a brûlé que pour elle, Attaquer son orgueil par des submissions.... 1055
HIPPOLYTE.
J'entends assez le but de tes commissions. Tu vas tâcher pour lui d'amollir son courage[235]?
ARONTE.
J'emploie auprès de vous le temps de ce message, Et la ferai parler tantôt à mon retour D'une façon mal propre à donner de l'amour; 1060 Mais après mon rapport, si son ardeur extrême Le résout à porter son message lui-même, Je ne réponds de rien. L'amour qu'ils ont tous deux Vaincra notre artifice et parlera pour eux.
HIPPOLYTE.
Sa maîtresse éblouie ignore encor ma flamme, 1065 Et laisse à mes conseils tout pouvoir sur son âme[236]. Ainsi tout est à nous, s'il ne faut qu'empêcher Qu'un si fidèle amant n'en puisse rapprocher.
ARONTE.
Qui pourroit toutefois en détourner Lysandre, Ce seroit le plus sûr.
HIPPOLYTE.
N'oses-tu l'entreprendre? 1070
ARONTE.
Donnez-moi les moyens de le rendre jaloux, Et vous verrez après frapper d'étranges coups.
HIPPOLYTE.
L'autre jour Dorimant toucha fort ma rivale, Jusque-là qu'entre eux deux son âme étoit égale[237]; Mais Lysandre depuis, endurant sa rigueur, 1075 Lui montra tant d'amour qu'il regagna son coeur.
ARONTE.
Donc à voir Célidée et Dorimant ensemble, Quelque Dieu qui vous aime aujourd'hui les assemble.
HIPPOLYTE.
Fais-les voir à ton maître, et ne perds point ce temps, Puisque de là dépend le bonheur que j'attends. 1080
SCÈNE II.
DORIMANT, CÉLIDÉE, ARONTE.
DORIMANT.
Aronte, un mot. Tu fuis? Crains-tu que je te voie?
ARONTE.
Non; mais pressé d'aller où mon maître m'envoie, J'avois doublé le pas sans vous apercevoir.
DORIMANT.
D'où viens-tu?
ARONTE.
D'un logis vers la Croix-du-Tiroir[238].
DORIMANT.
C'est donc en ce Marais que finit ton voyage? 1085
ARONTE.
Non, je cours au Palais faire encore un message.
DORIMANT.
Et c'en est le chemin de passer par ici[239]?
ARONTE.
Souffrez que j'aille ôter mon maître de souci: Il meurt d'impatience à force de m'attendre.
DORIMANT.
Et touchant mes amours ne peux-tu rien m'apprendre? As-tu vu depuis peu l'objet que je chéris?
ARONTE.
Oui, tantôt en passant j'ai rencontré Cloris.
DORIMANT.
Tu cherches des détours: je parle d'Hippolyte.
CÉLIDÉE.
Et c'est là seulement le discours qu'il évite. Tu t'enferres, Aronte, et pris au dépourvu, 1095 En vain tu veux cacher ce que nous avons vu. Va, ne sois point honteux des crimes de ton maître: Pourquoi désavouer ce qu'il fait trop paroître? Il la sert à mes yeux, cet infidèle amant, Et te vient d'envoyer lui faire un compliment. 1100
(Aronte rentre.)
SCÈNE III.
DORIMANT, CÉLIDÉE.
CÉLIDÉE.
Après cette retraite et ce morne silence, Pouvez-vous bien encor demeurer en balance?
DORIMANT.
Je n'en ai que trop vu, mes yeux m'en ont trop dit: Aronte en me parlant étoit tout interdit, Et sa confusion portoit sur son visage 1105 Assez et trop de jour pour lire son message. Traître, traître Lysandre, est-ce là donc le fruit Qu'en faveur de mes feux ton amitié produit?
CÉLIDÉE.
Connoissez tout à fait l'humeur de l'infidèle: Votre amour seulement la lui fait trouver belle. 1110 Cet objet, tout aimable et tout parfait qu'il est[240], N'a des charmes pour lui que depuis qu'il vous plaît; Et votre affection, de la sienne suivie, Montre que c'est par là qu'il en a pris envie, Qu'il veut moins l'acquérir que vous le dérober[241]. 1115
DORIMANT.
Voici, dans ce larcin, qui le fait succomber. En ce dessein commun de servir Hippolyte, Il faut voir seul à seul qui des deux la mérite: Son sang me répondra de son manque de foi, Et me fera raison et pour vous et pour moi. 1120 Notre vieille union ne fait qu'aigrir mon âme, Et mon amitié meurt voyant naître sa flamme.
CÉLIDÉE.
Vouloir quelque mesure entre un perfide et vous[242], Est-ce faire justice à ce juste courroux? Pouvez-vous présumer, après sa tromperie, 1125 Qu'il ait dans les combats moins de supercherie? Certes pour le punir c'est trop vous négliger, Et chercher à vous perdre au lieu de vous venger.
DORIMANT.
Pourriez-vous approuver que je prisse avantage[243] Pour immoler ce traître à mon peu de courage? 1130 J'achèterois trop cher la mort du suborneur, Si pour avoir sa vie il m'en coûtoit l'honneur[244], Et montrerois une âme et trop basse et trop noire De ménager mon sang aux dépens de ma gloire.
CÉLIDÉE.
Sans les voir l'un ni l'autre en péril exposés, 1135 Il est pour vous venger des moyens plus aisés. Pour peu que vous fussiez de mon intelligence, Vous auriez bientôt pris une juste vengeance[245]; Et vous pourriez sans bruit ôter à l'inconstant....
DORIMANT.
Quoi? Ce qu'il m'a volé?
CÉLIDÉE.
Non, mais du moins autant.
DORIMANT.
La foiblesse du sexe en ce point vous conseille: Il se croit trop vengé, quand il rend la pareille; Mais suivre le chemin que vous voulez tenir[246], C'est imiter son crime au lieu de le punir; Au lieu de lui ravir une belle maîtresse, 1145 C'est prendre à son refus une beauté qu'il laisse.
(Lysandre vient avec Aronte, qui lui fait voir Dorimant avec Célidée[247].)
C'est lui faire plaisir, au lieu de l'affliger; C'est souffrir un affront, et non pas se venger. J'en perds ici le temps. Adieu: je me retire; Mais avant qu'il soit peu, si vous entendez dire 1150 Qu'un coup fatal et juste ait puni l'imposteur, Vous pourrez aisément en deviner l'auteur.
CÉLIDÉE.
De grâce, encore un mot. Hélas! il m'abandonne Aux cuisants déplaisirs que ma douleur me donne. Rentre, pauvre abusée, et dedans tes malheurs, 1155 Si tu ne les retiens, cache du moins tes pleurs!
SCÈNE IV.
LYSANDRE, ARONTE.
ARONTE.
Eh bien! qu'en dites-vous? et que vous semble d'elle?
LYSANDRE.
Hélas! pour mon malheur, tu n'es que trop fidèle. N'exerce plus tes soins à me faire endurer; Ma plus douce fortune est de tout ignorer[248]: 1160 Je serois trop heureux sans le rapport d'Aronte.
ARONTE.
Encor pour Dorimant, il en a quelque honte: Vous voyant, il a fui.
LYSANDRE.
Mais mon ingrate alors Pour empêcher sa fuite a fait tous ses efforts, Aronte, et tu prenois ses dédains pour des feintes! 1165 Tu croyois que son coeur n'eût point d'autres atteintes, Que son esprit entier se conservoit à moi, Et parmi ses rigueurs n'oublioit point sa foi[249]!
ARONTE.
A vous dire le vrai, j'en suis trompé moi-même. Après deux ans passés dans un amour extrême, 1170 Que sans occasion elle vînt à changer, Je me fusse tenu coupable d'y songer; Mais puisque sans raison la volage vous change, Faites qu'avec raison un changement vous venge. Pour punir comme il faut son infidélité, 1175 Vous n'avez qu'à tourner la feinte en vérité.
LYSANDRE.
Misérable! est-ce ainsi qu'il faut qu'on me soulage? Ai-je trop peu souffert sous cette humeur volage? Et veux-tu désormais que par un second choix Je m'engage à souffrir encore une autre fois? 1180 Qui t'a dit qu'Hippolyte à cette amour nouvelle[250] Se rendroit plus sensible ou seroit plus fidèle?
ARONTE.
Vous en devez, Monsieur, présumer beaucoup mieux.
LYSANDRE.
Conseiller importun, ôte-toi de mes yeux.
ARONTE.
Son âme....
LYSANDRE.
Ote-toi, dis-je, et dérobe ta tête 1185 Aux violents effets que ma colère apprête: Ma bouillante fureur ne cherche qu'un objet; Va, tu l'attirerois sur un sang trop abjet[251].
SCÈNE V[252].
LYSANDRE.