Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 4

Chapter 43,487 wordsPublic domain

Célidée, ah tu fuis! tu fuis donc, et tu n'oses Faire tes yeux témoins d'un trépas que tu causes! Ton esprit, insensible à mes feux innocents, Craint de ne l'être pas aux douleurs que je sens: Tu crains que la pitié qui se glisse en ton âme 645 N'y rejette un rayon de ta première flamme[165], Et qu'elle ne t'arrache un soudain repentir, Malgré tout cet orgueil qui n'y peut consentir. Tu vois qu'un désespoir dessus mon front exprime En mille traits de feu mon ardeur et ton crime; 650 Mon visage t'accuse, et tu vois dans mes yeux Un portrait que mon coeur conserve beaucoup mieux. Tous mes soins, tu le sais, furent pour Célidée; La nuit ne m'a jamais retracé d'autre idée, Et tout ce que Paris a d'objets ravissants 655 N'a jamais ébranlé le moindre de mes sens. Ton exemple à changer en vain me sollicite: Dans ta volage humeur j'adore ton mérite, Et mon amour, plus fort que mes ressentiments, Conserve sa vigueur au milieu des tourments. 660 Reviens, mon cher souci, puisqu'après tes défenses[166] Mes plus vives ardeurs sont pour toi des offenses. Vois comme je persiste à te désobéir, Et par là, si tu peux, prends droit de me haïr. Fol, je présume ainsi rappeler l'inhumaine, 665 Qui ne veut pas avoir de raisons à sa haine. Puisqu'elle a sur mon coeur un pouvoir absolu, Il lui suffit de dire: «Ainsi je l'ai voulu.» Cruelle, tu le veux! C'est donc ainsi qu'on traite Les sincères ardeurs d'une amour si parfaite? 670 Tu me veux donc trahir? tu le veux, et ta foi N'est qu'un gage frivole à qui vit sous ta loi? Mais je veux l'endurer, sans bruit, sans résistance; Tu verras ma langueur, et non mon inconstance; Et de peur de t'ôter un captif par ma mort, 675 J'attendrai ce bonheur de mon funeste sort. Jusque-là mes douleurs, publiant ta victoire, Sur mon front pâlissant élèveront ta gloire, Et sauront en tous lieux hautement témoigner[167] Que sans me refroidir tu m'as pu dédaigner. 680

FIN DU SECOND ACTE.

FOOTNOTES:

[105] _Var._ Pour me galantiser, il ne faut qu'un miroir. (1637-57)

[106] _Var._ Mais bien la moindre part de vos rares mérites. (1637-57)

[107] _Var._ Et présumer d'ailleurs qu'il vous plût sans raison! (1637-57)

[108] _Var._ Je suis un peu timide, et qui me veut louer, Je ne l'ose jamais en rien désavouer. DOR. Aussi certes, aussi n'avez-vous pas à craindre. (1637-57)

[109] _Var._ On voit un tel éclat en vos divins appas. (1637-60)

[110] Vu que, si vous m'aimez, ce ne sont pas merveilles. (1637-57)

[111]_Var._ Connoître ainsi d'abord combien je suis aimable. (1637-57)

[112] _Var._ _Lysandre entre sur le théâtre, sortant de chez Célidée, et passe sans s'arrêter, en donnant seulement un coup de chapeau à Dorimant et Hippolyte._ (1637, en marge.)

[113] _Var._ De peur qu'il n'en reçût quelque importunité. (1637-57)

[114] _Var._ Voilà parer mon coup d'un gentil artifice. (1637-57)

[115] _Var._ _Florice sort, et parle à l'oreille d'Hippolyte._ (1637, en marge.)

[116] _Var._ Demeureroit éprise ou puissamment émue. (1654 et 60-64)

[117] _Var._ Du moins ces deux sujets balancent ton courage? (1637-57)

[118] _Var._ C'est parler franchement pour être sans franchise. (1637)

[119] _Var._ Puisque tu les connois, ce n'est que demi-mal. (1637)

[120] _Var._ Non pas, mais tu n'as plus l'esprit à la torture. (1637-57)

[121] _Var._ Et vous voyant tous deux si gais à mon abord, Je vous croyois du moins prêts à tomber d'accord. (1637-57)

[122] La forme de ce mot est _gaigner_ dans l'édition de 1637.

[123] _Var._ Et consens, peu s'en faut, à me voir dédaigner. (1637-57)

[124] _Var._ Je pourrois de tout[124-a] autre être le possesseur. (1637)

[124-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.

[125] _Var._ Rejetant ma louange, avouer son mérite, Négliger mon ardeur ensemble et l'approuver. (1637-57)

[126] _Var._ Encore trop heureux que sa froideur extrême. (1637-57)

[127] _Var._ Veut bien que je la serve, et souffre que je l'aime. (1637) _Var._ Consent que je la serve, et souffre que je l'aime. (1644-57)

[128] _Var._ Je te réponds déjà de l'esprit de la mère. (1644-60)

[129] _Var._ Un qui peut tout sur elle et fera tout pour moi, L'aura bientôt gagnée en faveur de ta foi: C'est son proche voisin, père de ma maîtresse. Tu n'as plus que la fille à vaincre par adresse; Encor ne crois-je pas qu'il en faille beaucoup. (1637)

[130] _Var._ Je ne présume pas qu'il en faille beaucoup. (1644-57)

[131] _Var._ Son humeur se maintient dedans l'indifférence. (1637) _Var._ Son humeur se maintient dans cette indifférence. (1644-57)

[132] _Var._ Tant qu'une mère donne une entière assurance; Et cachant par respect son propre mouvement, Elle ne veut aimer que par commandement. (1637-57)

[133] _Var._ Doncques sur ta parole Mon esprit se résout à vivre plus content. LYS. Qu'il s'assure, autant vaut, du bonheur qu'il prétend. 1637

[134] _Var._ Et je viens de sortir d'avecque ma maîtresse. (1637-57)

[135] Dans l'édition de 1637 il n'y a pas ici de distinction de scène.

[136] _Var._ Conçoive de l'espoir qu'avecque de la crainte! (1637)

[137] _Var._ Par des commandements supposés d'une mère? (1637-57)

[138] _Var._ A peine ai-je attiré mon Lysandre au discours. (1637-57)

[139] _Var._

Je m'en vais de ce pas y disposer Aronte. HIPP. Et que m'en promets-tu? FLOR. Qu'enfin au bout du conte Cette heure d'entretien dérobée à vos feux Vous mettra pour jamais au comble de vos voeux; Mais de votre côté conduisez bien la ruse. (1637-57)

[140] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[141] _Var._ [Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir.] Célidée, il est vrai, je te suis déloyale; Tu me crois ton amie, et je suis ta rivale: Si je te puis résoudre à suivre mon conseil, Je t'enlève et me donne un bonheur sans pareil[141-a]. (1637-57)

[141-a] Ce vers termine la scène dans les éditions indiquées.

[142] Ce jeu de scène ne se trouve pas dans l'édition de 1637.

[143] _Var._ Et déjà dans l'esprit je sentois de l'ennui. (1637-57)

[144] _Var._ Plût à Dieu que son change autorisât le mien! (1637-57)

[145] _Var._ Tant qu'il verra d'amour sur un si beau visage? (1637) _Var._ Lui qui voit tant d'amour sur un si beau visage? (1644-60)

[146] _Var._ A ce compte, tu crois que cette ardeur extrême Ne le brûle pour moi qu'à cause que je l'aime? (1637-57)

[147] _Var._ Il ne vit rien à craindre, et n'eut rien à souffrir. (1637-64)

[148] _Var._ Me quitta cependant dès le moindre mépris. (1637-57)

[149] _Var._ Qu'on en voit se lâcher pour un peu de longueur, Et qu'on en voit mourir pour un peu de rigueur! (1637-57)

[150] _Var._ Ainsi de tous côtés j'aurai ce que je veux. (1637)

[151] _Var._ CÉLIDÉE, _seule_. Pas de distinction de scène. (1637)

[152] _Var._ [Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter.] De quelque doux espoir que le change me flatte, Je redoute les noms de perfide et d'ingrate; En adorant l'effet j'en hais les qualités, Tant mon esprit confus a d'inégalités. [Mon âme veut et n'ose, et bien que refroidie.] (1637-57)

[153] _Var._ Vient s'offrir à la foule à mes affections. (1637-60)

[154] _Var._ Quelque forte que soit l'ardeur qui nous consomme, On s'ennuie aisément de voir toujours un homme. (1637-57)

[155] _Var._ D'un entretien fâcheux qui ne me pouvoit plaire. (1637-57)

[156] _Var._ C'est depuis que mon coeur n'est plus dans vos liens. (1637-57)

[157] _Var._ Quel sujet avez-vous de m'être ainsi de glace? (1637-57)

[158] _Var._ Ai-je trop peu cherché votre chère présence? (1637-57)

[159] _Var._ Si l'un fut excessif, je rendrai l'autre extrême. LYS. Par ces extrémités vous avancez ma mort. (1637-57)

[160] _Var._ Ma chère âme, mon tout, avec quelle injustice Pouvez-vous rejeter mon fidèle service? Votre serment jadis me reçut pour époux. (1637-57)

[161] _Var._ Un reproche éternel suit ce trait inconstant. (1637-57)

[162] _Var._ Mon souci, d'un seul point obligez mon envie: Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie. CÉL. Eh bien! soit: d'un adieu je m'en vais les finir; Je suis lasse aussi bien de vous entretenir. (1637-57)

[163] _Var._ Et mes derniers soupirs ne parler que de toi. (1637-57)

[164] _Var._ Pour dire ta louange étouffera ma plainte. (1637)

[165] _Var._ [N'y rejette un rayon de ta première flamme.] Le courage te manque, et ton aversion Redoute les assauts de la compassion. Rien ne t'en défend plus qu'une soudaine absence; Mon aspect te dit trop quelle est mon innocence Et contre ton dessein te donne un souvenir Contre qui ta froideur ne sauroit plus tenir. Dans la confusion qui déjà te surmonte, Augmentant mon amour, je redouble ta honte; Un mouvement forcé t'arrache un repentir Où ton cruel orgueil ne sauroit consentir. (1637-57)

[166] _Var._ Reviens, mon cher souci, puisqu'après ta défense Mes feux sont criminels et tiennent lieu d'offense. (1637-57)

[167] _Var._ Et je mettrai la mienne à dire sans cesser Que sans me refroidir tu m'auras pu chasser. (1637-57)

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

LYSANDRE, ARONTE.

LYSANDRE.

Tu me donnes, Aronte, un étrange remède.

ARONTE.

Souverain toutefois au mal qui vous possède. Croyez-moi, j'en ai vu des succès merveilleux A remettre au devoir ces esprits orgueilleux: Quand on leur sait donner un peu de jalousie[168], 685 Ils ont bientôt quitté ces traits de fantaisie; Car enfin tout l'éclat de ces emportements[169] Ne peut avoir pour but de perdre leurs amants.

LYSANDRE.

Que voudroit donc par là mon ingrate maîtresse?

ARONTE.

Elle vous joue un tour de la plus haute adresse. 690 Avez-vous bien pris garde au temps de ses mépris? Tant qu'elle vous a cru légèrement épris, Que votre chaîne encor n'étoit pas assez forte, Vous a-t-elle jamais gouverné de la sorte? Vous ignoriez alors l'usage des soupirs; 695 Ce n'étoient que douceurs, ce n'étoient que plaisirs[170]: Son esprit avisé vouloit par cette ruse Établir un pouvoir dont maintenant elle use. Remarquez-en l'adresse: elle fait vanité[171] De voir dans ses dédains votre fidélité. 700 Votre humeur endurante à ces rigueurs l'invite[172]. On voit par là vos feux, par vos feux son mérite; Et cette fermeté de vos affections Montre un effet puissant de ses perfections. Osez-vous espérer qu'elle soit plus humaine, 705 Puisque sa gloire augmente, augmentant votre peine? Rabattez cet orgueil, faites-lui soupçonner Que vous vous en piquez jusqu'à l'abandonner[173]. La crainte d'en voir naître une si juste suite A vivre comme il faut l'aura bientôt réduite; 710 Elle en fuira la honte, et ne souffrira pas Que ce change s'impute à son manque d'appas. Il est de son honneur d'empêcher qu'on présume Qu'on éteigne aisément les flammes qu'elle allume. Feignez d'aimer quelque autre, et vous verrez alors 715 Combien à vous reprendre elle fera d'efforts[174].

LYSANDRE.

Mais peux-tu me juger capable d'une feinte[175]?

ARONTE.

Pouvez-vous trouver rude un moment de contrainte?

LYSANDRE.

Je trouve ses mépris plus doux à supporter.

ARONTE.

Pour les faire finir, il faut les imiter. 720

LYSANDRE.

Faut-il être inconstant pour la rendre fidèle?

ARONTE.

Il faut souffrir toujours, ou déguiser comme elle[176].

LYSANDRE.

Que de raisons, Aronte, à combattre mon coeur, Qui ne peut adorer que son premier vainqueur! Du moins auparavant que l'effet en éclate[177], 725 Fais un effort pour moi, va trouver mon ingrate: Mets-lui devant les yeux mes services passés, Mes feux si bien reçus, si mal récompensés, L'excès de mes tourments et de ses injustices; Emploie à la gagner tes meilleurs artifices: 730 Que n'obtiendras-tu point par ta dextérité, Puisque tu viens à bout de ma fidélité?

ARONTE.

Mais, mon possible fait, si cela ne succède?

LYSANDRE.

Je feindrai dès demain qu'Aminte me possède.

ARONTE.

Aminte? Ah! commencez la feinte dès demain; 735 Mais n'allez point courir au faubourg Saint-Germain. Et quand penseriez-vous que cette âme cruelle Dans le fond du Marais en reçût la nouvelle? Vous seriez tout un siècle à lui vouloir du bien, Sans que votre arrogante en apprît jamais rien[178]. 740 Puisque vous voulez feindre, il faut feindre à sa vue; Qu'aussitôt votre feinte en puisse être aperçue[179], Qu'elle blesse les yeux de son esprit jaloux, Et porte jusqu'au coeur d'inévitables coups. Ce sera faire au vôtre un peu de violence; 745 Mais tout le fruit consiste à feindre en sa présence.

LYSANDRE.

Hippolyte en ce cas seroit fort à propos; Mais je crains qu'un ami n'en perdît le repos. Dorimant, dont ses yeux ont charmé le courage, Autant que Célidée en auroit de l'ombrage. 750

ARONTE.

Vous verrez si soudain rallumer son amour, Que la feinte n'est pas pour durer plus d'un jour; Et vous aurez après un sujet de risée Des soupçons mal fondés de son âme abusée.

LYSANDRE.

Va trouver Célidée, et puis nous résoudrons[180] 755 En ces extrémités quel avis nous prendrons.

SCÈNE II[181].

ARONTE, FLORICE.

ARONTE, seul.

Sans que pour l'apaiser je me rompe la tête, Mon message est tout fait, et sa réponse prête. Bien loin que mon discours pût la persuader, Elle n'aura jamais voulu me regarder. 760 Une prompte retraite au seul nom de Lysandre, C'est par où ses dédains se seront fait entendre. Mes amours du passé ne m'ont que trop appris Avec quelles couleurs il faut peindre un mépris. A peine faisoit-on semblant de me connoître, 765 De sorte....

FLORICE.

Aronte, eh bien! qu'as-tu fait vers ton maître? Le verrons-nous bientôt?

ARONTE.

N'en sois plus en souci[182]; Dans une heure au plus tard je te le rends ici.

FLORICE.

Prêt à lui témoigner[183]....

ARONTE.

Tout prêt. Adieu: je tremble Que de chez Célidée on ne nous voie ensemble. 770

SCÈNE III.

HIPPOLYTE, FLORICE.

HIPPOLYTE.

D'où vient que mon abord l'oblige à te quitter?

FLORICE.

Tant s'en faut qu'il vous fuie, il vient de me conter.... Toutefois je ne sais si je vous le dois dire.

HIPPOLYTE.

Que tu te plais, Florice, à me mettre en martyre!

FLORICE.

Il faut vous préparer à des ravissements[184].... 775

HIPPOLYTE.

Ta longueur m'y prépare avec bien des tourments. Dépêche, ces discours font mourir Hippolyte.

FLORICE.

Mourez donc promptement, que je vous ressuscite.

HIPPOLYTE.

L'insupportable femme! Enfin diras-tu rien?

FLORICE.

L'impatiente fille! Enfin tout ira bien. 780

HIPPOLYTE.

Enfin tout ira bien? Ne saurai-je autre chose?

FLORICE.

Il faut que votre esprit là-dessus se repose. Vous ne pouviez tantôt souffrir de longs propos, Et pour vous obliger, j'ai tout dit en trois mots; Mais ce que maintenant vous n'en pouvez apprendre, Vous l'apprendrez bientôt plus au long de Lysandre.

HIPPOLYTE.

Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir confus.

FLORICE.

Parlez à votre amie, et ne vous fâchez plus[185].

SCÈNE IV.

CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE.

CÉLIDÉE.

Mon abord importun rompt votre conférence: Tu m'en voudras du mal.

HIPPOLYTE.

Du mal? et l'apparence? 790 Je ne sais pas aimer de si mauvaise foi[186]; Et tout à l'heure encor je lui parlois de toi[187].

CÉLIDÉE.

Je me retire donc, afin que sans contrainte....

HIPPOLYTE.

Quitte cette grimace, et mets à part la feinte. Tu fais la réservée en ces occasions, 795 Mais tu meurs de savoir ce que nous en disions.

CÉLIDÉE.

Tu meurs de le conter plus que moi de l'apprendre[188], Et tu prendrois pour crime un refus de l'entendre. Puis donc que tu le veux, ma curiosité....

HIPPOLYTE.

Vraiment, tu me confonds de ta civilité. 800

CÉLIDÉE.

Voilà de tes détours, et comme tu diffères A me dire en quel point vous teniez mes affaires.

HIPPOLYTE.

Nous parlions du dessein d'éprouver ton amant[189]: Tu l'as vu réussir à ton contentement?

CÉLIDÉE.

Je viens te voir exprès pour t'en dire l'issue: 805 Que je m'en suis trouvée heureusement déçue! Je présumois beaucoup de ses affections, Mais je n'attendois pas tant de submissions. Jamais le désespoir qui saisit son courage N'en put tirer un mot à mon désavantage; 810 Il tenoit mes dédains encor trop précieux, Et ses reproches même étoient officieux. Aussi ce grand amour a rallumé ma flamme: Le change n'a plus rien qui chatouille mon âme; Il n'a plus de douceurs pour mon esprit flottant, 815 Aussi ferme à présent qu'il le croit inconstant.

FLORICE.

Quoi que vous ayez vu de sa persévérance, N'en prenez pas encore une entière assurance. L'espoir de vous fléchir a pu le premier jour Jeter sur son dépit ces beaux dehors d'amour[190]; 820 Mais vous verrez bientôt que pour qui le méprise Toute légèreté lui semblera permise. J'ai vu des amoureux de toutes les façons.

HIPPOLYTE.

Cette bizarre humeur n'est jamais sans soupçons[191]: L'avantage qu'elle a d'un peu d'expérience 825 Tient éternellement son âme en défiance; Mais ce qu'elle te dit ne vaut pas l'écouter[192].

CÉLIDÉE. Et je ne suis pas fille à m'en épouvanter. Je veux que ma rigueur à tes yeux continue, Et lors sa fermeté te sera mieux connue; 830 Tu ne verras des traits que d'un amour si fort, Que Florice elle-même avouera qu'elle a tort[193].

HIPPOLYTE.

Ce sera trop longtemps lui paroître cruelle.

CÉLIDÉE.

Tu connoîtras par là combien il m'est fidèle, Le ciel à ce dessein nous l'envoie à propos. 835

HIPPOLYTE.

Et quand te résous-tu de le mettre en repos?

CÉLIDÉE.

Trouve bon, je te prie, après un peu de feinte, Que mes feux violents s'expliquent sans contrainte; Et pour le rappeler des portes du trépas, Si j'en dis un peu trop, ne t'en offense pas[194]. 840

SCÈNE V.

LYSANDRE, CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE.

LYSANDRE.

Merveille des beautés, seul objet qui m'engage....

CÉLIDÉE.

N'oublierez-vous jamais cet importun langage? Vous obstiner encore à me persécuter, C'est prendre du plaisir à vous voir maltraiter. Perdez mon souvenir avec votre espérance, 845 Et ne m'accablez plus de cette déférence[195]. Il faut, pour m'arrêter, des entretiens meilleurs[196].

LYSANDRE.

Quoi? vous prenez pour vous ce que j'adresse ailleurs? Adore qui voudra votre rare mérite, Un change heureux me donne à la belle Hippolyte: 850 Mon sort en cela seul a voulu me trahir, Qu'en ce change mon coeur semble vous obéir, Et que mon feu passé vous va rendre si vaine Que vous imputerez ma flamme à votre haine, A votre orgueil nouveau mes nouveaux sentiments[197], 855 L'effet de ma raison à vos commandements.

CÉLIDÉE.

Tant s'en faut que je prenne une si triste gloire, Je chasse mes dédains même de ma mémoire, Et dans leur souvenir rien ne me semble doux, Puisqu'en le conservant je penserois à vous[198]. 860

LYSANDRE, à Hippolyte.

Beauté de qui les yeux, nouveaux rois de mon âme, Me font être léger sans en craindre le blâme....

HIPPOLYTE.

Ne vous emportez point à ces propos perdus, Et cessez de m'offrir des voeux qui lui sont dus; Je pense mieux valoir que le refus d'une autre[199]. 865 Si vous voulez venger son mépris par le vôtre, Ne venez point du moins m'enrichir de son bien. Elle vous traite mal, mais elle n'aime rien. Vous, faites-en autant, sans chercher de retraite Aux importunités dont elle s'est défaite. 870

LYSANDRE.

Que son exemple encore réglât mes actions! Cela fut bon du temps de mes affections: A présent que mon coeur adore une autre reine, A présent qu'Hippolyte en est la souveraine....

HIPPOLYTE.

C'est elle seulement que vous voulez flatter. 875

LYSANDRE.

C'est elle seulement que je dois imiter.

HIPPOLYTE.

Savez-vous donc à quoi la raison vous oblige? C'est à me négliger, comme je vous néglige.

LYSANDRE.

Je ne puis imiter ce mépris de mes feux, A moins qu'à votre tour vous m'offriez des voeux[200]; 880 Donnez-m'en les moyens, vous en verrez l'issue.

HIPPOLYTE.

J'appréhenderois fort d'être trop bien reçue[201], Et qu'au lieu du plaisir de me voir imiter, Je n'eusse que l'honneur de me faire écouter[202], Pour n'avoir que la honte après de me dédire. 885

LYSANDRE.

Souffrez donc que mon coeur sans exemple soupire, Qu'il aime sans exemple, et que mes passions S'égalent seulement à vos perfections. Je vaincrai vos rigueurs par mon humble service, Et ma fidélité....

CÉLIDÉE.

Viens avec moi, Florice: 890 J'ai des nippes en haut que je veux te montrer[203].

SCÈNE VI.

HIPPOLYTE, LYSANDRE[204].

HIPPOLYTE.

Quoi? sans la retenir, vous la laissez rentrer? Allez, Lysandre, allez: c'est assez de contraintes; J'ai pitié du tourment que vous donnent ces feintes. Suivez ce bel objet dont les charmes puissants 895 Sont et seront toujours absolus sur vos sens. Quoi qu'après ses dédains un peu d'orgueil publie[205], Son mérite est trop grand pour souffrir qu'on l'oublie: Elle a des qualités et de corps et d'esprit Dont pas un coeur donné jamais ne se reprit. 900

LYSANDRE.

Mon change fera voir l'avantage des vôtres, Qu'en la comparaison des unes et des autres Les siennes désormais n'ont qu'un éclat terni, Que son mérite est grand, et le vôtre infini.

HIPPOLYTE.

Que j'emporte sur elle aucune préférence! 905 Vous tenez des discours qui sont hors d'apparence; Elle me passe en tout, et dans ce changement Chacun vous blâmeroit de peu de jugement.

LYSANDRE.

M'en blâmer en ce cas, c'est en manquer soi-même, Et choquer la raison, qui veut que je vous aime[206]. 910 Nous sommes hors du temps de cette vieille erreur Qui faisoit de l'amour une aveugle fureur, Et l'ayant aveuglé, lui donnoit pour conduite Le mouvement d'une âme et surprise et séduite. Ceux qui l'ont peint sans yeux ne le connoissoient pas[207]; C'est par les yeux qu'il entre[208] et nous dit vos appas: Lors notre esprit en juge; et suivant le mérite, Il fait croître une ardeur que cette vue excite[209]. Si la mienne pour vous se relâche un moment, C'est lors que je croirai manquer de jugement; 920 Et la même raison qui vous rend admirable[210] Doit rendre comme vous ma flamme incomparable.

HIPPOLYTE.