Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 34

Chapter 343,571 wordsPublic domain

Eh bien! cours au trépas, puisqu'il a tant de charmes, Et néglige ta vie aussi bien que mes larmes. Penses-tu que ce prince, après un tel forfait, Par ta punition se tienne satisfait? Qui sera mon appui lorsque ta mort infâme A sa juste vengeance exposera ta femme, 1530 Et que sur la moitié d'un perfide étranger Une seconde fois il croira se venger? Non, je n'attendrai pas que ta perte certaine Puisse attirer sur moi les restes de ta peine[1461], Et que de mon honneur, gardé si chèrement, 1535 Il fasse un sacrifice à son ressentiment. Je préviendrai la honte où ton malheur me livre, Et saurai bien mourir, si tu ne veux pas vivre. Ce corps, dont mon amour t'a fait le possesseur, Ne craindra plus bientôt l'effort d'un ravisseur. 1540 J'ai vécu pour t'aimer, mais non pour l'infamie De servir au mari de ton illustre amie. Adieu: je vais du moins, en mourant avant toi[1462], Diminuer ton crime, et dégager ta foi.

CLINDOR.

Ne meurs pas, chère épouse, et dans un second change Vois l'effet merveilleux où ta vertu me range. M'aimer malgré mon crime, et vouloir par ta mort Éviter le hasard de quelque indigne effort! Je ne sais qui je dois admirer davantage, Ou de ce grand amour, ou de ce grand courage; 1550 Tous les deux m'ont vaincu: je reviens sous tes lois, Et ma brutale ardeur va rendre les abois; C'en est fait, elle expire, et mon âme plus saine Vient de rompre les noeuds de sa honteuse chaîne. Mon coeur, quand il fut pris, s'étoit mal défendu: 1555 Perds-en le souvenir.

ISABELLE.

Je l'ai déjà perdu.

CLINDOR.

Que les plus beaux objets qui soient dessus la terre Conspirent désormais à me faire la guerre[1463]; Ce coeur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux, N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour Dieux[1464].

LYSE.

Madame, quelqu'un vient.

SCÈNE IV.

CLINDOR, représentant Théagène; ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine; ÉRASTE, TROUPE DE DOMESTIQUES DE FLORILAME.

ÉRASTE, poignardant Clindor.

Reçois, traître, avec joie Les faveurs que par nous ta maîtresse t'envoie.

PRIDAMANT, à Alcandre.

On l'assassine, ô Dieux! daignez le secourir.

ÉRASTE.

Puissent les suborneurs ainsi toujours périr!

ISABELLE.

Qu'avez-vous fait, bourreaux?

ÉRASTE.

Un juste et grand exemple, Qu'il faut qu'avec effroi tout l'avenir contemple, Pour apprendre aux ingrats, aux dépens de son sang, A n'attaquer jamais l'honneur d'un si haut rang. Notre main a vengé le prince Florilame, La princesse outragée, et vous-même, Madame, 1570 Immolant à tous trois un déloyal époux, Qui ne méritoit pas la gloire d'être à vous. D'un si lâche attentat souffrez le prompt supplice, Et ne vous plaignez point quand on vous rend justice. Adieu.

ISABELLE.

Vous ne l'avez massacré qu'à demi: 1575 Il vit encore en moi; soûlez son ennemi; Achevez, assassins, de m'arracher la vie. Cher époux, en mes bras on te l'a donc ravie! Et de mon coeur jaloux les secrets mouvements N'ont pu rompre ce coup par leurs pressentiments! 1580 O clarté trop fidèle, hélas! et trop tardive, Qui ne fait voir le mal qu'au moment qu'il arrive! Falloit-il.... Mais j'étouffe, et, dans un tel malheur, Mes forces et ma voix cèdent à ma douleur; Son vif excès me tue ensemble et me console, 1585 Et puisqu'il nous rejoint....

LYSE.

Elle perd la parole. Madame.... Elle se meurt; épargnons les discours, Et courons au logis appeler du secours.

(Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et les corps de Clindor et d'Isabelle, et le Magicien et le père sortent de la grotte.)

SCÈNE V.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Ainsi de notre espoir la fortune se joue: Tout s'élève ou s'abaisse au branle de sa roue; 1590 Et son ordre inégal, qui régit l'univers, Au milieu du bonheur a ses plus grands revers.

PRIDAMANT.

Cette réflexion, mal propre pour un père, Consoleroit peut-être une douleur légère; Mais après avoir vu mon fils assassiné, 1595 Mes plaisirs foudroyés, mon espoir ruiné, J'aurois d'un si grand coup l'âme bien peu blessée, Si de pareils discours m'entroient dans la pensée. Hélas! dans sa misère il ne pouvoit périr; Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir. 1600 N'attendez pas de moi des plaintes davantage: La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage; La mienne court après son déplorable sort. Adieu; je vais mourir, puisque mon fils est mort.

ALCANDRE.

D'un juste désespoir l'effort est légitime, 1605 Et de le détourner je croirois faire un crime. Oui, suivez ce cher fils sans attendre à demain; Mais épargnez du moins ce coup à votre main; Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles, Et pour les redoubler voyez ses funérailles. 1610

(Ici on relève la toile, et tous les comédiens paroissent avec leur portier[1465], qui comptent de l'argent sur une table, et en prennent chacun leur part[1466].)

PRIDAMANT.

Que vois-je? chez les morts compte-t-on de l'argent?

ALCANDRE.

Voyez si pas un d'eux s'y montre négligent.

PRIDAMANT.

Je vois Clindor! ah Dieux! quelle étrange surprise[1467]! Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse! Quel charme en un moment étouffe leurs discords, 1615 Pour assembler ainsi les vivants et les morts?

ALCANDRE.

Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique, Leur poëme récité, partagent leur pratique: L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait pitié; Mais la scène préside à leur inimitié. 1620 Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles[1468], Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles, Le traître et le trahi, le mort et le vivant, Se trouvent à la fin amis comme devant. Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite, 1625 D'un père et d'un prévôt éviter la poursuite; Mais tombant dans les mains de la nécessité, Ils ont pris le théâtre en cette extrémité.

PRIDAMANT.

Mon fils comédien!

ALCANDRE.

D'un art si difficile Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile[1469]; 1630 Et depuis sa prison, ce que vous avez vu, Son adultère amour, son trépas imprévu[1470], N'est que la triste fin d'une pièce tragique Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique, Par où ses compagnons en ce noble métier[1471] 1635 Ravissent à Paris un peuple tout entier[1472]. Le gain leur en demeure, et ce grand équipage, Dont je vous ai fait voir le superbe étalage, Est bien à votre fils, mais non pour s'en parer Qu'alors que sur la scène il se fait admirer. 1640

PRIDAMANT.

J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'étoit que feinte: Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte. Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur Où le devoit monter l'excès de son bonheur?

ALCANDRE.

Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre 1645 Est en un point si haut que chacun l'idolâtre[1473], Et ce que votre temps voyoit avec mépris Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits, L'entretien de Paris, le souhait des provinces, Le divertissement le plus doux de nos princes, 1650 Les délices du peuple, et le plaisir des grands: Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps[1474]; Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde Par ses illustres soins conserver tout le monde, Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau 1655 De quoi se délasser d'un si pesant fardeau. Même notre grand Roi, ce foudre de la guerre, Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre, Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois Prêter l'oeil et l'oreille au Théâtre françois: 1660 C'est là que le Parnasse étale ses merveilles; Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles; Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard De leurs doctes travaux lui donnent quelque part. D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes[1475], 1665 Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes; Et votre fils rencontre en un métier si doux Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous[1476]. Défaites-vous enfin de cette erreur commune, Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune. 1670

PRIDAMANT.

Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien. Il est vrai que d'abord mon âme s'est émue: J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue; J'en ignorois l'éclat, l'utilité, l'appas, 1675 Et la blâmois ainsi, ne la connaissant pas, Mais depuis vos discours mon coeur plein d'allégresse A banni cette erreur avecque sa tristesse[1477]. Clindor a trop bien fait.

ALCANDRE.

N'en croyez que vos yeux.

PRIDAMANT.

Demain, pour ce sujet, j'abandonne ces lieux; 1680 Je vole vers Paris. Cependant, grand Alcandre, Quelles grâces ici ne vous dois-je point rendre[1478]?

ALCANDRE.

Servir les gens d'honneur est mon plus grand desir: J'ai pris ma récompense en vous faisant plaisir. Adieu: je suis content, puisque je vous vois l'être. 1685

PRIDAMANT.

Un si rare bienfait ne se peut reconnoître: Mais, grand Mage, du moins croyez qu'à l'avenir Mon âme en gardera l'éternel souvenir.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

FOOTNOTES:

[1426] _Var._ Cette condition m'en ôtera l'envie. (1639-60)

[1427] En tête de cette scène et des suivantes, les indications placées après les noms des personnages ont été omises dans l'édition de 1639.

[1428] L'édition de 1682 porte seule: «que mon âme _en_ ressent.»

[1429] _Var._ Vous feriez beaucoup mieux de tout dissimuler. (1639-60)

[1430] _Var._ Ce n'est pas bien à nous d'avoir des jalousies. (1639-57)

[1431] Ici, comme plus haut, l'édition de 1639 porte _fantasies_. Voyez le vers 1110.

[1432] _Var._ Il est toujours le maître, et tout votre discours. (1639)

[1433] _Var._ Un autre aura son coeur, et moi le nom de femme. (1639 et 57)

[1434] _Var._ Madame, leur honneur a des règles à part, Où le votre se perd, le leur est sans hasard[1434-a], Et la même action entre eux et nous commune Est pour nous déshonneur, pour eux bonne fortune. La chasteté n'est plus la vertu d'un mari; La princesse du vôtre a fait son favori: Sa réputation croîtra par ses caresses; [L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses.] (1639-57)

[1434-a] Où le nôtre se perd, le leur est sans hasard. (1644-57)

[1435] _Var._ Un homme comme lui tombe dans l'infamie. (1639-60)

[1436] _Var._ Sont-ce là les faveurs que vous m'aviez promises? Où sont tant de baisers dont votre affection Devoit être prodigue à ma réception? Voici l'heure et le lieu, l'occasion est belle: Je suis seul, vous n'avez que cette damoiselle, Dont la dextérité ménagea nos amours; Le temps est précieux, et vous fuyez toujours. Vous voulez, je m'assure, avec ces artifices, Que les difficultés augmentent nos délices. A la fin je vous tiens. Quoi! vous me repoussez! Que craignez-vous encor? Mauvaise, c'est assez: [Florilame est absent, ma jalouse endormie.] (1639-57)

[1437] L'édition de 1682 porte, par erreur, _jalousie_, pour _jalouse_.

[1438] _Var._ Je l'ai quitté pourtant pour suivre ta misère. (1639)

[1439] _Var._ Ne pouvant être à toi de son consentement. (1639-57)

[1440] _Var._ Rends-moi dedans le sein dont tu m'as arrachée. Je t'aime, et mon amour m'a fait tout hasarder. (1639-57)

[1441] _Var._ Non pas pour tes grandeurs, mais pour te posséder. (1639-60)

[1442] Voyez tome 1, p. 148, note 3.

[1443] _Var._ L'autre exposa ma tête en cent et cent dangers. (1639-57)

[1444] _Var._ Retourne en ton pays avecque tous tes biens Chercher un rang pareil à celui que tu tiens. Qui te manque après tout? de quoi peux-tu te plaindre? (1639-57)

[1445] _Var._ Qu'un mari les adore, et qu'une amour extrême. (1639-54)

[1446] Voici les différentes manières dont ce vers a été imprimé dans les différentes éditions:

A leur bigearre humeur ce soumette lui-même. (1639) A leur bigearre humeur le soumettre lui-même. (1644) A leur bigearre humeur se soumette lui-même. (1648-54) A leur bizarre humeur se soumettre lui-même. (1657) A leur bigearre humeur le soumette lui-même. (1660) A leur bizarre humeur le soumettre lui-même. (1663-82)

Nous avons cru devoir adopter la leçon de 1660, en substituant _bizarre à bigearre_, comme l'ont fait les éditions suivantes.

[1447] _Var._ Fait-il la moindre brèche à la foi conjugale. (1639-57)

[1448] _Var._ Laisse mon intérêt: songe à qui tu le dois. (1639)

[1449] _Var._ Par ces soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui. (1648)

[1450] _Var._ Et pour remercîment tu vas souiller sa couche! Dans ta brutalité trouve quelque raison, Et contre ses faveurs défends ta trahison. (1639-57)

[1451] Les éditions de 1639 et de 1663 écrivent: _les biens faits_.

[1452] _Var._ Je t'aime, et si l'amour qui m'a surpris le coeur. (1639-57)

[1453] _Var._ Mais en vain contre lui l'on tâche à résister. (1639-57)

[1454] _Var._ Ce dieu même à présent malgré moi m'a réduit[1454-a] A te faire un larcin des plaisirs d'une nuit. A mes sens déréglés souffre cette licence: Une pareille amour meurt dans la jouissance, Celle dont la vertu n'est point le fondement. (1639-57)

[1454-a] Ce dieu même à présent malgré moi me réduit. (1644-57)

[1455] _Var._ Mais celle qui nous joint est une amour solide. (1639-57)

[1456] _Var._ Dont les fermes liens durent jusqu'au trépas, Et dont la jouissance a de nouveaux appas. (1639-57)

[1457] Le participe est au féminin dans toutes les éditions antérieures à 1664; dans les impressions de 1664, 1668, 1682, et même encore dans celle de 1692, il y a _fait_, sans accord.

[1458] _Var._ Et n'affoiblit en rien un conjugal amour. (1639-57)

[1459] _Var._ Je vois qu'on me trahit, et je crois que l'on m'aime.(1639-57)

[1460] _Var._ Pourvu qu'à tout le moins tu changes sans danger. (1639-57)

[1461] _Var._ Attire encor sur moi les restes de ta peine. (1639-57)

[1462] _Var._ Adieu: je vais du moins, en mourant devant toi. (1639-57)

[1463] _Var._ Conspirent désormais à lui faire la guerre. (1639)

[1464] Voyez au _Complément des variantes_, p. 524.

[1465] Le _concierge_ et le _portier_ avaient des attributions fort différentes, que Chapuzeau nous fait connaître en ces termes, en 1674, dans son _Théâtre françois_: «Le _concierge_ a soin d'ouvrir l'hôtel et de le fermer, de le tenir propre et en bon ordre, et après la comédie de visiter exactement partout, de peur d'accident du feu.» (P. 237.)--«Les _portiers_, en pareil nombre que les contrôleurs et aux mêmes portes, sont commis pour empêcher les désordres qui pourroient survenir; et pour cette fonction, avant les défenses étroites du Roi d'entrer sans payer, on faisoit choix d'un brave, mais qui d'ailleurs sût discerner les honnêtes gens d'avec ceux qui n'en portent pas la mine. Ils arrêtent ceux qui voudroient passer outre sans billet, et les avertissent d'en aller prendre au bureau, ce qu'ils font avec civilité, ayant ordre d'en user envers tout le monde, pourvu qu'on n'en vienne à aucune violence. L'Hôtel de Bourgogne ne s'en sert plus, à la réserve de la porte du théâtre; et en vertu de la déclaration du Roi, elle prend des soldats du régiment de ses gardes autant qu'il est nécessaire: ce que l'autre troupe qui a des portiers peut faire aussi au besoin. C'est ainsi que tous les désordres ont été bannis, et que le bourgeois peut venir avec plus de plaisir à la comédie.» (P. 242.)--Quant à la manière dont on partageait la recette, voyez la _Notice_, p. 427.

[1466] _Var._ _On tire un rideau, et on voit tous les comédiens qui partagent leur argent._ (1639)

[1467] _Var._ Je vois Clindor, Rosine! ah, Dieux! quelle surprise! Je vois leur assassin, je vois sa femme et Lyse! (1639-57)

[1468] _Var._ Leurs vers font leur combat[1468-a], leur mort suit leurs paroles. (1654-57)

[1468-a] L'édition de 1639 porte _leur combats_. Faut-il lire _leur combat_, ou _leurs combats_?

[1469] _Var._ Tous les quatre, au besoin, en ont fait leur asile. (1639-59)

[1470] _Var._ Son adultère amour, son trépas impourvu[1470-a]. (1639)

[1470-a] Voyez tome I, p. 183, note 3.

[1471] _Var._ Par où ses compagnons et lui dans leur métier. (1639-57)

[1472] _Var._ Ravissant dans Paris un peuple tout entier. (1639)

[1473] _Var._ Est en un point si haut qu'un chacun l'idolâtre. (1639-57)

[1474] _Var._ Parmi leurs passe-temps il tient les premiers rangs. (1639-64)

[1475] _Var._ S'il faut par la richesse estimer les personnes. (1639-57)

[1476] _Var._ Plus de biens et d'honneur qu'il n'eût trouvé chez vous. (1639-57)

[1477] _Var._ A banni cette erreur avecque la tristesse. (1639)

[1478] _Var._ Quelles grâces ici ne vous dois-je pas rendre? (1652-57)

COMPLÉMENT DES VARIANTES.

1560 _Var._ [N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour Dieux:] Que leurs attraits unis....LYSE. La princesse s'avance, Madame. CLIND. Cachez-vous, et nous faites silence. Écoute-nous, mon âme, et par notre entretien Juge si son objet m'est plus cher que le tien.

SCÈNE IV.

CLINDOR[1479], ROSINE.

ROS. Débarrassée enfin d'une importune suite, Je remets à l'amour le soin de ma conduite, Et pour trouver l'auteur de ma félicité, Je prends un guide aveugle en cette obscurité. Mais que son épaisseur me dérobe la vue! Le moyen de le voir ou d'en être aperçue! Voici la grande allée, il devroit être ici, Et j'entrevois quelqu'un. Est-ce toi, mon souci? CLIND. Madame, ôtez ce mot dont la feinte se joue, Et que votre vertu dans l'âme désavoue: C'est assez déguisé, ne dissimulez plus L'horreur que vous avez de mes feux dissolus. Vous avez voulu voir jusqu'à quelle insolence D'une amour déréglée iroit la violence, Vous l'avez vu, Madame, et c'est pour la punir Que vos ressentiments vous font ici venir. Faites sortir vos gens destinés à ma perte, N'épargnez point ma tête; elle vous est offerte: Je veux bien par ma mort apaiser vos beaux yeux, Et ce n'est pas l'espoir qui m'amène en ces lieux. ROS. Donc au lieu d'un amour rempli d'impatience, Je ne rencontre en toi que de la défiance? As-tu l'esprit troublé de quelque illusion? Est-ce ainsi qu'un guerrier tremble à l'occasion? Je suis seule, et toi seul, d'où te vient cet ombrage? Te faut-il de ma flamme un plus grand témoignage? Crois que je suis sans feinte à toi jusqu'à la mort. CLIND. Je me garderai bien de vous faire ce tort: Une grande princesse a la vertu plus chère. ROS. Si tu m'aimes, mon coeur, quitte cette chimère. CLIND. Ce n'en est point, Madame, et je crois voir en vous Plus de fidélité pour un si digne époux. ROS. Je la quitte pour toi; mais, Dieux! que je m'abuse, De ne voir pas encor qu'un ingrat me refuse! Son coeur n'est plus que glace, et mon aveugle ardeur Impute à défiance un excès de froideur. Va, traître, va, parjure, après m'avoir séduite, Ce sont là des discours d'une mauvaise suite: Alors que je me rends, de quoi me parles-tu? Et qui t'amène ici me prêcher la vertu? CLIND. Mon respect, mon devoir et ma reconnoissance Dessus mes passions ont eu cette puissance. Je vous aime, Madame, et mon fidèle amour Depuis qu'on l'a vu naître a crû de jour en jour; Mais que ne dois-je point au prince Florilame? C'est lui dont le respect triomphe de ma flamme: Après que sa faveur m'a fait ce que je suis.... ROS. Tu t'en veux souvenir pour me combler d'ennuis. Quoi! son respect peut plus que l'ardeur qui te brûle? L'incomparable ami, mais l'amant ridicule, D'adorer une femme et s'en voir si chéri, Et craindre au rendez-vous d'offenser un mari! Traître, il n'en est plus temps: quand tu me fis paroître Cette excessive amour qui commençoit à naître, Et que le doux appas d'un discours suborneur Avec un faux mérite attaqua mon honneur, C'est lors qu'il te falloit à ta flamme infidèle Opposer le respect d'une amitié si belle, Et tu ne devois pas attendre à l'écouter Quand mon esprit charmé ne le pourroit goûter. Tes raisons vers tous deux sont de foibles défenses: Tu l'offensas alors, aujourd'hui tu m'offenses[1480]; Tu m'aimois plus que lui, tu l'aimes plus que moi. Crois-tu donc à mon coeur donner ainsi la loi[1481], Que ma flamme à ton gré s'éteigne ou s'entretienne, Et que ma passion suive toujours la tienne? Non, non, usant si mal de ce qui t'est permis, Loin d'en éviter un, tu fais deux ennemis. Je sais trop les moyens d'une vengeance aisée: Phèdre contre Hippolyte aveugla bien Thésée, Et ma plainte armera plus de sévérité Avec moins d'injustice et plus de vérité. CLIND. Je sais bien que j'ai tort, et qu'après mon audace Je vous fais un discours de fort mauvaise grâce; Qu'il sied mal à ma bouche, et que ce grand respect Agit un peu bien tard pour n'être point suspect; Mais pour souffrir plus tôt la raison dans mon âme, Vous aviez trop d'appas, et mon coeur trop de flamme: Elle n'a triomphé qu'après un long combat. ROS. Tu crois donc triompher lorsque ton coeur s'abat? Si tu nommes victoire un manque de courage, Appelle encor service un si cruel outrage, Et puisque me trahir, c'est suivre la raison, Dis-moi que tu me sers par cette trahison. CLIND. Madame, est-ce vous rendre un si mauvais service, De sauver votre honneur d'un mortel précipice? Cet honneur qu'une dame a plus cher que les yeux.... ROS. Cesse de m'étourdir de ces noms odieux. N'as-tu jamais appris que ces vaines chimères Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères, Ces vieux contes d'honneur n'ont point d'impressions Qui puissent arrêter les fortes passions? Perfide, est-ce de moi que tu le dois apprendre? Dieux! jusques où l'amour ne me fait point descendre? Je lui tiens des discours qu'il me devroit tenir, Et toute mon ardeur ne peut rien obtenir. CLIND. Par l'effort que je fais à mon amour extrême, Madame, il faut apprendre à vous vaincre vous-même, A faire violence à vos plus chers desirs, Et préférer l'honneur à d'injustes plaisirs, Dont au moindre soupçon, au moindre vent contraire La honte et les malheurs sont la suite ordinaire. ROS. De tous ces accidents rien ne peut m'alarmer: Je consens de périr à force de t'aimer. Bien que notre commerce aux yeux de tous se cache, Qu'il vienne en évidence, et qu'un mari le sache, Que je demeure en butte à ses ressentiments, Que sa fureur me livre à de nouveaux tourments: J'en souffrirai plutôt l'infamie éternelle Que de me repentir d'une flamme si belle.

SCÈNE V.