Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 33

Chapter 333,560 wordsPublic domain

Aimables souvenirs de mes chères délices, 1225 Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices, Que malgré les horreurs de ce mortel effroi, Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi[1408]! Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles; 1230 Et lorsque du trépas les plus noires couleurs Viendront à mon esprit figurer mes malheurs[1409], Figurez aussitôt à mon âme interdite Combien je fus heureux par delà mon mérite. Lorsque je me plaindrai de leur sévérité, 1235 Redites-moi l'excès de ma témérité: Que d'un si haut dessein ma fortune incapable Rendoit ma flamme injuste, et mon espoir coupable; Que je fus criminel quand je devins amant, Et que ma mort en est le juste châtiment. 1240 Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie! Isabelle, je meurs pour vous avoir servie; Et de quelque tranchant que je souffre les coups, Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous. Hélas! que je me flatte, et que j'ai d'artifice 1245 A me dissimuler la honte d'un supplice[1410]! En est-il de plus grand que de quitter ces yeux Dont le fatal amour me rend si glorieux? L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine[1411]: Il succomba vivant, et mort il m'assassine; 1250 Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras; Mille assassins nouveaux naissent de son trépas; Et je vois de son sang, fécond en perfidies, S'élever contre moi des âmes plus hardies, De qui les passions, s'armant d'autorité[1412], 1255 Font un meurtre public avec impunité. Demain de mon courage on doit faire un grand crime[1413], Donner au déloyal ma tête pour victime; Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt, Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt. 1260 Ainsi de tous côtés ma perte étoit certaine: J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine. D'un péril évité je tombe en un nouveau, Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau. Je frémis à penser à ma triste aventure[1414]; 1265 Dans le sein du repos je suis à la torture: Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil, Je vois de mon trépas le honteux appareil; J'en ai devant les yeux les funestes ministres; On me lit du sénat les mandements sinistres; 1270 Je sors les fers aux pieds; j'entends déjà le bruit De l'amas insolent d'un peuple qui me suit[1415]; Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare: Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare; Je ne découvre rien qui m'ose secourir[1416], 1275 Et la peur de la mort me fait déjà mourir. Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme, Dissipes ces terreurs et rassures mon âme; Et sitôt que je pense à tes divins attraits[1417], Je vois évanouir ces infâmes portraits. 1280 Quelques[1418] rudes assauts que le malheur me livre, Garde mon souvenir, et je croirai revivre. Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison? Ami, que viens-tu faire ici hors de saison?

SCÈNE VIII.

CLINDOR, LE GEÔLIER.

LE GEÔLIER, cependant qu'Isabelle et Lyse paroissent à quartier[1419].

Les juges assemblés pour punir votre audace, 1285 Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce.

CLINDOR.

M'ont fait grâce, bons Dieux!

LE GEÔLIER.

Oui, vous mourrez de nuit.

CLINDOR.

De leur compassion est-ce là tout le fruit?

LE GEÔLIER.

Que de cette faveur vous tenez peu de conte! D'un supplice public c'est vous sauver la honte. 1290

CLINDOR.

Quels encens puis-je offrir aux maîtres de mon sort, Dont l'arrêt me fait grâce, et m'envoie à la mort?

LE GEÔLIER.

Il la faut recevoir avec meilleur visage.

CLINDOR.

Fais ton office, ami, sans causer davantage.

LE GEÔLIER.

Une troupe d'archers là dehors vous attend; 1295 Peut-être en les voyant serez-vous plus content.

SCÈNE IX.

CLINDOR, ISABELLE, LYSE, LE GEÔLIER.

ISABELLE dit ces mots à Lyse, cependant que le Geôlier ouvre la prison à Clindor[1420].

Lyse, nous l'allons voir.

LYSE.

Que vous êtes ravie!

ISABELLE.

Ne le serois-je point de recevoir la vie? Son destin et le mien prennent un même cours, Et je mourrois du coup qui trancheroit ses jours. 1300

LE GEÔLIER.

Monsieur, connoissez-vous beaucoup d'archers semblables?

CLINDOR.

Ah! Madame, est-ce vous? surprises adorables[1421]! Trompeur trop obligeant, tu disois bien vraiment Que je mourrois de nuit, mais de contentement.

ISABELLE.

Clindor!

LE GEÔLIER.

Ne perdons point le temps à ces caresses[1422]: 1305 Nous aurons tout loisir de flatter nos maîtresses[1423].

CLINDOR.

Quoi! Lyse est donc la sienne?

ISABELLE.

Écoutez le discours De votre liberté qu'ont produit leurs amours.

LE GEÔLIER.

En lieu de sûreté le babil est de mise; Mais ici ne songeons qu'à nous ôter de prise. 1310

ISABELLE.

Sauvons-nous: mais avant, promettez-nous tous deux Jusqu'au jour d'un hymen de modérer vos feux: Autrement, nous rentrons.

CLINDOR.

Que cela ne vous tienne: Je vous donne ma foi.

LE GEÔLIER.

Lyse, reçois la mienne.

ISABELLE.

Sur un gage si beau j'ose tout hasarder[1424]. 1315

LE GEÔLIER.

Nous nous amusons trop, il est temps d'évader.

SCÈNE X.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Ne craignez plus pour eux ni périls ni disgrâces. Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces.

PRIDAMANT.

A la fin je respire.

ALCANDRE.

Après un tel bonheur, Deux ans les ont montés en haut degré d'honneur. 1320 Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages, S'ils ont trouvé le calme, ou vaincu les orages, Ni par quel art non plus ils se sont élevés: Ils suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvés, Et que, sans vous en faire une histoire importune, 1325 Je vous les vais montrer en leur haute fortune. Mais puisqu'il faut passer à des effets plus beaux, Rentrons pour évoquer des fantômes nouveaux. Ceux que vous avez vus représenter de suite A vos yeux étonnés leur amour et leur fuite[1425], 1330 N'étant pas destinés aux hautes fonctions, N'ont point assez d'éclat pour leurs conditions.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

FOOTNOTES:

[1378] _Var._ Doit faire agir demain un pouvoir tyrannique[1378-a]. (1639-57)

[1378-a] On lit dans l'édition de 1654:

Doit faire agir _pour moi_ un pouvoir tyrannique,

ce qui fait un non-sens et un hiatus.

[1379] _Var._ La faveur du pays, l'autorité du mort. (1639-57)

[1380] _Var._ C'est de m'avoir aimée et d'être trop parfait! (1639)

[1381] _Var._ [T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime.] Contre elles un jaloux fit son traître dessein[1381-a], Et reçut le trépas qu'il portoit dans ton sein. Qu'il eût valu bien mieux à ta valeur trompée Offrir ton estomac ouvert à son épée, Puisque, loin de punir ceux qui t'ont attaqué, Les lois vont achever le coup qu'ils ont manqué! Tu fusses mort alors, mais sans ignominie: Ta mort n'eût point laissé ta mémoire ternie; On n'eût point vu le foible opprimé du puissant, Ni mon pays souillé du sang d'un innocent, Ni Thémis endurer l'indigne violence Qui pour l'assassiner emprunte sa balance[1381-b]. Hélas! et de quoi sert à mon coeur enflammé[1381-c] D'avoir fait un beau choix et d'avoir bien aimé, Si mon amour fatal te conduit au supplice Et m'apprête à moi-même un mortel précipice? Car en vain après toi l'on me laisse le jour. (1639-60)

[1381-a] Contre elles un jaloux forma son noir dessein. (1660)

[1381-b] Qui pour t'assassiner emprunte sa balance. (1648 et 60)

[1381-c] De quoi sert à mon coeur si vivement charmé. (1660)

[1382] _Var._ Et remet plus avant dans ma triste pensée L'aimable souvenir de mon amour passée. (1639-57)

[1383] _Var._ L'un est mort, et demain l'autre perdra la vie. (1639-57)

[1384] _Var._ Impudente, oses-tu me tenir ces paroles? (1639-57)

[1385] _Var._ Et puis après cela jugez si je vous aime. (1639-57)

[1386] _Var._ Va, ne m'informe[1386-a] plus si je suivrois sa fuite. (1639-57)

[1386-a] Voyez tome I, p. 472, note 2.

[1387] _Var._ La prison est fort proche. (1639-64)

[1388] Les éditions de 1664-82 donnent _mourrois_, pour _mourois_, ce qui ne nous paraît pas offrir de sens.

[1389] _Var._ Moi de prendre mon temps, que sa bonne fortune. (1639-57)

[1390] _Var._ Ç'ai-je, dit; tu peux tout, et ton frère est absent. (1639-57)

[1391] _Var._ Lui faire offre en ce cas de tout ce que j'avois. (1639-60)

[1392] _Var._ J'ai bien fait encor pire: J'ai dit que c'est pour vous que ce captif soupire, Que vous l'aimiez de même et fuiriez avec nous. (1639-57)

[1393] L'édition de 1639 porte _fantasie_.

[1394] _Var._ Et que tous ces délais provenoient seulement. (1639, 44 et 52-57) _Var._ Et que tous ses délais provenoient seulement. (1648)

[1395] L'édition de 1682 donne à tort: _pour moi_, au lieu de: _par moi_.

[1396] _Var._ Qu'il alloit y pourvoir, et que vers la mi-nuit Vous fussiez toute prête à déloger sans bruit. (1639-57)

[1397] _Var._ Allez, ployez bagage, et n'épargnez en somme Ni votre cabinet, ni celui du bonhomme. (1639-57)

[1398] _Var._ Allons faire le coup ensemble. (1639-57)

[1399] _Var._ [J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance,] Tu réduiras pour moi tes voeux dans l'innocence, Qu'un mari me tenant en sa possession, Sa présence vaincra ta folle passion, Ou que, si cette ardeur encore te possède, Ma maîtresse avertie y mettra bon remède[1399-a]. (1639-57)

[1399-a] La scène III finit là dans les éditions indiquées.

[1400] _Var._ Qu'il s'est caché de peur dans la chambre aux fagots. MAT. De peur? (1639-57)

[1401] A ce vers, et un peu plus bas au vers 1177, toutes les éditions portent _ambrosie_, excepté celle de 1639, où on lit _ambroisie_.

[1402] _Var._ Je le vais réparer. (1639-57)

[1403] _Var._ Madame, grâce aux Dieux, tout va le mieux du monde. (1639-57)

[1404] _Var._ Ah! que tu me ravis! et quel digne salaire Pourrai-je présenter à mon dieu tutélaire? LE GEÔL. Voici la récompense où mon desir prétend. ISAB. Lyse, il faut se résoudre à le rendre content. (1639-57)

[1405] _Var._ LE GEÔLIER, _montrant Lyse_. (1660)

[1406] L'édition de 1639 porte: «par ces ruines;» celle de 1657: «de ses ruines.» Ce sont vraisemblablement deux fautes.

[1407] _Var._ _Il est en prison._ (1663, en marge.)

[1408] _Var._ Vous avez de douceurs et de charmes pour moi! (1639-57)

[1409] _Var._ Viendront en mon esprit figurer mes malheurs. (1648)

[1410] _Var._ Pour déguiser la honte et l'horreur d'un supplice! Il faut mourir enfin, et quitter ces beaux yeux. (1639-57)

[1411] _Var._ L'ombre d'un meurtrier cause encor ma ruine. (1639-57)

[1412] Dans l'édition de 1682, on lit ainsi ce vers:

De qui les passions s'arment d'autorité.

C'est sans doute encore une faute. Au vers 1259 il y a, autre erreur, _prenant_, pour _prennent_.

[1413] _Var._ Demain de mon courage ils doivent faire un crime. (1639-57)

[1414] _Var._ Je frémis au penser de ma triste aventure[1414-a]. (1639-57)

[1414-a] L'édition de 1657 porte, évidemment par erreur: «d'une triste aventure.»

[1415] _Var._ De l'amas insolent du peuple qui me suit. (1648)

[1416] _Var._ Je ne découvre rien propre à me secourir. (1639-57)

[1417] _Var._ Aussitôt que je pense à tes divins attraits. (1639-57)

[1418] Voyez tome I, p. 205, note 3.

[1419] _Var._ _Isabelle et Lyse paroissent à quartier._ (1663, en marge.)--Cette indication manque dans les éditions de 1639-57.--_A quartier_, à l'écart. Voyez tome I, p. 93, note 2.

[1420] _Var._ ISABELLE, _cependant que le Geôlier, etc._ (1660)--Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1639-57.

[1421] _Var._ Ma chère âme, est-ce vous? surprises adorables! (1639-57)

[1422] _Var._ Mon heur! [LE GEÔL. Ne perdons point le temps à ces caresses.] (1639-54) _Var._ Mon heur! LE GEÔL. Ne perdons point de temps à ces caresses. (1657)

[1423] _Var._ Nous aurons tout loisir de baiser nos maîtresses. (1639-57)

[1424] _Var._ Sur un gage si bon j'ose tout hasarder. LE GEÔL. Nous nous amusons trop, hâtons-nous d'évader. (1639-57)

[1425] Ce vers a été omis par erreur dans l'édition de 1682.--L'édition de 1639, également par erreur, porte _leurs amours et leurs fuites_: la rime s'oppose à ce pluriel.

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

PRIDAMANT.

Qu'Isabelle est changée et qu'elle est éclatante!

ALCANDRE.

Lyse marche après elle, et lui sert de suivante; Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi, 1335 Et de ce lieu fatal ne sortez qu'après moi: Je vous le dis encore, il y va de la vie.

PRIDAMANT.

Cette condition m'en ôte assez l'envie[1425].

SCÈNE II.

ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine[1427].

LYSE.

Ce divertissement n'aura-t-il point de fin? Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin? 1340

ISABELLE.

Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amène: C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine. Le prince Florilame....

LYSE.

Eh bien! il est absent.

ISABELLE.

C'est la source des maux que mon âme ressent[1428]; Nous sommes ses voisins, et l'amour qu'il nous porte 1345 Dedans son grand jardin nous permet cette porte. La princesse Rosine, et mon perfide époux, Durant qu'il est absent en font leur rendez-vous: Je l'attends au passage, et lui ferai connoître Que je ne suis pas femme à rien souffrir d'un traître.

LYSE.

Madame, croyez-moi, loin de le quereller, Vous ferez beaucoup mieux de tout dissimuler[1429]: Il nous vient peu de fruit de telles jalousies[1430]; Un homme en court plus tôt après ses fantaisies[1431]; Il est toujours le maître, et tout notre discours[1432], 1355 Par un contraire effet, l'obstine en ses amours.

ISABELLE.

Je dissimulerai son adultère flamme! Une autre aura son coeur, et moi le nom de femme[1433]! Sans crime, d'un hymen peut-il rompre la loi? Et ne rougit-il point d'avoir si peu de foi? 1360

LYSE.

Cela fut bon jadis; mais au temps où nous sommes, Ni l'hymen ni la foi n'obligent plus les hommes: Leur gloire a son brillant et ses règles à part[1434]; Où la nôtre se perd, la leur est sans hasard; Elle croît aux dépens de nos lâches foiblesses; 1365 L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses.

ISABELLE.

Ote-moi cet honneur et cette vanité, De se mettre en crédit par l'infidélité. Si pour haïr le change et vivre sans amie Un homme tel que lui tombe dans l'infamie[1435], 1370 Je le tiens glorieux d'être infâme à ce prix; S'il en est méprisé, j'estime ce mépris. Le blâme qu'on reçoit d'aimer trop une femme Aux maris vertueux est un illustre blâme.

LYSE.

Madame, il vient d'entrer; la porte a fait du bruit. 1375

ISABELLE.

Retirons-nous, qu'il passe.

LYSE.

Il vous voit et vous suit.

SCÈNE III.

CLINDOR, représentant Théagène; ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine.

CLINDOR.

Vous fuyez, ma princesse, et cherchez des remises: Sont-ce là les douceurs que vous m'aviez promises[1436]? Est-ce ainsi que l'amour ménage un entretien? Ne fuyez plus, Madame, et n'appréhendez rien: 1380 Florilame est absent, ma jalouse[1437] endormie.

ISABELLE.

En êtes-vous bien sûr?

CLINDOR.

Ah! fortune ennemie!

ISABELLE.

Je veille, déloyal: ne crois plus m'aveugler; Au milieu de la nuit je ne vois que trop clair: Je vois tous mes soupçons passer en certitudes, 1385 Et ne puis plus douter de tes ingratitudes: Toi-même, par ta bouche, as trahi ton secret. O l'esprit avisé pour un amant discret! Et que c'est en amour une haute prudence D'en faire avec sa femme entière confidence! 1390 Où sont tant de serments de n'aimer rien que moi? Qu'as-tu fait de ton coeur? qu'as-tu fait de ta foi? Lorsque je la reçus, ingrat, qu'il te souvienne De combien différoient ta fortune et la mienne, De combien de rivaux je dédaignai les voeux; 1395 Ce qu'un simple soldat pouvoit être auprès d'eux: Quelle tendre amitié je recevois d'un père! Je le quittai pourtant pour suivre ta misère[1438]; Et je tendis les bras à mon enlèvement, Pour soustraire ma main à son commandement[1439]. 1400 En quelle extrémité depuis ne m'ont réduite Les hasards dont le sort a traversé ta fuite! Et que n'ai-je souffert avant que le bonheur Élevât ta bassesse à ce haut rang d'honneur! Si pour te voir heureux ta foi s'est relâchée, 1405 Remets-moi dans le sein dont tu m'as arrachée[1440]. L'amour que j'ai pour toi m'a fait tout hasarder, Non pas pour des grandeurs, mais pour te posséder[1441].

CLINDOR.

Ne me reproche plus ta fuite ni ta flamme: Que ne fait point l'amour quand il possède une âme? 1410 Son pouvoir à ma vue attachoit tes plaisirs, Et tu me suivois moins que tes propres desirs. J'étois lors peu de chose: oui, mais qu'il te souvienne Que ta fuite égala ta fortune à la mienne, Et que pour t'enlever c'étoit un foible appas[1442] 1415 Que l'éclat de tes biens qui ne te suivoient pas. Je n'eus, de mon côté, que l'épée en partage, Et ta flamme, du tien, fut mon seul avantage: Celle-là m'a fait grand en ces bords étrangers; L'autre exposa ma tête à cent et cent dangers[1443]. 1420 Regrette maintenant ton père et ses richesses; Fâche-toi de marcher à côté des princesses; Retourne en ton pays chercher avec tes biens[1444] L'honneur d'un rang pareil à celui que tu tiens. De quel manque, après tout, as-tu lieu de te plaindre? En quelle occasion m'as-tu vu te contraindre? As-tu reçu de moi ni froideurs, ni mépris? Les femmes, à vrai dire, ont d'étranges esprits! Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrême[1445] A leur bizarre humeur le soumette lui-même[1446], 1430 Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements, Qu'il ne refuse rien à leurs contentements: S'il fait la moindre brèche à la foi conjugale[1447], Il n'est point à leur gré de crime qui l'égale; C'est vol, c'est perfidie, assassinat, poison, 1435 C'est massacrer son père et brûler sa maison: Et jadis des Titans l'effroyable supplice Tomba sur Encelade avec moins de justice.

ISABELLE.

Je te l'ai déjà dit, que toute ta grandeur Ne fut jamais l'objet de ma sincère ardeur. 1440 Je ne suivois que toi, quand je quittai mon père; Mais puisque ces grandeurs t'ont fait l'âme légère, Laisse mon intérêt: songe à qui tu les dois[1448]. Florilame lui seul t'a mis où tu te vois: A peine il te connut qu'il te tira de peine; 1445 De soldat vagabond il te fit capitaine; Et le rare bonheur qui suivit cet emploi Joignit à ses faveurs les faveurs de son roi. Quelle forte amitié n'a-t-il point fait paroître A cultiver depuis ce qu'il avoit fait naître? 1450 Par ses soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui[1449] Un peu moindre de rang, mais plus puissant que lui? Il eût gagné par là l'esprit le plus farouche, Et pour remercîment tu veux souiller sa couche[1450]! Dans ta brutalité trouve quelques raisons, 1455 Et contre ses faveurs défends tes trahisons. Il t'a comblé de biens, tu lui voles son âme! Il t'a fait grand seigneur, et tu le rends infâme! Ingrat, c'est donc ainsi que tu rends les bienfaits[1451]? Et ta reconnoissance a produit ces effets? 1460

CLINDOR.

Mon âme (car encor ce beau nom te demeure, Et te demeurera jusqu'à tant que je meure), Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trépas Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas? Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure; 1465 Mais à nos feux sacrés ne fais plus tant d'injure: Ils conservent encor leur première vigueur; Et si le fol amour qui m'a surpris le coeur[1452] Avoit pu s'étouffer au point de sa naissance, Celui que je te porte eût eu cette puissance; 1470 Mais en vain mon devoir tâche à lui résister[1453]: Toi-même as éprouvé qu'on ne le peut dompter. Ce dieu qui te força d'abandonner ton père, Ton pays et tes biens, pour suivre ma misère, Ce dieu même aujourd'hui force tous mes desirs[1454] 1475 A te faire un larcin de deux ou trois soupirs. A mon égarement souffre cette échappée, Sans craindre que ta place en demeure usurpée. L'amour dont la vertu n'est point le fondement Se détruit de soi-même, et passe en un moment; 1480 Mais celui qui nous joint est un amour solide[1455], Où l'honneur a son lustre, où la vertu préside: Sa durée a toujours quelques nouveaux appas[1456], Et ses fermes liens durent jusqu'au trépas. Mon âme, derechef pardonne à la surprise 1485 Que ce tyran des coeurs a faite[1457] à ma franchise; Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour, Et qui n'affoiblit point le conjugal amour[1458].

ISABELLE.

Hélas! que j'aide bien à m'abuser moi-même! Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime[1459]; Je me laisse charmer à ce discours flatteur, Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur. Pardonne, cher époux, au peu de retenue Où d'un premier transport la chaleur est venue: C'est en ces incidents manquer d'affection 1495 Que de les voir sans trouble et sans émotion. Puisque mon teint se fane et ma beauté se passe, Il est bien juste aussi que ton amour se lasse; Et même je croirai que ce feu passager En l'amour conjugal ne pourra rien changer: 1500 Songe un peu toutefois à qui ce feu s'adresse, En quel péril te jette une telle maîtresse. Dissimule, déguise, et sois amant discret. Les grands en leur amour n'ont jamais de secret; Ce grand train qu'à leurs pas leur grandeur propre attache N'est qu'un grand corps tout d'yeux à qui rien ne se cache, Et dont il n'est pas un qui ne fît son effort A se mettre en faveur par un mauvais rapport. Tôt ou tard Florilame apprendra tes pratiques, Ou de sa défiance, ou de ses domestiques; 1510 Et lors (à ce penser je frissonne d'horreur) A quelle extrémité n'ira point sa fureur! Puisqu'à ces passe-temps ton humeur te convie, Cours après tes plaisirs, mais assure ta vie. Sans aucun sentiment je te verrai changer, 1515 Lorsque tu changeras sans te mettre en danger[1460].

CLINDOR.

Encore une fois donc tu veux que je te die Qu'auprès de mon amour je méprise ma vie? Mon âme est trop atteinte, et mon coeur trop blessé, Pour craindre les périls dont je suis menacé. 1520 Ma passion m'aveugle, et pour cette conquête Croit hasarder trop peu de hasarder ma tête: C'est un feu que le temps pourra seul modérer; C'est un torrent qui passe et ne sauroit durer.

ISABELLE.