Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 32
[1325] _Var._ De certains mouvements que le ciel nous inspire Nous font aux yeux d'autrui souvent choisir le pire. C'est lui qui d'un regard fait naître en notre coeur L'estime ou le mépris, l'amour ou la rigueur. [Il attache ici-bas avec des sympathies.] (1639-57)
--Voyez ci-dessus, p. 309.
[1326] _Var._ Les âmes que son choix a là-haut assorties. (1639-57)
[1327] _Var._ Impudente, est-ce ainsi que l'on se justifie? (1639-60)
[1328] _Var._ Ce guerrier valeureux nous tient-il dans ses fers? (1652-57)
[1329] L'édition de 1648 porte, par erreur sans doute, _contester_, à l'infinitif.
[1330] _Var._ A l'empêcher de courre après son propre sens; Mais c'est l'humeur du sexe: il aime à contredire, Pour secouer, s'il peut, le joug de notre empire. (1639-57)
[1331] _Var._ N'auras-tu point enfin pitié de ma fortune? (1639-57)
[1332] Ce sont les noms de deux anciens royaumes de la presqu'île occidentale de l'Hindoustan.
[1333] _Var._ Où sont vos ennemis, que j'en fasse un carnage? (1639-60)
[1334] On lit _fureur_, pour _faveur_, dans l'édition de 1657.
[1335] C'est ainsi que le mot est imprimé dans toutes les éditions. Cette orthographe était générale au commencement du dix-septième siècle. Voyez le _Lexique_.
[1336] _Var._ Qui se connoissant mal à faire des bravades. (1639-57)
[1337] _Var._ Que n'ai-je eu cent rivaux à la place d'un père. (1639)
[1338] _Médaille de damné_, portrait, vraie image de damné.
[1339] _Parnes_, pièces de bois posées sur la charpente d'un comble pour recevoir les chevrons; on dit plus ordinairement _pannes_.--_Soles_ signifie proprement les pièces de bois placées à plat qui portent la cage d'un moulin à vent; il se dit aussi de celles qui se couchent à terre dans les autres constructions et machines.--_Traveteaux_, petites poutres, petites solives.
[1340] Les éditions de 1652-64 portent _peintures_, au pluriel.
[1341] Le mot _seul_ manque dans l'édition de 1639 et dans celles de 1648-57.
[1342] _Var._ Bien que pour l'épouser je lui donne ma foi. (1639-57)
[1343] _Var._ Un rien s'assemble mal avec un autre rien; Mais si tu ménageois ma flamme avec adresse, Une femme est sujette, une amante est maîtresse; Les plaisirs sont plus grands à se voir moins souvent: La femme les achète, et l'amante les vend; Un amour par devoir bien aisément s'altère; Les noeuds en sont plus forts quand il est volontaire; Il hait toute contrainte, et son plus doux appas[1343-a] Se goûte quand on aime et qu'on peut n'aimer pas; Seconde avec douceur celui que je te porte. LYSE. Vous me connoissez trop pour m'aimer de la sorte, Et vous en parlez moins de votre sentiment Qu'à dessein de railler par divertissement. Je prends tout en riant comme vous me le dites: [Allez continuer cependant vos visites.] CLIND. Un peu de tes faveurs me rendroit plus content. (1639-57)
[1343-a] Voyez tome I, p. 148, note 3.
[1344] Une double erreur typographique a défiguré ce vers et le suivant dans l'édition de 1682:
Et malgré les douceurs que l'amour déploie, Deux malheurs ensemble ont toujours courte joie.
[1345] _Var._ De ce qu'à ses desirs ma raison fait d'injure. (1660 et 63) _Var._ De ce qu'à ces desirs ma raison fait d'injure. (1664 et 68)
[1346] _Var._ Aux lieux où vous trouvez votre heur et votre joie. (1639-57)
[1347] On lit _un autre_ dans les éditions de 1664-82. Voyez tome I, p. 228, note 3.
[1348] _Var._ Souviens-toi donc.... LYSE. De rien que m'ait pu dire.... CLIND. Un amant.... LYSE. Un causeur qui prend plaisir à rire[1348-a]. (1639-57)
[1348-a] La scène V finit là dans les éditions indiquées.
[1349] _Var._ Et pour me suborner il contrefait l'amant! Qui hait ma sainte ardeur m'aime dans l'infamie, Me dédaigne pour femme, et me veut pour amie. Perfide, qu'as-tu vu dedans mes actions, Qui te dût enhardir à ces prétentions? Qui t'a fait m'estimer digne d'être abusée, Et juger mon honneur une conquête aisée? J'ai tout pris en riant, mais c'étoit seulement. (1639-57)
[1350] _Var._ Et ma feinte douceur te laissant espérer, Te jette dans les rets que j'ai su préparer. Va, traître, aime en tous lieux, et partage ton âme: Choisis qui tu voudras pour maîtresse et pour femme; Donne à l'une ton coeur, donne à l'autre ta foi; Mais ne crois plus tromper Isabelle ni moi. Ce long calme bientôt va tourner en tempête, Et l'orage est tout prêt à fondre sur ta tête: Surpris par un rival dans ce cher entretien, Il vengera d'un coup son malheur et le mien. Toutefois qu'as-tu fait qui t'en rende coupable[1350-a]? (1639-57)
[1345-a] [Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable? (1644-57)
[1351] _Var._ Oublions les projets de sa flamme maudite, [Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite.] Que de pensers divers en mon coeur amoureux, Et que je sens dans l'âme un combat rigoureux! Perdre qui me chérit! épargner qui m'affronte! Ruiner ce que j'aime! aimer qui veut ma honte! L'amour produira-t-il un si cruel effet? L'impudent rira-t-il de l'affront qu'il m'a fait[1351-a]? Mon amour me séduit, et ma haine m'emporte, L'une peut tout sur moi, l'autre n'est pas moins forte: N'écoutons plus l'amour pour un tel suborneur, Et laissons à la haine assurer mon honneur. (1639-57)
[1351-a] L'insolent rira-t-il de l'affront qu'il m'a fait? (1644-57)
[1352] _Var._ Puisque ton faux espoir n'a fait qu'aigrir ma peine. (1660)
[1353] _Var._ Coulons-nous en faveur des ombres de la nuit. (1639-60)
[1354] _Var._ J'ai le corps tout glacé, je ne saurois courir. (1639-60)
[1355] Cette indication manque dans l'édition de 1639 et dans celles de 1648-60.
[1356] _Var._ Notre baron d'ailleurs est devenu jaloux, Et c'est aussi pourquoi je vous ai fait descendre; Dedans mon cabinet ils nous pourroient surprendre; Ici nous causerons en plus de sûreté. (1639-57)
[1357] _Var._ Je n'en puis prendre trop pour conserver un bien Sans qui tout l'univers ensemble ne m'est rien: Oui, je fais plus d'état d'avoir gagné votre âme, Que si tout l'univers me connoissoit pour dame. [Un rival par mon père attaque en vain ma foi.] (1639-57) _Var._ Je n'en puis prendre trop pour m'assurer un bien. (1660-68)
[1358] _Var._ Mais pour vous je me plais à être mal traitée[1358-a]. (1639)
[1358-a] Nous avons vu déjà des exemples d'hiatus au tome I, p. 173, note 3, et à la page 188, nota 2, de ce volume.
[1359] _Var._ Il n'est point de tourments qui ne me semblent doux, Si ma fidélité les endure pour vous. (1639-57)
[1360] _Var._ Vous verrez que ce choix n'est pas tant inégal. (1639-57)
[1361] _Var._ Et que, tout balancé, je vaux bien un rival. (1639)
[1362] _Var._ Cependant, mon souci, permettez-moi de craindre. (1639-57)
[1363] _Var._ J'en sais bien le remède, et croyez qu'en ce cas. (1639-57)
[1364] _Var._ Il suffit que sur moi je me rende absolue. (1639)
[1365] _Var._ Que leurs plus grands efforts sont des efforts en l'air, Et que.... MAT. C'est trop souffrir: il est temps de parler. (1639-57) _Var._ Ainsi tous leurs projets sont des projets en l'air. (1660-63)
[1366] Dans l'édition de 1692, on lit à la suite de ce vers: _Isabelle rentre._
[1367] _Var._ _Le tirant à un coin du théâtre._ (1644-60)--Cette indication ne se trouve pas dans l'édition de 1639.
[1368] _Var._ Oui, j'ai pris votre place, et vous ai mis dehors. (1639-57)
[1369] _Var._ Choisis donc promptement, et songe à tes affaires. (1639-57)
[1370] On lit _ses valets_ dans les éditions de 1644, de 1652 et de 1654.
[1371] Par une erreur singulière, on a imprimé dans les éditions de 1652-57:
J'ai déjà massacré dix hommes _en_ cette nuit.
[1372] _Var._ Demande-moi pardon, et quitte cet objet, Dont les perfections m'ont rendu son sujet. (1639-57)
[1373] _Var._ Commandez que sa foi soit d'un baiser suivie. MAT. Je le veux.
SCÈNE XI.
GÉRONTE, ADRASTE, ETC.
ADR. Ce baiser te va coûter la vie. (1639-57)
[1374] _Var._ TROUPES DE DOMESTIQUES. (1639)
[1375] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1639.
[1376] _Var._ GÉRONTE, _survenant_. (1660)
[1377] _Var._ Hélas! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle. (1639-64)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
ISABELLE.
Enfin le terme approche: un jugement inique Doit abuser demain d'un pouvoir tyrannique[1378], 990 A son propre assassin immoler mon amant, Et faire une vengeance au lieu d'un châtiment. Par un décret injuste autant comme sévère, Demain doit triompher la haine de mon père, La faveur du pays, la qualité du mort[1379], 995 Le malheur d'Isabelle, et la rigueur du sort. Hélas! que d'ennemis, et de quelle puissance, Contre le foible appui que donne l'innocence, Contre un pauvre inconnu, de qui tout le forfait Est de m'avoir aimée, et d'être trop parfait[1380]! 1000 Oui, Clindor, tes vertus et ton feu légitime, T'ayant acquis mon coeur, ont fait aussi ton crime[1381]. Mais en vain après toi l'on me laisse le jour; Je veux perdre la vie en perdant mon amour: Prononçant ton arrêt, c'est de moi qu'on dispose; 1005 Je veux suivre ta mort, puisque j'en suis la cause, Et le même moment verra par deux trépas Nos esprits amoureux se rejoindre là-bas. Ainsi, père inhumain, ta cruauté déçue De nos saintes ardeurs verra l'heureuse issue; 1010 Et si ma perte alors fait naître tes douleurs, Auprès de mon amant je rirai de tes pleurs. Ce qu'un remords cuisant te coûtera de larmes D'un si doux entretien augmentera les charmes; Ou s'il n'a pas assez de quoi te tourmenter, 1015 Mon ombre chaque jour viendra t'épouvanter, S'attacher à tes pas dans l'horreur des ténèbres, Présenter à tes yeux mille images funèbres, Jeter dans ton esprit un éternel effroi, Te reprocher ma mort, t'appeler après moi, 1020 Accabler de malheurs ta languissante vie, Et te réduire au point de me porter envie. Enfin....
SCÈNE II.
ISABELLE, LYSE.
LYSE.
Quoi! chacun dort, et vous êtes ici? Je vous jure, Monsieur en est en grand souci.
ISABELLE.
Quand on n'a plus d'espoir, Lyse, on n'a plus de crainte. Je trouve des douceurs à faire ici ma plainte: Ici je vis Clindor pour la dernière fois; Ce lieu me redit mieux les accents de sa voix, Et remet plus avant en mon âme éperdue[1383] L'aimable souvenir d'une si chère vue. 1030
LYSE.
Que vous prenez de peine à grossir vos ennuis!
ISABELLE.
Que veux-tu que je fasse en l'état où je suis?
LYSE.
De deux amants parfaits dont vous étiez servie, L'un doit mourir demain, l'autre est déjà sans vie[1383]: Sans perdre plus de temps à soupirer pour eux, 1035 Il en faut trouver un qui les vaille tous deux.
ISABELLE.
De quel front oses-tu me tenir ces paroles[1384]?
LYSE.
Quel fruit espérez-vous de vos douleurs frivoles? Pensez-vous, pour pleurer et ternir vos appas, Rappeler votre amant des portes du trépas? 1040 Songez plutôt à faire une illustre conquête; Je sais pour vos liens une âme toute prête, Un homme incomparable.
ISABELLE.
Ote-toi de mes yeux.
LYSE.
Le meilleur jugement ne choisiroit pas mieux.
ISABELLE.
Pour croître mes douleurs faut-il que je te voie? 1045
LYSE.
Et faut-il qu'à vos yeux je déguise ma joie?
ISABELLE.
D'où te vient cette joie ainsi hors de saison?
LYSE.
Quand je vous l'aurai dit, jugez si j'ai raison.
ISABELLE.
Ah! ne me conte rien.
LYSE.
Mais l'affaire vous touche.
ISABELLE.
Parle-moi de Clindor, ou n'ouvre point la bouche. 1050
LYSE.
Ma belle humeur, qui rit au milieu des malheurs, Fait plus en un moment qu'un siècle de vos pleurs: Elle a sauvé Clindor.
ISABELLE.
Sauvé Clindor?
LYSE.
Lui-même: Jugez après cela comme quoi je vous aime[1385].
ISABELLE.
Eh! de grâce, où faut-il que je l'aille trouver? 1055
LYSE.
Je n'ai que commencé: c'est à vous d'achever.
ISABELLE.
Ah! Lyse!
LYSE.
Tout de bon, seriez-vous pour le suivre?
ISABELLE.
Si je suivrois celui sans qui je ne puis vivre? Lyse, si ton esprit ne le tire des fers, Je l'accompagnerai jusque dans les enfers. 1060 Va, ne demande plus si je suivrois sa fuite[1386].
LYSE.
Puisqu'à ce beau dessein l'amour vous a réduite, Écoutez où j'en suis, et secondez mes coups: Si votre amant n'échappe, il ne tiendra qu'à vous. La prison est tout proche[1387].
ISABELLE.
Eh bien?
LYSE.
Ce voisinage Au frère du concierge a fait voir mon visage; Et comme c'est tout un que me voir et m'aimer, Le pauvre malheureux s'en est laissé charmer.
ISABELLE.
Je n'en avois rien su!
LYSE.
J'en avois tant de honte Que je mourois[1388] de peur qu'on vous en fît le conte; 1070 Mais depuis quatre jours votre amant arrêté A fait que l'allant voir je l'ai mieux écouté. Des yeux et du discours flattant son espérance, D'un mutuel amour j'ai formé l'apparence. Quand on aime une fois, et qu'on se croit aimé, 1075 On fait tout pour l'objet dont on est enflammé. Par là j'ai sur mon âme assuré mon empire, Et l'ai mis en état de ne m'oser dédire. Quand il n'a plus douté de mon affection, J'ai fondé mes refus sur sa condition; 1080 Et lui, pour m'obliger, juroit de s'y déplaire, Mais que malaisément il s'en pouvoit défaire; Que les clefs des prisons qu'il gardoit aujourd'hui Étoient le plus grand bien de son frère et de lui. Moi de dire soudain que sa bonne fortune[1389] 1085 Ne lui pouvoit offrir d'heure plus opportune; Que, pour se faire riche et pour me posséder, Il n'avoit seulement qu'à s'en accommoder; Qu'il tenoit dans les fers un seigneur de Bretagne Déguisé sous le nom du sieur de la Montagne; 1090 Qu'il falloit le sauver et le suivre chez lui; Qu'il nous feroit du bien et seroit notre appui. Il demeure étonné; je le presse, il s'excuse; Il me parle d'amour, et moi je le refuse; Je le quitte en colère, il me suit tout confus, 1095 Me fait nouvelle excuse, et moi nouveau refus.
ISABELLE.
Mais enfin?
LYSE.
J'y retourne, et le trouve fort triste; Je le juge ébranlé; je l'attaque: il résiste. Ce matin: «En un mot, le péril est pressant, Ai-je dit; tu peux tout, et ton frère est absent[1390]. 1100 --Mais il faut de l'argent pour un si long voyage, M'a-t-il dit; il en faut pour faire l'équipage: Ce cavalier en manque.»
ISABELLE.
Ah! Lyse, tu devois Lui faire offre aussitôt de tout ce que j'avois[1391]: Perles, bagues, habits.
LYSE.
J'ai bien fait davantage[1392]: 1105 J'ai dit qu'à vos beautés ce captif rend hommage, Que vous l'aimez de même et fuirez avec nous. Ce mot me l'a rendu si traitable et si doux, Que j'ai bien reconnu qu'un peu de jalousie Touchant votre Clindor brouilloit sa fantaisie[1393], 1110 Et que tous ces détours provenoient seulement[1394] D'une vaine frayeur qu'il ne fût mon amant. Il est parti soudain après votre amour sue, A trouvé tout aisé, m'en a promis l'issue, Et vous mande pour moi[1395] qu'environ à minuit[1396] 1115 Vous soyez toute prête à déloger sans bruit.
ISABELLE.
Que tu me rends heureuse!
LYSE.
Ajoutez-y, de grâce, Qu'accepter un mari pour qui je suis de glace, C'est me sacrifier à vos contentements.
ISABELLE.
Aussi....
LYSE.
Je ne veux point de vos remercîments. 1120 Allez ployer bagage, et pour grossir la somme[1397], Joignez à vos bijoux les écus du bonhomme. Je vous vends ses trésors, mais à fort bon marché; J'ai dérobé ses clefs depuis qu'il est couché: Je vous les livre.
ISABELLE.
Allons y travailler ensemble[1398]. 1125
LYSE.
Passez-vous de mon aide.
ISABELLE.
Eh quoi! le coeur te tremble?
LYSE.
Non, mais c'est un secret tout propre à l'éveiller; Nous ne nous garderions jamais de babiller.
ISABELLE.
Folle, tu ris toujours.
LYSE.
De peur d'une surprise, Je dois attendre ici le chef de l'entreprise; 1130 S'il tardoit à la rue, il seroit reconnu; Nous vous irons trouver dès qu'il sera venu. C'est là sans raillerie.
ISABELLE.
Adieu donc; je te laisse, Et consens que tu sois aujourd'hui la maîtresse.
LYSE.
C'est du moins.
ISABELLE.
Fais bon guet.
LYSE.
Vous, faites bon butin.
SCÈNE III.
LYSE.
Ainsi, Clindor, je fais moi seule ton destin; Des fers où je t'ai mis c'est moi qui te délivre, Et te puis, à mon choix, faire mourir ou vivre. On me vengeoit de toi par delà mes desirs: Je n'avois de dessein que contre tes plaisirs. 1140 Ton sort trop rigoureux m'a fait changer d'envie; Je te veux assurer tes plaisirs et ta vie; Et mon amour éteint, te voyant en danger, Renaît pour m'avertir que c'est trop me venger. J'espère aussi, Clindor, que pour reconnoissance[1399], 1145 De ton ingrat amour étouffant la licence....
SCÈNE IV.
MATAMORE, ISABELLE, LYSE.
ISABELLE.
Quoi! chez nous, et de nuit!
MATAMORE.
L'autre jour....
ISABELLE.
Qu'est-ce-ci: «L'autre jour?» est-il temps que je vous trouve ici?
LYSE.
C'est ce grand capitaine. Où s'est-il laissé prendre?
ISABELLE.
En montant l'escalier je l'en ai vu descendre. 1150
MATAMORE.
L'autre jour, au défaut de mon affection, J'assurai vos appas de ma protection.
ISABELLE.
Après?
MATAMORE.
On vint ici faire une brouillerie; Vous rentrâtes voyant cette forfanterie; Et pour vous protéger, je vous suivis soudain. 1155
ISABELLE.
Votre valeur prit lors un généreux dessein. Depuis?
MATAMORE.
Pour conserver une dame si belle, Au plus haut du logis j'ai fait la sentinelle.
ISABELLE.
Sans sortir?
MATAMORE.
Sans sortir.
LYSE.
C'est-à-dire, en deux mots, Que la peur l'enfermoit dans la chambre aux fagots[1400].
MATAMORE.
La peur?
LYSE.
Oui, vous tremblez: la vôtre est sans égale.
MATAMORE.
Parce qu'elle a bon pas, j'en fais mon Bucéphale; Lorsque je la domptai, je lui fis cette loi; Et depuis, quand je marche, elle tremble sous moi.
LYSE.
Votre caprice est rare à choisir des montures. 1165
MATAMORE.
C'est pour aller plus vite aux grandes aventures.
ISABELLE.
Vous en exploitez bien. Mais changeons de discours: Vous avez demeuré là dedans quatre jours?
MATAMORE.
Quatre jours.
ISABELLE.
Et vécu?
MATAMORE.
De nectar, d'ambrosie[1401].
LYSE.
Je crois que cette viande aisément rassasie? 1170
MATAMORE.
Aucunement.
ISABELLE.
Enfin vous étiez descendu....
MATAMORE.
Pour faire qu'un amant en vos bras fût rendu, Pour rompre sa prison, en fracasser les portes, Et briser en morceaux ses chaînes les plus fortes.
LYSE.
Avouez franchement que, pressé de la faim, 1175 Vous veniez bien plutôt faire la guerre au pain.
MATAMORE.
L'un et l'autre, parbieu! Cette ambrosie est fade: J'en eus au bout d'un jour l'estomac tout malade. C'est un mets délicat, et de peu de soutien: A moins que d'être un Dieu l'on n'en vivroit pas bien; Il cause mille maux, et dès l'heure qu'il entre, Il allonge les dents, et rétrécit le ventre.
LYSE.
Enfin c'est un ragoût qui ne vous plaisoit pas?
MATAMORE.
Quitte pour chaque nuit faire deux tours en bas, Et là, m'accommodant des reliefs de cuisine, 1185 Mêler la viande humaine avecque la divine.
ISABELLE.
Vous aviez, après tout, dessein de nous voler.
MATAMORE.
Vous-mêmes, après tout, m'osez-vous quereller? Si je laisse une fois échapper ma colère....
ISABELLE.
Lyse, fais-moi sortir les valets de mon père. 1190
MATAMORE.
Un sot les attendroit.
SCÈNE V.
ISABELLE, LYSE.
LYSE.
Vous ne le tenez pas.
ISABELLE.
Il nous avoit bien dit que la peur a bon pas.
LYSE.
Vous n'avez cependant rien fait, ou peu de chose.
ISABELLE.
Rien du tout. Que veux-tu? sa rencontre en est cause.
LYSE.
Mais vous n'aviez alors qu'à le laisser aller. 1195
ISABELLE.
Mais il m'a reconnue, et m'est venu parler. Moi qui, seule et de nuit, craignois son insolence, Et beaucoup plus encor de troubler le silence, J'ai cru, pour m'en défaire et m'ôter de souci, Que le meilleur étoit de l'amener ici. 1200 Vois, quand j'ai ton secours, que je me tiens vaillante, Puisque j'ose affronter cette humeur violente.
LYSE.
J'en ai ri comme vous, mais non sans murmurer: C'est bien du temps perdu.
ISABELLE.
Je vais le réparer[1402].
LYSE.
Voici le conducteur de notre intelligence; 1205 Sachez auparavant toute sa diligence.
SCÈNE VI.
ISABELLE, LYSE, LE GEÔLIER.
ISABELLE.
Eh bien! mon grand ami, braverons-nous le sort? Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort? Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde.
LE GEÔLIER.
Bannissez vos frayeurs: tout va le mieux du monde[1403]; Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prêts, Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts.
ISABELLE.
Je te dois regarder comme un dieu tutélaire[1404], Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire.
LE GEÔLIER[1405].
Voici le prix unique où tout mon coeur prétend. 1215
ISABELLE.
Lyse, il faut te résoudre à le rendre content.
LYSE.
Oui, mais tout son apprêt nous est fort inutile: Comment ouvrirons-nous les portes de la ville?
LE GEÔLIER.
On nous tient des chevaux en main sûre aux faubourgs; Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours: 1220 Nous pourrons aisément sortir par ses ruines[1406].
ISABELLE.
Ah! que je me trouvois sur d'étranges épines!
LE GEÔLIER.
Mais il faut se hâter.
ISABELLE.
Nous partirons soudain. Viens nous aider là-haut à faire notre main.
SCÈNE VII.
CLINDOR, en prison[1407].