Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 31
[1305] _Var._ En ce piteux état, ma fortune si basse Trouve encor quelque part en votre bonne grâce. (1639-57)
[1306] _Var._ C'est comme il faut choisir, et l'amour véritable. (1639-57)
[1307] _Var._ S'attache seulement à ce qu'il voit d'aimable. (1639-60)
[1308] _Var._ Sans qu'elle ait vu vos pas s'adresser en ce lieu. (1639-60)
[1309] _Divertissez_, détournez. Voyez tome I, p. 184, note 1.
[1310] _Var._ Vous n'avez point la mine à servir sans dessein. (1639-57)
[1311] _Var._ Me croyez-vous bastant de nuire à votre feu? ADR. Sans réplique, de grâce, ou vous verrez beau jeu. (1639-57)
[1312] _Var._ Et je suis homme à rendre un jour ce qu'on me prête. (1639-57)
[1313] Les mots _jaloux_ et _foux_ sont ainsi imprimés et riment aux yeux dans toutes les éditions. Dans _la Comédie des Tuileries_, nous avons vu au contraire _jalous_ et _courrous_, par une _s_, rimant avec des mots en _ous_.
[1314] _Var._ Je suis trop glorieux et crois trop d'Isabelle. (1644-57)
[1315] _Var._ Pour craindre qu'un valet me supplante auprès d'elle. (1639-57)
[1316] _Var._ Le plaisir qu'elle prend à rire avecque lui. (1639-57)
[1317] _Var._ Oh Dieu! que me dis-tu? (1639)
[1318] _Var._ De notre Rodomont il s'est mis au service. (1639-60)
[1319] _Var._ Où choisi pour agent de ses[1319-a] folles amours, Isabelle a prêté l'oreille à ses discours. Il a si bien charmé cette pauvre abusée. (1639-57)
[1319-a] L'édition de 1639 donne, par erreur, _ces_, pour _ses_.
[1320] Dans l'édition de 1692, on lit après ce vers: _Il lui donne un dimant._
[1321] Ici l'orthographe de ce mot est _gaignée_ dans toutes les éditions, excepté dans celle de 1657.
[1322] Dans l'édition de 1682, il y a _le_, pour _la_, ce qui est évidemment une faute.
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
GÉRONTE, ISABELLE.
GÉRONTE.
Apaisez vos soupir et tarissez vos larmes; 625 Contre ma volonté ce sont de foibles armes: Mon coeur, quoique sensible à toutes vos douleurs, Écoute la raison, et néglige vos pleurs. Je sais ce qu'il vous faut beaucoup mieux que vous-même[1323]. Vous dédaignez Adraste à cause que je l'aime; 630 Et parce qu'il me plaît d'en faire votre époux, Votre orgueil n'y voit rien qui soit digne de vous. Quoi! manque-t-il de bien, de coeur ou de noblesse? En est-ce le visage ou l'esprit qui vous blesse? Il vous fait trop d'honneur.
ISABELLE.
Je sais qu'il est parfait, 635 Et que je réponds mal à l'honneur qu'il me fait[1324]; Mais si votre bonté me permet en ma cause, Pour me justifier, de dire quelque chose, Par un secret instinct, que je ne puis nommer, J'en fais beaucoup d'état, et ne le puis aimer. 640 Souvent je ne sais quoi que le ciel nous inspire[1325] Soulève tout le coeur contre ce qu'on desire, Et ne nous laisse pas en état d'obéir, Quand on choisit pour nous ce qu'il nous fait haïr. Il attache ici-bas avec des sympathies 645 Les âmes que son ordre a là-haut assorties[1326]: On n'en sauroit unir sans ses avis secrets; Et cette chaîne manque où manquent ses décrets. Aller contre les lois de cette providence, C'est le prendre à partie, et blâmer sa prudence, 650 L'attaquer en rebelle, et s'exposer aux coups Des plus âpres malheurs qui suivent son courroux.
GÉRONTE.
Insolente, est-ce ainsi que l'on se justifie[1327]? Quel maître vous apprend cette philosophie? Vous en savez beaucoup; mais tout votre savoir 655 Ne m'empêchera pas d'user de mon pouvoir. Si le ciel pour mon choix vous donne tant de haine, Vous a-t-il mise en feu pour ce grand capitaine? Ce guerrier valeureux vous tient-il dans ses fers[1328]? Et vous a-t-il domptée avec tout l'univers? 660 Ce fanfaron doit-il relever ma famille?
ISABELLE.
Eh! de grâce, Monsieur, traitez mieux votre fille!
GÉRONTE.
Quel sujet donc vous porte à me désobéir?
ISABELLE.
Mon heur et mon repos, que je ne puis trahir. Ce que vous appelez un heureux hyménée 665 N'est pour moi qu'un enfer si j'y suis condamnée.
GÉRONTE.
Ah! qu'il en est encor de mieux faites que vous Qui se voudroient bien voir dans un enfer si doux! Après tout, je le veux; cédez à ma puissance.
ISABELLE.
Faites un autre essai de mon obéissance. 670
GÉRONTE.
Ne me répliquez plus quand j'ai dit: «Je le veux.» Rentrez: c'est désormais trop contesté[1328] nous deux.
SCÈNE II.
GÉRONTE.
Qu'à présent la jeunesse a d'étranges manies! Les règles du devoir lui sont des tyrannies, Et les droits les plus saints deviennent impuissants 675 Contre cette fierté qui l'attache à son sens[1330] Telle est l'humeur du sexe: il aime à contredire, Rejette obstinément le joug de notre empire, Ne suit que son caprice en ses affections, Et n'est jamais d'accord de nos élections. 680 N'espère pas pourtant, aveugle et sans cervelle, Que ma prudence cède à ton esprit rebelle. Mais ce fou viendra-t-il toujours m'embarrasser? Par force ou par adresse il me le faut chasser.
SCÈNE III.
GÉRONTE, MATAMORE, CLINDOR.
MATAMORE, à Clindor.
Ne doit-on pas avoir pitié de ma fortune[1331]? 685 Le grand vizir encor de nouveau m'importune; Le Tartare, d'ailleurs, m'appelle à son secours; Narsingue et Calicut[1332] m'en pressent tous les jours: Si je ne les refuse, il me faut mettre en quatre.
CLINDOR.
Pour moi, je suis d'avis que vous les laissiez battre: 690 Vous emploieriez trop mal vos invincibles coups, Si pour en servir un vous faisiez trois jaloux.
MATAMORE.
Tu dis bien: c'est assez de telles courtoisies; Je ne veux qu'en amour donner des jalousies. Ah! Monsieur, excusez, si, faute de vous voir, 695 Bien que si près de vous, je manquois au devoir. Mais quelle émotion paroît sur ce visage? Où sont vos ennemis, que j'en fasse carnage[1333]?
GÉRONTE.
Monsieur, grâces aux Dieux, je n'ai point d'ennemis.
MATAMORE.
Mais grâces à ce bras qui vous les a soumis. 700
GÉRONTE.
C'est une grâce encor que j'avois ignorée.
MATAMORE.
Depuis que ma faveur[1334] pour vous s'est déclarée, Ils sont tous morts de peur, ou n'ont osé branler.
GÉRONTE.
C'est ailleurs maintenant qu'il vous faut signaler: Il fait beau voir ce bras, plus craint que le tonnerre, 705 Demeurer si paisible en un temps plein de guerre; Et c'est pour acquérir un nom bien relevé, D'être dans une ville à battre le pavé. Chacun croit votre gloire à faux titre usurpée, Et vous ne passez plus que pour traîneur d'épée. 710
MATAMORE.
Ah, ventre! il est tout vrai que vous avez raison. Mais le moyen d'aller, si je suis en prison? Isabelle m'arrête, et ses yeux pleins de charmes Ont captivé mon coeur et suspendu mes armes.
GÉRONTE.
Si rien que son sujet ne vous tient arrêté, 715 Faites votre équipage en toute liberté: Elle n'est pas pour vous; n'en soyez point en peine.
MATAMORE.
Ventre! que dites-vous? Je la veux faire reine.
GÉRONTE.
Je ne suis pas d'humeur à rire tant de fois Du crotesque[1335] récit de vos rares exploits. 720 La sottise ne plaît qu'alors qu'elle est nouvelle: En un mot, faites reine une autre qu'Isabelle. Si pour l'entretenir vous venez plus ici....
MATAMORE.
Il a perdu le sens, de me parler ainsi. Pauvre homme, sais-tu bien que mon nom effroyable 725 Met le Grand Turc en fuite, et fait trembler le diable; Que pour t'anéantir je ne veux qu'un moment?
GÉRONTE.
J'ai chez moi des valets à mon commandement, Qui n'ayant pas l'esprit de faire des bravades[1336], Répondroient de la main à vos rodomontades. 730
MATAMORE, à Clindor.
Dis-lui ce que j'ai fait en mille et mille lieux.
GÉRONTE.
Adieu: modérez-vous; il vous en prendra mieux; Bien que je ne sois pas de ceux qui vous haïssent, J'ai le sang un peu chaud, et mes gens m'obéissent.
SCÈNE IV.
MATAMORE, CLINDOR.
MATAMORE.
Respect de ma maîtresse, incommode vertu, 735 Tyran de ma vaillance, à quoi me réduis-tu? Que n'ai-je eu cent rivaux en la place d'un père[1337], Sur qui, sans t'offenser, laisser choir ma colère! Ah! visible démon, vieux spectre décharné, Vrai suppôt de Satan, médaille de damné[1338], 740 Tu m'oses donc bannir, et même avec menaces, Moi de qui tous les rois briguent les bonnes grâces?
CLINDOR.
Tandis qu'il est dehors, allez, dès aujourd'hui, Causer de vos amours, et vous moquer de lui.
MATAMORE.
Cadédiou! ses valets feroient quelque insolence. 745
CLINDOR.
Ce fer a trop de quoi dompter leur violence.
MATAMORE.
Oui, mais les feux qu'il jette en sortant de prison Auroient en un moment embrasé la maison, Dévoré tout à l'heure ardoises et gouttières, Faîtes, lattes, chevrons, montants, courbes, filières, 750 Entretoises, sommiers, colonnes, soliveaux, Parnes, soles, appuis, jambages, traveteaux[1339], Portes, grilles, verrous, serrures, tuiles, pierre, Plomb, fer, plâtre, ciment, peinture[1340], marbre, verre, Caves, puits, cours, perrons, salles, chambres, greniers, Offices, cabinets, terrasses, escaliers. Juge un peu quel désordre aux yeux de ma charmeuse; Ces feux étoufferoient son ardeur amoureuse. Va lui parler pour moi, toi qui n'es pas vaillant: Tu puniras à moins un valet insolent. 760
CLINDOR.
C'est m'exposer....
MATAMORE.
Adieu: je vois ouvrir la porte, Et crains que sans respect cette canaille sorte.
SCÈNE V.
CLINDOR, LYSE.
CLINDOR, seul[1341].
Le souverain poltron, à qui pour faire peur Il ne faut qu'une feuille, une ombre, une vapeur! Un vieillard le maltraite, il fuit pour une fille, 765 Et tremble à tous moments de crainte qu'on l'étrille. Lyse, que ton abord doit être dangereux! Il donne l'épouvante à ce coeur généreux, Cet unique vaillant, la fleur des capitaines, Qui dompte autant de rois qu'il captive de reines! 770
LYSE.
Mon visage est ainsi malheureux en attraits: D'autres charment de loin, le mien fait peur de près.
CLINDOR.
S'il fait peur à des fous, il charme les plus sages: Il n'est pas quantité de semblables visages. Si l'on brûle pour toi, ce n'est pas sans sujet; 775 Je ne connus jamais un si gentil objet; L'esprit beau, prompt, accort, l'humeur un peu railleuse, L'embonpoint ravissant, la taille avantageuse, Les yeux doux, le teint vif, et les traits délicats: Qui seroit le brutal qui ne t'aimeroit pas? 780
LYSE.
De grâce, et depuis quand me trouvez-vous si belle? Voyez bien, je suis Lyse, et non pas Isabelle.
CLINDOR.
Vous partagez vous deux mes inclinations: J'adore sa fortune, et tes perfections.
LYSE.
Vous en embrassez trop, c'est assez pour vous d'une, 785 Et mes perfections cèdent à sa fortune.
CLINDOR.
Quelque effort que je fasse à lui donner ma foi[1342], Penses-tu qu'en effet je l'aime plus que toi? L'amour et l'hyménée ont diverse méthode: L'un court au plus aimable, et l'autre au plus commode. Je suis dans la misère, et tu n'as point de bien: Un rien s'ajuste mal avec un autre rien[1343]; Et malgré les douceurs que l'amour y déploie[1344], Deux malheureux ensemble ont toujours courte joie. Ainsi j'aspire ailleurs, pour vaincre mon malheur; 795 Mais je ne puis te voir sans un peu de douleur, Sans qu'un soupir échappe à ce coeur, qui murmure De ce qu'à mes desirs ma raison fait d'injure[1345]. A tes moindres coups d'oeil je me laisse charmer. Ah! que je t'aimerois, s'il ne falloit qu'aimer, 800 Et que tu me plairois, s'il ne falloit que plaire!
LYSE.
Que vous auriez d'esprit si vous saviez vous taire, Ou remettre du moins en quelque autre saison A montrer tant d'amour avec tant de raison! Le grand trésor pour moi qu'un amoureux si sage, 805 Qui par compassion n'ose me rendre hommage, Et porte ses desirs à des partis meilleurs, De peur de m'accabler sous nos communs malheurs! Je n'oublierai jamais de si rares mérites: Allez continuer cependant vos visites. 810
CLINDOR.
Que j'aurois avec toi l'esprit bien plus content!
LYSE.
Ma maîtresse là-haut est seule, et vous attend.
CLINDOR.
Tu me chasses ainsi!
LYSE.
Non, mais je vous envoie Aux lieux où vous aurez une plus longue joie[1346].
CLINDOR.
Que même tes dédains me semblent gracieux! 815
LYSE.
Ah! que vous prodiguez un temps si précieux! Allez.
CLINDOR.
Souviens-toi donc que si j'en aime une[1347] autre[1348]....
LYSE.
C'est de peur d'ajouter ma misère à la vôtre: Je vous l'ai déjà dit, je ne l'oublierai pas.
CLINDOR.
Adieu: ta raillerie a pour moi tant d'appas, 820 Que mon coeur à tes yeux de plus en plus s'engage, Et je t'aimerois trop à tarder davantage.
SCÈNE VI.
LYSE.
L'ingrat! il trouve enfin mon visage charmant, Et pour se divertir il contrefait l'amant[1349]! Qui néglige mes feux m'aime par raillerie, 825 Me prend pour le jouet de sa galanterie, Et par un libre aveu de me voler sa foi, Me jure qu'il m'adore, et ne veut point de moi. Aime en tous lieux, perfide, et partage ton âme; Choisis qui tu voudras pour maîtresse ou pour femme; Donne à tes intérêts à ménager tes voeux; Mais ne crois plus tromper aucune de nous deux. Isabelle vaut mieux qu'un amour politique, Et je vaux mieux qu'un coeur où cet amour s'applique. J'ai raillé comme toi, mais c'étoit seulement 835 Pour ne t'avertir pas de mon ressentiment. Qu'eût produit son éclat, que de la défiance? Qui cache sa colère assure sa vengeance; Et ma feinte douceur prépare beaucoup mieux[1350] Ce piége où tu vas choir, et bientôt, à mes yeux. 840 Toutefois qu'as-tu fait qui te rende coupable? Pour chercher sa fortune est-on si punissable? Tu m'aimes, mais le bien te fait être inconstant: Au siècle où nous vivons, qui n'en feroit autant? Oublions des mépris où par force il s'excite[1351], 845 Et laissons-le jouir du bonheur qu'il mérite. S'il m'aime, il se punit en m'osant dédaigner, Et si je l'aime encor, je le dois épargner. Dieux! à quoi me réduit ma folle inquiétude, De vouloir faire grâce à tant d'ingratitude? 850 Digne soif de vengeance, à quoi m'exposez-vous, De laisser affoiblir un si juste courroux? Il m'aime, et de mes yeux je m'en vois méprisée! Je l'aime, et ne lui sers que d'objet de risée! Silence, amour, silence: il est temps de punir; 855 J'en ai donné ma foi: laisse-moi la tenir. Puisque ton faux espoir ne fait qu'aigrir ma peine[1352], Fais céder tes douceurs à celles de la haine: Il est temps qu'en mon coeur elle règne à son tour, Et l'amour outragé ne doit plus être amour. 860
SCÈNE VII.
MATAMORE.
Les voilà, sauvons-nous. Non, je ne vois personne. Avançons hardiment. Tout le corps me frissonne. Je les entends, fuyons. Le vent faisoit ce bruit. Marchons sous la faveur des ombres de la nuit[1353]. Vieux rêveur, malgré toi j'attends ici ma reine. 865 Ces diables de valets me mettent bien en peine. De deux mille ans et plus, je ne tremblai si fort. C'est trop me hasarder: s'ils sortent, je suis mort; Car j'aime mieux mourir que leur donner bataille, Et profaner mon bras contre cette canaille. 870 Que le courage expose à d'étranges dangers! Toutefois, en tout cas, je suis des plus légers; S'il ne faut que courir, leur attente est dupée: J'ai le pied pour le moins aussi bon que l'épée. Tout de bon, je les vois: c'est fait, il faut mourir; 875 J'ai le corps si glacé, que je ne puis courir[1354]. Destin, qu'à ma valeur tu te montres contraire!... C'est ma reine elle-même, avec mon secrétaire! Tout mon corps se déglace: écoutons leurs discours, Et voyons son adresse à traiter mes amours. 880
SCÈNE VIII.
CLINDOR, ISABELLE, MATAMORE.
ISABELLE.
(Matamore écoute caché[1355].)
Tout se prépare mal du côté de mon père; Je ne le vis jamais d'une humeur si sévère: Il ne souffrira plus votre maître ni vous. Votre rival d'ailleurs est devenu jaloux[1356]: C'est par cette raison que je vous fais descendre; 885 Dedans mon cabinet ils pourroient nous surprendre; Ici nous parlerons en plus de sûreté: Vous pourrez vous couler d'un et d'autre côté; Et si quelqu'un survient, ma retraite est ouverte.
CLINDOR.
C'est trop prendre de soin pour empêcher ma perte. 890
ISABELLE.
Je n'en puis prendre trop pour assurer un bien[1357] Sans qui tous autres biens à mes yeux ne sont rien: Un bien qui vaut pour moi la terre toute entière, Et pour qui seul enfin j'aime à voir la lumière. Un rival par mon père attaque en vain ma foi; 895 Votre amour seul a droit de triompher de moi: Des discours de tous deux je suis persécutée; Mais pour vous je me plais à me voir maltraitée[1358], Et des plus grands malheurs je bénirois les coups[1359], Si ma fidélité les enduroit pour vous. 900
CLINDOR.
Vous me rendez confus, et mon âme ravie Ne vous peut, en revanche, offrir rien que ma vie: Mon sang est le seul bien qui me reste en ces lieux, Trop heureux de le perdre en servant vos beaux yeux! Mais si mon astre un jour, changeant son influence, 905 Me donne un accès libre aux lieux de ma naissance, Vous verrez que ce choix n'est pas fort inégal[1360], Et que, tout balancé, je vaux bien mon rival[1361]. Mais, avec ces douceurs, permettez-moi de craindre[1362] Qu'un père et ce rival ne veuillent vous contraindre. 910
ISABELLE.
N'en ayez point d'alarme, et croyez qu'en ce cas[1363] L'un aura moins d'effet que l'autre n'a d'appas. Je ne vous dirai point où je suis résolue: Il suffit que sur moi je me rends absolue[1365]. Ainsi tous les projets sont des projets en l'air[1365]. 915 Ainsi....
MATAMORE.
Je n'en puis plus: il est temps de parler.
ISABELLE.
Dieux! on nous écoutoit.
CLINDOR.
C'est notre capitaine: Je vais bien l'apaiser; n'en soyez pas en peine[1366].
SCÈNE IX.
MATAMORE, CLINDOR.
MATAMORE.
Ah! traître!
CLINDOR.
Parlez bas; ces valets....
MATAMORE.
Eh bien! quoi?
CLINDOR.
Ils fondront tout à l'heure et sur vous et sur moi. 920
MATAMORE le tire à un coin du théâtre[1367].
Viens çà. Tu sais ton crime, et qu'à l'objet que j'aime, Loin de parler pour moi, tu parlois pour toi-même?
CLINDOR.
Oui, pour me rendre heureux j'ai fait quelques efforts[1368].
MATAMORE.
Je te donne le choix de trois ou quatre morts: Je vais, d'un coup de poing, te briser comme verre, 925 Ou t'enfoncer tout vif au centre de la terre, Ou te fendre en dix parts d'un seul coup de revers, Ou te jeter si haut au-dessus des éclairs, Que tu sois dévoré des feux élémentaires. Choisis donc promptement, et pense à tes affaires[1369]. 930
CLINDOR.
Vous-même choisissez.
MATAMORE.
Quel choix proposes-tu?
CLINDOR.
De fuir en diligence, ou d'être bien battu.
MATAMORE.
Me menacer encore! ah, ventre! quelle audace! Au lieu d'être à genoux, et d'implorer ma grâce!... Il a donné le mot, ces valets[1370] vont sortir.... 935 Je m'en vais commander aux mers de t'engloutir.
CLINDOR.
Sans vous chercher si loin un si grand cimetière, Je vous vais, de ce pas, jeter dans la rivière.
MATAMORE.
Ils sont d'intelligence. Ah, tête!
CLINDOR.
Point de bruit: J'ai déjà massacré dix hommes cette nuit[1371]; 940 Et si vous me fâchez, vous en croîtrez le nombre.
MATAMORE.
Cadédiou! ce coquin a marché dans mon ombre; Il s'est fait tout vaillant d'avoir suivi mes pas: S'il avoit du respect, j'en voudrois faire cas. Écoute: je suis bon, et ce seroit dommage 945 De priver l'univers d'un homme de courage. Demande-moi pardon, et cesse par tes feux[1372] De profaner l'objet digne seul de mes voeux; Tu connois ma valeur, éprouve ma clémence.
CLINDOR.
Plutôt, si votre amour a tant de véhémence, 950 Faisons deux coups d'épée au nom de sa beauté.
MATAMORE.
Parbieu, tu me ravis de générosité. Va, pour la conquérir n'use plus d'artifices; Je te la veux donner pour prix de tes services: Plains-toi dorénavant d'avoir un maître ingrat! 955
CLINDOR.
A ce rare présent, d'aise le coeur me bat. Protecteur des grands rois, guerrier trop magnanime, Puisse tout l'univers bruire de votre estime!
SCÈNE X.
ISABELLE, MATAMORE, CLINDOR.
ISABELLE.
Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis Qu'à la fin, sans combat, je vous vois bons amis. 960
MATAMORE.
Ne pensez plus, ma reine, à l'honneur que ma flamme Vous devoit faire un jour de vous prendre pour femme; Pour quelque occasion j'ai changé de dessein: Mais je vous veux donner un homme de ma main; Faites-en de l'état; il est vaillant lui-même; 965 Il commandoit sous moi.
ISABELLE.
Pour vous plaire, je l'aime.
CLINDOR.
Mais il faut du silence à notre affection.
MATAMORE.
Je vous promets silence, et ma protection. Avouez-vous de moi par tous les coins du monde: Je suis craint à l'égal sur la terre et sur l'onde. 970 Allez, vivez contents sous une même loi.
ISABELLE.
Pour vous mieux obéir, je lui donne ma foi.
CLINDOR.
Commandez que sa foi de quelque effet suivie[1373]....
SCÈNE XI.
GÉRONTE, ADRASTE, MATAMORE, CLINDOR, ISABELLE, LYSE, TROUPE DE DOMESTIQUES[1374].
ADRASTE.
Cet insolent discours te coûtera la vie, Suborneur.
MATAMORE.
Ils ont pris mon courage en défaut: 975 Cette porte est ouverte; allons gagner le haut.
(Il entre chez Isabelle, après qu'elle et Lyse y sont entrées[1375].)
CLINDOR.
Traître! qui te fais fort d'une troupe brigande, Je te choisirai bien au milieu de la bande.
GÉRONTE[1376].
Dieux! Adraste est blessé, courez au médecin. Vous autres, cependant, arrêtez l'assassin. 980
CLINDOR.
Ah, ciel! je cède au nombre. Adieu, chère Isabelle[1377]: Je tombe au précipice où mon destin m'appelle.
GÉRONTE.
C'en est fait, emportez ce corps à la maison; Et vous, conduisez tôt ce traître à la prison.
SCÈNE XII.
ALCANDRE, PRIDAMANT.
PRIDAMANT.
Hélas! mon fils est mort.
ALCANDRE.
Que vous avez d'alarmes! 985
PRIDAMANT.
Ne lui refusez point le secours de vos charmes.
ALCANDRE.
Un peu de patience, et sans un tel secours Vous le verrez bientôt heureux en ses amours.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1323] _Var._ Je connois votre bien beaucoup mieux que vous-même. Orgueilleuse, il vous faut, je pense, un diadème, Et ce jeune baron, avecque tout son bien, Passe encore chez vous pour un homme de rien! Que lui manque après tout? bien fait de corps et d'âme, Noble, courageux, riche, adroit et plein de flamme, [Il vous fait trop d'honneur.] (1639-57)
[1324] _Var._ Et reconnois fort mal les honneurs qu'il me fait. (1639-63)