Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 30

Chapter 303,629 wordsPublic domain

Que vous êtes des coeurs et le charme et l'effroi; Et que si quelque effet peut suivre vos promesses, Son sort est plus heureux que celui des Déesses. 290

MATAMORE.

Écoute. En ce temps-là, dont tantôt je parlois, Les Déesses aussi se rangeoient sous mes lois; Et je te veux conter une étrange aventure Qui jeta du désordre en toute la nature, Mais désordre aussi grand qu'on en voie arriver. 295 Le Soleil fut un jour sans se pouvoir lever, Et ce visible Dieu, que tant de monde adore, Pour marcher devant lui ne trouvoit point d'Aurore: On la cherchoit partout, au lit du vieux Tithon, Dans les bois de Céphale, au palais de Memnon; 300 Et faute de trouver cette belle fourrière[1275], Le jour jusqu'à midi se passa sans lumière[1276].

CLINDOR.

Où pouvoit être alors la reine des clartés[1277]?

MATAMORE.

Au milieu de ma chambre, à m'offrir ses beautés. Elle y perdit son temps, elle y perdit ses larmes; 305 Mon coeur fut insensible à ses plus puissants charmes; Et tout ce qu'elle obtint pour son frivole amour[1278] Fut un ordre précis d'aller rendre le jour.

CLINDOR.

Cet étrange accident me revient en mémoire; J'étois lors en Mexique, où j'en appris l'histoire, 310 Et j'entendis conter que la Perse en courroux De l'affront de son Dieu murmuroit contre vous.

MATAMORE.

J'en ouïs quelque chose, et je l'eusse punie; Mais j'étois engagé dans la Transylvanie, Où ses ambassadeurs, qui vinrent l'excuser, 315 A force de présents me surent apaiser.

CLINDOR.

Que la clémence est belle en un si grand courage!

MATAMORE.

Contemple, mon ami, contemple ce visage: Tu vois un abrégé de toutes les vertus. D'un monde d'ennemis sous mes pieds abattus, 320 Dont la race est périe, et la terre déserte, Pas un qu'à son orgueil n'a jamais dû sa perte. Tous ceux qui font hommage à mes perfections Conservent leurs États par leurs submissions. En Europe, où les rois sont d'une humeur civile, 325 Je ne leur rase point de château ni de ville: Je les souffre régner, mais chez les Africains, Partout où j'ai trouvé des rois un peu trop vains, J'ai détruit les pays[1279] pour punir leurs monarques[1280], Et leurs vastes déserts en sont de bonnes marques: 330 Ces grands sables qu'à peine on passe sans horreur Sont d'assez beaux effets de ma juste fureur.

CLINDOR.

Revenons à l'amour: voici votre maîtresse.

MATAMORE.

Ce diable de rival l'accompagne sans cesse.

CLINDOR.

Où vous retirez-vous?

MATAMORE.

Ce fat n'est pas vaillant; 335 Mais il a quelque humeur qui le rend insolent. Peut-être qu'orgueilleux d'être avec cette belle, Il seroit assez vain pour me faire querelle.

CLINDOR.

Ce seroit bien courir lui-même à son malheur.

MATAMORE.

Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point de valeur[1281]. 340

CLINDOR.

Cessez d'être charmant, et faites-vous terrible.

MATAMORE.

Mais tu n'en prévois pas l'accident infaillible; Je ne saurois me faire effroyable à demi: Je tuerois ma maîtresse avec mon ennemi. Attendons en ce coin l'heure qui les sépare. 345

CLINDOR.

Comme votre valeur, votre prudence est rare.

SCÈNE III.

ADRASTE, ISABELLE.

ADRASTE.

Hélas! s'il est ainsi, quel malheur est le mien! Je soupire, j'endure, et je n'avance rien; Et malgré les transports de mon amour extrême, Vous ne voulez pas croire encor que je vous aime. 350

ISABELLE.

Je ne sais pas, Monsieur, de quoi vous me blâmez. Je me connois aimable, et crois que vous m'aimez: Dans vos soupirs ardents j'en vois trop d'apparence; Et quand bien de leur part j'aurois moins d'assurance, Pour peu qu'un honnête homme ait vers moi[1282] de crédit, Je lui fais la faveur de croire ce qu'il dit. Rendez-moi la pareille; et puisqu'à votre flamme Je ne déguise rien de ce que j'ai dans l'âme, Faites-moi la faveur de croire sur ce point Que bien que vous m'aimiez, je ne vous aime point. 360

ADRASTE.

Cruelle, est-ce là donc[1283] ce que vos injustices Ont réservé de prix à de si longs services? Et mon fidèle amour est-il si criminel Qu'il doive être puni d'un mépris éternel?

ISABELLE.

Nous donnons bien souvent de divers noms aux choses: Des épines pour moi, vous les nommez des roses; Ce que vous appelez service, affection, Je l'appelle supplice et persécution. Chacun dans sa croyance également s'obstine. Vous pensez m'obliger d'un feu qui m'assassine; 370 Et ce que vous jugez digne du plus haut prix[1284] Ne mérite, à mon gré, que haine et que mépris.

ADRASTE.

N'avoir que du mépris pour des flammes si saintes Dont j'ai reçu du ciel les premières atteintes! Oui, le ciel, au moment qu'il me fit respirer, 375 Ne me donna de coeur que pour vous adorer[1285]. Mon âme vint au jour pleine de votre idée[1286]; Avant que de vous voir vous l'avez possédée; Et quand je me rendis à des regards si doux[1287], Je ne vous donnai rien qui ne fût tout à vous, 380 Rien que l'ordre du ciel n'eût déjà fait tout vôtre.

ISABELLE.

Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir une autre[1288]; Il vous fit pour m'aimer, et moi pour vous haïr: Gardons-nous bien tous deux de lui désobéir. Vous avez, après tout, bonne part à sa haine[1289], 385 Ou d'un crime secret il vous livre à la peine; Car je ne pense pas qu'il soit tourment égal Au supplice d'aimer qui vous traite si mal.

ADRASTE.

La grandeur de mes maux vous étant si connue, Me refuserez-vous la pitié qui m'est due? 390

ISABELLE.

Certes j'en ai beaucoup, et vous plains d'autant plus Que je vois ces tourments tout à fait superflus[1290], Et n'avoir pour tout fruit d'une longue souffrance Que l'incommode honneur d'une triste constance.

ADRASTE.

Un père l'autorise, et mon feu maltraité 395 Enfin aura recours à son autorité.

ISABELLE.

Ce n'est pas le moyen de trouver votre conte[1291]; Et d'un si beau dessein vous n'aurez que la honte.

ADRASTE.

J'espère voir pourtant, avant la fin du jour, Ce que peut son vouloir au défaut de l'amour. 400

ISABELLE.

Et moi, j'espère voir, avant que le jour passe, Un amant accablé de nouvelle disgrâce.

ADRASTE.

Eh quoi! cette rigueur ne cessera jamais?

ISABELLE.

Allez trouver mon père, et me laissez en paix.

ADRASTE.

Votre âme, au repentir de sa froideur passée, 405 Ne la veut point quitter sans être un peu forcée: J'y vais tout de ce pas, mais avec des serments Que c'est pour obéir à vos commandements.

ISABELLE.

Allez continuer une vaine poursuite.

SCÈNE IV.

MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR.

MATAMORE.

Eh bien! dès qu'il m'a vu, comme a-t-il pris la fuite? 410 M'a-t-il bien su quitter la place au même instant?

ISABELLE.

Ce n'est pas honte à lui, les rois en font autant, Du moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles[1292] N'a trompé mon esprit en frappant mes oreilles.

MATAMORE.

Vous le pouvez bien croire, et pour le témoigner, 415 Choisissez en quels lieux il vous plaît de régner: Ce bras tout aussitôt vous conquête un empire; J'en jure par lui-même, et cela c'est tout dire.

ISABELLE.

Ne prodiguez pas tant ce bras toujours vainqueur; Je ne veux point régner que dessus votre coeur: 420 Toute l'ambition que me donne ma flamme, C'est d'avoir pour sujets les desirs de votre âme.

MATAMORE.

Ils vous sont tous acquis, et pour vous faire voir Que vous avez[1293] sur eux un absolu pouvoir, Je n'écouterai plus cette humeur de conquête; 425 Et laissant tous les rois leurs couronnes en tête, J'en prendrai seulement deux ou trois pour valets, Qui viendront à genoux vous rendre mes poulets.

ISABELLE.

L'éclat de tels suivants attireroit l'envie Sur le rare bonheur où je coule ma vie; 430 Le commerce discret de nos affections N'a besoin que de lui pour ces commissions[1294].

MATAMORE.

Vous avez, Dieu me sauve! un esprit à ma mode; Vous trouvez, comme moi, la grandeur incommode. Les sceptres les plus beaux n'ont rien pour moi d'exquis: Je les rends aussitôt que je les ai conquis, Et me suis vu charmer quantité de princesses, Sans que jamais mon coeur les voulût pour maîtresses[1295].

ISABELLE.

Certes en ce point seul je manque un peu de foi. Que vous ayez quitté des princesses pour moi! 440 Que vous leur refusiez un coeur dont je dispose[1296]!

MATAMORE[1297].

Je crois que la Montagne en saura quelque chose. Viens çà. Lorsqu'en la Chine, en ce fameux tournoi, Je donnai dans la vue aux deux filles du Roi, Que te dit-on en cour de cette jalousie[1298] 445 Dont pour moi toutes deux eurent l'âme saisie[1299]?

CLINDOR.

Par vos mépris enfin l'une et l'autre[1300] mourut. J'étois lors en Égypte, où le bruit en courut; Et ce fut en ce temps que la peur de vos armes Fit nager le grand Caire en un fleuve de larmes. 450 Vous veniez d'assommer dix géants en un jour; Vous aviez désolé les pays d'alentour, Rasé quinze châteaux, aplani deux montagnes, Fait passer par le feu villes, bourgs et campagnes, Et défait, vers Damas, cent mille combattants. 455

MATAMORE.

Que tu remarques bien et les lieux et les temps! Je l'avois oublié.

ISABELLE.

Des faits si pleins de gloire Vous peuvent-ils ainsi sortir de la mémoire?

MATAMORE.

Trop pleine de lauriers remportés sur les rois[1301], Je ne la charge point de ces menus exploits. 460

SCÈNE V[1302].

MATAMORE, ISABELLE, CLINDOR, PAGE.

PAGE.

Monsieur.

MATAMORE.

Que veux-tu, page?

PAGE.

Un courrier vous demande.

MATAMORE.

D'où vient-il?

PAGE.

De la part de la reine d'Islande.

MATAMORE.

Ciel! qui sais comme quoi j'en suis persécuté, Un peu plus de repos avec moins de beauté! Fais qu'un si long mépris enfin la désabuse. 465

CLINDOR.

Voyez ce que pour vous ce grand guerrier refuse.

ISABELLE.

Je n'en puis plus douter.

CLINDOR.

Il vous le disoit bien.

MATAMORE.

Elle m'a beau prier: non, je n'en ferai rien. Et quoi qu'un fol espoir ose encor lui promettre, Je lui vais envoyer sa mort dans une lettre. 470 Trouvez-le bon, ma reine, et souffrez cependant Une heure d'entretien de ce cher confident, Qui, comme de ma vie il sait toute l'histoire, Vous fera voir sur qui vous avez la victoire.

ISABELLE.

Tardez encore moins, et par ce prompt retour 475 Je jugerai quelle est envers moi votre amour.

SCÈNE VI.

CLINDOR, ISABELLE.

CLINDOR.

Jugez plutôt par là l'humeur du personnage: Ce page n'est chez lui que pour ce badinage, Et venir d'heure en heure avertir Sa Grandeur D'un courrier, d'un agent, ou d'un ambassadeur. 480

ISABELLE.

Ce message me plaît bien plus qu'il ne lui semble: Il me défait d'un fou pour nous laisser ensemble.

CLINDOR.

Ce discours favorable enhardira mes feux A bien user d'un temps[1303] si propice à mes voeux.

ISABELLE.

Que m'allez-vous conter?

CLINDOR.

Que j'adore Isabelle, 485 Que je n'ai plus de coeur ni d'âme que pour elle, Que ma vie....

ISABELLE.

Épargnez ces propos superflus; Je les sais, je les crois, que voulez-vous de plus? Je néglige à vos yeux l'offre d'un diadème; Je dédaigne un rival: en un mot, je vous aime. 490 C'est aux commencements des foibles passions A s'amuser encore aux protestations: Il suffit de nous voir au point où sont les nôtres; Un coup d'oeil vaut pour vous tous les discours des autres[1304].

CLINDOR.

Dieux! qui l'eût jamais cru, que mon sort rigoureux 495 Se rendît si facile à mon coeur amoureux! Banni de mon pays par la rigueur d'un père, Sans support, sans amis, accablé de misère, Et réduit à flatter le caprice arrogant Et les vaines humeurs d'un maître extravagant: 500 Ce pitoyable état de ma triste fortune[1305] N'a rien qui vous déplaise ou qui vous importune; Et d'un rival puissant les biens et la grandeur Obtiennent moins sur vous que ma sincère ardeur.

ISABELLE.

C'est comme il faut choisir. Un amour véritable[1306] 505 S'attache seulement à ce qu'il voit aimable[1307]. Qui regarde les biens ou la condition N'a qu'un amour avare, ou plein d'ambition, Et souille lâchement par ce mélange infâme Les plus nobles desirs qu'enfante une belle âme. 510 Je sais bien que mon père a d'autres sentiments, Et mettra de l'obstacle à nos contentements; Mais l'amour sur mon coeur a pris trop de puissance Pour écouter encor les lois de la naissance. Mon père peut beaucoup, mais bien moins que ma foi: Il a choisi pour lui, je veux choisir pour moi.

CLINDOR.

Confus de voir donner à mon peu de mérite....

ISABELLE.

Voici mon importun, souffrez que je l'évite.

SCÈNE VII.

ADRASTE, CLINDOR.

ADRASTE.

Que vous êtes heureux, et quel malheur me suit! Ma maîtresse vous souffre, et l'ingrate me fuit. 520 Quelque goût qu'elle prenne en votre compagnie, Sitôt que j'ai paru, mon abord l'a bannie.

CLINDOR.

Sans avoir vu vos pas s'adresser en ce lieu[1308], Lasse de mes discours, elle m'a dit adieu.

ADRASTE.

Lasse de vos discours! votre humeur est trop bonne, 525 Et votre esprit trop beau pour ennuyer personne. Mais que lui contiez-vous qui pût l'importuner?

CLINDOR.

Des choses qu'aisément vous pouvez deviner: Les amours de mon maître, ou plutôt ses sottises, Ses conquêtes en l'air, ses hautes entreprises. 530

ADRASTE.

Voulez-vous m'obliger? votre maître, ni vous, N'êtes pas gens tous deux à me rendre jaloux; Mais si vous ne pouvez arrêter ses saillies, Divertissez[1309] ailleurs le cours de ses folies.

CLINDOR.

Que craignez-vous de lui, dont tous les compliments 535 Ne parlent que de morts et de saccagements, Qu'il bat, terrasse, brise, étrangle, brûle, assomme?

ADRASTE.

Pour être son valet, je vous trouve honnête homme: Vous n'êtes point de taille à servir sans dessein[1310] Un fanfaron plus fou que son discours n'est vain. 540 Quoi qu'il en soit, depuis que je vous vois chez elle, Toujours de plus en plus je l'éprouve cruelle: Ou vous servez quelque autre, ou votre qualité Laisse dans vos projets trop de témérité. Je vous tiens fort suspect de quelque haute adresse. 545 Que votre maître enfin fasse une autre maîtresse; Ou s'il ne peut quitter un entretien si doux, Qu'il se serve du moins d'un autre que de vous. Ce n'est pas qu'après tout les volontés d'un père, Qui sait ce que je suis, ne terminent l'affaire; 550 Mais purgez-moi l'esprit de ce petit souci, Et si vous vous aimez, bannissez-vous d'ici; Car si je vous vois plus regarder cette porte, Je sais comme traiter les gens de votre sorte.

CLINDOR.

Me prenez-vous pour homme à nuire à votre feu[1311]? 555

ADRASTE.

Sans réplique, de grâce, ou nous verrons beau jeu. Allez: c'est assez dit.

CLINDOR.

Pour un léger ombrage, C'est trop indignement traiter un bon courage. Si le ciel en naissant ne m'a fait grand seigneur, Il m'a fait le coeur ferme et sensible à l'honneur; 560 Et je pourrois bien rendre un jour ce qu'on me prête[1312].

ADRASTE.

Quoi! vous me menacez!

CLINDOR.

Non, non, je fais retraite. D'un si cruel affront vous aurez peu de fruit; Mais ce n'est pas ici qu'il faut faire du bruit.

SCÈNE VIII.

ADRASTE, LYSE.

ADRASTE.

Ce bélître insolent me fait encor bravade. 565

LYSE.

A ce compte, Monsieur, votre esprit est malade?

ADRASTE.

Malade, mon esprit!

LYSE.

Oui, puisqu'il est jaloux Du malheureux agent de ce prince des foux[1313].

ADRASTE.

Je sais ce que je suis et ce qu'est Isabelle[1314], Et crains peu qu'un valet me supplante auprès d'elle[1315]. Je ne puis toutefois souffrir sans quelque ennui Le plaisir qu'elle prend à causer avec lui[1316].

LYSE.

C'est dénier ensemble et confesser la dette.

ADRASTE.

Nomme, si tu le veux, ma boutade indiscrète, Et trouve mes soupçons bien ou mal à propos; 575 Je l'ai chassé d'ici pour me mettre en repos. En effet, qu'en est-il?

LYSE.

Si j'ose vous le dire, Ce n'est plus que pour lui qu'Isabelle soupire.

ADRASTE.

Lyse, que me dis-tu[1317]?

LYSE.

Qu'il possède son coeur, Que jamais feux naissants n'eurent tant de vigueur, 580 Qu'ils meurent l'un pour l'autre, et n'ont qu'une pensée.

ADRASTE.

Trop ingrate beauté, déloyale, insensée, Tu m'oses donc ainsi préférer un maraud?

LYSE.

Ce rival orgueilleux le porte bien plus haut, Et je vous en veux faire entière confidence: 585 Il se dit gentilhomme, et riche.

ADRASTE.

Ah! l'impudence

LYSE.

D'un père rigoureux fuyant l'autorité, Il a couru longtemps d'un et d'autre côté; Enfin, manque d'argent peut-être, ou par caprice, De notre Fiérabras il s'est mis au service[1318], 590 Et sous ombre d'agir pour ses folles amours[1319], Il a su pratiquer de si rusés détours, Et charmer tellement cette pauvre abusée, Que vous en avez vu votre ardeur méprisée; Mais parlez à son père, et bientôt son pouvoir 595 Remettra son esprit aux termes du devoir.

ADRASTE.

Je viens tout maintenant d'en tirer assurance De recevoir les fruits de ma persévérance, Et devant qu'il soit peu nous en verrons l'effet; Mais, écoute, il me faut obliger tout à fait. 600

LYSE.

Où je vous puis servir j'ose tout entreprendre.

ADRASTE.

Peux-tu dans leurs amours me les faire surprendre?

LYSE.

Il n'est rien plus aisé: peut-être dès ce soir.

ADRASTE.

Adieu donc. Souviens-toi de me les faire voir[1320]. Cependant prends ceci seulement par avance. 605

LYSE.

Que le galant alors soit frotté d'importance!

ADRASTE.

Crois-moi qu'il se verra, pour te mieux contenter, Chargé d'autant de bois qu'il en pourra porter.

SCÈNE IX.

LYSE.

L'arrogant croit déjà tenir ville gagnée[1321]; Mais il sera puni de m'avoir dédaignée. 610 Parce qu'il est aimable, il fait le petit dieu, Et ne veut s'adresser qu'aux filles de bon lieu. Je ne mérite pas l'honneur de ses caresses: Vraiment c'est pour son nez, il lui faut des maîtresses; Je ne suis que servante: et qu'est-il que valet? 615 Si son visage est beau, le mien n'est pas trop laid: Il se dit riche et noble, et cela me fait rire; Si loin de son pays, qui n'en peut autant dire? Qu'il le soit: nous verrons ce soir, si je le tiens, Danser sous le cotret sa noblesse et ses biens. 620

SCÈNE X.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Le coeur vous bat un peu.

PRIDAMANT.

Je crains cette menace.

ALCANDRE.

Lyse aime trop Clindor pour causer sa disgrâce.

PRIDAMANT.

Elle en est méprisée, et cherche à se venger.

ALCANDRE.

Ne craignez point: l'amour la[1322] fera bien changer.

FIN DU SECOND ACTE.

FOOTNOTES:

[1263] L'édition de 1682 donne seule: «Quoi qu'il s'offre,» au lieu de: «Quoi qui s'offre.»

[1264] _Var._ Quoi qui s'offre à vos yeux, n'en ayez point d'effroi. (1639-68)

[1265] _Var._ Soupirez-vous après quelques nouveaux lauriers? (1639-57)

[1266] _Var._ Et puis quand auriez-vous rassemblé votre armée? (1639-57)

[1267] Voyez la _Notice_, p. 423.

[1268] De l'espagnol _bellaco_, _vellaco_, maraud, coquin.

[1269] _Var._ Le penser m'adoucit: va, ma colère cesse. (1639)

[1270] _Var._ Je vous vois aussi beau que vous êtes terrible. (1639)

[1271] _Var._ Qui puisse constamment vous refuser son coeur. (1639)

[1272] _Troubler_, neutralement, pour se troubler.

[1273] Les éditions de 1644-57 ont _que_, au lieu de _qui_, ce qui fait une leçon vide de sens.

[1274] _Var._ Et donneroit à Mars à gouverner son foudre. (1639-68)

[1275] Voyez ci-dessus, p. 144, note 2.

[1276] _Var._ Le jour jusqu'à midi se passoit sans lumière. (1639)

[1277] _Var._ Où se pouvoit cacher la reine des clartés? MAT. Parbieu je la tenois encore à mes côtés. Aucun n'osa jamais la chercher dans ma chambre, Et le dernier de juin fut un jour de décembre; Car enfin, supplié par le Dieu du sommeil, Je la rendis au monde, et l'on vit le soleil. (1639-57)

[1278] _Var._ Et tout ce qu'elle obtint par son frivole amour. (1660-68)

[1279] Dans l'édition de 1682, on lit, mais c'est probablement une faute d'impression: «leurs pays,» pour: «les pays.»

[1280] _Var._ J'ai détruit les pays avecque les monarques. (1639-57)

[1281] _Var._ Lorsque j'ai ma beauté, je n'ai point ma valeur. (1639-68)

[1282] L'édition de 1682 porte, par erreur, _vers vous_, pour _vers moi_.

[1283] Dans l'édition de 1639, le vers commence ainsi: «Cruelle, c'est là donc, etc.;» mais l'errata y substitue: «Cruelle, est-ce là donc, etc.?»

[1284] _Var._ Et la même action, à votre sentiment, Mérite récompense, au mien un châtiment. ADR. Donner un châtiment à des flammes si saintes. (1639-57)

[1285] _Var._ Ne me donna du coeur que pour vous adorer. (1639)

[1286] _Var._ Mon âme prit naissance avecque votre idée. (1639-57)

[1287] _Var._ Et les premiers regards dont m'aient frappé vos yeux N'ont fait qu'exécuter l'ordonnance des cieux, Que vous saisir d'un bien qu'ils avoient fait tout vôtre. (1639-57)

[1288] _Var._ Le ciel m'eût fait plaisir d'en enrichir un autre[1288-a]. (1639-60)

[1288-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.

[1289] _Var._ Après tout, vous avez bonne part à sa haine, Ou de quelque grand crime il vous donne la peine; Car je ne pense pas qu'il soit supplice égal D'être forcé d'aimer qui vous traite si mal. ADR. Puisque ainsi vous jugez que ma peine est si dure, Prenez quelque pitié des tourments que j'endure. (1639-57)

[1290] _Var._ Que je vois ces tourments passer pour superflus. (1639-57)

[1291] _Conte_, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1.

[1292] _Var._ Au moins si ce grand bruit qui court de vos merveilles. (1639-57)

[1293] L'impression de 1682 porte, mais à tort: «Que nous avons.» Notre texte: «Que vous avez,» est celui de toutes les autres éditions qui ont paru du vivant de Corneille, et de celle que Thomas a publiée en 1692.

[1294] En marge, dans l'édition de 1639: _Elle montre Clindor._

[1295] _Var._ Sans que jamais mon coeur acceptât ces maîtresses. (1639)

[1296] _Var._ Qu'elles n'aient pu blesser un coeur dont je dispose! (1639-57)

[1297] Ici l'édition de 1692 ajoute: _montrant Clindor_.

[1298] _Var._ Sus-tu rien de leur flamme et de la jalousie. (1639-57)

[1299] _Var._ Dont pour moi toutes deux avoient l'âme saisie? (1639)

[1300] Dans l'impression de 1682: «l'un et l'autre,» ce qui est une faute évidente.

[1301] _Var._ Trop pleine des lauriers remportés sur les rois. (1639-68)

[1302] Il n'y a point ici de distinction de scène dans l'édition de 1639.

[1303] L'édition de 1682 donne seule: «du temps,» pour: «d'un temps.»

[1304] _Var._ Un clin d'oeil vaut pour vous tout le discours des autres. (1639) _Var._ Un coup d'oeil vaut pour vous tout le discours des autres. (1644-68)