Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 3
[60] _L'Encyclopédie_ définit le _point d'esprit_ en termes techniques de la manière suivante: «_Le point d'esprit_ se monte sur cinq fils de long et cinq de travers, en laissant à chaque fois deux fils qui font une croix. Les cinq fils en tout sens sont embrassés d'un point noué.»
[61] _Var._ [Voyez bien: s'il en est deux pareils dans Paris,] Je veux perdre la boîte. FLOR. On est fort souvent pris A ces sortes de points, si l'on n'a quelque fille Qui sache à tous moments y repasser l'aiguille; En moins de trois savons, rien n'y tient presque plus. HIPP. Cestui-ci, qu'en dis-tu? (1637-57)
[62] _Var._ HIPPOLYTE, _à Florice_. (1648)
[63] _Var._ Celui-là, qu'en dis-tu? (1660-64)
[64] _Var._ Voilà bien votre fait, n'étoit que la dentelle. (1637-57)
[65] _Var._ Si vous pouvez avoir trois jours de patience. (1637 et 52-57) _Var._ Si vous pouviez avoir trois jours de patience. (1644 et 48)
[66] Ce jeu de scène n'est pas indiqué ici dans les éditions de 1637-60. Voyez la variante qui suit.
[67] _Var._ LE LIBRAIRE, _à qui Dorimant avoit parlé à l'oreille, tandis qu'Hippolyte voyoit des ouvrages._ (1637-60)
[68] _Var._ _Ici Dorimant tire Cléante au milieu du théâtre_, etc. (1637, en marge.)--Dans les éditions de 1644-60, ce jeu de scène n'est pas indiqué à cette place. Voyez la variante qui suit.
[69] _Var._ CLÉANTE, _à qui Dorimant a parlé à l'oreille au milieu du théâtre._ (1644-60)
[70] _Var._ DORIMANT, _à Cléante._ (1644-60)
[71] La salle des Pas perdus, qu'on appelait alors d'ordinaire _la Grand'Salle_:
Entre ces vieux appuis dont l'affreuse Grand'Salle Soutient l'énorme poids de sa voûte infernale, Est un pilier fameux, des plaideurs respecté, Et toujours de Normands à midi fréquenté.
(Boileau, _le Lutrin_, chant V, v. 33.)
[72] _Var._ _Il s'en retourne sur la boutique du Libraire et prend un livre._ (1637, en marge.)--Les éditions de 1644-60 portent: _Au Libraire, prenant un livre sur sa boutique_.
[73] _Var._ Beaucoup font bien des vers, mais peu la comédie. (1637-68)
[74] Voyez ci-dessus, p. 4.
[75] C'est-à-dire peu méritent qu'on les voie, qu'on les regarde. Il faut remarquer que toutes les éditions antérieures à 1682 portent: «peu méritent le voir.»
[76] _Var._ Beaucoup, dont l'entreprise excède le pouvoir, Veulent parler d'amour sans aucune pratique. (1637-57)
[77] Ce mot est ainsi au singulier dans toutes les éditions données par Corneille (1637-82). L'édition de 1692 le met au pluriel.
[78] C'est-à-dire «à condition qu'elle nous rendra la pareille, à charge de revanche.» Voyez le _Lexique_.
[79] _Var._ Vous plaît-il point de voir des pièces d'éloquence? (1637-57)
[80] _Var._ _Il regarde le titre du livre que_, etc. (1663, en marge.)
[81] L'édition de 1682 donne _le_, par erreur; il y a _les_ dans toutes les autres.
[82] _Var._ LYSANDRE, _se retirant avec Dorimant d'auprès les boutiques_. (1637)--_Ils se retirent d'auprès les boutiques._ (1663, en marge.)
[83] _Var._ Tantôt, comme j'étois dans le livre occupé. (1637-57)
[84] Voyez ci-dessus, p. 7, note 6.
[85] _Var._ C'est la question; mais s'il faut s'en remettre. (1637-68)
[86] _Var._ A ce qu'à mes regards son masque a pu permettre. (1637-57)
[87] _Var._ Et ne reviendra point qu'il ne soit bien instruit Quelle est sa qualité, son nom et sa demeure. (1637-57)
[88] _Var._ A la première vue un sujet qui nous plaît. (1637 et 44)
[89] _Var._ Ne forme qu'un desir de savoir quel il est. (1637-68)
[90] _Var._ Le sachant, on en veut apprendre davantage. (1637-57)
[91] _Var._ [On sent je ne sais quoi qui trouble le repos;] On souffre doucement l'illusion des songes; Notre esprit qui s'en flatte, adore leurs mensonges, Sans y trouver encor que des biens imparfaits Qui le font aspirer aux solides effets: Là consiste à son gré le bonheur de la vie; Et le moindre larcin permis à son envie [Arrête le larron et le met dans les fers.] (1637-57)
[92] _Var._ Qu'il faut apprivoiser comme insensiblement. (1637-57)
[93] _Ne m'informez de rien_, c'est-à-dire ne me demandez rien. Voyez tome I, p. 472, note 2.
[94] _Var._ Trois poltrons rencontrés vers le milieu du pont. (1637)
[95] _Var._ Quels impudents vers moi s'osent ainsi méprendre? (1637-60)
[96] _Var._ De cent coups de bâton qu'il reçut l'autre jour. (1637-57)
[97] L'hôtel d'Artois ou de Bourgogne s'étendait de la rue Pavée à la rue Mauconseil; en 1523 il fut vendu en treize lots. Jean Rouvet, marchand, les acheta presque tous, et le 30 août 1548 il en revendit un, contenant dix-sept toises de long sur seize de large, aux confrères de la Passion, pour y établir un théâtre qui fut longtemps le plus fréquenté de Paris. «Ce bâtiment subsiste encore rue Françoise, dit de Leris, en 1754 (_Dictionnaire portatif des théâtres_, p. XIII), et l'on y voit toujours sur la porte les instruments de la Passion.»
[98] _Var._ Et que sous l'étrivière il puisse enfin connoître. (1637-57)
[99] _Var._ Car moins on le connoît, et plus on en présume. (1637-57)
[100] _Var._ Ce n'est pas encor tout, je te veux secourir. (1637-57)
[101] _Var._ D'oublier un sujet que tu ne connois point. (1637-57)
[102] _Var._ Il cherche à lui jeter quelque amorce du change. (1663 et 64)
[103] _Var._ Faute d'être possible assez bien entendues! (1637-60)
[104] _Var._ Eh! de grâce, dis vite. (1637)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
HIPPOLYTE, DORIMANT.
HIPPOLYTE.
Ne me contez point tant que mon visage est beau: Ces discours n'ont pour moi rien du tout de nouveau; Je le sais bien sans vous, et j'ai cet avantage, Quelques perfections qui soient sur mon visage, Que je suis la première à m'en apercevoir: 335 Pour me les bien apprendre, il ne faut qu'un miroir[105]; J'y vois en un moment tout ce que vous me dites.
DORIMANT.
Mais vous n'y voyez pas tous vos rares mérites[106]: Cet esprit tout divin et ce doux entretien Ont des charmes puissants dont il ne montre rien. 340
HIPPOLYTE.
Vous les montrez assez par cette après-dînée Qu'à causer avec moi vous vous êtes donnée; Si mon discours n'avoit quelque charme caché, Il ne vous tiendroit pas si longtemps attaché. Je vous juge plus sage, et plus aimer votre aise, 345 Que d'y tarder ainsi sans que rien vous y plaise; Et si je présumois qu'il vous plût sans raison[107], Je me ferois moi-même un peu de trahison; Et par ce trait badin qui sentiroit l'enfance, Votre beau jugement recevroit trop d'offense. 350 Je suis un peu timide, et dût-on me jouer[108], Je n'ose démentir ceux qui m'osent louer.
DORIMANT.
Aussi vous n'avez pas le moindre lieu de craindre Qu'on puisse en vous louant ni vous flatter ni feindre: On voit un tel éclat en vos brillants appas[109], 355 Qu'on ne peut l'exprimer, ni ne l'adorer pas.
HIPPOLYTE.
Ni ne l'adorer pas! Par là vous voulez dire....
DORIMANT.
Que mon coeur désormais vit dessous votre empire, Et que tous mes desseins de vivre en liberté N'ont rien eu d'assez fort contre votre beauté. 360
HIPPOLYTE.
Quoi! mes perfections vous donnent dans la vue?
DORIMANT.
Les rares qualités dont vous êtes pourvue Vous ôtent tout sujet de vous en étonner.
HIPPOLYTE.
Cessez aussi, Monsieur, de vous l'imaginer. Si vous brûlez pour moi, ce ne sont pas merveilles[110]: 365 J'ai de pareils discours chaque jour aux oreilles, Et tous les gens d'esprit en font autant que vous.
DORIMANT.
En amour toutefois je les surpasse tous. Je n'ai point consulté pour vous donner mon âme; Votre premier aspect sut allumer ma flamme, 370 Et je sentis mon coeur, par un secret pouvoir, Aussi prompt à brûler que mes yeux à vous voir.
HIPPOLYTE.
Avoir connu d'abord combien je suis aimable[111], Encor qu'à votre avis il soit inexprimable, Ce grand et prompt effet m'assure puissamment 375 De la vivacité de votre jugement. Pour moi, que la nature a faite un peu grossière, Mon esprit, qui n'a pas cette vive lumière, Conduit trop pesamment toutes ses fonctions Pour m'avertir sitôt de vos perfections. 380 Je vois bien que vos feux méritent récompense; Mais de les seconder ce défaut me dispense.
DORIMANT.
Railleuse!
HIPPOLYTE.
Excusez-moi, je parle tout de bon.
DORIMANT.
Le temps de cet orgueil me fera la raison; Et nous verrons un jour, à force de services, 385 Adoucir vos rigueurs et finir mes supplices.
SCÈNE II.
DORIMANT, LYSANDRE, HIPPOLYTE, FLORICE.
Lysandre sort de chez Célidée, et passe sans s'arrêter, leur donnant seulement un coup de chapeau[112].
HIPPOLYTE.
Peut-être l'avenir.... Tout beau, coureur, tout beau! On n'est pas quitte ainsi pour un coup de chapeau: Vous aimez l'entretien de votre fantaisie; Mais pour un cavalier c'est peu de courtoisie, 390 Et cela messied fort à des hommes de cour, De n'accompagner pas leur salut d'un bonjour.
LYSANDRE.
Puisque auprès d'un sujet capable de nous plaire La présence d'un tiers n'est jamais nécessaire, De peur qu'il en reçût quelque importunité[113], 395 J'ai mieux aimé manquer à la civilité.
HIPPOLYTE.
Voilà parer mon coup d'un galant artifice[114], Comme si je pouvois.... Que me veux-tu, Florice?
(Florice sort, et parle à Hippolyte à l'oreille[115].)
Dis-lui que je m'en vais. Messieurs, pardonnez-moi: On me vient d'apporter une fâcheuse loi; 400 Incivile à mon tour, il faut que je vous quitte. Une mère m'appelle.
DORIMANT.
Adieu, belle Hippolyte, Adieu, souvenez-vous....
HIPPOLYTE.
Mais vous, n'y songez plus.
SCÈNE III.
LYSANDRE, DORIMANT.
LYSANDRE.
Quoi, Dorimant, ce mot t'a rendu tout confus!
DORIMANT.
Ce mot à mes desirs laisse peu d'espérance. 405
LYSANDRE.
Tu ne la vois encor qu'avec indifférence?
DORIMANT.
Comme toi Célidée.
LYSANDRE.
Elle eut donc chez Daphnis Hier dans son entretien des charmes infinis? Je te l'avois bien dit que ton âme à sa vue Demeureroit ou prise ou puissamment émue[116]; 410 Mais tu n'as pas sitôt oublié la beauté Qui fit naître au Palais ta curiosité? Du moins ces deux objets balancent ton courage[117]?
DORIMANT.
Sais-tu bien que c'est là justement mon visage, Celui que j'avois vu le matin au Palais? 415
LYSANDRE.
A ce compte....
DORIMANT.
J'en tiens, ou l'on n'en tint jamais.
LYSANDRE.
C'est consentir bientôt à perdre ta franchise[118].
DORIMANT.
C'est rendre un prompt hommage aux yeux qui me l'ont prise.
LYSANDRE.
Puisque tu les connois, je ne plains plus ton mal[119].
DORIMANT.
Leur coup, pour les connoître, en est-il moins fatal? 420
LYSANDRE.
Non, mais du moins ton coeur n'est plus à la torture[120] De voir tes voeux forcés d'aller à l'aventure; Et cette belle humeur de l'objet qui t'a pris....
DORIMANT.
Sous un accueil riant cache un subtil mépris. Ah! que tu ne sais pas de quel air on me traite! 425
LYSANDRE.
Je t'en avois jugé l'âme fort satisfaite; Et cette gaie humeur, qui brilloit dans ses yeux[121], M'en promettoit pour toi quelque chose de mieux.
DORIMANT.
Cette belle, de vrai, quoique toute de glace, Mêle dans ses froideurs je ne sais quelle grâce, 430 Par où tout de nouveau je me laisse gagner[122], Et consens, peu s'en faut, à m'en voir dédaigner[123]. Loin de s'en affoiblir, mon amour s'en augmente; Je demeure charmé de ce qui me tourmente. Je pourrois de toute autre être le possesseur[124], 435 Que sa possession auroit moins de douceur. Je ne suis plus à moi quand je vois Hippolyte Rejeter ma louange et vanter son mérite[125], Négliger mon amour ensemble et l'approuver, Me remplir tout d'un temps d'espoir et m'en priver, 440 Me refuser son coeur en acceptant mon âme, Faire état de mon choix en méprisant ma flamme. Hélas! en voilà trop: le moindre de ces traits A pour me retenir de trop puissants attraits: Trop heureux d'avoir vu sa froideur enjouée[126] 445 Ne se point offenser d'une ardeur avouée[127]!
LYSANDRE.
Son adieu toutefois te défend d'y songer, Et ce commandement t'en devroit dégager.
DORIMANT.
Qu'un plus capricieux d'un tel adieu s'offense; Il me donne un conseil plutôt qu'une défense, 450 Et par ce mot d'avis, son coeur sans amitié Du temps que j'y perdrai montre quelque pitié.
LYSANDRE.
Soit défense ou conseil, de rien ne désespère; Je te réponds déjà de l'esprit de sa mère[128]. Pleirante son voisin lui parlera pour toi|129]; 455 Il peut beaucoup sur elle, et fera tout pour moi. Tu sais qu'il m'a donné sa fille pour maîtresse. Tâche à vaincre Hippolyte avec un peu d'adresse, Et n'appréhende pas qu'il en faille beaucoup[130]: Tu verras sa froideur se perdre tout d'un coup. 460 Elle ne se contraint à cette indifférence[131] Que pour rendre une entière et pleine déférence[132], Et cherche, en déguisant son propre sentiment, La gloire de n'aimer que par commandement.
DORIMANT.
Tu me flattes, ami, d'une attente frivole. 465
LYSANDRE.
L'effet suivra de près.
DORIMANT.
Mon coeur, sur ta parole[133], Ne se résout qu'à peine à vivre plus content.
LYSANDRE.
Il se peut assurer du bonheur qu'il prétend: J'y donnerai bon ordre. Adieu, le temps me presse, Et je viens de sortir d'auprès de ma maîtresse[134]; 470 Quelques commissions dont elle m'a chargé M'obligent maintenant à prendre ce congé.
SCÈNE IV[134].
DORIMANT, FLORICE.
DORIMANT, seul.
Dieux! qu'il est malaisé qu'une âme bien atteinte Conçoive de l'espoir qu'avec un peu de crainte[136]! Je dois toute croyance à la foi d'un ami, 475 Et n'ose cependant m'y fier qu'à demi. Hippolyte, d'un mot, chasseroit ce caprice. Est-elle encore en haut?
FLORICE.
Encore.
DORIMANT.
Adieu, Florice. Nous la verrons demain.
SCÈNE V.
HIPPOLYTE, FLORICE.
FLORICE.
Il vient de s'en aller. Sortez.
HIPPOLYTE.
Mais falloit-il ainsi me rappeler, 480 Me supposer ainsi des ordres d'une mère[137]? Sans mentir, contre toi j'en suis toute en colère: A peine ai-je attiré Lysandre en nos discours[138], Que tu viens par plaisir en arrêter le cours.
FLORICE.
Eh bien! prenez-vous-en à mon impatience 485 De vous communiquer un trait de ma science: Cet avis important, tombé dans mon esprit, Méritoit qu'aussitôt Hippolyte l'apprît; Je vais sans perdre temps y disposer Aronte[139].
HIPPOLYTE.
J'ai la mine après tout d'y trouver mal mon conte[140]. 490
FLORICE.
Je sais ce que je fais, et ne perds point mes pas; Mais de votre côté ne vous épargnez pas; Mettez tout votre esprit à bien mener la ruse.
HIPPOLYTE.
Il ne faut point par là te préparez d'excuse. Va, suivant le succès, je veux à l'avenir 495 Du mal que tu m'as fait perdre le souvenir[141].
SCÈNE VI.
HIPPOLYTE, CÉLIDÉE.
HIPPOLYTE, frappant à la porte de Célidée[142].
Célidée, es-tu là?
CÉLIDÉE.
Que me veut Hippolyte?
HIPPOLYTE.
Délasser mon esprit une heure en ta visite. Que j'ai depuis un jour un importun amant, Et que, pour mon malheur, je plais à Dorimant! 500
CÉLIDÉE.
Ma soeur, que me dis-tu? Dorimant t'importune! Quoi! j'enviois déjà ton heureuse fortune, Et déjà dans l'esprit je sentois quelque ennui[143] D'avoir connu Lysandre auparavant que lui.
HIPPOLYTE.
Ah! ne me raille point: Lysandre, qui t'engage, 505 Est le plus accompli des hommes de son âge.
CÉLIDÉE.
Je te jure, à mes yeux l'autre l'est bien autant. Mon coeur a de la peine à demeurer constant; Et pour te découvrir jusqu'au fond de mon âme, Ce n'est plus que ma foi qui conserve ma flamme: 510 Lysandre me déplaît de me vouloir du bien. Plût aux Dieux que son change autorisât le mien[144], Ou qu'il usât vers moi de tant de négligence, Que ma légèreté se pût nommer vengeance! Si j'avois un prétexte à me mécontenter, 515 Tu me verrois bientôt résoudre à le quitter.
HIPPOLYTE.
Simple, présumes-tu qu'il devienne volage Tant qu'il verra l'amour régner sur ton visage[145]? Ta flamme trop visible entretient ses ferveurs, Et ses feux dureront autant que tes faveurs. 520
CÉLIDÉE.
Il semble, à t'écouter, que rien ne le retienne[146] Que parce que sa flamme a l'aveu de la mienne.
HIPPOLYTE.
Que sais-je? Il n'a jamais éprouvé tes rigueurs; L'amour en même temps sut embraser vos coeurs; Et même j'ose dire, après beaucoup de monde, 525 Que sa flamme vers toi ne fut que la seconde. Il se vit accepter avant que de s'offrir; Il ne vit rien à craindre, il n'eut rien à souffrir[147]; Il vit sa récompense acquise avant la peine, Et devant le combat sa victoire certaine. 530 Un homme est bien cruel quand il ne donne pas Un coeur qu'on lui demande avecque tant d'appas. Qu'à ce prix la constance est une chose aisée, Et qu'autrefois par là je me vis abusée! Alcidor, que mes yeux avoient si fort épris, 535 Courut au changement dès le premier mépris[148]. La force de l'amour paroît dans la souffrance. Je le tiens fort douteux, s'il a tant d'assurance. Qu'on en voit s'affoiblir pour un peu de longueur[149], Et qu'on en voit céder à la moindre rigueur! 540
CÉLIDÉE.
Je connois mon Lysandre, et sa flamme est trop forte Pour tomber en soupçon qu'il m'aime de la sorte. Toutefois un dédain éprouvera ses feux: Ainsi, quoi qu'il en soit, j'aurai ce que je veux[150]; Il me rendra constante, ou me fera volage: 545 S'il m'aime, il me retient; s'il change, il me dégage. Suivant ce qu'il aura d'amour ou de froideur, Je suivrai ma nouvelle ou ma première ardeur.
HIPPOLYTE.
En vain tu t'y résous: ton âme un peu contrainte Au travers de tes yeux lui trahira ta feinte. 550 L'un d'eux dédira l'autre, et toujours un souris Lui fera voir assez combien tu le chéris.
CÉLIDÉE.
Ce n'est qu'un faux soupçon qui te le persuade; J'armerai de rigueurs jusqu'à la moindre oeillade, Et réglerai si bien toutes mes actions, 555 Qu'il ne pourra juger de mes intentions.
HIPPOLYTE.
Pour le moins, aussitôt que par cette conduite Tu seras de son coeur suffisamment instruite, S'il demeure constant, l'amour et la pitié, Avant que dire adieu, renoueront l'amitié. 560
CÉLIDÉE.
Il va bientôt venir: va-t'en, et sois certaine De ne voir d'aujourd'hui Lysandre hors de peine.
HIPPOLYTE.
Et demain?
CÉLIDÉE.
Je t'irai conter ses mouvements, Et touchant l'avenir prendre tes sentiments. O Dieux! si je pouvois changer sans infamie! 565
HIPPOLYTE.
Adieu. N'épargne en rien ta plus fidèle amie.
SCÈNE VII.
CÉLIDÉE[150].
Quel étrange combat! Je meurs de le quitter, Et mon reste d'amour ne le peut maltraiter[149]. Mon âme veut et n'ose, et bien que refroidie, N'aura trait de mépris si je ne l'étudie. 570 Tout ce que mon Lysandre a de perfections Se vient offrir en foule à mes affections[152]. Je vois mieux ce qu'il vaut lorsque je l'abandonne, Et déjà la grandeur de ma perte m'étonne. Pour régler sur ce point mon esprit balancé, 575 J'attends ses mouvements sur mon dédain forcé; Ma feinte éprouvera si son amour est vraie. Hélas! ses yeux me font une nouvelle plaie. Prépare-toi, mon coeur, et laisse à mes discours Assez de liberté pour trahir mes amours. 580
SCÈNE VIII
LYSANDRE, CÉLIDÉE.
CÉLIDÉE.
Quoi? j'aurai donc de vous encore une visite? Vraiment, pour aujourd'hui je m'en estimois quitte.
LYSANDRE.
Une par jour suffit, si tu veux endurer Qu'autant comme le jour je la fasse durer.
CÉLIDÉE.
Pour douce que nous soit l'ardeur qui nous consume[153], 585 Tant d'importunité n'est point sans amertume.
LYSANDRE.
Au lieu de me donner ces appréhensions, Apprends ce que j'ai fait sur tes commissions.
CÉLIDÉE.
Je ne vous en chargeai qu'afin de me défaire D'un entretien chargeant et qui m'alloit déplaire[154]. 590
LYSANDRE.
Depuis quand donnez-vous ces qualités aux miens?
CÉLIDÉE.
Depuis que mon esprit n'est plus dans vos liens[155].
LYSANDRE.
Est-ce donc par gageure ou par galanterie?
CÉLIDÉE.
Ne vous flattez point tant que ce soit raillerie. Ce que j'ai dans l'esprit, je ne le puis celer, 595 Et ne suis pas d'humeur à rien dissimuler.
LYSANDRE.
Quoi? que vous ai-je fait? d'où provient ma disgrâce? Quel sujet avez-vous d'être pour moi de glace[156]? Ai-je manqué de soins? ai-je manqué de feux? Vous ai-je dérobé le moindre de mes voeux? 600 Ai-je trop peu cherché l'heur de votre présence[157]? Ai-je eu pour d'autres yeux la moindre complaisance?
CÉLIDÉE.
Tout cela n'est qu'autant de propos superflus. Je voulus vous aimer, et je ne le veux plus; Mon feu fut sans raison, ma glace l'est de même; 605 Si l'un eut quelque excès, je rendrai l'autre extrême[159].
LYSANDRE.
Par cette extrémité vous avancez ma mort.
CÉLIDÉE.
Il m'importe fort peu quel sera votre sort.
LYSANDRE.
Quelle nouvelle amour ou plutôt quel caprice[160] Vous porte à me traiter avec cette injustice, 610 Vous de qui le serment m'a reçu pour époux?
CÉLIDÉE.
J'en perds le souvenir aussi bien que de vous.
LYSANDRE.
Évitez-en la honte et fuyez-en le blâme.
CÉLIDÉE.
Je les veux accepter pour peines de ma flamme.
LYSANDRE.
Un reproche éternel suit ce tour inconstant[161]. 615
CÉLIDÉE.
Si vous me voulez plaire, il en faut faire autant.
LYSANDRE.
Est-ce là donc le prix de vous avoir servie[162]? Ah! cessez vos mépris, ou me privez de vie.
CÉLIDÉE.
Eh bien! soit, un adieu les va faire cesser; Aussi bien ce discours ne fait que me lasser. 620
LYSANDRE.
Ah! redouble plutôt ce dédain qui me tue, Et laisse-moi le bien d'expirer à ta vue; Que j'adore tes yeux, tout cruels qu'ils me sont; Qu'ils reçoivent mes voeux pour le mal qu'ils me font. Invente à me gêner quelque rigueur nouvelle: 625 Traite, si tu le veux, mon âme en criminelle, Dis que je suis ingrat, appelle-moi léger, Impute à mes amours la honte de changer, Dedans mon désespoir fais éclater ta joie: Et tout me sera doux, pourvu que je te voie. 630 Tu verras tes mépris n'ébranler point ma foi, Et mes derniers soupirs ne voler qu'après toi[163]. Ne crains point de ma part de reproche ou d'injure: Je ne t'appellerai ni lâche, ni parjure; Mon feu supprimera ces titres odieux; 635 Mes douleurs céderont au pouvoir de tes yeux; Et mon fidèle amour, malgré leur vive atteinte, Pour t'adorer encore étouffera ma plainte[164].
CÉLIDÉE.
Adieu: quelques encens que tu veuilles m'offrir, Je ne me saurois plus résoudre à les souffrir. 640
SCÈNE IX.
LYSANDRE.