Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 29

Chapter 293,593 wordsPublic domain

Ce mage, qui d'un mot renverse la nature[1226], N'a choisi pour palais que cette grotte obscure. La nuit qu'il entretient sur cet affreux séjour, N'ouvrant son voile épais qu'aux rayons d'un faux jour, De leur éclat douteux n'admet en ces lieux sombres 5 Que ce qu'en peut souffrir le commerce des ombres. N'avancez pas: son art au pied de ce rocher A mis de quoi punir qui s'en ose approcher; Et cette large bouche est un mur invisible, Où l'air en sa faveur devient inaccessible, 10 Et lui fait un rempart, dont les funestes bords Sur un peu de poussière étalent mille morts. Jaloux de son repos plus que de sa défense, Il perd qui l'importune, ainsi que qui l'offense; Malgré l'empressement d'un curieux désir[1227], 15 Il faut, pour lui parler, attendre son loisir: Chaque jour il se montre, et nous touchons à l'heure Où pour se divertir il sort de sa demeure[1228].

PRIDAMANT.

J'en attends peu de chose, et brûle de le voir. J'ai de l'impatience, et je manque d'espoir. 20 Ce fils, ce cher objet de mes inquiétudes, Qu'ont éloigné de moi des traitements trop rudes, Et que depuis dix ans je cherche en tant de lieux, A caché pour jamais sa présence à mes yeux. Sous ombre qu'il prenoit un peu trop de licence, 25 Contre ses libertés je roidis ma puissance; Je croyois le dompter à force de punir[1229], Et ma sévérité ne fit que le bannir. Mon âme vit l'erreur dont elle étoit séduite: Je l'outrageois présent, et je pleurai sa fuite; 30 Et l'amour paternel me fit bientôt sentir D'une injuste rigueur un juste repentir. Il l'a fallu chercher: j'ai vu dans mon voyage Le Pô, le Rhin, la Meuse, et la Seine, et le Tage: Toujours le même soin travaille mes esprits; 35 Et ces longues erreurs[1230] ne m'en ont rien appris. Enfin, au désespoir de perdre tant de peine, Et n'attendant plus rien de la prudence humaine, Pour trouver quelque borne à tant de maux soufferts[1231], J'ai déjà sur ce point consulté les enfers. 40 J'ai vu les plus fameux en la haute science[1232] Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expérience: On m'en faisoit l'état que vous faites de lui[1233], Et pas un d'eux n'a pu soulager mon ennui. L'enfer devient muet quand il me faut répondre, 45 Ou ne me répond rien qu'afin de me confondre.

DORANTE.

Ne traitez pas Alcandre en homme du commun; Ce qu'il sait en son art n'est connu de pas un. Je ne vous dirai point qu'il commande au tonnerre, Qu'il fait enfler les mers, qu'il fait trembler la terre; 50 Que de l'air, qu'il mutine en mille tourbillons, Contre ses ennemis il fait des bataillons; Que de ses mots savants les forces inconnues Transportent les rochers, font descendre les nues, Et briller dans la nuit l'éclat de deux soleils; 55 Vous n'avez pas besoin de miracles pareils: Il suffira pour vous qu'il lit dans les pensées, Qu'il connoît l'avenir et les choses passées[1234]; Rien n'est secret pour lui dans tout cet univers, Et pour lui nos destins sont des livres ouverts. 60 Moi-même, ainsi que vous, je ne pouvois le croire: Mais sitôt qu'il me vit, il me dit mon histoire; Et je fus étonné d'entendre le discours[1235] Des traits les plus cachés de toutes mes amours[1236].

PRIDAMANT.

Vous m'en dites beaucoup.

DORANTE.

J'en ai vu davantage. 65

PRIDAMANT.

Vous essayez en vain de me donner courage; Mes soins et mes travaux verront, sans aucun fruit, Clore mes tristes jours d'une éternelle nuit.

DORANTE.

Depuis que j'ai quitté le séjour de Bretagne Pour venir faire ici le noble de campagne, 70 Et que deux ans d'amour, par une heureuse fin, M'ont acquis Sylvérie et ce château voisin, De pas un, que je sache, il n'a déçu l'attente: Quiconque le consulte en sort l'âme contente. Croyez-moi, son secours n'est pas à négliger: 75 D'ailleurs il est ravi quand il peut m'obliger, Et j'ose me vanter qu'un peu de mes prières Vous obtiendra de lui des faveurs singulières.

PRIDAMANT.

Le sort m'est trop cruel pour devenir si doux.

DORANTE.

Espérez mieux: il sort, et s'avance vers nous[1237]. 80 Regardez-le marcher; ce visage si grave, Dont le rare savoir tient la nature esclave, N'a sauvé toutefois des ravages du temps Qu'un peu d'os et de nerfs qu'ont décharnés cent ans; Son corps, malgré son âge, a les forces robustes, 85 Le mouvement facile, et les démarches justes: Des ressorts inconnus agitent le vieillard, Et font de tous ses pas[1238] des miracles de l'art.

SCÈNE II.

ALCANDRE, PRIDAMANT, DORANTE.

DORANTE.

Grand démon du savoir, de qui les doctes veilles Produisent chaque jour de nouvelles merveilles, 90 A qui rien n'est secret dans nos intentions, Et qui vois, sans nous voir, toutes nos actions: Si de ton art divin le pouvoir admirable Jamais en ma faveur se rendit secourable, De ce père affligé soulage les douleurs; 95 Une vieille amitié prend part en ses malheurs. Rennes ainsi qu'à moi lui donna la naissance[1239], Et presque entre ses bras j'ai passé mon enfance; Là son fils, pareil d'âge et de condition[1240], S'unissant avec moi d'étroite affection.... 100

ALCANDRE.

Dorante, c'est assez, je sais ce qui l'amène: Ce fils est aujourd'hui le sujet de sa peine. Vieillard, n'est-il pas vrai que son éloignement Par un juste remords te gêne incessamment? Qu'une obstination à te montrer sévère 105 L'a banni de ta vue, et cause ta misère? Qu'en vain, au repentir de ta sévérité, Tu cherches en tous lieux ce fils si maltraité?

PRIDAMANT.

Oracle de nos jours, qui connois toutes choses[1241], En vain de ma douleur je cacherois les causes; 110 Tu sais trop quelle fut mon injuste rigueur, Et vois trop clairement les secrets de mon coeur. Il est vrai, j'ai failli; mais pour mes injustices Tant de travaux en vain sont d'assez grands supplices: Donne enfin quelque borne à mes regrets cuisants, 115 Rends-moi l'unique appui de mes débiles ans. Je le tiendrai rendu si j'en ai des nouvelles[1242]; L'amour pour le trouver me fournira des ailes. Où fait-il sa retraite? en quels lieux dois-je aller? Fût-il au bout du monde, on m'y verra voler. 120

ALCANDRE.

Commencez d'espérer: vous saurez par mes charmes Ce que le ciel vengeur refusoit à vos larmes. Vous reverrez ce fils plein de vie et d'honneur: De son bannissement il tire son bonheur. C'est peu de vous le dire: en faveur de Dorante 125 Je vous veux faire voir sa fortune éclatante[1243]. Les novices de l'art, avec tous leurs encens[1244], Et leurs mots inconnus, qu'ils feignent tout-puissants, Leurs herbes, leurs parfums et leurs cérémonies[1245], Apportent au métier des longueurs infinies, 130 Qui ne sont, après tout, qu'un mystère pipeur Pour se faire valoir et pour vous faire peur[1246]: Ma baguette à la main, j'en ferai davantage.

(Il donne un coup de baguette, et on tire un rideau derrière lequel sont en parade les plus beaux habits des comédiens.)

Jugez de votre fils par un tel équipage: Eh bien! celui d'un prince a-t-il plus de splendeur? Et pouvez-vous encor douter de sa grandeur[1247]?

PRIDAMANT.

D'un amour paternel vous flattez les tendresses; Mon fils n'est point de rang à porter ces richesses[1248], Et sa condition ne sauroit consentir[1249] Que d'une telle pompe il s'ose revêtir. 140

ALCANDRE.

Sous un meilleur destin sa fortune rangée, Et sa condition avec le temps changée, Personne maintenant n'a de quoi murmurer Qu'en public de la sorte il aime à se parer[1250].

PRIDAMANT.

A cet espoir si doux j'abandonne mon âme; 145 Mais parmi ces habits je vois ceux d'une femme: Seroit-il marié?

ALCANDRE.

Je vais de ses amours Et de tous ses hasards vous faire le discours. Toutefois, si votre âme étoit assez hardie, Sous une illusion vous pourriez voir sa vie, 150 Et tous ses accidents[1251] devant vous exprimés Par des spectres pareils à des corps animés: Il ne leur manquera ni geste ni parole.

PRIDAMANT.

Ne me soupçonnez point d'une crainte frivole: Le portrait de celui que je cherche en tous lieux 155 Pourroit-il par sa vue épouvanter mes yeux?

ALCANDRE[1252].

Mon cavalier, de grâce, il faut faire retraite, Et souffrir qu'entre nous l'histoire en soit secrète.

PRIDAMANT.

Pour un si bon ami je n'ai point de secrets.

DORANTE.

Il nous faut sans réplique accepter ses arrêts[1253]; 160 Je vous attends chez moi.

ALCANDRE.

Ce soir, si bon lui semble, Il vous apprendra tout quand vous serez ensemble.

SCÈNE III.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Votre fils tout d'un coup ne fut pas grand seigneur; Toutes ses actions ne vous font pas honneur, Et je serois marri d'exposer sa misère 165 En spectacle à des yeux autres que ceux d'un père. Il vous prit quelque argent, mais ce petit butin A peine lui dura du soir jusqu'au matin; Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine Des brevets à chasser la fièvre et la migraine, 170 Dit la bonne aventure, et s'y rendit ainsi. Là, comme on vit d'esprit, il en vécut aussi. Dedans Saint-Innocent il se fit secrétaire[1254]; Après, montant d'état, il fut clerc d'un notaire. Ennuyé de la plume, il la quitta soudain[1255], 175 Et fit danser un singe au faubourg[1256] Saint-Germain[1257] Il se mit sur la rime, et l'essai de sa veine Enrichit les chanteurs de la Samaritaine[1258]. Son style prit après de plus beaux ornements; Il se hasarda même à faire des romans, 180 Des chansons pour Gautier[1259], des pointes pour Guillaume[1260]. Depuis, il trafiqua de chapelets de baume[1261], Vendit du mithridate en maître opérateur, Revint dans le Palais, et fut solliciteur. Enfin, jamais Buscon, Lazarille de Tormes, 185 Sayavèdre, et Gusman[1262], ne prirent tant de formes: C'étoit là pour Dorante un honnête entretien!

PRIDAMANT.

Que je vous suis tenu de ce qu'il n'en sait rien!

ALCANDRE.

Sans vous faire rien voir, je vous en fais un conte, Dont le peu de longueur épargne votre honte. 190 Las de tant de métiers sans honneur et sans fruit, Quelque meilleur destin à Bordeaux l'a conduit; Et là, comme il pensoit au choix d'un exercice, Un brave du pays l'a pris à son service. Ce guerrier amoureux en a fait son agent: 195 Cette commission l'a remeublé d'argent; Il sait avec adresse, en portant les paroles, De la vaillante dupe attraper les pistoles; Même de son agent il s'est fait son rival, Et la beauté qu'il sert ne lui veut point de mal. 200 Lorsque de ses amours vous aurez vu l'histoire, Je vous le veux montrer plein d'éclat et de gloire, Et la même action qu'il pratique aujourd'hui.

PRIDAMANT.

Que déjà cet espoir soulage mon ennui!

ALCANDRE.

Il a caché son nom en battant la campagne, 205 Et s'est fait de Clindor le sieur de la Montagne: C'est ainsi que tantôt vous l'entendrez nommer. Voyez tout sans rien dire et sans vous alarmer. Je tarde un peu beaucoup pour votre impatience; N'en concevez pourtant aucune défiance: 210 C'est qu'un charme ordinaire a trop peu de pouvoir Sur les spectres parlants qu'il faut vous faire voir. Entrons dedans ma grotte, afin que j'y prépare Quelques charmes nouveaux pour un effet si rare.

FIN DU PREMIER ACTE.

FOOTNOTES:

[1223] L'indication de ce rôle et des deux suivants manque dans l'édition de 1639.

[1224] On lit de plus, à la suite de ce rôle, dans les éditions de 1639-1657: ROSINE, _princesse d'Angleterre_, _femme de Florilame_

[1225] Le lieu de la scène n'est pas marqué dans l'édition de 1639.

[1226] _Var._ Ce grand mage, dont l'art commande à la nature. (1639-57)

[1227] _Var._ Si bien que ceux qu'amène un curieux desir Pour consulter Alcandre attendent son loisir. (1639-57)

[1228] _Var._ Que pour se divertir il sort de sa demeure. (1639-64)

[1229] _Var._ Je croyois le réduire à force de punir. (1639-57)

[1230] _Longues erreurs_, longs voyages.

[1231] _Var._ Pour trouver quelque fin à tant de maux soufferts. (1639)

[1232] _Var._ J'ai vu les plus fameux en ces noires sciences Dont vous dites qu'Alcandre a tant d'expériences. (1639-57)

[1233] _Var._ On en faisoit l'état que vous faites de lui. (1639-57)

[1234] _Var._ Et connoît l'avenir et les choses passées. (1639)

[1235] _Var._ Et je fus étonné d'entendre les discours. (1639)

[1236] _Var._ Des traits les plus cachés de mes jeunes amours. (1639-60)

[1237] _Var._ Espérez mieux: il sort, et s'avance vers vous. (1639)

[1238] L'édition de 1639 donne, par erreur sans doute, _ces pas_, pour _ses pas_. Un peu plus bas, au vers 98, il y a de même _ces bras_, pour _ses bras_.

[1239] _Var._ Rennes ainsi qu'à moi lui donne la naissance. (1639)

[1240] _Var._ Là de son fils et moi naquit l'affection: Nous étions pareils d'âge et de condition. (1639-57)

[1241] _Var._ Oracle de nos jours, qui connoît toutes choses. (1639)

[1242] _Var._ Je le tiendrai rendu si j'en sais des nouvelles. (1639-68)

[1243] _Var._ Je veux vous faire voir sa fortune éclatante. (1639-64)

[1244] _Var._ Les novices de l'art, avecque leurs encens. (1639-57)

[1245] L'édition originale (1639) nous offre ici une variante qui pourrait s'expliquer, mais qui est corrigée comme une faute dans l'errata:

Leurs herbes, fleurs, parfums et leurs cérémonies.

[1246] _Var._ Pour les faire valoir et pour vous faire peur. (1639)

[1247] Chapuzeau, dans un chapitre de son _Théâtre françois_ qui a pour titre _Grande dépense en habits_ (p. 170), nous donne quelques détails qui prouvent que Pridamant parle ici sans aucune exagération: «Cet article de la dépense des comédiens est plus considérable qu'on ne s'imagine. Il y a peu de pièces nouvelles qui ne leur coûtent de nouveaux ajustements, et le faux or ni le faux argent qui rougissent bientôt n'y étant pas employés, un habit à la romaine ira souvent à cinq cents écus. Ils aiment mieux user de ménage en toute autre chose pour donner plus de contentement au public, et il y a tel comédien dont l'équipage vaut plus de dix mille francs. Il est vrai que lorsqu'ils représentent une pièce qui n'est uniquement que pour les plaisirs du Roi, les gentilshommes de la chambre ont ordre de donner à chaque acteur, pour les ajustements nécessaires, une somme de cent écus ou quatre cents livres, et s'il arrive qu'un même acteur ait deux ou trois personnages à représenter, il touche de l'argent comme pour deux ou trois.»

[1248] _Var._ Mon fils n'est point du rang à porter ces richesses. (1639)

[1249] _Var._ Et sa condition ne sauroit endurer Qu'avecque tant de pompe il ose se parer. (1639-57)

[1250] _Var._ Qu'en public de la sorte il ose se parer. (1639-57)

[1251] L'édition de 1682 a seule ici: _ces accidents_, pour _ses accidents_.

[1252] Après le nom d'ALCANDRE, Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a ajouté ici, et plus bas à la fin de la scène: _à Dorante_, indication qui n'est pas inutile pour la clarté.

[1253] _Var._ Il vous faut sans réplique accepter ses arrêts. (1639)

[1254] Un grand nombre d'écrivains publics étaient alors établis dans le cloître de Saint-Innocent. L'auteur d'un petit écrit publié en 1615 et qui a pour titre _Le Secrétaire de Saint-Innocent_, fait l'apologie de cette profession, «laquelle, dit-il, ne me fait pas.... si peu d'honneur, qu'il n'y ait encore un des marguilliers et deux bourgeois de la paroisse qui me saluent les premiers quand ils me rencontrent et me disent en passant: «Dieu vous gard', Monsieur!» Qu'en pourroit attendre davantage un gentilhomme de dix mille francs de rente? Il s'en sentiroit bien fort honoré.» Quant aux profits, ils n'étaient pas bien considérables, à ce qu'il paraît; car nous voyons un charbonnier et un crocheteur aborder l'écrivain, lui payer à boire; après quoi, le charbonnier lui dit: «Vous ne serez pas malcontent de nous, qui avons encore chacun une pièce de cinq sous de reste après avoir bu.» Ce qui fait dire à l'auteur, émerveillé d'une si bonne aubaine: «Qui fut bien aise d'une si belle et si utile occasion, à laquelle chaque bissexte n'en porte pas deux semblables? ce fut moi.»--Voyez encore, dans _la Ville de Paris en vers burlesques_ de Berthod, le long morceau où il décrit la conduite et le style des secrétaires de Saint-Innocent.

[1255] _Var._ Ennuyé de la plume, il le quitta soudain. (1644-68)

--Les éditions de 1652 et de 1657 donnent, par erreur: _se quitta_, pour _le quitta_.

[1256] A la foire Saint-Germain, qui se tenait sur l'emplacement actuel du marché Saint-Germain et s'étendait jusqu'à l'extrémité de la rue de Tournon et aux environs du Luxembourg. Elle s'ouvrait le 3 février; elle a eu lieu pour la dernière fois en 1789.

[1257] _Var._ Et dans l'Académie il joua de la main. (1639)

[1258] La fontaine de la Samaritaine, élevée sur le Pont-Neuf, tirait son nom d'un groupe de bronze doré représentant Jésus et la Samaritaine auprès du puits de Jacob. Elle a été entièrement détruite en 1812.--Nous appelons encore _ponts-neufs_ les chansons qui courent les rues.

[1259] On pourrait être tenté de croire qu'il est question de Gautier-Garguille, comédien d'abord au Marais, et ensuite à l'Hôtel de Bourgogne; mais les noms _Gautier_ et _Guillaume_ s'employaient autrefois d'une manière générale, comme aujourd'hui _Pierre_ et _Paul_. Voyez Godefroy, _Lexique de Corneille_, tome II, p. 433.

[1260] Il ne s'agit pas ici de Gros-Guillaume. Voyez la note précédente.

[1261] _Var._ Depuis il trafiqua des chapelets de baume. (1654 et 60)

[1262] Buscon, Lazarille, Gusman sont les héros de divers romans espagnols, du genre picaresque, dont il avait paru des traductions françaises, soit à la fin du seizième, soit au commencement du dix-septième siècle. Celui auquel Buscon donne son nom a pour auteur don François Quevedo de Villegas, et a été publié en français en 1633. Les aventures de Lazarille de Tormes ont été attribuées par les uns à Diego Hurtado de Mendoza, par d'autres à Jean de Ortega: une traduction française de la première partie a paru dès 1560; une autre, de la première et de la seconde, en 1620. La vie et les gestes de Guzman d'Alfarache, écrits en espagnol par Matthieu Aleman, furent traduits en français, en 1600, puis en 1632. Sayavèdre ou Sayavedra est un chevalier d'industrie, qui, après avoir dépouillé Guzman d'Alfarache de tout ce qu'il possédait, devient son domestique et partage quelque temps sa vie aventureuse. Voyez les livres IV et V du roman.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Quoi qui s'offre[1263] à nos yeux, n'en ayez point d'effroi[1264]; De ma grotte surtout ne sortez qu'après moi: Sinon, vous êtes mort. Voyez déjà paroître Sous deux fantômes vains votre fils et son maître.

PRIDAMANT.

O Dieux! je sens mon âme après lui s'envoler.

ALCANDRE.

Faites-lui du silence, et l'écoutez parler. 220

SCÈNE II.

MATAMORE, CLINDOR.

CLINDOR.

Quoi! Monsieur, vous rêvez! et cette âme hautaine, Après tant de beaux faits, semble être encore en peine! N'êtes-vous point lassé d'abattre des guerriers, Et vous faut-il encor quelques nouveaux lauriers[1265]?

MATAMORE.

Il est vrai que je rêve, et ne saurois résoudre 225 Lequel je dois des deux le premier mettre en poudre, Du grand sophi de Perse, ou bien du grand mogor.

CLINDOR.

Eh! de grâce, Monsieur, laissez-les vivre encor: Qu'ajouteroit leur perte à votre renommée? D'ailleurs quand auriez-vous rassemblé votre armée[1266]?

MATAMORE.

Mon armée? Ah, poltron! ah, traître! pour leur mort Tu crois donc que ce bras ne soit pas assez fort? Le seul bruit de mon nom renverse les murailles[1267], Défait les escadrons, et gagne les batailles. Mon courage invaincu contre les empereurs 235 N'arme que la moitié de ses moindres fureurs; D'un seul commandement que je fais aux trois Parques, Je dépeuple l'État des plus heureux monarques; Le foudre est mon canon, les Destins mes soldats: Je couche d'un revers mille ennemis à bas. 240 D'un souffle je réduis leurs projets en fumée; Et tu m'oses parler cependant d'une armée! Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars: Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards, Veillaque[1268]. Toutefois je songe à ma maîtresse: 245 Ce penser m'adoucit: va, ma colère cesse[1269], Et ce petit archer qui dompte tous les Dieux Vient de chasser la mort qui logeoit dans mes yeux. Regarde, j'ai quitté cette effroyable mine Qui massacre, détruit, brise, brûle, extermine; 250 Et, pensant au bel oeil qui tient ma liberté, Je ne suis plus qu'amour, que grâce, que beauté.

CLINDOR.

O Dieux! en un moment que tout vous est possible! Je vous vois aussi beau que vous étiez terrible[1270], Et ne crois point d'objet si ferme en sa rigueur, 255 Qu'il puisse constamment vous refuser son coeur[1271].

MATAMORE.

Je te le dis encor, ne sois plus en alarme: Quand je veux, j'épouvante; et quand je veux, je charme; Et, selon qu'il me plaît, je remplis tour à tour Les hommes de terreur, et les femmes d'amour. 260 Du temps que ma beauté m'étoit inséparable, Leurs persécutions me rendoient misérable: Je ne pouvois sortir sans les faire pâmer. Mille mouroient par jour à force de m'aimer: J'avois des rendez-vous de toutes les princesses; 265 Les reines à l'envi mendioient mes caresses; Celle d'Éthïopie, et celle du Japon, Dans leurs soupirs d'amour ne mêloient que mon nom. De passion pour moi deux sultanes troublèrent[1272]; Deux autres, pour me voir, du sérail s'échappèrent: 270 J'en fus mal quelque temps avec le Grand Seigneur.

CLINDOR.

Son mécontentement n'alloit qu'à votre honneur.

MATAMORE.

Ces pratiques nuisoient à mes desseins de guerre, Et pouvoient m'empêcher de conquérir la terre. D'ailleurs, j'en devins las; et pour les arrêter, 275 J'envoyai le Destin dire à son Jupiter Qu'il trouvât un moyen qui[1273] fît cesser les flammes Et l'importunité dont m'accabloient les dames: Qu'autrement ma colère iroit dedans les cieux Le dégrader soudain de l'empire des Dieux, 280 Et donneroit à Mars à gouverner sa foudre[1274]. La frayeur qu'il en eut le fit bientôt résoudre: Ce que je demandois fut prêt en un moment; Et depuis, je suis beau quand je veux seulement.

CLINDOR.

Que j'aurois, sans cela, de poulets à vous rendre! 285

MATAMORE.

De quelle que ce soit, garde-toi bien d'en prendre, Sinon de.... Tu m'entends? Que dit-elle de moi?

CLINDOR.