Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 25
Fais-lui prendre pour tous un sentiment égal. Toi, qui de mon amour connoissois la tendresse, Tu peux connoître aussi quelle douleur me presse. 730 Je me sens déchirer le coeur à son départ: Créuse en ses malheurs prend même quelque part, Ses pleurs en ont coulé; Créon même en[1069] soupire, Lui préfère à regret le bien de son empire; Et si dans son adieu son coeur moins irrité 735 En voulait mériter la libéralité[1070], Si jusque-là Médée apaisoit ses menaces, Qu'elle eût soin de partir avec ses bonnes grâces[1071], Je sais (comme il est bon) que ses trésors ouverts Lui seroient, sans réserve, entièrement offerts, 740 Et malgré les malheurs où le sort l'a réduite, Soulageroient sa peine et soutiendroient sa fuite.
NÉRINE.
Puisqu'il faut se résoudre à ce bannissement, Il faut en adoucir le mécontentement. Cette offre y peut servir, et par elle j'espère[1072], 745 Avec un peu d'adresse, apaiser sa colère; Mais d'ailleurs toutefois n'attendez rien de moi, S'il faut prendre congé de Créuse et du Roi: L'objet de votre amour et de sa jalousie De toutes ses fureurs l'auroit tôt[1073] ressaisie. 750
JASON.
Pour montrer sans les voir son courage apaisé, Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé[1074]; Et de si longue main je connois ta prudence, Que je t'en fais sans peine entière confidence. Créon bannit Médée, et ses ordres précis 755 Dans son bannissement enveloppoient ses fils: La pitié de Créuse a tant fait vers son père, Qu'ils n'auront point de part au malheur de leur mère[1075]. Elle lui doit par eux quelque remercîment; Qu'un présent de sa part suive leur compliment: 760 Sa robe, dont l'éclat sied mal à sa fortune, Et n'est à son exil qu'une charge importune, Lui gagneroit le coeur d'un prince libéral, Et de tous ses trésors l'abandon général. D'une vaine parure, inutile à sa peine[1076], 765 Elle peut acquérir de quoi faire la Reine: Créuse, ou je me trompe, en a quelque desir, Et je ne pense pas qu'elle pût mieux choisir. Mais la voici qui sort; souffre que je l'évite: Ma rencontre la trouble, et mon aspect l'irrite[1077]. 770
SCÈNE III.
MÉDÉE, JASON, NÉRINE.
MÉDÉE.
Ne fuyez pas, Jason, de ces funestes lieux. C'est à moi d'en partir: recevez mes adieux. Accoutumée à fuir, l'exil m'est peu de chose; Sa rigueur n'a pour moi de nouveau que sa cause. C'est pour vous que j'ai fui, c'est vous qui me chassez. Où me renvoyez-vous, si vous me bannissez? Irai-je sur le Phase, où j'ai trahi mon père, Apaiser de mon sang les mânes de mon frère? Irai-je en Thessalie, où le meurtre d'un roi Pour victime aujourd'hui ne demande que moi? 780 Il n'est point de climat dont mon amour fatale N'ait acquis à mon nom la haine générale; Et ce qu'ont fait pour vous mon savoir et ma main M'a fait un ennemi de tout le genre humain[1078]. Ressouviens-t'en, ingrat; remets-toi dans la plaine 785 Que ces taureaux affreux brûloient de leur haleine; Revois ce champ guerrier dont les sacrés sillons Élevoient contre toi de soudains bataillons; Ce dragon qui jamais n'eut les paupières closes[1079]; Et lors préfère-moi Créuse, si tu l'oses. 790 Qu'ai-je épargné depuis qui fût en mon pouvoir[1080]? Ai-je auprès de l'amour écouté mon devoir? Pour jeter un obstacle à l'ardente poursuite Dont mon père en fureur touchoit déjà ta fuite, Semai-je avec regret mon frère par morceaux?[1081]? 795 A ce funeste objet épandu sur les eaux[1082], Mon père, trop sensible aux droits de la nature, Quitta tous autres soins que de sa sépulture; Et par ce nouveau crime émouvant sa pitié, J'arrêtai les effets de son inimitié. 800 Prodigue de mon sang, honte de ma famille[1083], Aussi cruelle soeur que déloyale fille, Ces titres glorieux plaisoient à mes amours; Je les pris sans horreur pour conserver tes jours. Alors, certes, alors mon mérite étoit rare; 805 Tu n'étois point honteux d'une femme barbare. Quand à ton père usé je rendis la vigueur, J'avois encor tes voeux, j'étois encor ton coeur; Mais cette affection, mourant avec Pélie, Dans le même tombeau se vit ensevelie[1084]: 810 L'ingratitude en l'âme, et l'impudence au front, Une Scythe en ton lit te fut lors un affront; Et moi, que tes desirs avoient tant souhaitée, Le dragon assoupi, la toison emportée, Ton tyran massacré, ton père rajeuni, 815 Je devins un objet digne d'être banni. Tes desseins achevés, j'ai mérité ta haine: Il t'a fallu sortir d'une honteuse chaîne, Et prendre une moitié qui n'a rien plus que moi, Que le bandeau royal, que j'ai quitté pour toi. 820
JASON.
Ah! que n'as-tu des yeux à lire dans mon âme, Et voir les purs motifs de ma nouvelle flamme! Les tendres sentiments d'un amour paternel Pour sauver mes enfants me rendent criminel[1085], Si l'on peut nommer crime un malheureux divorce 825 Où le soin que j'ai d'eux me réduit et me force[1086]. Toi-même, furieuse, ai-je peu fait pour toi D'arracher ton trépas aux vengeances d'un roi? Sans moi ton insolence alloit être punie; A ma seule prière on ne t'a que bannie[1087]. 830 C'est rendre la pareille à tes grands coups d'effort: Tu m'as sauvé la vie, et j'empêche ta mort.
MÉDÉE.
On ne m'a que bannie! ô bonté souveraine! C'est donc une faveur, et non pas une peine[1088]! Je reçois une grâce au lieu d'un châtiment, 835 Et mon exil encor doit un remercîment! Ainsi l'avare soif du brigand assouvie, Il s'impute à pitié de nous laisser la vie: Quand il n'égorge point, il croit nous pardonner, Et ce qu'il n'ôte pas, il pense le donner. 840
JASON.
Tes discours, dont Créon de plus en plus s'offense, Le forceroient enfin à quelque violence. Éloigne-toi d'ici tandis qu'il t'est permis: Les rois ne sont jamais de foibles ennemis.
MÉDÉE.
A travers tes conseils je vois assez ta ruse: 845 Ce n'est là m'en donner qu'en faveur de Créuse. Ton amour, déguisé d'un soin officieux, D'un objet importun veut délivrer ses yeux.
JASON.
N'appelle point amour un change inévitable, Où Créuse fait moins que le sort qui m'accable. 850
MÉDÉE.
Peux-tu bien, sans rougir, désavouer tes feux?
JASON.
Eh bien, soit; ses attraits captivent tous mes voeux: Toi qu'un amour furtif souilla de tant de crimes, M'oses-tu reprocher des ardeurs légitimes?
MÉDÉE.
Oui, je te les reproche, et de plus....
JASON.
Quels forfaits? 855
MÉDÉE.
La trahison, le meurtre, et tous ceux que j'ai faits.
JASON.
Il manque encor ce point à mon sort déplorable, Que de tes cruautés on me fasse coupable.
MÉDÉE.
Tu présumes en vain de t'en mettre à couvert: Celui-là fait le crime à qui le crime sert. 860 Que chacun, indigné contre ceux de ta femme, La traite en ses discours de méchante et d'infâme: Toi seul, dont ses forfaits ont fait tout le bonheur, Tiens-la pour innocente, et défends son honneur.
JASON.
J'ai honte de ma vie, et je hais son usage, 865 Depuis que je la dois aux effets de ta rage.
MÉDÉE.
La honte généreuse, et la haute vertu! Puisque tu la hais tant, pourquoi la gardes-tu[1089]?
JASON.
Au bien de nos enfants, dont l'âge foible et tendre Contre tant de malheurs ne sauroit se défendre: 870 Deviens en leur faveur d'un naturel plus doux.
MÉDÉE.
Mon âme à leur sujet redouble son courroux. Faut-il ce déshonneur pour comble à mes misères, Qu'à mes enfants Créuse enfin donne des frères! Tu vas mêler, impie, et mettre en rang pareil 875 Des neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil[1090]!
JASON.
Leur grandeur soutiendra la fortune des autres; Créuse et ses enfants conserveront les nôtres[1091].
MÉDÉE.
Je l'empêcherai bien, ce mélange odieux, Qui déshonore ensemble et ma race et les Dieux. 880
JASON.
Lassés de tant de maux, cédons à la fortune.
MÉDÉE.
Ce corps n'enferme pas une âme si commune; Je n'ai jamais souffert qu'elle me fît la loi, Et toujours ma fortune a dépendu de moi[1092].
JASON.
La peur que j'ai d'un sceptre....
MÉDÉE.
Ah! coeur rempli de feinte, Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte[1093]: Un sceptre est l'objet seul qui fait ton nouveau choix[1094].
JASON.
Veux-tu que je m'expose aux haines de deux rois, Et que mon imprudence attire sur nos têtes, D'un et d'autre côté, de nouvelles tempêtes? 890
MÉDÉE.
Fuis-les, fuis-les tous deux; suis Médée à ton tour, Et garde au moins ta foi, si tu n'as plus d'amour.
JASON.
Il est aisé de fuir; mais il n'est pas facile Contre deux rois aigris de trouver un asile. Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir? 895
MÉDÉE.
Qui me résistera, si je te veux punir[1095], Déloyal? Auprès d'eux crains-tu si peu Médée? Que toute leur puissance, en armes débordée, Dispute contre moi ton coeur qu'ils m'ont surpris, Et ne sois du combat que le juge et le prix! 900 Joins-leur, si tu le veux, mon père et la Scythie: En moi seule ils n'auront que trop forte partie[1096]. Bornes-tu mon pouvoir à celui des humains? Contre eux, quand il me plaît, j'arme leurs propres mains; Tu le sais, tu l'as vu, quand ces fils de la Terre 905 Par leurs coups mutuels terminèrent leur guerre. Misérable! je puis adoucir des taureaux; La flamme m'obéit, et je commande aux eaux[1097]; L'enfer tremble, et les cieux, sitôt que je les nomme: Et je ne puis toucher les volontés d'un homme! 910 Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté[1098]; Je ne m'offense plus de ta légèreté: Je sens à tes regards décroître ma colère; De moment en moment ma fureur se modère; Et je cours sans regret à mon bannissement, 915 Puisque j'en vois sortir ton établissement. Je n'ai plus qu'une grâce à demander ensuite: Souffre que mes enfants accompagnent ma fuite[1099]; Que je t'admire encore en chacun de leurs traits, Que je t'aime et te baise en ces petits portraits; 920 Et que leur cher objet, entretenant ma flamme, Te présente à mes yeux aussi bien qu'à mon âme.
JASON.
Ah! reprends ta colère, elle a moins de rigueur. M'enlever mes enfants, c'est m'arracher le coeur; Et Jupiter tout prêt à m'écraser du foudre, 925 Mon trépas à la main, ne pourroit m'y résoudre[1100]. C'est pour eux que je change; et la Parque, sans eux, Seule de notre hymen pourroit rompre les noeuds[1101].
MÉDÉE.
Cet amour paternel, qui te fournit d'excuses, Me fait souffrir aussi que tu me les refuses: 930 Je ne t'en presse plus, et, prête à me bannir, Je ne veux plus de toi qu'un léger souvenir!
JASON.
Ton amour vertueux fait ma plus grande gloire: Ce seroit me trahir qu'en perdre la mémoire; Et le mien envers toi, qui demeure éternel, 935 T'en laisse en cet adieu le serment solennel.
Puissent briser mon chef les traits les plus sévères Que lancent des grands Dieux les plus âpres colères[1102]; Qu'ils s'unissent ensemble afin de me punir. Si je ne perds la vie avant ton souvenir! 940
SCÈNE IV.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE.
J'y donnerai bon ordre: il est en ta puissance D'oublier mon amour, mais non pas ma vengeance; Je la saurai graver en tes esprits glacés Par des coups trop profonds pour en être effacés.
Il aime ses enfants, ce courage inflexible: 945 Son foible est découvert; par eux il est sensible; Par eux mon bras, armé d'une juste rigueur, Va trouver des chemins à lui percer le coeur[1103].
NÉRINE.
Madame, épargnez-les, épargnez vos entrailles; N'avancez point par là vos propres funérailles[1104]: 950 Contre un sang innocent pourquoi vous irriter, Si Créuse en vos lacs se vient précipiter? Elle-même s'y jette, et Jason vous la livre.
MÉDÉE.
Tu flattes mes desirs.
NÉRINE.
Que je cesse de vivre, Si ce que je vous dis n'est pure vérité[1105]! 955
MÉDÉE.
Ah! ne me tiens donc plus l'âme en perplexité!
NÉRINE.
Madame, il faut garder que quelqu'un ne nous voie, Et du palais du Roi découvre notre joie: Un dessein éventé succède rarement.
MÉDÉE.
Rentrons donc, et mettons nos secrets sûrement. 960
FIN DU TROISIÈME ACTE.
FOOTNOTES:
[1063] L'édition de 1682 porte, par erreur: «tout amour,» pour «ton amour.»
[1064] _Var._ [Et le jour de sa fuite est celui de ta mort.] Celle qui de son fils saoula le roi de Thrace Eut bien moins que Médée et de rage et d'audace. Seule égale à soi-même en sa vaste fureur, Ses projets les plus doux me font trembler d'horreur. [Sa vengeance à la main, elle n'a qu'à résoudre.] (1639-57)
[1065] _Var._ Ma peur me fait fidèle et tâche d'avancer Les desseins que je veux et n'ose traverser. (1639-57)
[1066] _Var._ Nérine, eh bien! que fait notre pauvre exilée? (1639-60)
[1067] _Var._ Tes sages entretiens l'ont-ils point consolée? Ne peut-elle céder à la nécessité? NÉR. Elle a bien refroidi son animosité. (1639-57)
[1068] Les éditions de 1663-82, au lieu de _vous_, portent _nous_, qui n'offre point ici un sens satisfaisant. Thomas Corneille a rétabli le _vous_ en 1692.
[1069] _En_ est omis dans l'édition de 1682.
[1070] _Var._ Pouvoit laisser agir sa libéralité. (1639-64)
[1071] _Var._ Qu'elle voulût partir avec ses bonnes grâces. (1639-64)
[1072] On lit _cet offre_, pour _cette offre_, dans les éditions de 1663-82; mais la fin du vers: «et par _elle_ j'espère,» montre que c'est une faute.
[1073] On a imprimé _trop_, pour _tôt_, dans l'édition de 1682.
[1074] _Var._ [Je te dirai, Nérine, un moyen fort aisé;] Mais puis-je m'assurer dessus ta confidence? Oui, de trop longue main je connois ta prudence. On a banni Médée, et Créon tout d'un temps Joignoit à son exil celui de ses enfants: [La pitié de Créuse a tant fait vers son père.] (1639-57)
[1075] _Var._ Qu'ils n'auront point de part aux malheurs de leur mère. (1639)
[1076] _Var._ Elle peut aisément d'une chose inutile Semer pour sa retraite une terre fertile. (1639-57)
[1077] _Var._ Puisqu'à mon seul aspect je la vois qui s'irrite[1077-a]. (1639-57)
[1077-a] _Atque ecce, viso memet, exsiluit, furit._
(Sénèque, _Médée_, vers 445.)
[1078] _Fugimus, Iason, fugimus: hoc non est novum, Mutare sedes; causa fugiendi nova est. Pro te solebam fugere. Discedo, exeo. Penatibus profugere quam cogis tuis, Ad quos remittis? Phasin et Colchos petam, Patriumque regnum, quæque fraternus cruor Perfudit arva?_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Parvamne Iolcon, Thessala an Tempe petam? Quascumque aperui tibi vias, clusi mihi._
(Sénèque, _Médée_, vers 447-458.)
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 390-392 et vers 361-365.
[1079] . . . . . . . . . _Ingratum caput! Revolvat animus igneos tauri halitus_, . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Hostisque subiti tela, quum jussu meo Terrigena miles mutua cæde occidit_, . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Somnoque jussum lumina ignoto dare Insomne monstrum._
(_Ibidem_, vers 465-473.)
[1080] _Var._ Qu'ai-je épargné depuis qui fût à mon pouvoir? (1652-57)
[1081] . . . . . . . . . . . . _Comes Divisus ense, funus ingestum patri, Sparsumque ponto corpus...._
(Sénèque, _Médée_, vers 131-133.)
[1082] _Var._ A cet objet piteux épandu sur les eaux. (1639-57)
[1083] _Var._ Bourrelle de mon sang, honte de ma famille. (1639-57)
[1084] _Var._ Sous un même tombeau se vit ensevelie. (1639-57)
[1085] . . . . . . . _Non timor vincit virum, Sed trepida pietas; quippe sequeretur necem Proles parentum. . . . . . . . . . . . . . Nati patrem vicere._
(Sénèque, _Médée_, vers 437-441.)
[1086] _Var._ Où le soin que j'ai d'eux me range à toute force. (1639)
[1087] _Perimere quum te vellet infestus Creo, Lacrimis meis evictus, exsilium dedit._
(Sénèque, _Médée_, vers 490, 491.)
[1088] _Poenam putabam; munus, ut video, est fuga._
(_Ibidem_, vers 492.)
[1089] _Var._ Si tu la hais si fort, pourquoi la gardes-tu? (1639-57)
[1090] _Var._ Les neveux de Sisyphe avec ceux du Soleil. (1639-60)
[1091] JASON. _Dum licet abire, profuge, teque hinc eripe: Gravis ira regum est semper._ MEDEA. _Hoc suades mihi, Præstas Creusæ: pellicem invisam amoves._ JASON. _Medea amores obicit?_ MEDEA. _Et cædem, et dolos._ JASON. _Objicere crimen quod potes tandem mihi?_ MEDEA. _Quodcumque feci._ JASON. _Restat hoc unum insuper, Tuis ut etiam sceleribus fiam nocens._ MEDEA. _Tua illa, tua sunt illa: cui prodest scelus Is fecit. Omnes conjugem infamem arguant; Solus tuere, solus insontem voca: Tibi innocens sit, quisquis est pro te nocens_[1091-a]. JASON. _Ingrata vita est cujus acceptæ pudet._ MEDEA. _Retinenda non est cujus acceptæ pudet._ JASON. _Quin potius ira concitum pectus doma: Placare natis._ MEDEA. _Abdico, ejuro, abnuo. Meis Creusa liberis fratres dabit?_ JASON. _Regina natis exsulum, afflictis potens._ MEDEA. _Non veniat unquam tam malus miseris dies Qui prole foeda misceat prolem inclitam:_ _Phoebi nepotes Sisyphi nepotibus._ JASON. _Quid, misera, meque teque in exitium trahis? Abscede, quæso._
(Sénèque, _Médée_, vers 493-514.)
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 408-410 et 564, 565.
[1091-a] Médée dit de même à Jason dans Ovide:
_Ut culpent alii, tibi me laudare necesse est, Pro quo sum toties esse coacta nocens._
(_Héroides_, XII, vers 131, 132.)
[1092] . . . . . JASON. _Cedo defessus malis; Et ipsa casus sæpe jam expertos time._ MEDEA. _Fortuna semper omnis infra me stetit._
(_Ibidem_, vers 518-520.)
[1093] _Var._ [Tu masques tes desirs d'un faux titre de crainte:] Un sceptre pour ton change a seul de vrais appas. JAS. Vois l'état où je suis: j'ai deux rois sur les bras, Acaste à la campagne, et Créon dans la ville: Que leur puis-je opposer qu'un courage inutile? MÉD. Fuis-les tous deux pour moi; suis Médée à ton tour; Sauve ton innocence avecque ton amour; Fais-les, je n'arme pas ta dextre sanguinaire Ni contre ton parent, ni contre ton beau-père. JAS. [Qui leur résistera, s'ils viennent à s'unir?] (1639-57)
[1094] JASON. _Alta extimesco sceptra._ MEDEA. _Ne cupias vide._
(Sénèque, _Médée_, vers 529)
[1095] Les éditions de 1639, de 1644 et de 1652-64 ponctuent ainsi ce vers et le suivant:
Qui me résistera si je te veux punir? Déloyal, auprès d'eux crains-tu si peu Médée?
[1096] JASON. _Acastus instat; propior est hostis Creo._ MEDEA. _Utrumque profuge_. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Innocens mecum fuge._ JASON. _Et quis resistet, gemina si bella ingruant, Creo atque Acastus arma si jungant sua?_ MEDEA. _His adice Colchos, adjice Æten ducem, Scythas Pelasgis junge: demersos dabo._
(Sénèque, _Médée_, vers 521-528.)
[1097] _Var._ [La flamme m'obéit, et je commande aux eaux:] Et je ne puis chasser le feu qui me consomme, Ni toucher tant soit peu les volontés d'un homme! (1639)
[1098] Je t'aime encor, Jason, malgré ta lâcheté,
n'est point imité de Sénèque; et Racine en cet endroit s'est rencontré avec Corneille, quand il fait dire à Roxane:
Écoutez, Bajazet, je sens que je vous aime, etc.
(_Bajazet_, acte II, scène I.)
La situation et la passion amènent souvent des sentiments et des expressions qui se ressemblent sans qu'elles soient imitées. (Voltaire.)
[1099] . . . . . . . _Liberos tantum fugæ Habere comites liceat._
(Sénèque, _Médée_, vers 541, 542.)
--Dans Euripide, au contraire (vers 929, 930), Médée demande pour ses enfants la faveur de rester à Corinthe.
[1100] _Parere precibus cupere me fateor tuis: Pietas vetat; namque istud ut possim pati, Non ipse memet cogat et rex et socer._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Spiritu citius queam Carere, membris, luce._
(_Ibidem_, vers 544-549.)
[1101] _Var._ Seule eût de notre hymen rompu les chastes noeuds. (1639)
[1102] _Var._ Qu'élancent des grands Dieux les plus âpres colères. (1639)
[1103] . . . . . . . . . _Sic natos amat? Bene est: tenetur. Vulneri patuit locus._
(Sénèque, _Médée_, vers 549, 550.)
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 813.
[1104] Voyez la _Médée_ d'Euripide, vers 1036, 1037.
[1105] _Var._ Si je vous ai rien dit contre la vérité! (1639-60)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE, seule dans sa grotte magique[1106].
C'est trop peu de Jason, que ton oeil me dérobe, C'est trop peu de mon lit: tu veux encor ma robe, Rivale insatiable, et c'est encor trop peu, Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu: Il faut que par moi-même elle te soit offerte, 965 Que perdant mes enfants, j'achète encor leur perte; Il en faut un hommage à tes divins attraits, Et des remercîments au vol que tu me fais. Tu l'auras: mon refus seroit un nouveau crime: Mais je t'en veux parer pour être ma victime, 970 Et sous un faux semblant de libéralité, Soûler et ma vengeance et ton avidité. Le charme est achevé, tu peux entrer, Nérine.
(Nérine sort, et Médée continue[1107].)