Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 23
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux garants de la foi que Jason m'a donnée, Vous qu'il prit à témoins d'une immortelle ardeur Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur, Voyez de quel mépris vous traite son parjure, 205 Et m'aidez à venger cette commune injure[968]: S'il me peut aujourd'hui chasser impunément, Vous êtes sans pouvoir ou sans ressentiment. Et vous, troupe savante en noires barbaries[969], Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies, 210 Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit[970] Sur vous et vos serpents me donna quelque droit[971], Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes; Laissez-les quelque temps reposer dans leurs fers: 215 Pour mieux agir pour moi faites trêve aux enfers; Apportez-moi du fond des antres de Mégère[972] La mort de ma rivale, et celle de son père; Et si vous ne voulez mal servir mon courroux, Quelque chose de pis pour mon perfide époux: 220 Qu'il coure vagabond de province en province, Qu'il fasse lâchement la cour à chaque prince; Banni de tous côtés, sans bien et sans appui[973], Accablé de frayeur, de misère, d'ennui, Qu'à ses plus grands malheurs aucun ne compatisse; 225 Qu'il ait regret à moi pour son dernier supplice; Et que mon souvenir jusque dans le tombeau Attache à son esprit un éternel bourreau[974]. Jason me répudie! et qui l'auroit pu croire? S'il a manqué d'amour, manque-t-il de mémoire? 230 Me peut-il bien quitter après tant de bienfaits? M'ose-t-il bien quitter après tant de forfaits? Sachant ce que je puis, ayant vu ce que j'ose, Croit-il que m'offenser ce soit si peu de chose? Quoi! mon père trahi, les éléments forcés, 235 D'un frère dans la mer les membres dispersés, Lui font-ils présumer mon audace épuisée? Lui font-ils présumer qu'à mon tour méprisée[975], Ma rage contre lui n'ait par où s'assouvir, Et que tout mon pouvoir se borne à le servir? 240 Tu t'abuses, Jason, je suis encor moi-même. Tout ce qu'en ta faveur fit mon amour extrême, Je le ferai par haine; et je veux pour le moins Qu'un forfait nous sépare, ainsi qu'il nous a joints; Que mon sanglant divorce, en meurtres, en carnage, 245 S'égale aux premiers jours de notre mariage, Et que notre union, que rompt ton changement, Trouve une fin pareille à son commencement. Déchirer par morceaux l'enfant aux yeux du père N'est que le moindre effet qui suivra ma colère; 250 Des crimes si légers furent mes coups d'essai: Il faut bien autrement montrer ce que je sai; Il faut faire un chef-d'oeuvre, et qu'un dernier ouvrage Surpasse de bien loin ce foible apprentissage[976]. Mais pour exécuter tout ce que j'entreprends, 255 Quels Dieux me fourniront des secours assez grands? Ce n'est plus vous, enfers, qu'ici je sollicite: Vos feux sont impuissants pour ce que je médite. Auteur de ma naissance, aussi bien que du jour, Qu'à regret tu dépars à ce fatal séjour, 260 Soleil, qui vois l'affront qu'on va faire à ta race[977], Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place; Accorde cette grâce à mon desir bouillant; Je veux choir sur Corinthe avec ton char brûlant; Mais ne crains pas de chute à l'univers funeste: 265 Corinthe consumé garantira le reste[978]; De mon juste courroux les implacables voeux[979] Dans ses odieux murs arrêteront tes feux; Créon en est le prince, et prend Jason pour gendre: C'est assez mériter d'être réduit en cendre[980], 270 D'y voir réduit tout l'isthme, afin de l'en punir, Et qu'il n'empêche plus les deux mers de s'unir[981].
SCÈNE V.
MÉDÉE, NÉRINE.
MÉDÉE.
Eh bien? Nérine, à quand, à quand cet hyménée? En ont-ils choisi l'heure? en sais-tu la journée? N'en as-tu rien appris? n'as-tu point vu Jason? 275 N'appréhende-t-il rien après sa trahison? Croit-il qu'en cet affront je m'amuse à me plaindre? S'il cesse de m'aimer, qu'il commence à me craindre; Il verra, le perfide, à quel comble d'horreur De mes ressentiments peut monter la fureur. 280
NÉRINE.
Modérez les bouillons de cette violence, Et laissez déguiser vos douleurs au silence. Quoi! Madame, est-ce ainsi qu'il faut dissimuler? Et faut-il perdre ainsi des menaces en l'air? Les plus ardents transports d'une haine connue[982] 285 Ne sont qu'autant d'éclairs avortés dans la nue, Qu'autant d'avis à ceux que vous voulez punir, Pour repousser vos coups, ou pour les prévenir. Qui peut, sans s'émouvoir, supporter une offense, Peut mieux prendre à son point le temps de sa vengeance[983]; Et sa feinte douceur, sous un appas[984] mortel, Mène insensiblement sa victime à l'autel.
MÉDÉE.
Tu veux que je me taise et que je dissimule! Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule: L'âme en est incapable en de[985] moindres malheurs, 295 Et n'a point où cacher de pareilles douleurs[986]. Jason m'a fait trahir mon pays et mon père, Et me laisse au milieu d'une terre étrangère, Sans support, sans amis, sans retraite, sans bien, La fable de son peuple, et la haine du mien: 300 Nérine, après cela tu veux que je me taise! Ne dois-je point encore en témoigner de l'aise, De ce royal hymen souhaiter l'heureux jour, Et forcer tous mes soins à servir son amour[987]?
NÉRINE.
Madame, pensez mieux à l'éclat que vous faites: 305 Quelque juste qu'il soit, regardez où vous êtes; Considérez qu'à peine un esprit plus remis[988] Vous tient en sûreté parmi vos ennemis.
MÉDÉE.
L'âme doit se roidir plus elle est menacée, Et contre la fortune aller tête baissée, 310 La choquer hardiment, et sans craindre la mort, Se présenter de front à son plus rude effort. Cette lâche ennemie a peur des grands courages, Et sur ceux qu'elle abat redouble ses outrages.
NÉRINE.
Que sert ce grand courage où l'on est sans pouvoir? 315
MÉDÉE.
Il trouve toujours lieu de se faire valoir[989].
NÉRINE.
Forcez l'aveuglement dont vous êtes séduite, Pour voir en quel état le sort vous a réduite. Votre pays vous hait, votre époux est sans foi[990]: Dans un si grand revers que vous reste-t-il?
MÉDÉE.
Moi: 320 Moi, dis-je, et c'est assez.
NÉRINE.
Quoi! vous seule, Madame?
MÉDÉE.
Oui, tu vois en moi seule et le fer et la flamme, Et la terre, et la mer, et l'enfer, et les cieux, Et le sceptre des rois, et la foudre des Dieux[991].
NÉRINE.
L'impétueuse ardeur d'un courage sensible 325 A vos ressentiments figure tout possible: Mais il faut craindre un roi fort de tant de sujets.
MÉDÉE.
Mon père, qui l'étoit, rompit-il mes projets?
NÉRINE.
Non; mais il fut surpris, et Créon se défie: Fuyez, qu'à ses soupçons il ne vous sacrifie. 330
MÉDÉE.
Las! je n'ai que trop fui; cette infidélité D'un juste châtiment punit ma lâcheté. Si je n'eusse point fui pour la mort de Pélie, Si j'eusse tenu bon dedans la Thessalie, Il n'eût point vu Créuse, et cet objet nouveau 335 N'eût point de notre hymen étouffé le flambeau[992].
NÉRINE.
Fuyez encor, de grâce.
MÉDÉE.
Oui, je fuirai, Nérine, Mais avant de Créon on verra la ruine. Je brave la fortune; et toute sa rigueur, En m'ôtant un mari, ne m'ôte pas le coeur[993]; 340 Sois seulement fidèle, et, sans te mettre en peine, Laisse agir pleinement mon savoir et ma haine.
NÉRINE, seule[994].
Madame.... Elle me quitte au lieu de m'écouter[995]. Ces violents transports la vont précipiter: D'une trop juste ardeur l'inexorable envie[996] 345 Lui fait abandonner le souci de sa vie. Tâchons, encore un coup, d'en divertir le cours. Apaiser sa fureur, c'est conserver ses jours.
FIN DU PREMIER ACTE.
FOOTNOTES:
[932] _Var._ Se peut-il faire, ami, qu'ici je vous revoie. (1639)
[933] _Var._ Préparez-vous à voir dans peu mon hyménée. POLL. Quoi! Médée est donc morte à ce compte? JAS. Elle vit. (1639)
[934] _Var._ Mais un objet nouveau la chasse de mon lit. (1639-57)
[935] Hypsipyle, reine de Lemnos, fille de Thoas. Jason avait eu d'elle deux fils.
[936] _Var._ Que former dans son coeur un regret inutile, Jeter des cris en l'air, me nommer inconstant? Si bon semble à Médée, elle en peut faire autant. [Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse.] (1639)
[937] _Var._ Me nomma mille fois homme sans conscience: Il fallut après tout qu'elle prît patience. (1644-57)
[938] _Var._ C'est donc là cet objet qui vous tient enchaîné? (1639) _Var._ Créuse est donc l'objet qui nous vient d'enflammer? (1644, 52 et 54)
[939] _Var._ Sans l'entendre nommer je l'avois deviné. (1639) _Var._ Je l'avois deviné sans l'entendre nommer. (1644-64)
[940] _Var._ Et je crois qu'il tiendroit pour un indigne emploi De blesser d'autres coeurs que de filles de roi. (1639)
[941] _Var._ Font bien voir qu'en tous lieux, sans lancer d'autres dards. (1639)
[942] _Var._ Et sous quelque climat que le sort me jetât, Je serois amoureux par maxime d'État. (1639)
[943] _Var._ Alors, sans mon amour, qu'étoit votre vaillance? (1639-57)
[944] _Var._ Et que pouvois-je mieux que lui faire la cour, Et relever mon sort sur les ailes d'Amour? (1639)
[945] _Var._ Son trépas seul me force à cet éloignement. (1639-57)
[946] _Var._ Du vieux tyran Pélie elle gagne les filles. (1639-57)
[947] _Var._ Médée, après ce coup d'une si belle amorce (1652-57)
[948] _Quid referum Peliæ natus, pietate nocentes?_
(Ovide, _Héroides_, XII, vers 129.)
--Voyez la note 948.
[949] _Var._ Et leur amour crédule, à grands coups de couteau, Prodigue ce vieux sang, qui fait place au nouveau. (1639-57)
[950] _Var._ Et refusant ses yeux à conduire sa main, N'ose voir les effets de son pieux dessein. (1639-57)
[951] _His, ut quæque pia est, hortatibus impia prima est, Et ne sit scelerata, facit scelus: haud tamen ictus Ulla suos spectare potest, oculosque reflectunt, Cæcaque dant sævis aversæ vulnera dextris._
(Ovide, _Métamorphoses_, livre VII, vers 339-342.
--Voyez aussi la _Médée_ d'Euripide, vers 484, 485; et celle de Sénèque, vers 475, 476.
[952] _Var._ L'épouvante les prend, et Médée s'enfuit. (1639-57)
[953] _Var._ L'un et l'autre pourtant de honte dissimule. (1639-57)
[954] _Var._ La paix s'en alloit faire aux dépens de ma tête. (1639-57)
[955] _Var._ Ce mépris insolent des offres d'un grand roi. (1639-68)
[956] _Var._ Livroit aux mains d'Acaste et ma Médée et moi. (1639-57)
[957] _Var._ C'est toujours vers Médée un peu d'ingratitude. (1639-57)
[958] On lit dans l'édition de 1639: JASON, _seul_, et il n'y a point de distinction de scène.
[959] _Var._ Jamais un trouble égal ne confondit mon âme. (1639-60)
[960] _Conte_, compte. Voyez tome I, p. 150, note 1.
[961] _Var._ J'en fais un ennemi, si je garde ma foi: J'ai regret à Médée, et j'adore Créuse. (1639-57)
[962] L'édition de 1682 porte par erreur:
Je vois mon crime en l'une, et l'autre mon excuse.
[963] _Var._ Mais la voici qui vient: l'éclat d'un tel visage. (1639-57)
[964] _Var._ Que vos dévotions d'une longue souffrance Gênent un pauvre amant qui meurt en votre absence! (1639)
[965] _Var._ Je n'avois pourtant rien à demander aux Dieux. (1639-57) _Var._ A nos Dieux toutefois je n'ai rien demandé: En me donnant Jason, ils m'ont tout accordé. (1660-64)
[966] _Var._ Employez-vous pour eux, faites envers un père. (1639-60)
[967] _Var._ J'avois déjà pitié de leur tendre innocence. (1639-68)
--Toutes les éditions, hormis celle de 1682, donnent, comme on le voit, _pitié_, au lieu de _parlé_; mais cette dernière leçon a été conservée par Thomas Corneille dans l'impression de 1692.
[968] Racine, dit Voltaire, a imité ce vers dans _Phèdre_ (acte III, scène II):
Déesse, venge-toi; nos causes sont pareilles.
La conformité des deux passages est-elle vraiment assez grande pour que l'on puisse parler d'imitation?
[969] _Var._ Et vous, troupe savante en mille barbaries. (1639-57)
[970] _Var._ Noires soeurs, si jamais notre commerce étroit. (1639-57)
[971] Il y a _serments_, pour _serpents_, dans l'édition de 1682; Thomas Corneille a corrigé en 1692 cette faute d'impression, qui n'existait point dans les éditions précédentes. Voyez tome I, _Avertissement_, p. VI.
[972] _Var._ Et m'apportez du fond des antres de Mégère. (1639-57)
[973] _Var._ Banni de tous côtés, sans biens et sans appui. (1639-60)
[974] _Dii conjugales.... . . . . . . . . . . quosque juravit mihi Deos Jason, quosque Medeæ magis Fas est precari, noctis æternæ chaos, Aversa superis regna, manesque impios . . . . . . . . voce non fausta precor: Nunc, nunc adeste, sceleris ultrices Deæ, Crinem solutis squalidæ serpentibus, Atram cruentis manibus amplexæ facem, Adeste: thalamis horridæ quondam meis Quales stetistis. Conjugi letum novæ, Letumque socero et regiæ stirpi date; Mihi pejus aliquid, quod precer sponso malum: Vivat; per urbes erret ignotas egens, Exsul, pavens, invisus, incerti laris: Me conjugem optet...._
(Sénèque, _Médée_, vers 1-22.)
[975] _Var._ Lui font-ils présumer que ma puissance usée. (1639)
[976] _Hæc virgo feci: gravior exsurgat dolor; Majora jam me scelera post partus decent. Accingere ira, teque in exitium para Furore toto: paria narrentur tua Repudia thalamis. Quo virum linquis modo? Hoc quo secuta es: rumpe jam segnes moras; Quæ scelere parta est, scelere linquenda est domus._
(Sénèque, _Médée_, vers 49-55.)
--Voyez aussi vers 904 et suivants:
. . . . _Prolusit dolor Per ista noster, etc._
[977] . . . . . . . _Spectat hoc nostri sator Sol generis! et spectatur, et curru insidens Per solita puri spatia decurrit poli? Non redit in ortus, et remetitur diem? Da, da per auras curribus patriis vehi: Committe habenas, genitor, et flagrantibus Ignifera loris tribue moderari juga. Gemino Corinthos littori opponens moras, Cremata flammis maria committet duo._
(Sénèque, _Médée_, vers 28-36.)
[978] _Var._ Corinthe consommée affranchira le reste. (1639) _Var._ Corinthe consumée affranchira le reste. (1644-57)
[979] _Var._ Mon erreur volontaire ajustée à mes voeux Arrêtera sur elle un déluge de feux. (1639-57)
[980] _Var._ Il faut l'ensevelir dessous sa propre cendre, Et brûler son pays, si bien qu'à l'avenir L'isthme n'empêche plus les deux mers de s'unir. (1639-57)
[981] _Var._ Et de n'empêcher plus les deux mers de s'unir. (1660)
[982] L'édition de 1682 porte, par une erreur évidente: «d'une haine continue.»
[983] _Var._ Pour mieux prendre à son point le temps de sa vengeance[983-a]. (1648-63)
[983-a] _Pour_ est corrigé en _peut_ dans l'_errata_ de l'édition de 1663.
[984] _Appas_, appât. Voyez tome I, p. 148, note 3.
[985] On lit _en des moindres malheurs_ dans l'édition de 1682, mais c'est probablement une faute d'impression.
[986] _Var._ Et n'a point où cacher de si grandes douleurs. (1639-64)
[987] _Var._ Et m'offrir pour servante à son nouvel amour? (1639-57)
[988] _Var._ Et songez qu'à grand'peine un esprit plus remis. (1639-57)
[989] NUTRIX. _Sile, obsecro, questusque secreto abditos Manda dolori. Gravia quisquis vulnera Patiente et æquo mutus animo pertulit, Referre potuit; ira quæ tegitur nocet; Professa perdunt odia vindictæ locum._ MEDEA. _Levis est dolor qui capere consilium potest Et clepere sese: magna non latitant mala. Libet ire contra._ NUTRIX. _Siste furialem impetum Alumna: vix te tacita defendit quies._ MEDEA. _Fortuna fortes metuit, ignavos premit._ NUTRIX. _Tunc est probanda si locum virtus habet._ MEDEA. _Nunquam potest non esse virtuti locus._
(Sénèque, _Médée_, vers 150-161.)
[990] NUTRIX. _Abiere Colchi; conjugis nulla est fides, Nihilque superest opibus e tantis tibi._ MEDEA. _Medea superest: hic mare et terras vides, Ferrumque, et ignes, et Deos, et fulmina._
(_Ibidem_, vers 164-167.)
[991] _Var._ Et le sceptre des rois, et le foudre des Dieux. (1639-68)
[992] _Var._ N'eût point de nos amours étouffé le flambeau. (1639-57)
[993] NUTRIX. _Rex est timendus._ MEDEA. _Rex meus fuerat pater._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . NUTRIX. _Profuge._ MEDEA. _Poenituit fugæ. Medea fugiam?_ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Fugiam; at ulciscar prius._ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . _Fortuna opes auferre, non animum potest._
(Sénèque, _Médée_, vers 168-176.)
[994] Le mot _seule_ manque dans l'édition de 1639.
[995] _Var._ Madame.... Elle s'enfuit au lieu de m'écouter. (1639-57)
[996] _Var._ Elle court à sa perte, et sa brutale envie. (1639-57)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉDÉE, NÉRINE.
NÉRINE.
Bien qu'un péril certain suive votre entreprise, Assurez-vous sur moi, je vous suis toute acquise: 350 Employez mon service aux flammes, au poison, Je ne refuse rien; mais épargnez Jason. Votre aveugle vengeance une fois assouvie, Le regret de sa mort vous coûteroit la vie; Et les coups violents d'un rigoureux ennui.... 355
MÉDÉE.
Cesse de m'en parler, et ne crains rien pour lui: Ma fureur jusque-là n'oseroit me séduire; Jason m'a trop coûté pour le vouloir détruire; Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur[997] Soutient son intérêt au milieu de mon coeur. 360 Je crois qu'il m'aime encore, et qu'il nourrit en l'âme Quelques restes secrets d'une si belle flamme; Qu'il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi[998], Qui l'arrache[999] à Médée en dépit de sa foi. Qu'il vive, et s'il se peut, que l'ingrat me demeure; 365 Sinon, ce m'est assez que sa Créuse meure: Qu'il vive cependant, et jouisse du jour Que lui conserve encor mon immuable amour. Créon seul et sa fille ont fait la perfidie[1000]; Eux seuls termineront toute la tragédie: 370 Leur perte achèvera cette fatale paix.
NÉRINE.
Contenez-vous, Madame; il sort de son palais[1001].
SCÈNE II.
CRÉON, MÉDÉE, NÉRINE, SOLDATS.
CRÉON.
Quoi? je te vois encore! Avec quelle impudence Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma présence? Ignores-tu l'arrêt de ton bannissement? 375 Fais-tu si peu de cas de mon commandement? Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace! Ses yeux ne sont que feu; ses regards, que menace. Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi[1002]. Va, purge mes États d'un monstre tel que toi: 380 Délivre mes sujets et moi-même de crainte[1003].
MÉDÉE.
De quoi m'accuse-t-on? quel crime, quelle plainte Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur[1004]?
CRÉON.
Ah! l'innocence même, et la même candeur[1005]! Médée est un miroir de vertu signalée: 385 Quelle inhumanité de l'avoir exilée! Barbare, as-tu sitôt oublié tant d'horreurs? Repasse tes forfaits, repasse tes erreurs[1006], Et de tant de pays nomme quelque contrée Dont tes méchancetés te permettent l'entrée[1007]. 390 Toute la Thessalie en armes te poursuit; Ton père te déteste, et l'univers te fuit: Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines, Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines? Va pratiquer ailleurs tes noires actions; 395 J'ai racheté la paix à ces conditions.
MÉDÉE.
Lâche paix, qu'entre vous, sans m'avoir écoutée, Pour m'arracher mon bien vous avez complotée! Paix dont le déshonneur vous[1008] demeure éternel! Quiconque sans l'ouïr condamne un criminel, 400 Son crime eût-il cent fois mérité le supplice[1009], D'un juste châtiment il fait une injustice.
CRÉON.
Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité: Avant que l'égorger tu l'avois écouté[1010]?
MÉDÉE.
Écouta-t-il Jason, quand sa haine couverte 405 L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte? Car comment voulez-vous que je nomme un dessein Au-dessus de sa force et du pouvoir humain? Apprenez quelle étoit cette illustre conquête, Et de combien de morts j'ai garanti sa tête. 410 Il falloit mettre au joug deux taureaux furieux[1011]: Des tourbillons de feux s'élançoient de leurs yeux, Et leur maître Vulcain poussoit par leur haleine Un long embrasement dessus toute la plaine. Eux domptés, on entroit en de nouveaux hasards: 415 Il falloit labourer les tristes champs de Mars, Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre, Dont la stérilité, fertile pour la guerre, Produisoit à l'instant des escadrons armés Contre la même main qui les avoit semés[1012]. 420 Mais quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite, La toison n'étoit pas au bout de leur défaite: Un dragon, enivré des plus mortels poisons Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons, Vomissant mille traits de sa gorge enflammée[1013], 425 La gardoit beaucoup mieux que toute cette armée; Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil, Ne virent abaisser sa paupière au sommeil: Je l'ai seule assoupi; seule, j'ai par mes charmes Mis au joug les taureaux et défait les gensdarmes. 430 Si lors à mon devoir mon desir limité[1014] Eût conservé ma gloire et ma fidélité[1015], Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes, Que devenoit Jason, et tous vos Argonautes? Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi, 435 Fût péri le premier, et tous l'auroient suivi. Je ne me repens point d'avoir par mon adresse Sauvé le sang des Dieux et la fleur de la Grèce: Zéthès, et Calaïs, et Pollux, et Castor, Et le charmant Orphée, et le sage Nestor, 440 Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie; Je vous les verrai tous posséder sans envie: Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous; Je n'en veux qu'un pour moi[1016], n'en soyez point jaloux. Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle: 445 Il est mon crime seul, si je suis criminelle; Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait: Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait[1017]. Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime, Que me faire coupable et jouir de mon crime[1018]? 450
CRÉON.
Va te plaindre à Colchos.
MÉDÉE.
Le retour m'y plaira. Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira[1019]: Je suis prête à partir sous la même conduite Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite. O d'un injuste affront les coups les plus cruels! 455 Vous faites différence entre deux criminels[1020]! Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux complices L'un ait votre couronne, et l'autre des supplices!
CRÉON.