Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 22

Chapter 223,445 wordsPublic domain

[923] On ignore complétement qui ces initiales désignent. Dans l'impression de 1657, l'ordre est un peu différent: «A Monsieur P. T. G. N.» Cette épître dédicatoire n'est que dans les éditions antérieures à 1660.

EXAMEN.

Cette tragédie a été traitée en grec par Euripide, et en latin par Sénèque; et c'est sur leur exemple que je me suis autorisé à en mettre le lieu dans une place publique, quelque peu de vraisemblance qu'il y aye à y faire parler des rois, et à y voir Médée prendre les desseins de sa vengeance. Elle en fait confidence, chez Euripide, à tout le choeur, composé de Corinthiennes sujettes de Créon, et qui devoient être du moins au nombre de quinze, à qui elle dit hautement qu'elle fera périr leur roi, leur princesse et son mari, sans qu'aucune d'elles ait la moindre pensée d'en donner avis à ce prince.

Pour Sénèque, il y a quelque apparence qu'il ne lui fait pas prendre ces résolutions violentes en présence du choeur, qui n'est pas toujours sur le théâtre[924], et n'y parle jamais aux autres acteurs; mais je ne puis comprendre comme, dans son quatrième acte, il lui fait achever ces enchantements[925] en place publique; et j'ai mieux aimé rompre l'unité exacte du lieu, pour faire voir Médée dans le même cabinet où elle a fait ses charmes, que de l'imiter en ce point.

Tous les deux m'ont semblé donner trop peu de défiance à Créon des présents de cette magicienne, offensée au dernier point, qu'il témoigne craindre chez l'un et chez l'autre, et dont il a d'autant plus de lieu de se défier, qu'elle lui demande instamment un jour de délai pour se préparer à partir, et qu'il croit qu'elle ne le demande que pour machiner quelque chose contre lui, et troubler les noces de sa fille.

J'ai cru mettre la chose dans un peu plus de justesse, par quelques précautions que j'y ai apportées: la première, en ce que Créuse souhaite avec passion cette robe que Médée empoisonne, et qu'elle oblige Jason à la tirer d'elle par adresse; ainsi, bien que les présents des ennemis doivent être suspects, celui-ci ne le doit pas être, parce que ce n'est pas tant un don qu'elle fait qu'un payement qu'on lui arrache de la grâce que ses enfants reçoivent; la seconde, en ce que ce n'est pas Médée[926] qui demande ce jour de délai qu'elle emploie à sa vengeance, mais Créon qui le lui donne de son mouvement, comme pour diminuer quelque chose de l'injuste violence qu'il lui fait, dont il semble avoir honte en lui-même; et la troisième enfin, en ce qu'après les défiances que Pollux lui en fait prendre presque par force, il en fait faire l'épreuve sur une autre, avant que de permettre à sa fille de s'en parer.

L'épisode d'Ægée n'est pas tout à fait de mon invention: Euripide l'introduit en son troisième acte, mais seulement comme un passant à qui Médée fait ses plaintes, et qui l'assure d'une retraite chez lui à Athènes, en considération d'un service qu'elle promet de lui rendre[927]. En quoi je trouve deux choses à dire: l'une, qu'Ægée, étant dans la cour de Créon, ne parle point du tout de le voir; l'autre, que bien qu'il promette à Médée de la recevoir et protéger à Athènes après qu'elle se sera vengée, ce qu'elle fait dès ce jour-là même, il lui témoigne toutefois qu'au sortir de Corinthe il va trouver Pitthéus à Troezène, pour consulter avec lui sur le sens de l'oracle qu'on venoit de lui rendre à Delphes, et qu'ainsi Médée seroit demeurée[928] en assez mauvaise posture dans Athènes en l'attendant, puisqu'il tarda manifestement quelque temps chez Pitthéus, où il fit l'amour à sa fille Æthra, qu'il laissa grosse de Thésée, et n'en partit point que sa grossesse ne fût constante. Pour donner un peu plus d'intérêt à ce monarque dans l'action de cette tragédie, je le fais amoureux de Créuse, qui lui préfère Jason, et je porte ses ressentiments à l'enlever, afin qu'en cette entreprise, demeurant prisonnier de ceux qui la sauvent de ses mains, il aye obligation à Médée de sa délivrance, et que la reconnoissance qu'il lui en doit l'engage plus fortement à sa protection, et même à l'épouser, comme l'histoire le marque.

Pollux est de ces personnages protatiques qui ne sont introduits que pour écouter la narration du sujet. Je pense l'avoir déjà dit[929], et j'ajoute que ces personnages sont d'ordinaire assez difficiles à imaginer dans la tragédie, parce que les événements publics et éclatants dont elle est composée sont connus de tout le monde, et que s'il est aisé de trouver des gens qui les sachent pour les raconter, il n'est pas aisé d'en trouver qui les ignorent pour les entendre: c'est ce qui m'a fait avoir recours à cette fiction, que Pollux, depuis son retour de Colchos, avoit toujours été en Asie, où il n'avoit rien appris de ce qui s'étoit passé dans la Grèce, que la mer en sépare. Le contraire arrive en la comédie: comme elle n'est que d'intriques particuliers, il n'est rien si facile que de trouver des gens qui les ignorent; mais souvent il n'y a qu'une seule personne qui les puisse expliquer: ainsi l'on n'y manque jamais de confidents quand il y a matière de confidence.

Dans la narration que fait Nérine au quatrième acte, on peut considérer que quand ceux qui écoutent ont quelque chose d'important dans l'esprit, ils n'ont pas assez de patience pour écouter le détail de ce qu'on leur vient raconter, et que c'est assez[930] pour eux d'en apprendre l'événement en un mot: c'est ce que fait voir ici Médée, qui ayant su que Jason a arraché Créuse à ses ravisseurs, et pris Ægée prisonnier, ne veut point qu'on lui explique comment cela s'est fait. Lorsqu'on a affaire à un esprit tranquille, comme Achorée à Cléopatre dans _la Mort de Pompée_, pour qui elle ne s'intéresse que par un sentiment d'honneur, on prend le loisir d'exprimer toutes les particularités; mais avant que d'y descendre, j'estime qu'il est bon, même alors, d'en dire tout l'effet en deux mots dès l'abord.

Surtout, dans les narrations ornées et pathétiques, il faut très-soigneusement prendre garde en quelle assiette est l'âme de celui qui parle et de celui qui écoute, et se passer de cet ornement, qui ne va guère sans quelque étalage ambitieux, s'il y a la moindre apparence que l'un des deux soit trop en péril, ou dans une passion trop violente, pour avoir toute la patience nécessaire au récit qu'on se propose.

J'oubliois à remarquer que la prison où je mets Ægée est un spectacle désagréable, que je conseillerois d'éviter: ces grilles qui éloignent l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne, ne manquent jamais à rendre son action fort languissante. Il arrive quelquefois des occasions indispensables de faire arrêter prisonniers sur nos théâtres quelques-uns de nos principaux acteurs; mais alors il vaut mieux se contenter de leur donner des gardes qui les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans _Polyeucte_ et dans _Héraclius_. J'ai voulu rendre visible ici l'obligation qu'Ægée avoit à Médée; mais cela se fût mieux fait par un récit.

Je serai bien aise encore qu'on remarque la civilité de Jason envers Pollux à son départ: il l'accompagne jusque hors de la ville; et c'est une adresse de théâtre assez heureusement pratiquée pour l'éloigner de Créon et Créuse mourants, et n'en avoir que deux à la fois à faire parler. Un auteur est bien embarrassé quand il en a trois, et qu'ils ont tous trois[931] une assez forte passion dans l'âme pour leur donner une juste impatience de la pousser au dehors: c'est ce qui m'a obligé à faire mourir ce roi malheureux avant l'arrivée de Jason, afin qu'il n'eût à parler qu'à Créuse, et à faire mourir cette princesse avant que Médée se montre sur le balcon, afin que cet amant en colère n'aye plus à qui s'adresser qu'à elle; mais on auroit eu lieu de trouver à dire qu'il ne fût pas auprès de sa maîtresse dans un si grand malheur, si je n'eusse rendu raison de son éloignement.

J'ai feint que les feux que produit la robe de Médée, et qui font périr Créon et Créuse, étoient invisibles, parce que j'ai mis leurs personnes sur la scène dans la catastrophe. Ce spectacle de mourants m'étoit nécessaire pour remplir mon cinquième acte, qui sans cela n'eût pu atteindre à la longueur ordinaire des nôtres; mais à dire le vrai, il n'a pas l'effet que demande la tragédie, et ces deux mourants importunent plus par leurs cris et par leurs gémissements, qu'ils ne font pitié par leur malheur. La raison en est qu'ils semblent l'avoir mérité par l'injustice qu'ils ont faite à Médée, qui attire si bien de son côté toute la faveur de l'auditoire, qu'on excuse sa vengeance après l'indigne traitement qu'elle a reçu de Créon et de son mari, et qu'on a plus de compassion du désespoir où ils l'ont réduite, que de tout ce qu'elle leur fait souffrir.

Quant au style, il est fort inégal en ce poëme; et ce que j'y ai mêlé du mien approche si peu de ce que j'ai traduit de Sénèque, qu'il n'est point besoin d'en mettre le texte en marge pour faire discerner au lecteur ce qui est de lui ou de moi. Le temps m'a donné le moyen d'amasser assez de forces pour ne laisser pas cette différence si visible dans le _Pompée_, où j'ai beaucoup pris de Lucain, et ne crois pas être demeuré fort au-dessous de lui quand il a fallu me passer de son secours.

FOOTNOTES:

[924] VAR. (édit. de 1660-1668): sur son théâtre.

[925] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ses enchantements.

[926] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ce n'est pas elle.

[927] Voici de quelle nature est le service dont il s'agit. Égée vient de consulter l'oracle d'Apollon pour savoir si sa femme, longtemps stérile, lui donnera enfin des enfants. «Tu ne sais pas, lui dit Médée, quelle heureuse rencontre tu as faite en moi: je ferai cesser ta privation d'enfants, et grâce à moi, tu deviendras père d'une nombreuse postérité; je connais des secrets qui ont cette vertu.» (Euripide, _Médée_, vers 712-714.)

[928] VAR. (édit. de 1660): auroit demeuré.

[929] Dans le _Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique_, tome I, p. 46.

[930] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et c'est assez.

[931] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui tous ont.

ACTEURS.

CRÉON, roi de Corinthe. ÆGÉE, roi d'Athènes. JASON, mari de Médée. POLLUX, argonaute, ami de Jason. CRÉUSE, fille de Créon. MÉDÉE, femme de Jason. CLÉONE, gouvernante de Créuse. NÉRINE, suivante de Médée. THEUDAS, domestique de Créon. TROUPE DES GARDES DE CRÉON.

La scène est à Corinthe.

MÉDÉE.

TRAGÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

POLLUX, JASON.

POLLUX.

Que je sens à la fois de surprise et de joie! Se peut-il qu'en ces lieux enfin je vous revoie[932], Que Pollux dans Corinthe ait rencontré Jason?

JASON.

Vous n'y pouviez venir en meilleure saison; Et pour vous rendre encor l'âme plus étonnée, 5 Préparez-vous à voir mon second hyménée[933].

POLLUX.

Quoi! Médée est donc morte, ami?

JASON.

Non, elle vit; Mais un objet plus beau la chasse de mon lit[934].

POLLUX.

Dieux! et que fera-t-elle?

JASON.

Et que fit Hypsipyle[935], Que pousser les éclats d'un courroux inutile[936]? 10 Elle jeta des cris, elle versa des pleurs, Elle me souhaita mille et mille malheurs, Dit que j'étois sans foi, sans coeur, sans conscience[937], Et lasse de le dire, elle prit patience. Médée en son malheur en pourra faire autant: 15 Qu'elle soupire, pleure, et me nomme inconstant; Je la quitte à regret, mais je n'ai point d'excuse Contre un pouvoir plus fort qui me donne à Créuse.

POLLUX.

Créuse est donc l'objet qui vous vient d'enflammer[938]? Je l'aurois deviné sans l'entendre nommer[939]. 20 Jason ne fit jamais de communes maîtresses; Il est né seulement pour charmer les princesses, Et haïroit l'amour, s'il avoit sous sa loi[940] Rangé de moindres coeurs que des filles de roi. Hypsipyle à Lemnos, sur le Phase Médée, 25 Et Créuse à Corinthe, autant vaut, possédée, Font bien voir qu'en tous lieux, sans le secours de Mars[941], Les sceptres sont acquis à ses moindres regards.

JASON.

Aussi je ne suis pas de ces amants vulgaires: J'accommode ma flamme au bien de mes affaires; 30 Et sous quelque climat que me jette le sort[942], Par maxime d'État je me fais cet effort. Nous voulant à Lemnos rafraîchir dans la ville, Qu'eussions-nous fait, Pollux, sans l'amour d'Hypsipyle? Et depuis à Colchos, que fit votre Jason, 35 Que cajoler Médée, et gagner la toison? Alors, sans mon amour, qu'eût fait votre vaillance[943]? Eût-elle du dragon trompé la vigilance? Ce peuple que la terre enfantoit tout armé, Qui de vous l'eût défait, si Jason n'eût aimé? 40 Maintenant qu'un exil m'interdit ma patrie, Créuse est le sujet de mon idolâtrie; Et j'ai trouvé l'adresse, en lui faisant la cour[944], De relever mon sort sur les ailes d'Amour.

POLLUX.

Que parlez-vous d'exil? La haine de Pélie.... 45

JASON.

Me fait, tout mort qu'il est, fuir de sa Thessalie.

POLLUX.

Il est mort!

JASON.

Écoutez, et vous saurez comment Son trépas seul m'oblige à cet éloignement[945]. Après six ans passés, depuis notre voyage, Dans les plus grands plaisirs qu'on goûte au mariage, 50 Mon père, tout caduc, émouvant ma pitié, Je conjurai Médée, au nom de l'amitié....

POLLUX.

J'ai su comme son art, forçant les destinées, Lui rendit la vigueur de ses jeunes années: Ce fut, s'il m'en souvient, ici que je l'appris, 55 D'où soudain un voyage en Asie entrepris Fait que, nos deux séjours divisés par Neptune, Je n'ai point su depuis quelle est votre fortune; Je n'en fais qu'arriver.

JASON.

Apprenez donc de moi Le sujet qui m'oblige à lui manquer de foi. 60

Malgré l'aversion d'entre nos deux familles, De mon tyran Pélie elle gagne les filles[946], Et leur feint de ma part tant d'outrages reçus, Que ces foibles esprits sont aisément déçus. Elle fait amitié, leur promet des merveilles, 65 Du pouvoir de son art leur remplit les oreilles; Et pour mieux leur montrer comme il est infini, Leur étale surtout mon père rajeuni. Pour épreuve elle égorge un bélier à leurs vues, Le plonge en un bain d'eaux et d'herbes inconnues, 70 Lui forme un nouveau sang avec cette liqueur, Et lui rend d'un agneau la taille et la vigueur. Les soeurs crient miracle, et chacune ravie Conçoit pour son vieux père une pareille envie, Veut un effet pareil, le demande, et l'obtient; 75 Mais chacune a son but. Cependant la nuit vient: Médée, après le coup d'une si belle amorce[947], Prépare de l'eau pure et des herbes sans force, Redouble le sommeil des gardes et du Roi: La suite au seul récit me fait trembler d'effroi. 80 A force de pitié ces filles inhumaines[948] De leur père endormi vont épuiser les veines: Leur tendresse crédule, à grands coups de couteau[949], Prodigue ce vieux sang, et fait place au nouveau; Le coup le plus mortel s'impute à grand service; 85 On nomme piété ce cruel sacrifice, Et l'amour paternel qui fait agir leurs bras Croiroit commettre un crime à n'en commettre pas. Médée est éloquente à leur donner courage: Chacune toutefois tourne ailleurs son visage; 90 Une secrète horreur condamne leur dessein[950], Et refuse leurs yeux à conduire leur main[951].

POLLUX.

A me représenter ce tragique spectacle, Qui fait un parricide et promet un miracle, J'ai de l'horreur moi-même, et ne puis concevoir 95 Qu'un esprit jusque-là se laisse décevoir.

JASON.

Ainsi mon père Æson recouvra sa jeunesse. Mais oyez le surplus. Ce grand courage cesse; L'épouvante les prend; Médée en raille, et fuit[952]. Le jour découvre à tous les crimes de la nuit; 100 Et pour vous épargner un discours inutile, Acaste, nouveau roi, fait mutiner la ville, Nomme Jason l'auteur de cette trahison, Et pour venger son père, assiége ma maison. Mais j'étois déjà loin, aussi bien que Médée; 105 Et ma famille enfin à Corinthe abordée, Nous saluons Créon, dont la bénignité Nous promet contre Acaste un lieu de sûreté. Que vous dirai-je plus? mon bonheur ordinaire M'acquiert les volontés de la fille et du père; 110 Si bien que de tous deux également chéri, L'un me veut pour son gendre, et l'autre pour mari. D'un rival couronné les grandeurs souveraines, La majesté d'Ægée, et le sceptre d'Athènes, N'ont rien, à leur avis, de comparable à moi, 115 Et banni que je suis, je leur suis plus qu'un roi. Je vois trop ce bonheur, mais je le dissimule[953]; Et bien que pour Créuse un pareil feu me brûle, Du devoir conjugal je combats mon amour, Et je ne l'entretiens que pour faire ma cour. 120 Acaste cependant menace d'une guerre Qui doit perdre Créon et dépeupler sa terre; Puis, changeant tout à coup ses résolutions, Il propose la paix sous des conditions. Il demande d'abord et Jason et Médée: 125 On lui refuse l'un, et l'autre est accordée; Je l'empêche, on débat, et je fais tellement, Qu'enfin il se réduit à son bannissement. De nouveau je l'empêche, et Créon me refuse; Et pour m'en consoler, il m'offre sa Créuse. 130 Qu'eussé-je fait, Pollux, en cette extrémité Qui commettoit ma vie avec ma loyauté? Car sans doute, à quitter l'utile pour l'honnête, La paix alloit se faire aux dépens de ma tête[954]; Le mépris insolent des offres d'un grand roi[955] 135 Aux mains d'un ennemi livroit Médée et moi[956]. Je l'eusse fait pourtant, si je n'eusse été père: L'amour de mes enfants m'a fait l'âme légère; Ma perte étoit la leur; et cet hymen nouveau Avec Médée et moi les tire du tombeau: 140 Eux seuls m'ont fait résoudre, et la paix s'est conclue.

POLLUX.

Bien que de tous côtés l'affaire résolue Ne laisse aucune place aux conseils d'un ami, Je ne puis toutefois l'approuver qu'à demi. Sur quoi que vous fondiez un traitement si rude, 145 C'est montrer pour Médée un peu d'ingratitude[957]: Ce qu'elle a fait pour vous est mal récompensé. Il faut craindre après tout son courage offensé; Vous savez mieux que moi ce que peuvent ses charmes.

JASON.

Ce sont à sa fureur d'épouvantables armes; 150 Mais son bannissement nous en va garantir.

POLLUX.

Gardez d'avoir sujet de vous en repentir.

JASON.

Quoi qu'il puisse arriver, ami, c'est chose faite.

POLLUX.

La termine le ciel comme je le souhaite! Permettez cependant qu'afin de m'acquitter 155 J'aille trouver le Roi pour l'en féliciter.

JASON.

Je vous y conduirois, mais j'attends ma princesse, Qui va sortir du temple.

POLLUX.

Adieu: l'amour vous presse, Et je serois marri qu'un soin officieux Vous fît perdre pour moi des temps si précieux. 160

SCÈNE II.

JASON[958].

Depuis que mon esprit est capable de flamme, Jamais un trouble égal n'a confondu mon âme[959]: Mon coeur, qui se partage en deux affections, Se laisse déchirer à mille passions. Je dois tout à Médée, et je ne puis sans honte 165 Et d'elle et de ma foi tenir si peu de conte[960]: Je dois tout à Créon, et d'un si puissant roi Je fais un ennemi, si je garde ma foi[961]: Je regrette Médée, et j'adore Créuse; Je vois mon crime en l'une, en l'autre mon excuse[962]; Et dessus mon regret mes desirs triomphants Ont encor le secours du soin de mes enfants. Mais la princesse vient: l'éclat d'un tel visage[963] Du plus constant du monde attireroit l'hommage, Et semble reprocher à ma fidélité 175 D'avoir osé tenir contre tant de beauté.

SCÈNE III.

JASON, CRÉUSE, CLÉONE.

JASON.

Que votre zèle est long, et que d'impatience[964] Il donne à votre amant, qui meurt en votre absence!

CRÉUSE.

Je n'ai pas fait pourtant au ciel beaucoup de voeux[965]: Ayant Jason à moi, j'ai tout ce que je veux. 180

JASON.

Et moi, puis-je espérer l'effet d'une prière Que ma flamme tiendroit à faveur singulière? Au nom de notre amour, sauvez deux jeunes fruits Que d'un premier hymen la couche m'a produits; Employez-vous pour eux, faites auprès d'un père[966] 185 Qu'ils ne soient point compris en l'exil de leur mère: C'est lui seul qui bannit ces petits malheureux, Puisque dans les traités il n'est point parlé d'eux.

CRÉUSE.

J'avois déjà parlé de leur tendre innocence[967], Et vous y servirai de toute ma puissance, 190 Pourvu qu'à votre tour vous m'accordiez un point Que jusques à tantôt je ne vous dirai point.

JASON.

Dites, et quel qu'il soit, que ma reine en dispose.

CRÉUSE.

Si je puis sur mon père obtenir quelque chose, Vous le saurez après: je ne veux rien pour rien. 195

CLÉONE.

Vous pourrez au palais suivre cet entretien. On ouvre chez Médée, ôtez-vous de sa vue: Vos présences rendroient sa douleur plus émue; Et vous seriez marris que cet esprit jaloux Mêlât son amertume à des plaisirs si doux. 200

SCÈNE IV.

MÉDÉE.