Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 21
FLORINE.
Quoi, Monsieur, vous voilà dedans la rêverie? Vous consultez encore, et votre bouche a peur 175 De confirmer un don que me fait votre coeur!
AGLANTE.
Il seroit trop heureux d'un si digne servage S'il pouvoit être à vous sans devenir volage: Un autre objet possède et mes voeux et ma foi; Ne me demandez point ce qui n'est plus à moi. 180 Quand même je pourrois disposer de mon âme, Pourriez-vous accepter une si prompte flamme? Pourriez-vous faire état d'un coeur sitôt en feu? Prise-t-on un captif, quand il coûte si peu? L'ennemi qui combat signale sa défaite, 185 Et couronne bien mieux le guerrier qui l'a faite; Mais celui qui se rend perd beaucoup de son prix, Et fait si peu d'honneur qu'il reçoit du mépris. Vous triompheriez mieux si j'osois me défendre: La gloire est à forcer et non pas à surprendre. 190
ORPHISE, à Cléonice.
Après cette réponse elle doit bien rougir.
FLORINE.
Je sais comme mes yeux ont coutume d'agir; Si vous êtes honteux d'une flamme si prompte, Il faut que mon exemple emporte cette honte. Il est vrai, je vous aime autant que vous m'aimez; 195 Un moment a nos coeurs l'un à l'autre enflammés; Soyez vain comme moi de ma flamme naissante: Plus un effet est prompt, plus sa cause est puissante.
AGLANTE, apercevant Cléonice et allant à elle.
(Il ne faut pas que Cléonice paroisse sur le théâtre, en sorte qu'elle puisse être connue de Florine: elle doit être cachée à demi derrière un arbre, couvrant sa face de son mouchoir.)
Voici mon cher amour, adorable beauté.
FLORINE, l'interrompant.
Cherchez-vous un asile à votre liberté? 200 Vraiment vous choisissez un fort mauvais refuge: Vous courez vers Orphise, et je la prends pour juge. Faites-moi la raison d'un voleur de mon bien: Qu'il me rende mon coeur, ou me donne le sien.
AGLANTE.
Contez-lui vos raisons, je vous laisse avec elle. 205
FLORINE.
Quoi, vous continuez à faire le rebelle?
AGLANTE.
Dérobons-nous, mon âme, à l'importunité Dont nous menace encor son babil affété.
CLÉONICE.
Mon amour est ravi d'une telle retraite.
SCÈNE V.
ORPHISE, FLORINE.
ORPHISE.
Comment vous trouvez-vous d'avoir fait la coquette? 210 Vous avez tant de grâce à souffrir un refus, Que personne après vous ne s'en mêlera plus. Les filles donc ainsi perdent la retenue! Et depuis quand la mode en est-elle venue? Vous vous offrez vous-même; ah! j'en rougis pour vous. 215
FLORINE.
Mille s'offrent à moi, que je dédaigne tous. Si je fuis tant d'amants dont je suis recherchée, J'en puis rechercher un, quand mon âme est touchée: Un peu d'amour sied bien après tant de mépris.
ORPHISE.
Un coeur se défend mal quand il est sitôt pris, 220 Et pour dire en un mot tout ce que je soupçonne, Qui peut en prier un n'en refuse personne.
FLORINE.
Orphise, quelle humeur est la vôtre aujourd'hui, Que par vos sentiments vous jugez ceux d'autrui?
ORPHISE.
On vous connoît assez, et vous êtes de celles 225 Que mille fois le plâtre a fait passer pour belles; Dont la vertu consiste en de vains ornements; Qui changent tous les jours de rabats[908] et d'amants: Leurs inclinations ne tendent qu'à la bourse; C'est là de leur desirs et le but et la source. 230 Voyez-les dans un temple importuner les Dieux, Les prières en main, la modestie aux yeux; Il n'est trait de pudeur qu'elles ne contrefassent, Et Dieu sait comme alors les dupes s'embarrassent. Elles savent souvent jeter mille hameçons 235 Et se rendre au besoin en diverses façons. Après tout, je vous plains; ce courage farouche Ne vous est échappé qu'à faute d'une mouche: Encore un assassin[909], vous lui perciez le coeur; Le fard déplaît sans doute à ce fâcheux vainqueur, 240 Et rend votre beauté tellement éclatante Que son esprit bizarre en a pris l'épouvante.
FLORINE.
Je ne connus jamais ce que vous m'imputez, Et ne veux point répondre à tant de faussetés. Ma vie est innocente, et ma beauté naïve 245 Ne doit qu'à ses attraits les coeurs qu'elle captive. Si j'ai quelques défauts, ils ne sont point cachés Sous le fard éclatant que vous me reprochez; Et quand bien le reproche en seroit légitime, Orphise, d'un nom d'art feriez-vous un grand crime? 250 Jamais une beauté ne se doit négliger: Quand la nature manque, il la faut corriger. Est-ce honte d'aller par ces métamorphoses A la perfection où tendent toutes choses? La raison, la nature et l'art en font leur but; 255 L'amour, roi de nos coeurs, veut ces soins pour tribut, Et tient pour bon sujet un esprit qui n'aspire Qu'à trouver les moyens d'agrandir son empire. C'est gloire de mourir pour ce maître des Dieux Qui s'est privé pour vous de l'usage des yeux. 260 Si pour lui se défaire est un vrai sacrifice, Se refaire pour lui, le nommez-vous un vice? Ce qu'on fait pour lui plaire, osez-vous le blâmer? Orphise, quand on aime, il se faut faire aimer. L'amour seul de l'amour est le prix véritable, 265 Et pour se faire aimer, il faut se faire aimable. Cette belle en effet de qui l'on parle tant Tient du secours de l'art ce qu'elle a d'éclatant; Cependant sa beauté, pour être déguisée, A-t-elle moins d'amants? est-elle moins prisée? 270
ORPHISE.
Celle qu'en ces[910] discours vous venez d'attaquer, Quand elle l'aura su, pourra vous répliquer: Pour moi, sans intérêts dedans cette mêlée, Je vais chercher Mégate au bout de cette allée.
FLORINE, seule.
Arbaze, c'est pour toi que j'en ai tant souffert; 275 Pour toi j'ai feint d'aimer et mon coeur s'est offert: Pour t'avoir obéi l'on m'a persécutée; Aglante ne me prend que pour une affétée, Et consommé d'un feu contraire à son devoir, Néglige également ma feinte et ton pouvoir. 280 Orphise cependant, sans pénétrer mon âme, Juge par mes discours de l'objet de ma flamme: Simple, qui ne sait pas que mon esprit discret Rarement à ma bouche expose un tel secret; Que jamais mon ardeur n'est aisément connue, 285 Et que plus j'ai d'amour, plus j'ai de retenue! Aux filles c'est vertu de bien dissimuler: Plus nos coeurs sont blessés, moins il en faut parler. Si j'ose toutefois me le dire à moi-même, A travers ces rameaux j'aperçois ce que j'aime: 290 C'est mon Asphalte, ô Dieux! il vient, dissimulons, Et ne découvrons rien du feu dont nous brûlons.
SCÈNE VI.
ASPHALTE, FLORINE.
ASPHALTE.
Trouver Florine seule et dans les Tuileries Sans avoir d'entretien que de ses rêveries? Quoi, tant de solitude auprès de tant d'appas? 295 Certes c'est un bonheur que je n'attendois pas. Je n'osois espérer d'occasion si belle A lui conter l'ardeur qui me brûle pour elle.
FLORINE.
Que votre esprit est rare et sait adrettement Faire une raillerie avec un compliment! 300 Afin qu'à votre amour je sois plus obligée, Vous me traitez d'abord en fille négligée, Qui tient si peu de coeurs asservis sous sa loi, Que mêmes en ces lieux elle manque d'emploi. Est-ce ainsi qu'un amant cajole ce qu'il aime? 305
ASPHALTE.
Ah! ne m'imputez pas cet indigne blasphème: Je sais trop que vos yeux règnent en toutes parts Et que chacun se rend à leurs moindres regards.
FLORINE.
Exceptez-en Aglante, il m'a bien fait paroître Que Florine n'est pas ce qu'elle pensoit être[911]. 310
ASPHALTE.
Il est vrai qu'il adore un autre objet que vous, Et votre esprit peut-être en est un peu jalous[912]; Mais si vous aviez vu l'excès de sa tristesse, Et combien de soupirs lui coûte sa maîtresse, Vous seriez la première à plaindre ses malheurs. 315
FLORINE.
Quelque orgueilleux mépris fait naître ses douleurs.
ASPHALTE.
La beauté dont Aglante idolâtre les charmes D'un déluge de pleurs accompagne ses larmes; Arbaze, unique auteur de tous leurs déplaisirs, Oppose sa puissance à leurs chastes desirs; 320 Son esprit irrité court à la violence: La prière l'aigrit et la raison l'offense. Il vient, la force en main; et l'ayant vu partir, J'ai cru de mon devoir de les en avertir. Les voilà tout en pleurs.
(Il faut toujours remarquer que Cléonice ne doit paroître[913] le visage découvert devant Florine.)
FLORINE.
Évitons leur présence; 325 Mes larmes ne sauroient couler par complaisance: Mon humeur est trop gaie, et, pour ne rien celer, J'aime mieux rire ailleurs que de les consoler.
SCÈNE VII.
CLÉONICE, AGLANTE.
CLÉONICE.
Mon Philène[914], as-tu donc un père si barbare Qu'il veuille séparer une amitié si rare? 330
AGLANTE.
Vous l'avez entendu: ce vieillard inhumain, Pour en rompre les noeuds, vient la force à la main, Et dès le soir me livre à cette autre maîtresse, Résolu que ma foi dégage sa promesse.
CLÉONICE.
Ah, dure tyrannie! ah, rigoureux destin! 335 Donc un si triste soir suit un si beau matin? Le même jour propice et contraire à nos flammes Va désunir deux corps dont il unit les âmes, Fait nos biens et nos maux, et du matin au soir, Voit naître nos desirs et mourir notre espoir. 340
AGLANTE.
L'amour, ce doux vainqueur, ce père des délices, Ainsi n'a pour nous deux que de cruels supplices, Et ce tyran fait naître, aux dépens de nos pleurs, D'un moment de plaisirs un siècle de douleurs.
CLÉONICE.
Hélas! que de tourments accompagnent ses charmes! 345 Et qu'un peu de douceur nous va coûter de larmes! Il me faut donc te perdre, et, dans le même lieu Où j'ai reçu ton coeur, recevoir ton adieu! Sanglots, qui de la voix me fermiez le passage, Jusques à cet adieu permettez-m'en l'usage, 350 Et lorsque, le soleil ayant fini son tour, Les flambeaux d'Hyménée éteindront ceux d'Amour, Étouffez, j'y consens, cet objet déplorable Des plus âpres rigueurs d'un sort impitoyable. Philène, ainsi ma mort dégagera ta foi: 355 Ton coeur pourra brûler pour un autre que moi; Tu pourras obéir sans me faire d'injure: J'aime sans inconstance et change sans parjure.
AGLANTE.
Un père veut forcer un coeur à vous trahir, Et vous croyez ce coeur capable d'obéir! 360 Ah! que vous jugez mal d'une amitié si forte! Si notre espoir est mort, ma flamme n'est pas morte: La naissance n'a point d'assez puissantes lois Pour me faire manquer à ce que je vous dois; Recevez de nouveau la foi que je vous donne, 365 D'être à jamais à vous, ou de n'être à personne.
CLÉONICE.
Hélas! en quel état le malheur nous réduit! Faut-il d'un tel amour n'espérer point de fruit!
AGLANTE.
Aimons-nous et souffrons: aimé de ce qu'on aime, On trouve des plaisirs dans la souffrance même. 370
CLÉONICE.
Aimons-nous et souffrons: deux coeurs si bien d'accord Trouveroient des plaisirs dans les coups de la mort.
AGLANTE.
Résolus à mourir, qu'avons-nous plus à craindre?
CLÉONICE.
Mourant avec plaisir, qu'avons-nous plus à plaindre?
AGLANTE.
Plaignons-nous, mais du ciel, qui fait que le trépas 375 Au plus beau de notre âge a pour nous tant d'appas.
CLÉONICE.
N'accuse point le ciel de ce que fait ton[915] père.
AGLANTE.
Mon âme, c'est de là que part notre misère; C'est lui qui nous traverse, et les Dieux sont jalous Qu'en leur temple mes voeux ne s'adressoient qu'à vous. 380 Au pied de leurs autels j'adorois leur image: Étoit-ce donc vous rendre un trop léger hommage? O Dieux! d'un feu si pur faites-vous un forfait? Vous pouvois-je adorer en un plus beau portrait? Que votre jalousie ou votre haine éclate, 385 Jusque dans le tombeau j'adorerai Mégate[916]. Inventez des tourments à me priver du jour: Ma vie est en vos mains, mais non pas mon amour.
CLÉONICE.
N'irrite point les Dieux et retiens ces blasphèmes; Je te jure, mon coeur, les puissances suprêmes, 390 Dont la seule bonté nous pourra secourir, Que si tu n'es à moi, je saurai bien mourir.
AGLANTE.
Parmi tant de malheurs quel bonheur est le nôtre, Puisqu'en dépit du sort nous vivons l'un en l'autre! Et s'il nous faut mourir, nous finirons ainsi. 395
CLÉONICE.
Adieu, ma chère vie, éloigne-toi d'ici; Fuis ce fatal hymen qu'un père te prépare.
AGLANTE.
Oui, je vais vous quitter, de peur qu'il nous sépare; Mais avec un serment, que malgré son effort, Nous aurons pour nous joindre, ou l'hymen ou la mort. 400
FIN.
FOOTNOTES:
[898] Il y a _voisin_, au lieu de _voisine_, dans l'édition originale.
[899] Voyez plus haut les vers 290 et 1322 de _la Galerie du Palais_.
[900] L'édition originale donne _la_; mais il faut nécessairement _le_, se rapportant à _amour_, qui est au masculin trois vers plus haut.
[901] C'est ainsi que le mot est imprimé pour la rime dans l'édition originale.
[902] _Cous_, coups. Telle est l'orthographe du mot dans l'édition de 1638. Plus loin, au vers 372, où le mot n'est point à la rime, il y a _coups_.
[903] Voyez ci-dessus, p. 308.
[904] _Impourvue_, imprévue. Voyez tome I, p. 183, note 3.
[905] L'orthographe des deux rimes, dans l'édition originale, est _parestre_ et _estre_; plus haut, aux vers 49 et 50, on lit _cognestre_ et _naistre_.
[906] Il y a _cachés_, au masculin, dans le texte de 1638.
[907] _Mécontée_, mécomptée. Voyez tome I, p. 150, note 1.
[908] Voyez ci-dessus la note 4 de la p. 87.
[909] Il y a dans le texte: _en assassin_, qui n'a point de sens. La leçon que nous avons préférée est justifiée par cette explication que donne, en 1690, le _Dictionnaire_ de Furetière: «En galanteries on appelle _assassins_ certaines mouches taillées en long que les femmes coquettes mettent sur leur visage pour paroître plus belles.»
[910] Il y a par erreur _ses_, pour _ces_, dans le texte de 1638.
[911] Voyez ci-dessus, p. 315, la note du vers 118.
[912] _Jalous_ est ainsi imprimé pour la rime dans l'édition originale. Voyez plus bas, vers 379, et ci-dessus, p. 313, la note du vers 72.
[913] Tel est le texte de l'édition originale. L'omission de _pas_ est-elle une faute typographique?
[914] Il faut se rappeler que ce nom est celui qu'Aglante avait pris. Voyez l'_Argument_, p. 310.
[915] On lit _son_ dans le texte, mais le sens n'est pas douteux.
[916] Nom supposé de Cléonice. Voyez l'_Argument_, p. 310.
MÉDÉE
TRAGÉDIE
1635
NOTICE.
Médée[917] a fourni deux pièces à Corneille. L'une, _la Toison d'or_ (1661), nous montre cette princesse trahissant son père par amour pour Jason; l'autre, qui occupe le second rang dans l'ordre historique, mais qui est de beaucoup la plus ancienne dans la série chronologique des oeuvres de notre poëte, nous la présente abandonnée de celui à qui elle a tout sacrifié et immolant à sa vengeance non-seulement sa rivale, mais ses propres enfants.
Ce dernier sujet, profondément tragique, a inspiré tour à tour un grand nombre de poëtes de tous les temps et de tous les pays, et fournirait la matière d'une étude comparative intéressante, mais qui ne peut trouver place dans cette notice[918].
Nous nous contenterons de rappeler ici que Thomas Corneille a puisé dans la pièce de son frère la matière d'un opéra portant le même titre; et nous signalerons en note au bas des pages les endroits imités d'Euripide et de Sénèque.
Dans _le Parnasse ou la critique des poëtes_, par la Pinelière (p. 60-62), on trouve parmi de curieux détails sur les habitudes de certains poëtes dramatiques de ce temps, une indication assez précise de l'époque de la composition de Médée: «Ils tâchent par toutes sortes de moyens de voir tous ceux qui écrivent. Ils auront la tête levée une heure entière à l'hôtel de Bourgogne pour attendre que quelque poëte de réputation qu'ils voient dans une loge regarde de leur côté, afin d'avoir l'occasion de leur faire la révérence. Ils le montrent à ceux de leur compagnie, et leur disent: «Voilà M. de Rotrou, ou M. du Ryer, il a bien parlé de ma pièce, qu'un de mes amis lui a depuis peu montrée.» Tantôt ils s'éloigneront un peu d'eux, et reviendront incontinent leur dire: «Messieurs, je vous demande pardon de mon incivilité: je viens de saluer M. Corneille, qui n'arriva qu'hier de Rouen. Il m'a promis que demain nous irons voir ensemble M. Mairet, et qu'il me fera voir des vers d'une excellente pièce de théâtre qu'il a commencée.» Enfin, se jetant peu à peu sur le discours des auteurs du temps et de leurs ouvrages, ils révéleront tous les desseins des poëtes, pour montrer qu'ils ont de grandes intrigues avec eux. Ils parleront du plan de _Cléopatre_ et de cinq ou six autres sujets que son auteur[919] a tirés de l'Histoire romaine, dont il veut faire des soeurs à son incomparable _Sophonisbe_. Ils diront qu'ils ont vu des vers de l'_Ulysse dupé_[920]; que Scudéry est au troisième acte de _la Mort de César_; que la _Médée_ est presque achevée; que _l'Innocente infidélité_ est la plus belle pièce de Rotrou, quoiqu'on ne s'imaginât pas qu'il pût s'élever au-dessus de celles qu'il avoit déjà faites; que l'auteur d'_Ifis et Iante_[921] fait une autre _Cléopatre_ pour la troupe Royale; et que Chapelain n'a guère encore travaillé à son poëme de _la Pucelle d'Orléans_, ni Corneille à celui qu'il compose sur un ancien duc de son pays.»
Ce morceau a été écrit en 1635[922], et le 3 avril de cette même année Balzac adressait à Boisrobert l'éloge suivant de Mondory: «Nous devons cela à Jason, à Massinisse et à Brutus, qui vivent aujourd'hui en la personne de l'homme dont vous me parlez si avantageusement, et que j'ai admiré autant de fois que je l'ai ouï. Il est vrai que dans la représentation de ces trois héros, il suffit qu'il soit le digne organe de trois excellents esprits qui leur ont rendu la vie; mais il est vrai aussi que la grâce dont il prononce, donne un degré de bonté aux vers qu'ils ne peuvent recevoir des poëtes vulgaires. Ils ont donc quelquefois plus d'obligation à celui qui les récite qu'à celui qui les a faits, et ce second père, pour le dire ainsi, les purge par son adoption de tous les vices de leur naissance. Le son de sa voix, accompagné de la dignité de ses gestes, anoblit les plus communes et les plus viles conceptions. Il n'est point d'âme si bien fortifiée contre les objets des sens, à qui il ne fasse violence, ni de jugement si fin, qui se puisse garantir de l'imposture de sa parole. De sorte que s'il y a en ce monde quelque félicité pour les vers, il faut avouer qu'elle est dans sa bouche et dans son récit; et que comme les mauvaises choses y prennent l'apparence du bien, les bonnes y trouvent leur perfection.» Ce passage, dont on n'a point profité jusqu'ici, nous offre des renseignements assez curieux. Il nous apprend que Mondory a joué d'original Massinisse dans la _Sophonisbe_ de Mairet, représentée pour la première fois en 1629, Jason dans la _Médée_ de Corneille et Brute dans _la Mort de César_ de Scudéry; il nous prouve en outre que le 3 avril 1635 ces deux dernières pièces avaient déjà été représentées. Or les frères Parfait, et à leur suite tous les historiens de notre théâtre, placent la seconde en 1636.
Malgré ses défauts, _Médée_ semblait plus digne d'accompagner _le Cid_ que _la Galerie du Palais_, _la Place Royale_ ou _la Suivante_. Elle ne fut pourtant imprimée que deux ans plus tard, en 1639.
L'édition originale in-4º forme un volume de 4 feuillets liminaires et de 95 pages, dont voici le titre: «MEDÉE, TRAGEDIE. _A Paris, chez François Targa...._ M.DC.XXXIX. _Auec priuilege du Roy._» L'achevé d'imprimer est du 16 mars.
La _Médée_ de Longepierre, représentée en 1694, s'est maintenue au répertoire pendant tout le cours du siècle dernier, et a fait complétement oublier celle de Corneille.
FOOTNOTES:
[917] Voyez sur les traditions relatives à ce personnage: _Histoire de Médée_, par l'abbé Banier, _Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres_, tome XIV, p. 41.
[918] Cet examen a d'ailleurs été fait avec autant d'érudition que de goût par M. Patin dans ses _Études sur les tragiques grecs, Euripide_, tome I, p. 149 et suivantes. On peut encore consulter utilement un _Parallèle des beautés de Corneille avec celles de plusieurs scènes de la Médée de Sénèque_, par M. Guilbert, lu à la Société libre d'émulation de Rouen dans la séance du 16 juin 1804.
[919] Mairet.
[920] Pièce inconnue et qui n'a sans doute pas été représentée.
[921] Benserade.
[922] Le titre complet de l'ouvrage est: _le Parnasse ou la critique des poëtes_, par de la Pinelière, angevin, dédié à Monseigneur le marquis du Bellay. A Paris, chez Toussaint Quinet.... M.DC.XXXV. In-8. Avec privilége du Roi.--Ce privilége ne se trouve point, non plus que l'achevé d'imprimer, dans l'exemplaire qui est à la bibliothèque de l'Arsenal, le seul que nous ayons pu voir.
A MONSIEUR P. T. N. G.[923].
MONSIEUR,
Je vous donne _Médée_, toute méchante qu'elle est, et ne vous dirai rien pour sa justification. Je vous la donne pour telle que vous la voudrez prendre, sans tâcher à prévenir ou violenter vos sentiments par un étalage des préceptes de l'art, qui doivent être fort mal entendus et fort mal pratiqués quand ils ne nous font pas arriver au but que l'art se propose. Celui de la poésie dramatique est de plaire, et les règles qu'elle nous prescrit ne sont que des adresses pour en faciliter les moyens au poëte, et non pas des raisons qui puissent persuader aux spectateurs qu'une chose soit agréable quand elle leur déplaît. Ici vous trouverez le crime en son char de triomphe, et peu de personnages sur la scène dont les moeurs ne soient plus mauvaises que bonnes; mais la peinture et la poésie ont cela de commun, entre beaucoup d'autres choses, que l'une fait souvent de beaux portraits d'une femme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble; et dans la poésie, il ne faut pas considérer si les moeurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour exemple; et si elle nous en veut faire quelque horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle n'affecte pas de nous faire voir, mais par leur laideur, qu'elle s'efforce de nous représenter au naturel. Il n'est pas besoin d'avertir ici le public que celles de cette tragédie ne sont pas à imiter: elles paroissent assez à découvert pour n'en faire envie à personne. Je n'examine point si elles sont vraisemblables ou non: cette difficulté, qui est la plus délicate de la poésie, et peut-être la moins entendue, demanderoit un discours trop long pour une épître: il me suffit qu'elles sont autorisées ou par la vérité de l'histoire, ou par l'opinion commune des anciens. Elles vous ont agréé autrefois sur le théâtre; j'espère qu'elles vous satisferont encore aucunement sur le papier, et demeure,
MONSIEUR,
Votre très-humble serviteur,
CORNEILLE.
FOOTNOTES: