Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 20

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[881] L'édition de 1682 donne seule, et sans doute par erreur: _ferez-vous_, pour _feriez-vous_.

[882] _Var._ Vous l'aimiez, aimez-le: je lui cède mes droits. (1637-57)

[883] _Var._ Mon âme, se peut-il que votre rigueur dure? Suis-je plus Alidor? vos feux sont-ils éteints? (1637-57)

[884] L'édition de 1682 porte par erreur: «Et quand mon _coeur_ croît, etc.»

[885] _Var._ C'est là que je prendrai des mouvements plus saints. (1637-57)

[886] _Var._ Ne veut point d'autre tiers pour les raccommoder. (1657)

[887] _Var._ Si tu m'aimes, ma soeur, fais-en autant que moi. (1654)

[888] _Var._ N'accommodent que mieux notre fragilité. (1637-57)

[889] _Var._ Cherche un autre à trahir, et pour jamais adieu. (1637)

[890] Dans l'édition de 1637, on lit au-dessous du nom d'Alidor le titre que voici: STANCES _en forme d'épilogue_.

[891] _Var._ Beautés, ne pensez point à réveiller ma flamme. (1637-57)

[892] _Var._ Je suis hors du péril qu'après son mariage. (1637-60)

LA COMÉDIE DES TUILERIES

PAR LES CINQ AUTEURS

IIIe ACTE

1635

NOTICE.

Tout le monde connaît le goût de Richelieu pour le théâtre. Ce fut lui qui fournit les sujets de _la Comédie des Tuileries_, de _l'Aveugle de Smyrne et de la Grande Pastorale_. Les deux premiers de ces ouvrages furent seuls imprimés. Les observations que Chapelain présenta au Cardinal au sujet du troisième, l'empêchèrent de le faire publier.

«Il faisoit, dit Pellisson[893], composer les vers de ces pièces, qu'on nommoit alors _les Pièces des cinq Auteurs_, par cinq personnes différentes, distribuant à chacun un acte, et achevant par ce moyen une comédie en un mois. Ces cinq personnes étoient MM. de Boisrobert, Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libéralités considérables, quand ils avoient réussi à son gré. Ainsi M. Colletet m'a assuré que lui ayant porté le _Monologue des Tuileries_[894], il s'arrêta particulièrement sur deux vers de la description du carré d'eau en cet endriot:

La cane s'humecter de la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée et d'un battement d'aile, Animer le canard qui languit auprès d'elle;

et qu'après avoir écouté tout le reste, il lui donna de sa propre main cinquante pistoles, avec ces paroles obligeantes, «que c'étoit seulement pour ces deux vers qu'il avoit trouvés si beaux, et que le Roi n'étoit pas assez riche pour payer tout le reste.» M. Colletet ajoute encore une chose assez plaisante. Dans ce passage que je viens de rapporter, au lieu de: _La cane s'humecter de la bourbe de l'eau_, le Cardinal voulut lui persuader de mettre: _barboter dans la bourbe de l'eau_. Il s'en défendit, comme trouvant ce mot trop bas; et non content de ce qu'il lui en dit sur l'heure, étant de retour à son logis, il lui écrivit une lettre sur ce sujet, pour lui en parler peut-être avec plus de liberté. Le Cardinal achevoit de la lire, lorsqu'il survint quelques-uns de ses courtisans, qui lui firent compliment sur je ne sais quel heureux succès des armes du Roi, et lui dirent que rien ne pouvoit résister à Son Éminence. «Vous vous trompez, leur répondit-il en riant, et je trouve dans Paris même des personnes qui me résistent.» Et comme on lui eut demandé quelles étoient donc ces personnes si audacieuses: «Colletet, dit-il; car après avoir combattu hier avec moi sur un mot, il ne se rend pas encore, et voilà une grande lettre qu'il vient de m'en écrire.» Il faisoit au reste représenter ces comédies des cinq auteurs devant le Roi et devant toute la cour, avec de très-magnifiques décorations de théâtre. Ces Messieurs avoient un banc à part, en un des plus commodes endroits; on les nommoit même quelquefois avec éloge, comme on fit à la représentation des Tuileries, dans un prologue fait en prose[895], où, entre autres choses, l'invention du sujet fut attribuée à M. Chapelain, qui pourtant n'avoit fait que le réformer en quelques endroits; mais le Cardinal le fit prier de lui prêter son nom en cette occasion, ajoutant qu'en récompense il lui prêteroit sa bourse en quelque autre.»

A ces renseignements curieux, Voltaire, dans _sa Préface historique sur le Cid_, en ajoute quelques autres, qui nous font connaître la part que notre poëte prit à la composition de cette comédie:

«Le Cardinal.... avait arrangé lui-même toutes les scènes (_de la Comédie des Tuileries_). Corneille, plus docile à son génie que souple aux volontés d'un premier ministre, crut devoir changer quelque chose dans le troisième acte qui lui fut confié. Cette liberté estimable fut envenimée par deux de ses confrères, et déplut beaucoup au Cardinal, qui lui dit _qu'il fallait avoir un esprit de suite_. Il entendait par esprit de suite la soumission qui suit aveuglément les ordres d'un supérieur. Cette anecdote était fort connue chez les derniers princes de la maison de Vendôme, petits-fils de César de Vendôme, qui avait assisté à la représentation de cette pièce du Cardinal.»

Elle fut jouée devant la Reine, probablement pour la première fois, le 4 mars 1635. Voici en quels termes la _Gazette_ du 10 mars mentionne cette représentation:

«Le 4, le Roi fit à Seulis l'Ordonnance que je vous ai donnée dans mon dernier extraordinaire, pour la résidence actuelle des officiers de ses troupes, chacun en sa charge, à peine de cassation et privation d'icelle.... Le soir du même jour, fut représentée devant la Reine, dans l'Arsenal, une comédie dont je ne sais pas encore le nom, mais qui a mérité celui d'excellente par la bonté de ses acteurs, la majesté de ses vers, composés par cinq fameux poëtes, et la merveille de son théâtre.»

Le numéro du 21 avril rend compte d'une autre représentation:

«Le 14, le Cardinal-Duc vint de Ruel ici, où Leurs Majestés se rendirent de Saint-Germain le 16, auquel jour Monsieur (_Gaston, duc d'Orléans_) voulut souper en l'hôtel de Son Éminence, et entendre la fameuse comédie des cinq auteurs, qui fut dignement représentée.»

Elle ne fut publiée que trois ans plus tard; l'achevé d'imprimer est du 19 juin 1638. Voici la reproduction textuelle du titre:

LA COMEDIE DES TVILLERIES. _Par les cinq Autheurs. A Paris, chez Augustin Courbé, imprimeur et libraire de Monseigneur Frère du Roy...._ M.DC.XXXVIII. _Auec Priuilege du Roy_, in-4º.

On lit dans l'avis _Au lecteur_: «Cette pièce, Lecteur, a été trop bien concertée pour n'être pas dans la justesse requise, et pour ne point contenter vos yeux après avoir charmé vos oreilles. Vous savez avec quelle magnificence elle a été représentée à la cour, et que ceux qui l'ont vue en ont tous admiré la conduite et les décorations de théâtre.... Vous saurez au reste qu'elle a été faite par cinq différents auteurs qui pour n'être pas nommés ne laissent pas toutefois d'avoir beaucoup de nom; et les ouvrages desquels sont assez connus d'ailleurs pour vous faire avouer le mérite de celui-ci.»

Cet avis _Au lecteur_ est précédé d'une épître dédicatoire, adressée à monseigneur le chevalier d'Igby, et signée de l'académicien Jean Baudoin, qui a écrit également l'épître placée en tête de _l'Aveugle de Smyrne_.

Bien que le titre de cette seconde pièce, dont l'achevé d'imprimer est du 17 juin 1638, porte, comme celui de _la Comédie des Tuileries_: «par les cinq autheurs,» on lit dans l'avis qui la précède: «Vous.... pourrez juger de ce que vaut cet ouvrage, soit par l'excellence de sa matière, soit par la forme que lui ont donnée _quatre_ célèbres esprits.» Ici les frères Parfait ont imprimé _cinq_, mais l'édition originale porte bien _quatre_, comme M. Livet l'a fait remarquer le premier[896]. Quel est l'absent? L'avis ne nous le dit pas, mais Voltaire nous l'apprend dans sa _Préface sur Médée_: «Corneille se retira bientôt de cette société, sous le prétexte des arrangements de sa petite fortune qui exigeait sa présence à Rouen.»

Nous avons cru devoir citer tout au long ces divers témoignages qui s'éclaircissent et se contrôlent mutuellement. Les conclusions qu'on en doit tirer nous paraissent très-claires et très-simples. Corneille a versifié le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_; c'est après la représentation de cette pièce qu'il s'est retiré, et il est au moins bien vraisemblable qu'il n'a pas eu, comme le dit Voltaire dans sa _Préface sur le Cid_, que nous avons déjà citée, «le malheureux avantage de travailler deux ans après à _l'Aveugle de Smyrne_.» Toutefois la société des _cinq auteurs_ réduite à quatre a conservé son nom, que l'usage avait consacré.

Si nous n'avions pour admettre la collaboration de Corneille et lui attribuer le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_ qu'une assertion de Voltaire, dont nous ne connaîtrions pas le fondement, nous pourrions hésiter, mais ici Voltaire nous apprend sur quoi sa parole s'appuie: il ne fait que rapporter une tradition qui remonte à un contemporain de Corneille, à César de Vendôme, qui avait assisté aux représentations de l'ouvrage.

Nous pouvons d'ailleurs appeler à notre aide un genre de preuves qui a peu d'autorité lorsqu'il est isolé, mais qui en acquiert davantage lorsqu'il vient en corroborer d'autres d'une nature différente.

Si l'on examine le troisième acte des _Tuileries_, on voit immédiatement combien il est supérieur à ceux qui le précèdent et à ceux qui le suivent, et l'on est frappé du nombre de mots, de tours, familiers à Corneille, qu'on y rencontre à chaque instant. De plus, on y voit l'esquisse informe, indécise, j'en conviens, mais bien marquée pourtant, si je ne me trompe, de certaines pensées, de certaines situations qui se trouvent dans les ouvrages postérieurs du poëte, où, mieux placées, plus heureusement développées, elles commandent notre admiration ou font couler nos larmes.

On connaît ces vers de _Rodogune_ (acte I, scène V):

Il est des noeuds secrets, il est des sympathies Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre, et se laissent piquer Par ces je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.

N'avons-nous pas ici la rédaction définitive d'une pensée que nous trouvons d'abord dans le troisième acte de _la Comédie des Tuileries_ (scène II, vers 102, p. 314):

Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable: Un regard y suffit, et rien ne fait aimer Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer?

Cette pensée, nous la rencontrons plus d'une fois dans les pièces représentées pendant le long espace de temps qui sépare ces deux ouvrages:

Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer Nous surprend, nous emporte, et nous force d'aimer. (_Médée_, acte II, scène V.)

Il attache ici-bas avec des sympathies Les âmes que son ordre a là-haut assorties (_L'Illusion_, acte III, scène I.)

La même idée revient encore dans _la Suite du Menteur_ (acte IV, scène I), mais l'expression est un peu différente:

Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre.

Qui ne serait porté à croire, après avoir lu ces divers passages, que celui de _la Comédie des Tuileries_ doit être du même auteur que les autres?

Malgré la faiblesse du canevas auquel, _par esprit de suite_, Corneille s'est vu contraint de se conformer, il a su semer son acte de scènes intéressantes, au moins par la forme. Celle d'Aglante et de Cléonice (scène VII, p. 333) laisse par endroits pressentir, de bien loin il est vrai, l'entrevue de Rodrigue et de Chimène.

On pourrait multiplier les rapprochements de ce genre. Ce sont des preuves, nous le savons et l'avons dit, qui à elles seules ne suffisent pas; mais ici, nous le répétons également, elles en viennent confirmer d'autres, et, pour notre compte, quand nous les pesons toutes, nous ne doutons guère que Corneille ne soit l'auteur de ce troisième acte de _la Comédie des Tuileries_. Notre conviction fût-elle moindre et nous restât-il quelque incertitude, nous croirions cependant devoir lui donner place dans ce volume, aimant mieux nous exposer à faire figurer parmi les ouvrages de notre poëte un morceau douteux, qu'à en omettre un qui fût vraiment son oeuvre.

FOOTNOTES:

[893] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, 1653, p. 181.

[894] Ce _monologue_ sert de prologue à la pièce. Ce n'est pas sur le carré d'eau, comme dit Pellisson, mais sur le bord d'un ruisseau que le poëte voit la cane et le canard:

A même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter, etc.

[895] Ce prologue n'a pas été imprimé en tête de la pièce.

[896] _Histoire de l'Académie françoise, par Pellisson et d'Olivet_, tome I, fin de la note 1 de la p. 83.

ARGUMENT[897].

AGLANTE, promis à Cléonice, se rend à Paris pour son mariage. A son arrivée, il entre dans une église ou, pour parler son langage, dans un temple où il invoque les Dieux. Là il rencontre sa future, dont il devient tout à coup amoureux sans la connaître. Il fait prendre quelques renseignements à son sujet, et on lui rapporte faussement qu'elle se nomme Mégate. La jeune fille veut à son tour savoir le nom de celui qui s'est si subitement épris d'elle; mais Aglante, déguisant aussi le sien, fait dire qu'il s'appelle Philène. Trompés par ces faux noms, ils veulent tous deux éviter l'hymen auquel on les destine. Cléonice fuit la maison paternelle sous le costume d'une jardinière, et va se précipiter dans le carré d'eau, d'où elle est aussitôt retirée; Aglante, désespéré, se jette dans la fosse des lions des Tuileries qui, par bonheur, ne lui font aucun mal. A la fin tout s'explique, et les amants se reconnaissent et s'épousent.

FOOTNOTES:

[897] Cet argument ne se trouve pas en tête de la pièce; nous l'avons rédigé pour que le lecteur pût comprendre sans difficulté l'acte que nous publions.

ACTEURS (DU IIIe ACTE).

AGLANTE, gentilhomme françois. ARBAZE, oncle d'Aglante. ASPHALTE, confident d'Aglante. CLÉONICE, suivante. ORPHISE, voisine[898] de Cléonice. FLORINE, voisine d'Arbaze.

(La scène est aux Tuileries.)

LA COMÉDIE DES TUILERIES.

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

ARBAZE.

C'est doncques dans ces lieux qu'Aglante se promène: Asphalte me l'a dit, je n'en suis plus en peine, Mais j'ai mal pénétré le sens de ses discours, Ou ce jeune insolent a fait d'autres amours. Aglante, pris ailleurs, rejette Cléonice; 5 Le choix que j'en ai fait lui tient lieu de supplice. Un autre objet le charme, il me craint, il me fuit, Et se laisse emporter au feu qui le séduit; Mais j'en sais le remède: une jeune voisine, Admirable en adresse et belle autant que fine[899], 10 Que son père, en mourant, laissa dessous ma loi, Dans ces beaux promenoirs se doit rendre après moi. Ses yeux vont faire essai de leur plus douce force A lui jeter du change une insensible amorce, Solliciter ses voeux, et partager son coeur 15 Avecque les attraits de ce premier vainqueur. Entre deux passions son âme balancée Ne suivra plus ainsi son ardeur insensée; Et la raison alors, reprenant son pouvoir, Le rangera peut-être aux termes du devoir. 20 Rends inutile, Aglante, un si long artifice, Ne me résiste point, viens voir ta Cléonice. Tout est prêt chez sa mère, et l'on n'attend que toi, Pour lui donner ta main et recevoir sa foi. Songe avec quel amour, avec quelle tendresse, 25 De tes plus jeunes ans j'élevai la foiblesse. Verrai-je tant de soins payés par un mépris, Et ta rébellion en devenir le prix? Souffre que la raison soit enfin la plus forte; Tâche de mériter l'amour que je te porte. 30 Mais le voici qui vient: son visage étonné M'est un signe bien clair d'un esprit mutiné, Et je n'apprends que trop d'une telle surprise Qu'une ardeur aveuglée engage sa franchise.

SCÈNE II.

ARBAZE, AGLANTE.

ARBAZE.

Aglante, quel dessein vous fait ainsi cacher? 35 Prenez-vous du plaisir à vous faire chercher? D'où venez-vous enfin?

AGLANTE.

De ce proche ermitage.

ARBAZE.

Et qui vous y menoit?

AGLANTE.

Ce fatal mariage. Prêt d'en subir le joug sur la foi de vos yeux, J'ai voulu consulter ces truchements des Dieux. 40 J'ai voulu m'informer de l'apprêt nécessaire A finir dignement une si grande affaire; Me résoudre avec eux de la difficulté Qui me tient, malgré moi, l'esprit inquiété, Et soulevant mes sens contre votre puissance, 45 Mêle un peu d'amertume à mon obéissance; Promettre à Cléonice un amour éternel Sous la sainte rigueur d'un serment solennel, Avant que de la voir, avant que de connoître Si ses attraits auront de quoi le[900] faire naître: 50 Certes, quoi qu'il m'en vienne et de biens et d'honneur, C'est bien mettre au hasard mon repos et mon heur.

ARBAZE.

Quel avis sur ce point vous donnent vos ermites?

AGLANTE.

Un d'eux tout chargé d'ans et comblé de mérites (Plût aux Dieux qu'avec moi vous l'eussiez entendu! 55 Sans doute à ses raisons vous vous seriez rendu): «Mon enfant, m'a-t-il dit, en l'état où vous êtes, Ne précipitez rien, voyez ce que vous faites: L'hymen n'est pas un noeud qui se rompe en un jour, C'est un lien sacré, mais un lien d'amour; 60 Et qu'est-ce que l'amour, qu'une secrète flamme Qui pénètre les sens pour entrer dans une âme? Nos sens ouvrent la porte à ce maître des Dieux, Et cet aveugle enfant a besoin de nos yeux. D'ailleurs, où prenez-vous l'indiscrète assurance 65 D'approcher ses autels avec irrévérence? Sans qu'aucune étincelle ait pu vous enflammer, Sans savoir seulement si vous pourrez aimer? Faire de votre foi les Dieux dépositaires, Est-ce avoir du respect pour leurs sacrés mystères? 70 Et n'est-ce pas assez pour attirer sur vous L'implacable rigueur de leur juste courrous[901]?»

ARBAZE.

Enfin vous en croyez ce vénérable père.

AGLANTE.

Je respecte les Dieux et je crains leur colère.

ARBAZE.

O l'excellent prétexte, et qu'il est merveilleux! 75 Au retour d'Italie être encor scrupuleux! Les Dieux, s'ils n'étoient bons, puniroient cette feinte: C'est ne les craindre pas qu'abuser de leur crainte. Offrez-leur seulement, avec un peu d'encens, Une âme pure et nette et des voeux innocents, 80 Et ne présumez pas qu'aucun d'eux s'intéresse Par quels yeux un amant choisisse une maîtresse. Ceux d'un autre vous-même employés à ce choix De votre vieil rêveur ne faussent point les lois; Les vôtres et les miens ne sont que même chose; 85 Que sur mon amitié votre esprit se repose. Vous savez que mon coeur est à vous tout entier, Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier, Que pour vous assurer d'un amour plus sincère Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père, 90 Qu'en vos prospérités j'arrête mes desirs, Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs, Et que mon sort du vôtre étant inséparable, Je ne puis être heureux et vous voir misérable. Puisque de vos malheurs je sentirois les cous[902], 95 Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous? Celle à qui ma prudence aujourd'hui vous engage Rangeroit sous ses lois l'homme le plus sauvage: Sa beauté ravissante et son esprit charmant Malgré vous, dès l'abord, vous feront son amant; 100 Elle est sage, elle est riche.

AGLANTE.

Elle est inestimable; Mais donnez-moi loisir de la trouver aimable: Un regard y suffit, et rien ne fait aimer Qu'un certain mouvement qu'on ne peut exprimer[903], Un prompt saisissement, une atteinte impourvue[904] 105 Qui nous blesse le coeur en nous frappant la vue. Le coup en vient du ciel, qui verse en nos esprits Les principes secrets de prendre et d'être pris. Tel objet perce un coeur qui ne touche pas l'autre, Et mon oeil voit peut-être autrement que le vôtre. 110 Encor si mon malheur vous pouvoit rendre heureux, Je courrois au-devant de mon sort rigoureux; Mais puisque mon destin, du vôtre inséparable, Vous feroit malheureux si j'étois misérable, Pour vous rendre content, souffrez que je le sois, 115 Et que mes yeux au moins examinent le choix.

ARBAZE.

Pensez à l'accepter sans me faire paroître Que quand je suis content vous avez peine à l'être[905]; Tandis entretenez cette jeune beauté: C'est un soin que lui doit votre civilité; 120 Nous sommes ses voisins.

SCÈNE III.

ARBAZE, FLORINE, AGLANTE.

FLORINE.

Quoi, Monsieur, ma présence De l'oncle et du neveu trouble la conférence?

ARBAZE, en s'en allant.

Avant que de vous voir j'étois sur le départ, Et vous n'aimez pas tant l'entretien d'un vieillard; Je crois que mon adieu vous plaira davantage, 125 Puisqu'il vous abandonne un galant de votre âge.

FLORINE.

Il a toujours le mot, et sous ses cheveux gris Sa belle humeur fait honte aux plus jeunes esprits.

AGLANTE.

Son bonheur, à mon gré, passe bien l'ordinaire, Puisque, tout vieux qu'il est, il a de quoi vous plaire. 130

FLORINE.

A qui ne plairoit pas un vieillard si discret? Je ne puis le celer, je n'en vois qu'à regret: J'aime bien leur adieu, mais non pas leur présence. Lui qui s'en doute assez, me fuit par complaisance; Et m'avoir en partant laissé votre entretien, 135 C'est un nouveau sujet de lui vouloir du bien.

AGLANTE.

Son adieu va produire un effet tout contraire. J'ai l'esprit tout confus, pour ne vous pas déplaire, Et le pesant chagrin qui m'accable aujourd'hui Vous donnera sujet de vous plaindre de lui. 140 Dans le secret désordre où mon âme est réduite, Mon humeur est sans grâce et mes propos sans suite; Je ne suis bon enfin qu'à vous importuner.

FLORINE.

Bien moins que votre esprit ne veut s'imaginer. Mon naturel est vain, je me flatte moi-même: 145 Quand on m'entretient mal, je présume qu'on m'aime. Je crois voir aussitôt un effet de mes yeux, Et l'on me plairoit moins de m'entretenir mieux. Un discours ajusté ne sent point l'âme atteinte: Plus il a de conduite et plus il a de feinte, 150 Le désordre sied bien à celui d'un amant: Quelque confus qu'il soit, il parle clairement. Or moi qui ne suis pas de ces capricieuses Qui donnent à l'amour des lois injurieuses,

(Orphise et Cléonice sortent et écoutent leurs discours.)

En mettent le haut point à se taire et souffrir, 155 Et s'offensent des voeux qu'on ose leur offrir, Je vous estimerois envieux de ma gloire Si vaincu par mes yeux, vous cachiez ma victoire. Parlez donc hardiment du feu que vous sentez, Ne soyez point honteux des fers que vous portez. 160 Sitôt qu'on est blessé, j'aime à voir qu'on se rende, Et mon coeur pour le moins vaut bien qu'on le demande. Je ne suis pas d'humeur à vous laisser périr; Mais sans savoir vos maux, les pourrai-je guérir? Le silence en amour est un lâche remède. 165 Tâchant à vous aider, méritez qu'on vous aide: Laissez à votre bouche expliquer les discours Que vos yeux languissants me font de vos amours.

SCÈNE IV.

AGLANTE, CLÉONICE, ORPHISE, FLORINE.

(Orphise et Cléonice sont encore cachées[906], en sorte qu'on les voit.)

CLÉONICE.

Orphise, entendez-vous cette jeune éventée?

ORPHISE.

Ne craignez rien, ma soeur: elle s'est mécontée[907]. 170 Attaque qui voudra le coeur de votre amant: Ce n'est pas un butin qu'on enlève aisément. Oyez-le repartir à cette effronterie.