Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 2

Chapter 23,623 wordsPublic domain

[30] VAR. (édit. de 1660): La rencontre que j'y fais d'Aronte.

[31] VAR. (édit. de 1660-1668): ou du troisième.

[32] VAR. (édit. de 1660-1668): de lieu.

[33] VAR. (édit. de 1660 et 1663): ou dans une salle. Ce n'est....

[34] VAR. (édit. de 1660): _ces_, qui est très-vraisemblablement une faute d'impression.

[35] Dans les Examens de _Clitandre_ et de _la Veuve_, tome I, p. 270 et 397.

ACTEURS.

PLEIRANTE, père de Célidée. LYSANDRE, amant de Célidée. DORIMANT, amoureux d'Hippolyte. CHRYSANTE, mère d'Hippolyte. CÉLIDÉE, fille de Pleirante[36]. HIPPOLYTE, fille de Chrysante[37]. ARONTE, écuyer de Lysandre. CLÉANTE, écuyer de Dorimant. FLORICE, suivante d'Hippolyte. Le LIBRAIRE du Palais. Le MERCIER du Palais. La LINGÈRE du Palais.

La scène est à Paris.

LA

GALERIE DU PALAIS.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

ARONTE, FLORICE.

ARONTE.

Enfin je ne le puis: que veux-tu que j'y fasse[38]? Pour tout autre sujet mon maître n'est que glace; Elle est trop dans son coeur; on ne l'en peut chasser, Et c'est folie à nous que de plus y penser. J'ai beau devant les yeux lui remettre Hippolyte, 5 Parler de ses attraits, élever son mérite, Sa grâce, son esprit, sa naissance, son bien; Je n'avance non plus qu'à ne lui dire rien[39]: L'amour, dont malgré moi son âme est possédée, Fait qu'il en voit autant, ou plus, en Célidée. 10

FLORICE.

Ne quittons pas pourtant: à la longue on fait tout. La gloire suit la peine: espérons jusqu'au bout. Je veux que Célidée ait charmé son courage, L'amour le plus parfait n'est pas un mariage; Fort souvent moins que rien cause un grand changement, Et les occasions naissent en un moment.

ARONTE.

Je les prendrai toujours quand je les verrai naître.

FLORICE.

Hippolyte, en ce cas, saura le reconnoître[40].

ARONTE.

Tout ce que j'en prétends, c'est un entier secret[41]. Adieu: je vais trouver Célidée à regret. 20

FLORICE.

De la part de ton maître?

ARONTE.

Oui.

FLORICE.

Si j'ai bonne vue, La voilà que son père amène vers la rue. Tirons-nous à quartier; nous jouerons mieux nos jeux[42], S'ils n'aperçoivent point que nous parlions nous deux.

SCÈNE II.

PLEIRANTE, CÉLIDÉE.

PLEIRANTE.

Ne pense plus, ma fille, à me cacher ta flamme; 25 N'en conçois point de honte, et n'en crains point de blâme: Le sujet qui l'allume a des perfections Dignes de posséder tes inclinations; Et pour mieux te montrer le fond de mon courage, J'aime autant son esprit que tu fais son visage. 30 Confesse donc, ma fille, et crois qu'un si beau feu Veut être mieux traité que par un désaveu.

CÉLIDÉE.

Monsieur, il est tout vrai, son ardeur légitime A tant gagné sur moi que j'en fais de l'estime: J'honore son mérite, et n'ai pu m'empêcher 35 De prendre du plaisir à m'en voir rechercher; J'aime son entretien, je chéris sa présence; Mais cela n'est enfin qu'un peu de complaisance[43], Qu'un mouvement léger qui passe en moins d'un jour. Vos seuls commandements produiront mon amour, 40 Et votre volonté, de la mienne suivie....

PLEIRANTE.

Favorisant ses voeux, seconde ton envie. Aime, aime ton Lysandre; et puisque je consens Et que je t'autorise à ces feux innocents, Donne-lui hardiment une entière assurance 45 Qu'un mariage heureux suivra son espérance: Engage-lui ta foi. Mais j'aperçois venir Quelqu'un qui de sa part te vient entretenir. Ma fille, adieu: les yeux d'un homme de mon âge Peut-être empêcheroient la moitié du message. 50

CÉLIDÉE.

Il ne vient rien de lui qu'il faille vous celer.

PLEIRANTE.

Mais tu seras sans moi plus libre à lui parler; Et ta civilité, sans doute un peu forcée, Me fait un compliment qui trahit ta pensée.

SCÈNE III.

CÉLIDÉE, ARONTE.

CÉLIDÉE.

Que fait ton maître, Aronte?

ARONTE.

Il m'envoie aujourd'hui 55 Voir ce que sa maîtresse a résolu de lui, Et comment vous voulez qu'il passe la journée.

CÉLIDÉE.

Je serai chez Daphnis toute l'après-dînée, Et s'il m'aime, je crois que nous l'y pourrons voir. Autrement....

ARONTE.

Ne pensez qu'à l'y bien recevoir. 60

CÉLIDÉE.

S'il y manque, il verra sa paresse punie. Nous y devons dîner fort bonne compagnie: J'y mène, du quartier, Hippolyte et Cloris.

ARONTE.

Après elles et vous il n'est rien dans Paris[44], Et je n'en sache point, pour belles qu'on les nomme, 65 Qui puissent attirer les yeux d'un honnête homme.

CÉLIDÉE.

Je ne suis pas d'humeur bien propre à t'écouter, Et ne prends pas plaisir à m'entendre flatter[45]. Sans que ton bel esprit tâche plus d'y paroître, Mêle-toi de porter ma réponse à ton maître[46]. 70

ARONTE, seul.

Quelle superbe humeur! quel arrogant maintien! Si mon maître me croit, vous ne tenez plus rien; Il changera d'objet, ou j'y perdrai ma peine: Aussi bien son amour ne vous rend que trop vaine[47].

SCÈNE IV.

LA LINGÈRE, LE LIBRAIRE[48].

(On tire un rideau, et l'on voit le Libraire, la Lingère et le Mercier, chacun dans sa boutique[49].)

LA LINGÈRE.

Vous avez fort la presse à ce livre nouveau; 75 C'est pour vous faire riche.

LE LIBRAIRE.

On le trouve si beau[50], Que c'est pour mon profit le meilleur qui se voie. Mais vous, que vous vendez de ces toiles de soie[51]!

LA LINGÈRE.

De vrai, bien que d'abord on en vendît fort peu, A présent Dieu nous aime, on y court comme au feu; 80 Je n'en saurois fournir autant qu'on m'en demande: Elle sied mieux aussi que celle de Hollande, Découvre moins le fard dont un visage est peint, Et donne, ce me semble, un plus grand lustre au teint[52]. Je perds bien à gagner, de ce que ma boutique, 85 Pour être trop étroite, empêche ma pratique; A peine y puis-je avoir deux chalands à la fois: Je veux changer de place avant qu'il soit un mois; J'aime mieux en payer le double et davantage, Et voir ma marchandise en un bel-étalage[53]. 90

LE LIBRAIRE.

Vous avez bien raison; mais à ce que j'entends.... Monsieur, vous plaît-il voir quelques livres du temps?

SCÈNE V.

DORIMANT, CLÉANTE, LE LIBRAIRE.

DORIMANT.

Montrez-m'en quelques-uns.

LE LIBRAIRE.

Voici ceux de la mode.

DORIMANT.

Otez-moi cet auteur, son nom seul m'incommode; C'est un impertinent, ou je n'y connois rien. 95

LE LIBRAIRE.

Ses oeuvres toutefois se vendent assez bien.

DORIMANT.

Quantité d'ignorants ne songent qu'à la rime.

LE LIBRAIRE.

Monsieur, en voici deux dont on fait grande estime: Considérez ce trait, on le trouve divin.

DORIMANT.

Il n'est que mal traduit du cavalier Marin[54]; 100 Sa veine, au demeurant, me semble assez hardie.

LE LIBRAIRE.

Ce fut son coup d'essai que cette comédie.

DORIMANT.

Cela n'est pas tant mal pour un commencement; La plupart de ses vers coulent fort doucement: Qu'il a de mignardise à décrire un visage! 105

SCÈNE VI.

HIPPOLYTE, FLORICE, DORIMANT, CLÉANTE, LE LIBRAIRE, LA LINGÈRE.

HIPPOLYTE[55].

Madame, montrez-nous quelques collets d'ouvrage[56].

LA LINGÈRE.

Je vous en vais montrer de toutes les façons.

DORIMANT, au Libraire[57].

Ce visage vaut mieux que toutes vos chansons[58].

LA LINGÈRE, à Hippolyte[59].

Voilà du point d'esprit[60], de Gênes, et d'Espagne.

HIPPOLYTE.

Ceci n'est guère bon qu'à des gens de campagne. 110

LA LINGÈRE.

Voyez bien: s'il en est deux pareils dans Paris[61]....

HIPPOLYTE.

Ne les vantez point tant, et dites-nous le prix.

LA LINGÈRE.

Quand vous aurez choisi.

HIPPOLYTE.

Que t'en semble, Florice?

FLORICE.

Ceux-là sont assez beaux, mais de mauvais service; En moins de trois savons on ne les connoît plus. 115

HIPPOLYTE[62].

Celui-ci, qu'en dis-tu[63]?

FLORICE.

L'ouvrage en est confus, Bien que l'invention de près soit assez belle. Voici bien votre fait, n'étoit que la dentelle[64] Est fort mal assortie avec le passement; Cet autre n'a de beau que le couronnement. 120

LA LINGÈRE.

Si vous pouviez avoir deux jours de patience[65], Il m'en vient, mais qui sont dans la même excellence.

(Dorimant parle au Libraire à l'oreille[66].)

FLORICE.

Il vaudroit mieux attendre.

HIPPOLYTE.

Eh bien! nous attendrons; Dites-nous au plus tard quel jour nous reviendrons.

LA LINGÈRE.

Mercredi j'en attends de certaines nouvelles. 125 Cependant vous faut-il quelques autres dentelles?

HIPPOLYTE.

J'en ai ce qu'il m'en faut pour ma provision.

LE LIBRAIRE, à Dorimant[67].

J'en vais subtilement prendre l'occasion. La connois-tu, voisine?

LA LINGÈRE.

Oui, quelque peu de vue: Quant au reste, elle m'est tout à fait inconnue. 130

(Dorimant tire Cléante au milieu du théâtre, et lui parle à l'oreille[68].)

Ce cavalier sans doute y trouve plus d'appas Que dans tous vos auteurs?

CLÉANTE[69].

Je n'y manquerai pas.

DORIMANT[70].

Si tu ne me vois là, je serai dans la salle[71].

(Il prend un livre sur la boutique du Libraire[72].)

Je connois celui-ci; sa veine est fort égale; Il ne fait point de vers qu'on ne trouve charmants. 135 Mais on ne parle plus qu'on fasse de romans; J'ai vu que notre peuple en étoit idolâtre.

LE LIBRAIRE.

La mode est à présent des pièces de théâtre.

DORIMANT.

De vrai, chacun s'en pique; et tel y met la main, Qui n'eut jamais l'esprit d'ajuster un quatrain. 140

SCÈNE VII.

LYSANDRE, DORIMANT, LE LIBRAIRE, LE MERCIER.

LYSANDRE.

Je te prends sur le livre.

DORIMANT.

Eh bien! qu'en veux-tu dire? Tant d'excellents esprits, qui se mêlent d'écrire, Valent bien qu'on leur donne une heure de loisir.

LYSANDRE.

Y trouves-tu toujours une heure de plaisir? Beaucoup font bien des vers, et peu la comédie[73]. 145

DORIMANT.

Ton goût, je m'en assure, est pour la Normandie[74]?

LYSANDRE.

Sans rien spécifier, peu méritent de voir[75]; Souvent leur entreprise excède leur pouvoir[76], Et tel parle d'amour sans aucune pratique.

DORIMANT.

On n'y sait guère alors que la vieille rubrique: 150 Faute de le connoître, on l'habille en fureur; Et loin d'en faire envie, on nous en fait horreur. Lui seul de ses effets a droit de nous instruire; Notre plume à lui seul doit se laisser conduire: Pour en bien discourir, il faut l'avoir bien fait; 155 Un bon poëte ne vient que d'un amant parfait.

LYSANDRE.

Il n'en faut point douter, l'amour a des tendresses Que nous n'apprenons point qu'auprès de nos maîtresses. Tant de sorte[77] d'appas, de doux saisissements, D'agréables langueurs et de ravissements, 160 Jusques où d'un bel oeil peut s'étendre l'empire, Et mille autres secrets que l'on ne sauroit dire (Quoi que tous nos rimeurs en mettent par écrit), Ne se surent jamais par un effort d'esprit; Et je n'ai jamais vu de cervelles bien faites 165 Qui traitassent l'amour à la façon des poëtes. C'est tout un autre jeu. Le style d'un sonnet Est fort extravagant dedans un cabinet; Il y faut bien louer la beauté qu'on adore, Sans mépriser Vénus, sans médire de Flore, 170 Sans que l'éclat des lis, des roses, d'un beau jour, Ait rien à démêler avecque notre amour. O pauvre comédie, objet de tant de veines, Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines, On te tire souvent sur un original 175 A qui, pour dire vrai, tu ressembles fort mal!

DORIMANT.

Laissons la muse en paix, de grâce, à la pareille[78]. Chacun fait ce qu'il peut, et ce n'est pas merveille Si, comme avec bon droit on perd bien un procès, Souvent un bon ouvrage a de foibles succès. 180 Le jugement de l'homme ou plutôt son caprice Pour quantité d'esprits n'a que de l'injustice. J'en admire beaucoup dont on fait peu d'état; Leurs fautes, tout au pis, ne sont pas coups d'État: La plus grande est toujours de peu de conséquence. 185

LE LIBRAIRE.

Vous plairoit-il de voir des pièces d'éloquence[79]?

LYSANDRE, ayant regardé le titre d'un livre que le Libraire lui présente[80].

J'en lus hier la moitié; mais son vol est si haut, Que presque à tous moments je me trouve en défaut.

DORIMANT.

Voici quelques auteurs dont j'aime l'industrie. Mettez ces trois à part, mon maître, je vous prie; 190 Tantôt un de mes gens vous les[81] viendra payer.

LYSANDRE, se retirant d'auprès les boutiques[82].

Le reste du matin, où veux-tu l'employer?

LE MERCIER.

Voyez deçà, messieurs; vous plaît-il rien du nôtre? Voyez, je vous ferai meilleur marché qu'un autre, Des gants, des baudriers, des rubans, des castors. 195

SCÈNE VIII.

DORIMANT, LYSANDRE.

DORIMANT.

Je ne saurois encor te suivre, si tu sors: Faisons un tour de salle, attendant mon Cléante.

LYSANDRE.

Qui te retient ici?

DORIMANT.

L'histoire en est plaisante: Tantôt, comme j'étois sur le livre occupé[83], Tout proche on est venu choisir du point coupé[84]. 200

LYSANDRE.

Qui?

DORIMANT.

C'est la question; mais il faut s'en remettre[85] A ce qu'à mes regards sa coiffe a pu permettre[86]. Je n'ai rien vu d'égal: mon Cléante la suit, Et ne reviendra point qu'il n'en soit bien instruit[87], Qu'il n'en sache le nom, le rang et la demeure. 205

LYSANDRE.

Ami, le coeur t'en dit.

DORIMANT.

Nullement, ou je meure; Voyant je ne sais quoi de rare en sa beauté, J'ai voulu contenter ma curiosité.

LYSANDRE.

Ta curiosité deviendra bientôt flamme: C'est par là que l'amour se glisse dans une âme. 210 A la première vue, un objet qui nous plaît[88] N'inspire qu'un desir de savoir quel il est[89]; On en veut aussitôt apprendre davantage[90], Voir si son entretien répond à son visage, S'il est civil ou rude, importun ou charmeur, 215 Éprouver son esprit, connoître son humeur: De là cet examen se tourne en complaisance; On cherche si souvent le bien de sa présence, Qu'on en fait habitude, et qu'au point d'en sortir Quelque regret commence à se faire sentir: 220 On revient tout rêveur; et notre âme blessée, Sans prendre garde à rien, cajole sa pensée. Ayant rêvé le jour, la nuit à tous propos On sent je ne sais quoi qui trouble le repos[91]; Un sommeil inquiet, sur de confus nuages 225 Élève incessamment de flatteuses images, Et sur leur vain rapport fait naître des souhaits Que le réveil admire et ne dédit jamais: Tout le coeur court en hâte après de si doux guides; Et le moindre larcin que font ses voeux timides 230 Arrête le larron et le met dans les fers.

DORIMANT.

Ainsi tu fus épris de celle que tu sers?

LYSANDRE.

C'est un autre discours; à présent je ne touche Qu'aux ruses de l'amour contre un esprit farouche, Qu'il faut apprivoiser presque insensiblement[92], 235 Et contre ses froideurs combattre finement. Des naturels plus doux....

SCÈNE IX.

DORIMANT, LYSANDRE, CLÉANTE.

DORIMANT.

Eh bien! elle s'appelle?

CLÉANTE.

Ne m'informez de rien[93] qui touche cette belle. Trois filous rencontrés vers le milieu du pont[94] Chacun l'épée au poing, m'ont voulu faire affront, 240 Et sans quelques amis qui m'ont tiré de peine, Contre eux ma résistance eût peut-être été vaine. Ils ont tourné le dos, me voyant secouru; Mais ce que je suivois tandis est disparu.

DORIMANT.

Les traîtres! trois contre un! t'attaquer! te surprendre! Quels insolents vers moi s'osent ainsi méprendre[95]?

CLÉANTE.

Je ne connois qu'un d'eux, et c'est là le retour De quelques tours de main qu'il reçut l'autre jour[96], Lorsque, m'ayant tenu quelques propos d'ivrogne, Nous eûmes prise ensemble à l'hôtel de Bourgogne[97]. 250

DORIMANT.

Qu'on le trouve où qu'il soit; qu'une grêle de bois Assemble sur lui seul le châtiment des trois; Et que sous l'étrivière il puisse tôt connoître[98], Quand on se prend aux miens, qu'on s'attaque à leur maître!

LYSANDRE.

J'aime à te voir ainsi décharger ton courroux; 255 Mais voudrois-tu parler franchement entre nous?

DORIMANT.

Quoi! tu doutes encor de ma juste colère?

LYSANDRE.

En ce qui le regarde, elle n'est que légère: En vain pour son sujet tu fais l'intéressé, Il a paré des coups dont ton coeur est blessé. 260 Cet accident fâcheux te vole une maîtresse: Confesse ingénument, c'est là ce qui te presse.

DORIMANT.

Pourquoi te confesser ce que tu vois assez? Au point de se former, mes desseins renversés, Et mon desir trompé, poussent dans ces contraintes, 265 Sous de faux mouvements, de véritables plaintes.

LYSANDRE.

Ce desir, à vrai dire, est un amour naissant Qui ne sait où se prendre, et demeure impuissant; Il s'égare et se perd dans cette incertitude; Et renaissant toujours de ton inquiétude, 270 Il te montre un objet d'autant plus souhaité, Que plus sa connoissance a de difficulté. C'est par là que ton feu davantage s'allume: Moins on l'a pu connoître, et plus on en présume[99]; Notre ardeur curieuse en augmente le prix. 275

DORIMANT.

Que tu sais, cher ami, lire dans les esprits! Et que pour bien juger d'une secrète flamme, Tu pénètres avant dans les ressorts d'une âme!

LYSANDRE.

Ce n'est pas encor tout, je veux te secourir[100].

DORIMANT.

Oh! que je ne suis pas en état de guérir! 280 L'amour use sur moi de trop de tyrannie.

LYSANDRE.

Souffre que je te mène en une compagnie Où l'objet de mes voeux m'a donné rendez-vous; Les divertissements t'y sembleront si doux, Ton âme en un moment en sera si charmée, 285 Que, tous ses déplaisirs dissipés en fumée, On gagnera sur toi fort aisément ce point D'oublier un objet que tu ne connois point[101]. Mais garde-toi surtout d'une jeune voisine Que ma maîtresse y mène; elle est et belle et fine, 290 Et sait si dextrement ménager ses attraits, Qu'il n'est pas bien aisé d'en éviter les traits.

DORIMANT.

Au hasard, fais de moi tout ce que bon te semble.

LYSANDRE.

Donc, en attendant l'heure, allons dîner ensemble.

SCÈNE X.

HIPPOLYTE, FLORICE.

HIPPOLYTE.

Tu me railles toujours.

FLORICE.

S'il ne vous veut du bien, 295 Dites assurément que je n'y connois rien. Je le considérois tantôt chez ce libraire; Ses regards de sur vous ne pouvoient se distraire, Et son maintien étoit dans une émotion Qui m'instruisoit assez de son affection. 300 Il vouloit vous parler, et n'osoit l'entreprendre.

HIPPOLYTE.

Toi, ne me parle point, ou parle de Lysandre. C'est le seul dont la vue excita mon ardeur.

FLORICE.

Et le seul qui pour vous n'a que de la froideur. Célidée est son âme, et tout autre visage 305 N'a point d'assez beaux traits pour toucher son courage; Son brasier est trop grand, rien ne peut l'amortir. En vain son écuyer tâche à l'en divertir, En vain, jusques aux cieux portant votre louange, Il tâche à lui jeter quelque amorce du change[102], 310 Et lui dit jusque-là que dans votre entretien Vous témoignez souvent de lui vouloir du bien: Tout cela n'est qu'autant de paroles perdues.

HIPPOLYTE.

Faute d'être sans doute assez bien entendues[103]!

FLORICE.

Ne le présumez pas, il faut avoir recours 315 A de plus hauts secrets qu'à ces foibles discours. Je fus fine autrefois, et depuis mon veuvage Ma ruse chaque jour s'est accrue avec l'âge; Je me connois en monde, et sais mille ressorts Pour débaucher une âme et brouiller des accords. 320

HIPPOLYTE.

Dis promptement, de grâce[104].

FLORICE.

A présent l'heure presse, Et je ne vous saurois donner qu'un mot d'adresse: Cette voisine et vous.... Mais déjà la voici.

SCÈNE XI.

CÉLIDÉE, HIPPOLYTE, FLORICE.

CÉLIDÉE.

A force de tarder, tu m'as mise en souci: Il est temps, et Daphnis par un page me mande 325 Que pour faire servir on n'attend que ma bande; Le carrosse est tout prêt: allons, veux-tu venir?

HIPPOLYTE.

Lysandre après dîner t'y vient entretenir?

CÉLIDÉE.

S'il osoit y manquer, je te donne promesse Qu'il pourroit bien ailleurs chercher une maîtresse. 330

FIN DU PREMIER ACTE.

FOOTNOTES:

[36] VAR. (édit. de 1648): fille de Pleirante et maîtresse de Lysandre.

[37] VAR. (édit. de 1648): fille de Chrysante, aimée de Dorimant et amoureuse de Lysandre.

[38] _Var._ Mais puisque je ne peux, que veux-tu que j'y fasse? (1637)

[39] _Var._ Je n'avance non plus qu'en ne lui disant rien. (1637-57)

[40] _Var._ Hippolyte, en ce cas, le saura reconnoître. (1637-57)

[41] _Var._ Tout ce que j'en prétends n'est qu'un entier secret. (1637-64)

[42] _Var._ Aronte, éloigne-toi, nous jouerons mieux nos jeux, S'ils ne se doutent point que nous parlions nous deux. (1637-57)

[43] _Var._ Mais cela n'est aussi qu'un peu de complaisance. (1637-57)

[44] _Var._ Elles et vous dehors, il n'est rien dans Paris. (1637-57)

[45] _Var._ Je veux des gens mieux faits que toi pour me flatter. (1637-57)

[46] _Var._ Mêle-toi de porter mon message à ton maître. (1637-60)

[47] _Var._ Son amour aussi bien ne vous rend que trop vaine. (1637-57)

[48] _Var._ LE LIBRAIRE DU PALAIS. (1637)

[49] Ces deux lignes manquent dans les éditions de 1637-57; dans l'édition de 1663 il y a _leur boutique_, pour _sa boutique_; celle de 1664 a la variante que voici: _la Lingère tire un rideau, et l'on voit le Libraire, la Lingère et le Mercier, chacun dans leur boutique._

[50] _Var._ On le trouve assez beau, Et c'est pour mon profit le meilleur qui se voie. (1637-57)

[51] «_Toile de soie_ est une toile très-claire, faite de soie, dont elles (_les dames_) se font des mouchoirs de cou qui n'empêchent point qu'on ne voie leur gorge à travers.» (_Dictionnaire de Furetière_, 1690.)

[52] _Var._ Et moins blanche, elle donne un plus grand lustre au teint. (1637-57)

[53] _Var._ Et voir ma marchandise en plus bel étalage. (1637-68)

[54] Jean-Baptiste Marino, né à Naples le 18 octobre 1569 et mort dans la même ville le 21 mai 1625, est aussi célèbre par l'ingénieuse élégance que par la mollesse et la fadeur de son style, désigné par ses compatriotes mêmes sous le nom de _marinesco_. Appelé en France par Marie de Médicis, il dédia, en 1623, à Louis XIII, alors âgé de vingt-deux ans, son poëme d'_Adonis_.--Il est fort difficile de savoir lequel de ses contemporains Corneille a en vue ici. On serait tenté de croire qu'il s'agit de Scudéry, car on lit dans la _Lettre du désintéressé au sieur Mairet_ (p. 4): «Je ne blâme pas Monsieur de Scudéry de savoir si bien son cavalier Marin;» mais à l'époque où Corneille écrivait _la Galerie du Palais_, il était en très-bonne intelligence avec Scudéry.

[55] _Var._ HIPPOLYTE, _à la Lingère_. (1648)

[56] _D'ouvrage_, c'est-à-dire _ouvrés_, _travaillés_.

[57] _Var._ DORIMANT, _au Libraire, regardant Hippolyte_. (1648)

[58] _Var._ Ceci vaut mieux le voir que toutes vos chansons. (1637-57)

[59] _Var._ LA LINGÈRE, _ouvrant une boîte_. (1637-60)