Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 14
Allons dans le jardin faire deux tours d'allée, Afin que cet ennui que j'en pourrai sentir[625] Parmi votre entretien trouve à se divertir. 1660
SCÈNE IX.
AMARANTE.
Je le perds donc, l'ingrat, sans que mon artifice[626] Ait tiré de ses maux aucun soulagement, Sans que pas un effet ait suivi ma malice, Où ma confusion n'égalât son tourment.
Pour agréer ailleurs il tâchoit à me plaire, 1665 Un amour dans la bouche, un autre dans le sein: J'ai servi de prétexte à son feu téméraire, Et je n'ai pu servir d'obstacle à son dessein.
Daphnis me le ravit, non par son beau visage, Non par son bel esprit ou ses doux entretiens, 1670 Non que sur moi sa race ait aucun avantage, Mais par le seul éclat qui sort d'un peu de biens. Filles que la nature a si bien partagées, Vous devez présumer fort peu de vos attraits: Quelques charmants[627] qu'ils soient, vous êtes négligées, A moins que la fortune en rehausse les traits[628].
Mais encor que Daphnis eût captivé Florame, Le moyen qu'inégal il en fût possesseur? Destins, pour rendre aisé le succès de sa flamme[629], Falloit-il qu'un vieux fou fût épris de sa soeur? 1680
Pour tromper mon attente et me faire un supplice, Deux fois l'ordre commun se renverse en un jour: Un jeune amant s'attache aux lois de l'avarice, Et ce vieillard pour lui suit celles de l'amour.
Un discours amoureux n'est qu'une fausse amorce, 1685 Et Théante et Florame ont feint pour moi des feux: L'un m'échappe de gré, comme l'autre de force; J'ai quitté l'un pour l'autre, et je les perds tous deux.
Mon coeur n'a point d'espoir dont je ne sois séduite[630]: Si je prends quelque peine, une autre en a les fruits[631]; Et dans le triste état où le ciel m'a réduite, Je ne sens que douleurs et ne prévois qu'ennuis.
Vieillard, qui de ta fille achètes une femme Dont peut-être aussitôt tu seras mécontent, Puisse le ciel, aux soins qui te vont ronger l'âme, 1695 Dénier le repos du tombeau qui t'attend!
Puisse le noir chagrin de ton humeur jalouse[632] Me contraindre moi-même à déplorer ton sort, Te faire un long trépas, et cette jeune épouse User toute sa vie à souhaiter ta mort! 1700
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
FOOTNOTES:
[579] _Var._ Si ce change d'humeur un peu plus tôt t'eût pris, Nous aurions vu l'effet du dessein entrepris. (1637-57)
[580] _Var._ Le rencontrer encor n'est plus en mon possible. (1637-57)
[581] _Var._ Vu que Daphnis, au point où je la vois réduite, N'est pas pour l'oublier, quand il seroit en fuite. (1637-57)
[582] _Var._ Le privant de ce bien, ne me le donne pas. (1637-57) _Var._ Le privant d'un tel heur, ne me le donne pas. (1660-64)
[583] _Var._ Inégal en fortune aux biens de cette belle. (1637-64)
[584] _Var._ Que pourrois-je en ce cas prétendre de ses pleurs? Mon espoir se peut-il fonder sur ses douleurs? (1637-57)
[585] _Var._ Et si de l'obtenir je me sens incapable, Florame est mon ami, d'où tu peux inférer Qu'à tout autre qu'à moi je le dois préférer, Et verrois à regret qu'un autre eût pris sa place. (1637-57)
[586] _Var._ Non pas, mais tu peux faire.... DAM. Quoi? TH. Que Clarimond prenne un mouvement contraire. (1637-57)
[587] _Var._ Peut-être mon esprit treuvera quelque ruse. (1637-52)
[588] _Var._ Par où, mon honneur sauf, du cartel je m'excuse. (1637-57)
[589] _Var._ Bien que j'adore encor l'excès de son mérite, Florame ayant Daphnis, de honte je la quitte. (1637-57)
[590] Ce jeu de scène n'est pas dans l'édition de 1637.
[591] _Var._ Et tout rival qu'il m'est, il rit de ma colère. (1637-57)
[592] _Var._ Et qu'ainsi que mes maux mes forfaits soient extrêmes. (1637-57)
[593] Voyez tome I, p. 208, note 2.
[594] _Var._ Montrez, en m'assistant, que vous êtes des dieux, Et conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux. (1637-57)
[595] _Var._ Qu'au lieu de toi Daphnis occupoit mon penser. (1637-57)
[596] _Var._ Un bien si précieux qu'Amour m'avoit donné. AMAR. Ce vous dût être assez de m'avoir abusée. (1637) _Var._ Ce trésor que l'amour m'avoit si bien donné. (1644-57)
[597] _Ce dût_, c'est-à-dire _ce devroit_. Le mot a, dans toutes les éditions, ou une _s_, ou un accent circonflexe, ou un accent et une _s_ à la fois: _deust_, _dûst_.
[598] _Var._ Tu t'abuses: lui seul et sa rigueur cruelle. (1637-1657)
[599] Telle est la leçon des éditions de 1668 et de 1682. Elle peut bien se comprendre; cependant, comme toutes les autres éditions donnent _empêchent_, au lieu d'_empêchant_, ce participe ne serait-il pas une faute d'impression?
[600] _Var._ Tu redoubles ton crime à le désavouer; Et sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte. (1637-60)
[601] _Dans_, qui est la leçon généralement adoptée, ne se trouve dans aucune des éditions imprimées du vivant de Corneille, mais seulement dans celle de 1692.
[602] _Var._ Si ce n'est qu'à dessein ils veuillent tout mêler, Et soient d'intelligence à me faire affoler. (1637-64)
[603] _Var._ Qu'il ne nous brouille encor de quelque confidence. (1637-57)
[604] _Var._ C'est moi qui suis marri que pour cet hyménée Je ne puis révoquer la parole donnée. (1637-57)
[605] _Var._ Me verroit sans cela prêt à ses volontés. POL. Mais si quelque malheur rompoit cette alliance? GÉR. Qu'il n'ait lors de ma part aucune défiance. (1637-57)
[606] _Var._ J'ai promis, il est vrai, mais au cas seulement Que Florame ou sa soeur courût au changement. (1637-57)
[607] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: «Impudente nouvelle!»
[608] _Var._ Ne se plaint que de vous et de votre rigueur; Et sans vous on verroit leur mutuelle flamme Unir bientôt deux corps qui n'ont déjà qu'une âme. Vous m'allez cependant effrontément conter Que Daphnis sur ce point ose vous résister! (1637-57)
[609] _Var._ [Ni que de cette sorte on se laisse affronter.] Florame a trop de coeur. GÉR. Et moi trop de courage Pour manquer où l'amour, l'honneur, la foi m'engage. Va donc, va le chercher: à ses yeux tu verras. (1637-57)
[610] _Var._ Enfin ma volonté sera la plus puissante. (1637-64)
[611] _Var._ _Daphnis sort._ (1637, en marge, 1644 et 52-60)--_Daphnis vient sur le théâtre._ (1663, en marge.)--Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1648, qui porte seule, après le vers 1559: _A Daphnis._
[612] _Var._ Vous vous autorisez à m'être réfractaire. (1637)
[613] _Var._ Il vous falloit, Monsieur, vous-même en mes amours. (1637)
[614] _Var._ Ma foi doit-elle pas prévaloir sur la vôtre? (1637-57)
[615] C'est-à-dire: croit qu'il suffit à mes feux que vous ayez voulu.
[616] _Var._ DAPHNIS, _montrant Florame_. (1648)
[617] L'édition de 1637 porte: _C'est lui que je chéris_, ce qui est vraisemblablement une erreur.
[618] Suivant la Fontaine il n'est pas même nécessaire d'être jaloux, l'amour suffit:
Soyez amant, vous serez inventif.
(_Contes, le Cuvier_, vers 1.)
--On lit dans l'édition de 1682: _S'il devient inventif_, ce qui doit être une erreur.
[619] _Var._ Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, ma chère vie, Voyez que votre exemple au pardon vous convie. (1637-64.)
[620] _Var._ Si je t'aime, mon heur? Ah! ce doute m'offense. (1637-57)
[621] _Var._ Allons donc la trouver: que cet échange heureux. (1637-52)
[622] _Var._ Mon coeur, s'il t'en souvient, je t'avois avertie. (1637-57)
[623] _Var._ Te rendroit étonnée et nos desirs contents. (1637-57)
[624] _Var._ Par cette invention vous et moi satisfaits. Sans faillir au devoir, nous aurons nos souhaits. GÉR. Mais le mien toutefois veut que je la prévienne. (1637-57)
[625] _Var._ Afin qu'ainsi l'ennui que j'en pourrai sentir Dedans votre entretien se puisse divertir. (1637-57)
[626] _Var._ Je le perds sans avoir de tout mon artifice Qu'autant de mal que lui, bien que diversement, Vu que pas un effet n'a suivi ma malice. (1637-57)
[627] On a imprimé, par erreur sans doute, _charmes_, au lieu de _charmants_, dans l'édition de 1682.--Sur l'orthographe de _quelques_, voyez tome I, p. 205, note 3.
[628] _Var._ Sinon quand la fortune en fait les plus beaux traits. (1637-57)
[629] _Var._ Ciel, pour faciliter le succès de sa flamme, Falloit-il qu'un vieillard fût épris de sa soeur?
Oui, ciel, il le falloit: ce n'est pas sans justice Que cet esprit usé se renverse à son tour: Puisqu'un jeune amant suit les lois de l'avarice, Il faut bien qu'un vieillard suive celles d'amour. (1637-57)
[630] _Var._ Mon coeur n'a point d'espoir d'où je ne sois séduite[630-a]. (1637)
[630-a] C'est-à-dire dans lequel je ne sois déçue.
[631] _Var._ Si je prends quelque peine, un autre en a les fruits. Qu'au misérable état où je me vois réduite, J'aurai bien à passer encor de tristes nuits! (1637-57)
[632] _Var._ Puisse enfin ta foiblesse et ton humeur jalouse Te frustrer désormais de tout contentement[632-a], Te remplir de soupçons, et cette jeune épouse Joindre à mille mépris le secours d'un amant!(1637-57)
[632-a] Te priver désormais de tout contentement.(1644-57)
LA PLACE ROYALE
COMÉDIE
1635
NOTICE.
Le succès de _la Galerie du Palais_, dû en grande partie, comme notre poëte l'a remarqué lui-même, au plaisir qu'éprouvaient les spectateurs en se voyant transportés dans un endroit qu'ils fréquentaient d'ordinaire, l'engagea à choisir pour théâtre d'une autre comédie la place Royale, qui, à cette époque, était la promenade à la mode, le lieu de réunion de la société la plus brillante, le centre des rendez-vous et des intrigues amoureuses.
Adieu, belle place où n'habite Que mainte personne d'élite,
dit Scarron dans son _Adieu au Marais et à la place Royale_, composé en 1643[633]; et la curieuse liste qui suit ces deux vers les justifie pleinement.
La prédilection de Corneille pour les titres empruntés à divers endroits fameux de la ville de Paris a été critiquée en ces termes par un de ses censeurs: «Il a fait voir une _Mélite, la Galerie du Palais_ et _la Place Royale_, ce qui nous faisoit espérer que Mondory annonceroit bientôt _le Cimetière Saint-Jean_, _la Samaritaine_ et _la Place aux Veaux_[634].»
Quant à Claveret, il ne blâme point ce procédé, mais il accuse Corneille de le lui avoir dérobé: «Ce que ma plume a produit autrefois ne m'a point fait rougir de honte, et si du temps que j'écrivois, vous ne m'eussiez cru capable au moins de vous suivre, vous n'eussiez pas tâché malicieusement d'éteindre ce peu de lumière, avec laquelle j'essayois de me faire connoître, établissant le titre d'une de vos pièces sur le fondement d'une seule rime[635]. J'entends parler de votre _Place Royale_, que vous eussiez aussi bien appelée _la Place Dauphine_, ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me choquer; pièce que vous vous résolûtes de faire, dès que vous sûtes que j'y travaillois, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour contenter celle des comédiens que vous serviez. Cela n'a pas empêché que je n'en aye reçu tout le contentement que j'en pouvois légitimement attendre, et que les honnêtes gens qui se rendirent en foule à ses représentations n'ayent honoré de quelques louanges l'invention de mon esprit. J'ajouterois bien qu'elle eut la gloire et le bonheur de plaire au Roi étant à Forges[636], plus qu'aucune autre des pièces qui parut lors sur son théâtre[637]....»
La comédie de Corneille, jouée en 1635, ne fut imprimée qu'en vertu du privilége dont nous avons donné un extrait dans notre notice sur _la Galerie du Palais_; l'achevé d'imprimer est du 20 février 1637. Le volume, de format in-4º, se compose de 4 feuillets liminaires et de 112 pages; son titre exact est:
LA PLACE ROYALLE, OU L'AMOVREVX EXTRAVAGANT. COMEDIE. _A Paris, chez Augustin Courbé.... M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy._
Le sous-titre: _ou l'Amoureux Extrauagant_, a disparu dès l'édition de 1644.
FOOTNOTES:
[633] Cette date est facile à établir, car Scarron parle dans cette pièce de la fille de la duchesse de Rohan,
A qui depuis deux ans en ça On offrit l'illustre Bassa.
Or _Ibrahim ou l'illustre Bassa_, de Mlle de Scudéry, a paru en 1641.
[634] _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_, p. 7.
[635] Ainsi je veux punir ma flamme déloyale. Ainsi....
ALIDOR. Te rencontrer dans la Place Royale.
(Acte I, scènes III et IV, vers 177 et 178.)
[636] Claveret avait composé pour cette visite du Roi aux eaux de Forges une pièce que, de l'aveu d'un de ses apologistes, il ne put faire accepter. Nous lisons dans _l'Ami du Cid à Claveret_ (p. 5): «Votre _Place Royale_ suit assez bien, et je vous confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter: tout le monde n'entendra pas ceci peut-être, c'est que vous avez fait une pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite et les vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle chose.» Dans la _Réponse à l'Ami du Cid_ (p. 45 de l'_Épître familière du Sr Mayret_), Claveret est ainsi défendu: «Pour sa pièce intitulée _les Eaux de Forges_, vous avez bien raison de dire pour faire une mauvaise pointe que Mondory et ses compagnons n'en voulurent jamais goûter dans la saison du monde la plus propre pour les boire, mais non pas de vouloir conclure par là qu'elle ne vaut rien, puisqu'il est vrai qu'ils ne firent difficulté de la prendre que par la discrète crainte qu'ils eurent de fâcher quelques personnes de condition qui pouvoient reconnoître leurs aventures dans la représentation de cette pièce.»
[637] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille, soy disant Autheur du Cid_, p. 10.
A MONSIEUR ***[638]
MONSIEUR,
J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous rends mes devoirs avec le même secret que je traiterois un amour, si j'étois homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je m'acquitte, sans le faire connoître à tout le monde, et sans que par cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d'établir des maximes qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son protecteur: elles s'imagineroient que vous ne pourriez l'approuver sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa morale seroit plutôt un portrait de votre conduite qu'un effort de mon imagination; et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous conservez si parfaite parmi tant d'intrigues[639] où vous semblez embarrassé, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que l'amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire; qu'on ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas; que si on en vient jusque-là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug; et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix et de son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle, et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne sauroit nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître: il sembleroit que j'entreprendrois la justification de mon Alidor; et ce n'est pas mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de l'autre. Un poëte n'est jamais garant des fantaisies[640] qu'il donne à ses acteurs; et si les dames trouvent ici quelques discours qui les blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant celui dont ils partent[641], et que par d'autres poëmes j'ai assez relevé leur gloire et soutenu leur pouvoir, pour effacer les mauvaises idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez bon que j'achève par là, et que je n'ajoute à cette prière que je leur fais que la protestation d'être éternellement,
MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur[642],
CORNEILLE.
FOOTNOTES:
[638] Cette épître ne se trouve que dans les impressions antérieures à 1660. Nous donnons le texte de l'édition originale (1637).
[639] VAR. (édit. de 1644-57): intriques.
[640] Les éditions de 1652 et de 1657 ont _fantasies_, au lieu de _fantaisies_.
[641] VAR. (édit. de 1644-57): de se souvenir que je les mets en la bouche d'un extravagant, et que par d'autres poëmes....
[642] VAR. (édit. de 1644-57): Votre très-humble et très-fidèle serviteur.
EXAMEN.
Je ne puis dire tant de bien de celle-ci[643] que de la précédente. Les vers en sont plus forts; mais il y a manifestement une duplicité d'action. Alidor, dont l'esprit extravagant se trouve incommodé d'un amour qui l'attache trop, veut faire en sorte qu'Angélique sa maîtresse se donne à son ami Cléandre; et c'est pour cela qu'il lui fait rendre une fausse lettre qui le convainc de légèreté, et qu'il joint à cette supposition des mépris assez piquants pour l'obliger dans sa colère à accepter les affections d'un autre. Ce dessein avorte, et la donne à Doraste contre son intention; et cela l'oblige à en faire un nouveau pour la porter à un enlèvement. Ces deux desseins, formés ainsi l'un après l'autre, font deux actions, et donnent deux âmes au poëme, qui d'ailleurs finit assez mal par un mariage de deux personnes épisodiques, qui ne tiennent que le second rang dans la pièce. Les premiers acteurs y achèvent bizarrement, et tout ce qui les regarde fait languir le cinquième acte, où ils ne paroissent plus, à le bien prendre, que comme seconds acteurs. L'épilogue d'Alidor n'a pas la grâce de celui de _la Suivante_, qui ayant été très-intéressée dans l'action principale, et demeurant enfin sans amant, n'ose expliquer ses sentiments en la présence de sa maîtresse et de son père, qui ont tous deux leur compte, et les laisse rentrer pour pester en liberté contre eux et contre sa mauvaise fortune, dont elle se plaint en elle-même, et fait par là connoître au spectateur l'assiette de son esprit après un effet si contraire à ses souhaits.
Alidor est sans doute trop bon ami pour être si mauvais amant. Puisque sa passion l'importune tellement qu'il veut bien outrager sa maîtresse pour s'en défaire, il devroit se contenter de ce premier effort, qui la fait obtenir à Doraste, sans s'embarrasser de nouveau pour l'intérêt d'un ami, et hasarder en sa considération un repos qui lui est si précieux. Cet amour de son repos n'empêche point qu'au cinquième acte il ne se montre encore passionné pour cette maîtresse, malgré la résolution qu'il avoit prise de s'en défaire, et les trahisons qu'il lui a faites: de sorte qu'il semble ne commencer à l'aimer véritablement que quand il lui a donné sujet de le haïr. Cela fait une inégalité de moeurs qui est vicieuse.
Le caractère d'Angélique sort de la bienséance, en ce qu'elle est trop amoureuse, et se résout trop tôt à se faire enlever par un homme qui lui doit être suspect. Cet enlèvement lui réussit mal; et il a été bon de lui donner un mauvais succès, bien qu'il ne soit pas besoin que les grands crimes soient punis dans la tragédie, parce que leur peinture imprime assez d'horreur pour en détourner les spectateurs. Il n'en est pas de même des fautes de cette nature, et elles pourroient engager un esprit jeune et amoureux à les imiter, si l'on voyoit que ceux qui les commettent vinssent à bout, par ce mauvais moyen, de ce qu'ils desirent.
Malgré cet abus, introduit par la nécessité et légitimé par l'usage, de faire dire dans la rue à nos amantes de comédie ce que vraisemblablement elles diroient dans leur chambre, je n'ai osé y placer Angélique durant la réflexion douloureuse qu'elle fait sur la promptitude et l'imprudence de ses ressentiments, qui la font consentir à épouser l'objet de sa haine: j'ai mieux aimé rompre la liaison des scènes, et l'unité de lieu, qui se trouve assez exacte en ce poëme à cela près, afin de la faire soupirer dans son cabinet avec plus de bienséance pour elle, et plus de sûreté pour l'entretien d'Alidor. Phylis, qui le voit sortir de chez elle, en auroit trop vu si elle les avoit aperçus tous deux sur le théâtre; et au lieu du soupçon de quelque intelligence renouée entre eux qui la porte à l'observer durant le bal, elle auroit eu sujet d'en prendre une entière certitude, et d'y donner un ordre qui eût rompu tout le nouveau dessein d'Alidor et l'intrique de la pièce.
En voilà assez sur celle-ci; je passe aux deux qui restent dans ce volume[644].
FOOTNOTES:
[643] Thomas Corneille, dans l'édition de 1692, a remplacé _celle-ci_ par _cette pièce_. Voyez, au tome I, la note 1 de la p. 137.
[644] A savoir _Médée et l'Illusion comique_.--Cette dernière phrase se trouve dans toutes les éditions qui renferment l'_Examen_ (1660-1682). Elle est exacte pour les impressions in-8º, qui toutes contiennent huit pièces dans leur premier volume (voyez notre tome I, p. 4 et 5); mais elle ne l'est pas pour l'édition in-folio de 1663, qui en a douze au lieu de huit.
ACTEURS[645].
ALIDOR, amant d'Angélique. CLÉANDRE, ami d'Alidor. DORASTE, amoureux d'Angélique. LYSIS, amoureux de Phylis. ANGÉLIQUE, maîtresse d'Alidor et de Doraste. PHYLIS, soeur de Doraste. POLYMAS, domestique d'Alidor. LYCANTE, domestique de Doraste.
La scène est à Paris dans la place Royale[646].
LA PLACE ROYALE.
COMÉDIE.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE.
ANGÉLIQUE, PHYLIS.
ANGÉLIQUE.
Ton frère, je l'avoue, a beaucoup de mérite[647]; Mais souffre qu'envers lui cet éloge m'acquitte, Et ne m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi.
PHYLIS.
C'est me vouloir prescrire une trop dure loi. Puis-je, sans étouffer la voix de la nature, 5 Dénier mon secours aux tourments qu'il endure? Quoi! tu m'aimes, il meurt, et tu peux le guérir[648], Et sans t'importuner je le verrois périr! Ne me diras-tu point que j'ai tort de le plaindre?
ANGÉLIQUE.
C'est un mal bien léger qu'un feu qu'on peut éteindre[649]. 10
PHYLIS.
Je sais qu'il le devroit, mais avec tant d'appas[650], Le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas? Ses yeux ne souffrent point que son coeur soit de glace; On ne pourroit aussi m'y résoudre en sa place[651]; Et tes regards, sur moi plus forts que tes mépris, 15 Te sauroient conserver ce que tu m'aurois pris.
ANGÉLIQUE.
S'il veut garder encor cette humeur obstinée[652], Je puis bien m'empêcher d'en être importunée, Feindre un peu de migraine, ou me faire celer: C'est un moyen bien court de ne lui plus parler; 20 Mais ce qui m'en déplaît et qui me désespère[653], C'est de perdre la soeur pour éviter le frère, Et me violenter à fuir ton entretien[654], Puisque te voir encor c'est m'exposer au sien. Du moins, s'il faut quitter cette douce pratique[655], 25 Ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique, Et crois que ses effets auront leur premier cours[656] Aussitôt que ton frère aura d'autres amours.
PHYLIS.
Tu vis d'un air étrange et presque insupportable.
ANGÉLIQUE.
Que toi-même pourtant dois trouver équitable[657]; 30 Mais la raison sur toi ne sauroit l'emporter: Dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter.
PHYLIS.
Et par quelle raison négliger son martyre?
ANGÉLIQUE.