Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 13

Chapter 133,559 wordsPublic domain

Il veut donner l'alarme à mes esprits timides, 1350 Et prend plaisir lui-même à se jouer de moi. Géraste a trop d'amour pour n'avoir point de foi; Et s'il pouvoit donner trois Daphnis pour Florise, Il la tiendroit encore heureusement acquise[577]. D'ailleurs ce grand courroux pourroit-il être feint? 1355 Auroit-il pu sitôt falsifier son teint[578], Et si bien ajuster ses yeux et son langage A ce que sa fureur marquoit sur son visage? Quelqu'un des deux me joue: épions tous les deux Et nous éclaircissons sur un point si douteux. 1360

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

FOOTNOTES:

[531] On lit «_une_ amour» dans les impressions de 1637-57 et dans celle de 1682. Cette leçon est explicable dans les premières éditions: elles portent en effet, au vers suivant: «du penser,» auquel peut se rapporter «le mien» du vers 1025. Mais dans l'édition de 1682, «le mien» ne peut se rapporter qu'à _amour_, qui doit en conséquence être nécessairement au masculin. La leçon que nous donnons est celle des éditions de 1660-68.

[532] _Var._ Qui ne voit son objet que des yeux du penser! (1637-57)

[533] _Var._ Pour criminel qu'il fût, ne seroit qu'un baiser. Dieux! je rougis d'une parole Dont je meurs de goûter l'effet, Et dans cette honte frivole Je prépare un refus.... (1637-57)

[534] Dans la première édition (1637, il y a simplement: _Célie rentre_; le reste du jeu de scène est omis.

[535] _Var._ Oui, mais pour en tirer une preuve plus claire, Qui diroit qu'il faut prendre un mouvement contraire. (1637-57)

[536] _Var._ Oui, mais j'ai fait depuis un autre choix pour toi. (1637-57)

[537] _Var._ Il le faut retirer par mon commandement. (1637-60)

[538] Ici encore l'édition de 1637 n'a que le commencement du jeu de scène _Daphnis rentre_.

[539] _Var._ Et de peur de me rendre il l'a fallu bannir. (1637)

[540] _Var._ C'est lui seul que je veux d'appui pour ma maison. (1637-57)

[541] C'est-à-dire: _à qui Daphnis donne sa confiance_.

[542] _Var._ Qu'au contraire je crains de l'aigrir davantage. (1637-57)

[543] _Var._ Il est tant de moyens à fléchir un courage. (1637-60)

[544] _Var._ Ils ont l'esprit troublé dedans cette famille. (1637-57)

[545] _Var._ [D'elle-même j'ai su l'aise qu'elle en ressent;] Et qui croira Géraste, il ne l'y peut réduire. Peut-elle s'opposer à ce qu'elle desire? J'aime sa résistance en cette occasion, Mais j'en ai moins d'espoir que de confusion. [S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle.] (1637-57)

[546] _Var._ Et combien qu'il me mette au bout de mon latin. (1637-57)

[547] _Var._ Mais dis que tu voudrois qu'elle empêchât ma plainte. (1637-57)

[548] «On dit _tirer de long_, _tirer pays_, pour dire _s'en aller_, _s'enfuir_.» (_Dictionnaire de l'Académie de 1694._)

[549] _Var._ Mais s'il nous treuve ensemble, il pourra se douter. (1637) _Var._ Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra se douter. (1644-57)

[550] _Var._ Que nous prenons plaisir tous deux à le tâter. (1637-57)

[551] _Var._ De peur que nous voyant il entrât en cervelle, J'avois mis tout exprès Cléonte[551-a] en sentinelle. (1637)

[551-a] Voyez p. 126, note 2.

[552] Bien que Cléon prenne ici part à la scène, il ne figure en tête, parmi les noms des personnages, dans aucune des éditions publiées avant la mort de Corneille, ni même dans celle de 1692. C'est peut-être parce qu'il ne paraît ainsi que tout à la fin; il se pourrait même qu'il dût crier du dehors cette réponse, sans venir sur le théâtre.

[553] _Var._ En ce pauvre amoureux sont si mal assorties. (1637-63)

[554] _Var._ Parle plus franchement: lassé de ta promesse. (1637-57)

[555] _Var._ De peur que ton esprit conçût cette croyance. (1637)

[556] _Var._ Je te rends Amarante avecque ta parole. (1637-57)

[557] _Var._ Je ne te puis celer. (1637-57)

[558] _Var._ Le glorieux éclat d'une action si belle, Ton sang, ou répandu, ou[558-a] hasardé pour elle. (1637-57)

[558-a] C'est, si nous ne nous trompons, le seul exemple d'hiatus que nous ayons rencontré jusqu'ici soit dans le texte, soit dans les variantes de Corneille; car on ne peut pas compter celui dont il est parlé au tome I, au sujet de la troisième variante de la p. 173.

[559] _Var._ FLORAME, _le retenant_. (1637-60)

[560] _Var._ Enflé par tes discours, il ne peut plus attendre. (1637-57)

[561] A une demi-lieue de Paris, sur la route de Fontainebleau. Il y avait en ce lieu un château qui au quatorzième siècle appartenait à Jean, évêque de Winchester, dont le nom corrompu a fait _Bissestre_, _Bicêtre_. Sous Charles V, on construisit au même endroit un hôpital, qui, rétabli sous Louis XIII, servit d'asile aux soldats infirmes jusqu'à la fondation de l'hôtel des Invalides.

[562] Voyez plus haut la note 3 de la p. 160.

[563] Dans les éditions de 1637 et de 1652, l'orthographe du mot est _gaigner_ et les deux dernières syllabes de ces deux vers riment aux yeux.

[564] _Var._ Avise derechef: ta valeur signalée En d'extrêmes périls te jette à la volée. (1637-57)

[565] _Var._ Souviens-toi, cher ami, que je retiens ton bras. (1637-57)

[566] _Var._ Vous me jetez, mon âme, en d'étranges alarmes. (1637-57)

[567] _Var._ A faute de changer, sa haine inévitable. (1637-57)

[568] _Var._ Et sur quelque valeur que son amour se fonde. (1637-57)

[569] _Var._ Son nom su, tu pourrois donner ma résistance A son peu de mérite, et non à ma constance, Croire que ses défauts le feroient rejeter, Et qu'un plus accompli se pouvoit accepter. J'atteste ici la main qui lance le tonnerre. (1637-57)

[570] _Var._ Un seul Florame a droit de captiver mon âme, Un seul Florame vaut à ma pudique flamme Tout ce que l'on pourroit offrir à mes ardeurs [De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs.] (1637-57)

[571] _Var._ Parmi tant de malheurs vous me comblez d'une aise Qui redouble mes maux aussi bien que ma braise. (1637)

[572] _Var._ Le coeur me serre; adieu: je sens faillir ma voix. (1637)

[573] _Var._ Et même je la souffre abandonner ce lieu. (1637-57)

[574] _Var._ Un nom si glorieux, traître, ne t'est plus dû. (1637-57)

[575] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1637. Celle de 1663 donne en marge: _Il lui dit ce mot en soupirant_.

[576] _Var._ CÉLIE, _seule_. (1637-68)

[577] Voyez dans l'_Examen_, p. 122, sur quoi Corneille fonde ce trait de caractère.

[578] _Var._ Surpris auroit-il pu falsifier son teint, Ajuster ses regards, son geste, son langage? Aussi que ce vieillard me farde son courage, Je ne le saurois croire, et veux dès aujourd'hui, Sur ce point, si je puis, m'éclaircir avec lui. (1637-57)

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

THÉANTE, DAMON.

THÉANTE.

Croirois-tu qu'un moment m'ait pu changer de sorte Que je passe à regret par devant cette porte?

DAMON.

Que ton humeur n'a-t-elle un peu plus tôt changé[579]? Nous aurions vu l'effet où tu m'as engagé. Tantôt quelque démon ennemi de ta flamme 1365 Te faisoit en ces lieux accompagner Florame: Sans la crainte qu'alors il te prît pour second, Je l'allois appeler au nom de Clarimond; Et comme si depuis il étoit invisible, Sa rencontre pour moi s'est rendue impossible[580]. 1370

THÉANTE.

Ne le cherche donc plus. A bien considérer, Qu'ils se battent ou non, je n'en puis qu'espérer. Daphnis, que son adresse a malgré moi séduite[581], Ne pourroit l'oublier, quand il seroit en fuite: Leur amour est trop forte; et d'ailleurs son trépas, 1375 Le privant d'un tel bien, ne me le donne pas[582]. Inégal en fortune à ce qu'est cette belle[583], Et déjà par malheur assez mal voulu d'elle, Que pourrois-je après tout prétendre de ses pleurs[584]? Et quel espoir pour moi naîtroit de ses douleurs? 1380 Deviendrois-je par là plus riche ou plus aimable? Que si de l'obtenir je me trouve incapable[585], Mon amitié pour lui, qui ne peut expirer, A tout autre qu'à moi me le fait préférer; Et j'aurois peine à voir un troisième en sa place. 1385

DAMON.

Tu t'avises trop tard: que veux-tu que je fasse? J'ai poussé Clarimond à lui faire un appel; J'ai charge de sa part de lui rendre un cartel: Le puis-je supprimer?

THÉANTE.

Non, mais tu pourrois faire[586]....

DAMON.

Quoi?

THÉANTE.

Que Clarimond prît un sentiment contraire. 1390

DAMON.

Le détourner d'un coup où seul je l'ai porté! Mon courage est mal propre à cette lâcheté.

THÉANTE.

A de telles raisons je n'ai de repartie, Sinon que c'est à moi de rompre la partie. J'en vais semer le bruit.

DAMON.

Et sur ce bruit tu veux.... 1395

THÉANTE.

Qu'on leur donne dans peu des gardes à tous deux, Et qu'une main puissante arrête leur querelle. Qu'en dis-tu, cher ami?

DAMON.

L'invention est belle, Et le chemin bien court à les mettre d'accord; Mais souffre auparavant que j'y fasse un effort. 1400 Peut-être mon esprit trouvera quelque ruse[587] Par où, sans en rougir, du cartel je m'excuse[588]. Ne donnons point sujet de tant parler de nous, Et sachons seulement à quoi tu te résous.

THÉANTE.

A les laisser en paix, et courir l'Italie 1405 Pour divertir le cours de ma mélancolie, Et ne voir point Florame emporter à mes yeux Le prix où prétendoit mon coeur ambitieux.

DAMON.

Amarante, à ce compte, est hors de ta pensée?

THÉANTE.

Son image du tout n'en est pas effacée; 1410 Mais....

DAMON.

Tu crains que pour elle on te fasse un duel.

THÉANTE.

Railler un malheureux, c'est être trop cruel. Bien que ses yeux encor règnent sur mon courage[589], Le bonheur de Florame à la quitter m'engage: Le ciel ne nous fit point et pareils et rivaux, 1415 Pour avoir des succès tellement inégaux. C'est me perdre d'honneur, et par cette poursuite, D'égal que je lui suis, me ranger à sa suite. Je donne désormais des règles à mes feux: De moindres que Daphnis sont incapables d'eux; 1420 Et rien dorénavant n'asservira mon âme Qui ne me puisse mettre au-dessus de Florame. Allons: je ne puis voir sans mille déplaisirs Ce possesseur du bien où tendoient mes desirs.

DAMON.

Arrête: cette fuite est hors de bienséance, 1425 Et je n'ai point d'appel à faire en ta présence.

(Théante le retire du théâtre comme par force[590].)

SCÈNE II.

FLORAME.

Jetterai-je toujours des menaces en l'air, Sans que je sache enfin à qui je dois parler? Auroit-on jamais cru qu'elle me fût ravie, Et qu'on me pût ôter Daphnis avant la vie? 1430 Le possesseur du prix de ma fidélité, Bien que je sois vivant, demeure en sûreté; Tout inconnu qu'il m'est, il produit ma misère; Tout mon rival qu'il est, il rit de ma colère[591]. Rival! ah, quel malheur! j'en ai pour me bannir, 1435 Et cesse d'en avoir quand je le veux punir. Grands Dieux, qui m'enviez cette juste allégeance Qu'un amant supplanté tire de la vengeance, Et me cachez le bras dont je reçois les coups, Est-ce votre dessein que je m'en prenne à vous? 1440 Est-ce votre dessein d'attirer mes blasphèmes, Et qu'ainsi que mes maux mes crimes soient extrêmes[592]; Qu'à mille impiétés osant me dispenser[593], A votre foudre oisif je donne où se lancer? Ah! souffrez qu'en l'état de mon sort déplorable 1445 Je demeure innocent, encor que misérable; Destinez à vos feux d'autres objets que moi: Vous n'en sauriez manquer, quand on manque de foi. Employez le tonnerre à punir les parjures, Et prenez intérêt vous-même à mes injures: 1450 Montrez, en me vengeant, que vous êtes des dieux[594], Ou conduisez mon bras, puisque je n'ai point d'yeux, Et qu'on sait dérober d'un rival qui me tue Le nom à mon oreille, et l'objet à ma vue. Rival, qui que tu sois, dont l'insolent amour 1455 Idolâtre un soleil et n'ose voir le jour, N'oppose plus ta crainte à l'ardeur qui te presse: Fais-toi, fais-toi connoître allant voir ta maîtresse.

SCÈNE III.

FLORAME, AMARANTE.

FLORAME.

Amarante (aussi bien te faut-il confesser Que la seule Daphnis avoit su me blesser[595]), 1460 Dis-moi qui me l'enlève: apprends-moi quel mystère Me cache le rival qui possède son père; A quel heureux amant Géraste a destiné Ce beau prix que l'amour m'avoit si bien donné[596].

AMARANTE.

Ce dût[597] vous être assez de m'avoir abusée, 1465 Sans faire encor de moi vos sujets de risée. Je sais que le vieillard favorise vos feux, Et que rien que Daphnis n'est contraire à vos voeux.

FLORAME.

Que me dis-tu, lui seul et sa rigueur nouvelle[598] Empêchant[599] les effets d'une ardeur mutuelle? 1470

AMARANTE.

Pensez-vous me duper avec ce feint courroux? Lui-même il m'a prié de lui parler pour vous.

FLORAME.

Vois-tu, ne t'en ris plus; ta seule jalousie A mis à ce vieillard ce change en fantaisie. Ce n'est pas avec moi que tu te dois jouer, 1475 Et ton crime redouble à le désavouer[600]; Mais sache qu'aujourd'hui, si tu ne fais en sorte Que mon fidèle amour sur ce rival l'emporte, J'aurai trop de moyens à te faire sentir Qu'on ne m'offense point sans un prompt repentir. 1480

SCÈNE IV.

AMARANTE.

Voilà de quoi tomber en[601] un nouveau dédale. O ciel! qui vit jamais confusion égale? Si j'écoute Daphnis, j'apprends qu'un feu puissant La brûle pour Florame, et qu'un père y consent; Si j'écoute Géraste, il lui donne Florame, 1485 Et se plaint que Daphnis en rejette la flamme; Et si Florame est cru, ce vieillard aujourd'hui Dispose de Daphnis pour un autre que lui. Sous un tel embarras je me trouve accablée; Eux ou moi, nous avons la cervelle troublée, 1490 Si ce n'est qu'à dessein ils se soient concertés[602] Pour me faire enrager par ces diversités. Mon foible esprit s'y perd et n'y peut rien comprendre: Pour en venir à bout, il me les faut surprendre, Et quand ils se verront, écouter leurs discours, 1495 Pour apprendre par là le fond de ces détours. Voici mon vieux rêveur; fuyons de sa présence, Qu'il ne m'embrouille encor de quelque confidence[603]: De crainte que j'en ai, d'ici je me bannis, Tant qu'avec lui je voie ou Florame ou Daphnis. 1500

SCÈNE V.

GÉRASTE, POLÉMON.

POLÉMON.

J'ai grand regret, Monsieur, que la foi qui vous lie Empêche que chez vous mon neveu ne s'allie, Et que son feu m'emploie aux offres qu'il vous fait, Lorsqu'il n'est plus en vous d'en accepter l'effet.

GÉRASTE.

C'est un rare trésor que mon malheur me vole[604]; 1505 Et si l'honneur souffroit un manque de parole, L'avantageux parti que vous me présentez Me verroit aussitôt prêt à ses volontés[605].

POLÉMON.

Mais si quelque hasard rompoit cette alliance?

GÉRASTE.

N'ayez lors, je vous prie, aucune défiance: 1510 Je m'en tiendrois heureux, et ma foi vous répond Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond.

POLÉMON.

Adieu: faites état de mon humble service.

GÉRASTE.

Et vous pareillement d'un coeur sans artifice.

SCÈNE VI.

CÉLIE, GÉRASTE.

CÉLIE.

De sorte qu'à mes yeux votre foi lui répond 1515 Que Daphnis sans tarder épouse Clarimond?

GÉRASTE.

Cette vaine promesse en un cas impossible Adoucit un refus et le rend moins sensible: C'est ainsi qu'on oblige un homme à peu de frais.

CÉLIE.

Ajouter l'impudence à vos perfides traits! 1520 Il vous faudroit du charme au lieu de cette ruse, Pour me persuader que qui promet refuse.

GÉRASTE.

J'ai promis, et tiendrois ce que j'ai protesté[606], Si Florame rompoit le concert arrêté. Pour Daphnis, c'est en vain qu'elle fait la rebelle; 1525 J'en viendrai trop à bout.

CÉLIE.

Impudence nouvelle[607]! Florame, que Daphnis fait maître de son coeur, De votre seul caprice accuse la rigueur[608]; Et je sais que sans vous leur mutuelle flamme Uniroit deux amants qui n'ont déjà qu'une âme. 1530 Vous m'osez cependant effrontément conter Que Daphnis sur ce point aime à vous résister! Vous m'en aviez promis une tout autre issue: J'en ai porté parole après l'avoir reçue. Qu'avois-je contre vous ou fait ou projeté, 1535 Pour me faire tremper en votre lâcheté? Ne pouviez-vous trahir que par mon entremise? Avisez: il y va de plus que de Florise. Ne vous estimez pas quitte pour la quitter, Ni que de cette sorte on se laisse affronter[609]. 1540

GÉRASTE.

Me prends-tu donc pour homme à manquer de parole En faveur d'un caprice où s'obstine une folle? Va, fais venir Florame: à ses yeux tu verras Que pour lui mon pouvoir ne s'épargnera pas, Que je maltraiterai Daphnis en sa présence 1545 D'avoir pour son amour si peu de complaisance. Qu'il vienne seulement voir un père irrité, Et joindre sa prière à mon autorité; Et lors, soit que Daphnis y résiste ou consente, Crois que ma volonté sera la plus puissante[610]. 1550

CÉLIE.

Croyez que nous tromper ce n'est pas votre mieux.

GÉRASTE.

Me foudroie en ce cas la colère des cieux!

SCÈNE VII.

GÉRASTE, DAPHNIS.

GÉRASTE, seul.

Géraste, sur-le-champ il te falloit contraindre Celle que ta pitié ne pouvoit ouïr plaindre. Tu n'as pu refuser du temps à ses douleurs, 1555 Ton coeur s'attendrissoit de voir couler ses pleurs; Et pour avoir usé trop peu de ta puissance, On t'impute à forfait sa désobéissance.

(Daphnis vient[611].)

Un traitement trop doux te fait croire sans foi. Faudra-t-il que de vous je reçoive la loi, 1560 Et que l'aveuglement d'une amour obstinée Contre ma volonté règle votre hyménée? Mon extrême indulgence a donné par malheur A vos rébellions quelque foible couleur; Et pour quelque moment que vos feux m'ont su plaire, Vous pensez avoir droit de braver ma colère[612]; Mais sachez qu'il falloit, ingrate, en vos amours, Ou ne m'obéir point, ou m'obéir toujours.

DAPHNIS.

Si dans mes premiers feux je vous semble obstinée, C'est l'effet de ma foi sous votre aveu donnée. 1570 Quoi que mette en avant votre injuste courroux, Je ne veux opposer à vous-même que vous. Votre permission doit être irrévocable: Devenez seulement à vous-même semblable. Il vous falloit, Monsieur, vous-même à mes amours[613] Ou ne consentir point ou consentir toujours. Je choisirai la mort plutôt que le parjure: M'y voulant obliger, vous vous faites injure. Ne veuillez point combattre ainsi hors de saison Votre vouloir, ma foi, mes pleurs, et la raison. 1580 Que vous a fait Daphnis? que vous a fait Florame, Que pour lui vous vouliez que j'éteigne ma flamme?

GÉRASTE.

Mais que vous a-t-il fait, que pour lui seulement Vous vous rendiez rebelle à mon commandement? Ma foi n'est-elle rien au-dessus de la vôtre[614]? 1585 Vous vous donnez à l'un; ma foi vous donne à l'autre. Qui le doit emporter ou de vous ou de moi? Et qui doit de nous deux plutôt manquer de foi? Quand vous en manquerez, mon vouloir vous excuse. Mais à trop raisonner moi-même je m'abuse: 1590 Il n'est point de raison valable entre nous deux, Et pour toute raison il suffit que je veux.

DAPHNIS.

Un parjure jamais ne devient légitime; Une excuse ne peut justifier un crime. Malgré vos changements, mon esprit résolu 1595 Croit suffire à mes feux que vous ayez voulu[615].

SCÈNE VIII.

GÉRASTE, DAPHNIS, FLORAME, CÉLIE, AMARANTE.

DAPHNIS[616].

Voici ce cher amant qui me tient engagée, A qui sous votre aveu ma foi s'est obligée: Changez de volonté pour un objet nouveau; Daphnis épousera Florame, ou le tombeau. 1600

GÉRASTE.

Que vois-je ici, bons Dieux?

DAPHNIS.

Mon amour, ma constance.

GÉRASTE.

Et sur quoi donc fonder ta désobéissance? Quel envieux démon, et quel charme assez fort Faisoit entre-choquer deux volontés d'accord? C'est lui que tu chéris[617] et que je te destine; 1605 Et ta rébellion dans un refus s'obstine!

FLORAME.

Appelez-vous refus de me donner sa foi Quand votre volonté se déclara pour moi? Et cette volonté, pour un autre tournée, Vous peut-elle obéir après la foi donnée? 1610

GÉRASTE.

C'est pour vous que je change, et pour vous seulement Je veux qu'elle renonce à son premier amant. Lorsque je consentis à sa secrète flamme, C'étoit pour Clarimond qui possédoit son âme: Amarante du moins me l'avoit dit ainsi. 1615

DAPHNIS.

Amarante, approchez: que tout soit éclairci. Une telle imposture est-elle pardonnable?

AMARANTE.

Mon amour pour Florame en est le seul coupable: Mon esprit l'adoroit; et vous étonnez-vous S'il devint inventif[618], puisqu'il étoit jaloux? 1620

GÉRASTE.

Et par là tu voulois....

AMARANTE.

Que votre âme déçue Donnât à Clarimond une si bonne issue, Que Florame, frustré de l'objet de ses voeux, Fût réduit désormais à seconder mes feux.

FLORAME.

Pardonnez-lui, Monsieur; et vous, daignez, Madame[619], Justifier son feu par votre propre flamme: Si vous m'aimez encor, vous devez estimer Qu'on ne peut faire un crime à force de m'aimer.

DAPHNIS.

Si je t'aime, Florame? Ah! ce doute m'offense[620]. D'Amarante avec toi je prendrai la défense. 1630

GÉRASTE.

Et moi, dans ce pardon je vous veux prévenir; Votre hymen aussi bien saura trop la punir.

DAPHNIS.

Qu'un nom tu par hasard nous a donné de peine!

CÉLIE.

Mais que su maintenant il rend sa ruse vaine, Et donne un prompt succès à vos contentements! 1635

FLORAME, à Géraste.

Vous, de qui je les tiens....

GÉRASTE.

Trêve de compliments: Ils nous empêcheroient de parler de Florise.

FLORAME.

Il n'en faut point parler: elle vous est acquise.

GÉRASTE.

Allons donc la trouver: que cet échange heureux[621] Comble d'aise à son tour un vieillard amoureux! 1640

DAPHNIS.

Quoi! je ne savois rien d'une telle partie!

FLORAME.

Je pense toutefois vous avoir avertie[622] Qu'un grand effet d'amour, avant qu'il fût longtemps, Vous rendroit étonnée et nos desirs contents[623]. Mais différez, Monsieur, une telle visite: 1645 Mon feu ne souffre point que sitôt je la quitte; Et d'ailleurs je sais trop que la loi du devoir Veut que je sois chez nous pour vous y recevoir.

GÉRASTE, à Célie.

Va donc lui témoigner le desir qui me presse.

FLORAME.

Plutôt fais-la venir saluer ma maîtresse: 1650 Ainsi tout à la fois nous verrons satisfaits[624] Vos feux et mon devoir, ma flamme et vos souhaits.

GÉRASTE.

Je dois être honteux d'attendre qu'elle vienne.

CÉLIE.

Attendez-la, Monsieur, et qu'à cela ne tienne: Je cours exécuter cette commission. 1655

GÉRASTE.

Le temps en sera long à mon affection.

FLORAME.

Toujours l'impatience à l'amour est mêlée.

GÉRASTE.