Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 12

Chapter 123,481 wordsPublic domain

[491] Il y a dans l'édition de 1682 une transposition de mots qui fait un hiatus et qui est assurément une faute:

Comme je perds le mien ici à vous entendre.

[492] Voyez dans l'_Examen_, p. 121, la judicieuse critique que Corneille fait lui-même de cette scène.

[493] _Var._ Ma flamme et ses froideurs, son aise et mon tourment. Je tâche à me résoudre en ce malheur extrême. (1637-57)

[494] _Var._ Clarimond, écoutez, si vous étiez discret.(1637-57)

[495] _Var._ Mais auriez-vous aussi de la discrétion? (1637-57)

[496] C'est là le texte de toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Dans celle de 1692, on a substitué _pour_ à _de_, correction qui depuis a été généralement adoptée.

[497] _Var._ Quand vous saurez comment il la faut gouverner. En la voulant servir vous la rendez cruelle.(1637-60)

[498] _Var._ Accostez le bonhomme, et ne lui parlez plus. (1637)

[499] _Var._ Quand il aura choisi quelqu'un de ses amants, Sa passion naîtra de ses commandements. (1637-57)

[500] Nous dirions aujourd'hui: _pour s'acquérir la réputation de fille bien élevée_.

[501] _Var._ Clarimond, n'usez point si mal de mon secours. (1637-57)

[502] _Var._ En songeant seulement que je viens d'avec elle. (1637)

[503] _Var._ Accostez le bonhomme, et ne lui parlez plus. (1637)

[504] _Var._ Je suivrai ton conseil et vais chercher le père, Puisque c'est de sa part que tu veux que j'espère. AMAR. Parlez-lui hardiment sans crainte de refus. (1637-57)

[505] _Var._ Un oncle pourra mieux m'en épargner la honte. AMAR. Votre amour en tout sens y trouvera son conte. (1637-57)

[506] _Var._ Tant ce frivole espoir redouble ses ferveurs! (1637-57)

[507] _Var._ Ce n'est qu'un faux appas, et sous cette couleur Il ne veut cependant que surprendre une fleur. (1637)

[508] Voyez tome I, p. 148, note 3.

[509] _Var._ Sinon lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment. (1637-37)

[510] _Var._ Quand vous serez d'accord avecque son amant, Un prompt amour suivra votre commandement. (1637-57)

[511] _Var._ GÉRASTE, _seul_. (1637-60)

[512] _Var._ A ce beau cavalier ne cache plus sa flamme. (1637-57)

[513] _Var._ Adieu: si tu le vois, tu lui peux témoigner. (1637-57)

[514] _Var._ Je me puis revancher du don de ta franchise. (1637-57)

[515] L'édition de 1657 porte, par erreur sans doute: «Je trouve en tes vertus.»

[516] _Var._ Mais est-il vrai, mes sens? m'êtes-vous bien fidèles? (1637-68)

[517] _Var._ Pour me persuader vos flammes sans pareilles. (1637, 44, 52 et 57)

[518] L'édition de 1692 est la première où il y ait _redoublés_, au pluriel. Dans toutes les impressions antérieures on lit _redoublé_. Voyez l'_Introduction du Lexique_.

[519] _Var._ Depuis tantôt je parle un peu plus franchement. (1637-60)

[520] _Var._ Avecque nos desirs sa volonté conspire. (1637-57)

[521] Ce n'est que dans l'édition de 1682 que Corneille a mis au singulier les rimes _obstacle_ et _miracle_. La correction, pour être complète, aurait dû s'étendre aux vers suivants. Il eût été facile de dire:

Miracle toutefois qu'Amarante a produit; De sa jalouse humeur nous tirons ce doux fruit.

[522] _Var._ Au moins je le présume, et ne puis soupçonner. (1637-57)

[523] _Var._ Parlons de ce premier, et recevez la foi. (1637)

[524] _Var._ Je crois que nos discours, à son abord fatal, Ne se jetteront plus sur le rhume et le bal. (1637-57)

[525] _Var._ [Que son adresse apporte à nos contentements.] FLOR. Si ma présence y nuit, souffrez que je vous quitte; Une affaire aussi bien jusqu'au logis m'invite. DAPHN. Importante? FLOR. Oui, je meure, au succès de nos feux.(1637-57)

[526] _Var._ Dans ce jaloux chagrin qui tient vos sens saisis, Vos divertissements sont assez bien choisis. (1637-57)

[527] _Var._ Je sais trop que le ciel, avecque tant de grâces. (1637-57)

[528] _Var._ Quel mystère est-ce-ci? sa belle humeur se joue. (1637-57)

[529] L'édition de 1682 porte, par erreur sans doute: _peut-être_, au lieu de _pour être_.

[530] _Var._ [Que l'un de ces amants fût pris pour son rival?] Parmi de tels détours mon esprit ne voit goutte, Et leurs prospérités le mettent en déroute, Bien que mon coeur, brouillé de mouvements divers, Ose encor se flatter de l'espoir d'un revers. (1637-57)

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

DAPHNIS.

Qu'en l'attente de ce qu'on aime Une heure est fâcheuse à passer! Qu'elle ennuie un amour[531] extrême Dont la joie est réduite aux douceurs d'y penser[532]!

Le mien, qui fuit la défiance, 1025 La trouve trop longue à venir, Et s'accuse d'impatience, Plutôt que mon amant de peu de souvenir.

Ainsi moi-même je m'abuse, De crainte d'un plus grand ennui, 1030 Et je ne cherche plus de ruse Qu'à m'ôter tout sujet de me plaindre de lui.

Aussi bien, malgré ma colère, Je brûlerois de m'apaiser, Et sa peine la plus sévère 1035 Ne seroit tout au plus qu'un mot pour l'excuser[533].

Je dois rougir de ma foiblesse; C'est être trop bonne en effet. Daphnis, fais un peu la maîtresse, Et souviens-toi du moins....

SCÈNE II.

GÉRASTE, CÉLIE, DAPHNIS.

GÉRASTE, à Célie.

Adieu, cela vaut fait, 1040 Tu l'en peux assurer.

(Célie rentre, et Géraste continue à parler à Daphnis[534].)

Ma fille, je présume, Quelques feux dans ton coeur que ton amant allume, Que tu ne voudrois pas sortir de ton devoir.

DAPHNIS.

C'est ce que le passé vous a pu faire voir.

GÉRASTE.

Mais si pour en tirer une preuve plus claire[535], 1045 Je disois qu'il faut prendre un sentiment contraire, Qu'une autre occasion te donne un autre amant?

DAPHNIS.

Il seroit un peu tard pour un tel changement: Sous votre autorité j'ai dévoilé mon âme, J'ai découvert mon coeur à l'objet de ma flamme, 1050 Et c'est sous votre aveu qu'il a reçu ma foi.

GÉRASTE.

Oui, mais je viens de faire un autre choix pour toi[536].

DAPHNIS.

Ma foi ne permet plus une telle inconstance.

GÉRASTE.

Et moi, je ne saurois souffrir de résistance. Si ce gage est donné par mon consentement, 1055 Il faut le retirer par mon commandement[537]. Vous soupirez en vain: vos soupirs et vos larmes Contre ma volonté sont d'impuissantes armes. Rentrez; je ne puis voir qu'avec mille douleurs Votre rébellion s'exprimer par vos pleurs. 1060

(Daphnis rentre, et Géraste continue[538].)

La pitié me gagnoit: il m'étoit impossible De voir encor ses pleurs, et n'être pas sensible: Mon injuste rigueur ne pouvoit plus tenir, Et de peur de me rendre il la falloit bannir[539]. N'importe toutefois, la parole me lie, 1065 Et mon amour ainsi l'a promis à Célie: Florise ne se peut acquérir qu'à ce prix; Si Florame....

SCÈNE III.

GÉRASTE, AMARANTE.

AMARANTE.

Monsieur, vous vous êtes mépris: C'est Clarimond qu'elle aime.

GÉRASTE.

Et ma plus grande peine N'est que d'en avoir eu la preuve trop certaine. 1070 Dans sa rébellion à mon autorité, L'amour qu'elle a pour lui n'a que trop éclaté. Si pour ce cavalier elle avoit moins de flamme, Elle agréeroit le choix que je fais de Florame, Et prenant désormais un mouvement plus sain, 1075 Ne s'obstineroit pas à rompre mon dessein.

AMARANTE.

C'est ce choix inégal qui vous la fait rebelle; Mais pour tout autre amant n'appréhendez rien d'elle.

GÉRASTE.

Florame a peu de bien, mais pour quelque raison C'est lui seul dont je fais l'appui de ma maison[540]. 1080 Examiner mon choix, c'est un trait d'imprudence. Toi qu'à présent Daphnis traite de confidence[541], Et dont le seul avis gouverne ses secrets, Je te prie, Amarante, adoucis ses regrets; Résous-la, si tu peux, à contenter un père; 1085 Fais qu'elle aime Florame ou craigne ma colère.

AMARANTE.

Puisque vous le voulez, j'y ferai mon pouvoir: C'est chose toutefois dont j'ai si peu d'espoir, Que je craindrois plutôt de l'aigrir davantage[542].

GÉRASTE.

Il est tant de moyens de fléchir un courage[543]! 1090 Trouve pour la gagner quelque subtil appas: La récompense après ne te manquera pas.

SCÈNE IV.

AMARANTE.

Accorde qui pourra le père avec la fille! L'égarement d'esprit règne sur la famille[544]. Daphnis aime Florame, et son père y consent: 1095 D'elle-même j'ai su l'aise qu'elle en ressent[545]; Et si j'en crois ce père, elle ne porte en l'âme Que révolte, qu'orgueil, que mépris pour Florame. Peut-elle s'opposer à ses propres desirs, Démentir tout son coeur, détruire ses plaisirs? 1100 S'ils sont sages tous deux, il faut que je sois folle. Leur mécompte pourtant, quel qu'il soit, me console; Et bien qu'il me réduise au bout de mon latin[546], Un peu plus en repos j'en attendrai la fin.

SCÈNE V.

FLORAME, DAMON.

FLORAME.

Sans me voir elle rentre, et quelque bon génie 1105 Me sauve de ses yeux et de sa tyrannie. Je ne me croyois pas quitte de ses discours, A moins que sa maîtresse en vînt rompre le cours.

DAMON.

Je voudrois t'avoir vu dedans cette contrainte.

FLORAME.

Peut-être voudrois-tu qu'elle empêchât ma plainte[547]? 1110

DAMON.

Si Théante sait tout, sans raison tu t'en plains: Je t'ai dit ses secrets, comme à lui tes desseins; Il voit dedans ton coeur, tu lis dans son courage, Et je vous fais combattre ainsi sans avantage.

FLORAME.

Toutefois au combat tu n'as pu l'engager. 1115

DAMON.

Sa générosité n'en craint pas le danger; Mais cela choque un peu sa prudence amoureuse, Vu que la fuite en est la fin la plus heureuse, Et qu'il faut que, l'un mort, l'autre tire pays[548].

FLORAME.

Malgré le déplaisir de mes secrets trahis, 1120 Je ne puis, cher ami, qu'avec toi je ne rie Des subtiles raisons de sa poltronnerie. Nous faire ce duel sans s'exposer aux coups, C'est véritablement en savoir plus que nous, Et te mettre en sa place avec assez d'adresse. 1125

DAMON.

Qu'importe à quels périls il gagne une maîtresse? Que ses rivaux entre eux fassent mille combats, Que j'en porte parole, ou ne la porte pas, Tout lui semblera bon, pourvu que sans en être Il puisse de ces lieux les faire disparoître. 1130

FLORAME.

Mais ton service offert hasardoit bien ta foi, Et s'il eût eu du coeur, t'engageoit contre moi.

DAMON.

Je savois trop que l'offre en seroit rejetée: Depuis plus de dix ans je connois sa portée. Il ne devient mutin que fort malaisément, 1135 Et préfère la ruse à l'éclaircissement.

FLORAME.

Les maximes qu'il tient pour conserver sa vie T'ont donné des plaisirs où je te porte envie.

DAMON.

Tu peux incontinent les goûter si tu veux. Lui, qui doute fort peu du succès de ses voeux, 1140 Et qui croit que déjà Clarimond et Florame Disputent loin d'ici le sujet de leur flamme, Seroit-il homme à perdre un temps si précieux, Sans aller chez Daphnis faire le gracieux, Et seul, à la faveur de quelque mot pour rire, 1145 Prendre l'occasion de conter son martyre?

FLORAME.

Mais s'il nous trouve ensemble, il pourra soupçonner[549] Que nous prenons plaisir tous deux à le berner[550].

DAMON.

De peur que nous voyant il conçût quelque ombrage[551], J'avois mis tout exprès Cléon sur le passage. 1150 Théante approche-t-il?

CLÉON[552].

Il est en ce carfour.

DAMON.

Adieu donc: nous pourrons le jouer tour à tour.

FLORAME, seul.

Je m'étonne comment tant de belles parties En cet illustre amant sont si mal assorties[553], Qu'il a si mauvais coeur avec de si bons yeux, 1155 Et fait un si beau choix sans le défendre mieux. Pour tant d'ambition, c'est bien peu de courage.

SCÈNE VI.

FLORAME, THÉANTE.

FLORAME.

Quelle surprise, ami, paroît sur ton visage?

THÉANTE.

T'ayant cherché longtemps, je demeure confus De t'avoir rencontré quand je n'y pensois plus. 1160

FLORAME.

Parle plus franchement: fâché de ta promesse[554], Tu veux et n'oserois reprendre ta maîtresse? Ta passion, qui souffre une trop dure loi, Pour la gouverner seul te déroboit de moi?

THÉANTE.

De peur que ton esprit formât cette croyance[555], 1165 De l'aborder sans toi je faisois conscience.

FLORAME.

C'est ce qui t'obligeoit sans doute à me chercher? Mais ne te prive plus d'un entretien si cher. Je te cède Amarante et te rends ta parole[556]: J'aime ailleurs; et lassé d'un compliment frivole, 1170 Et de feindre une ardeur qui blesse mes amis, Ma flamme est véritable et son effet permis. J'adore une beauté qui peut disposer d'elle, Et seconder mes feux sans se rendre infidèle.

THÉANTE.

Tu veux dire Daphnis?

FLORAME.

Je ne puis te celer[557] 1175 Qu'elle est l'unique objet pour qui je veux brûler.

THÉANTE.

Le bruit vole déjà qu'elle est pour toi sans glace, Et déjà d'un cartel Clarimond te menace.

FLORAME.

Qu'il vienne, ce rival, apprendre, à son malheur, Que s'il me passe en biens, il me cède en valeur. 1180 Que sa vaine arrogance, en ce duel trompée, Me fasse mériter Daphnis à coups d'épée: Par là je gagne tout; ma générosité Suppléera ce qui fait notre inégalité; Et son père, amoureux du bruit de ma vaillance, 1185 La fera sur ses biens emporter la balance.

THÉANTE.

Tu n'en peux espérer un moindre événement: L'heur suit dans les duels le plus heureux amant; Le glorieux succès d'une action si belle[558], Ton sang mis au hasard ou répandu pour elle, 1190 Ne peut laisser au père aucun lieu de refus. Tiens ta maîtresse acquise et ton rival confus; Et sans t'épouvanter d'une vaine fortune Qu'il soutient lâchement d'une valeur commune, Ne fais de son orgueil qu'un sujet de mépris, 1195 Et pense que Daphnis ne s'acquiert qu'à ce prix. Adieu: puisse le ciel à ton amour parfaite Accorder un succès tel que je le souhaite!

FLORAME[559].

Ce cartel, ce me semble, est trop long à venir: Mon courage bouillant ne se peut contenir; 1200 Enflé par tes discours, il ne sauroit attendre[560] Qu'un insolent défi l'oblige à se défendre.

Va donc, et de ma part appelle Clarimond; Dis-lui que pour demain il choisisse un second, Et que nous l'attendrons au château de Bissêtre[561]. 1205

THÉANTE.

J'adore ce grand coeur qu'ici tu fais paroître, Et demeure ravi du trop d'affection Que tu m'as témoigné par cette élection. Prends-y garde pourtant: pense à quoi tu t'engages. Si Clarimond, lassé de souffrir tant d'outrages, 1210 Éteignant son amour, te cédoit ce bonheur, Quel besoin seroit-il de le piquer d'honneur? Peut-être qu'un faux bruit nous apprend sa menace: C'est à toi seulement de défendre ta place. Ces coups du désespoir des amants méprisés 1215 N'ont rien d'avantageux pour les favorisés. Qu'il recoure, s'il veut, à ces fâcheux remèdes[562]; Ne lui querelle point un bien que tu possèdes; Ton amour, que Daphnis ne sauroit dédaigner, Court risque d'y tout perdre, et n'y peut rien gagner[563]. Avise encore un coup: ta valeur inquiète[564] En d'extrêmes périls un peu trop tôt te jette.

FLORAME.

Quels périls? L'heur y suit le plus heureux amant.

THÉANTE.

Quelquefois le hasard en dispose autrement.

FLORAME.

Clarimond n'eut jamais qu'une valeur commune. 1225

THÉANTE.

La valeur aux duels fait moins que la fortune.

FLORAME.

C'est par là seulement qu'on mérite Daphnis.

THÉANTE.

Mais plutôt de ses yeux par là tu te bannis.

FLORAME.

Cette belle action pourra gagner son père.

THÉANTE.

Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère. 1230

FLORAME.

Acceptant un cartel, suis-je plus assuré?

THÉANTE.

Où l'honneur souffriroit rien n'est considéré.

FLORAME.

Je ne puis résister à des raisons si fortes; Sur ma bouillante ardeur malgré moi tu l'emportes: J'attendrai qu'on m'attaque.

THÉANTE.

Adieu donc.

FLORAME.

En ce cas, 1235 Souviens-t'en, cher ami, tu me promets ton bras[565]?

THÉANTE.

Dispose de ma vie.

FLORAME, seul.

Elle est fort assurée, Si rien que ce duel n'empêche sa durée. Il en parle des mieux: c'est un jeu qui lui plaît; Mais il devient fort sage aussitôt qu'il en est, 1240 Et montre cependant des grâces peu vulgaires A battre ses raisons par des raisons contraires.

SCÈNE VII.

DAPHNIS, FLORAME.

DAPHNIS.

Je n'osois t'aborder les yeux baignés de pleurs, Et devant ce rival t'apprendre nos malheurs.

FLORAME.

Vous me jetez, Madame, en d'étranges alarmes[566]. 1245 Dieux! et d'où peut venir ce déluge de larmes? Le bonhomme est-il mort?

DAPHNIS.

Non, mais il se dédit; Tout amour désormais pour toi m'est interdit: Si bien qu'il me faut être ou rebelle ou parjure, Forcer les droits d'Amour ou ceux de la nature, 1250 Mettre un autre en ta place ou lui désobéir, L'irriter ou moi-même avec toi me trahir. A moins que de changer, sa haine inévitable[567] Me rend de tous côtés ma perte indubitable: Je ne puis conserver mon devoir et ma foi, 1255 Ni sans crime brûler pour d'autres ni pour toi.

FLORAME.

Le nom de cet amant, dont l'indiscrète envie A mes ressentiments vient apporter sa vie! Le nom de cet amant, qui par sa prompte mort Doit, au lieu du vieillard, me réparer ce tort, 1260 Et qui, sur quelque orgueil que son amour se fonde[568], N'a que jusqu'à ma vue à demeurer au monde!

DAPHNIS.

Je n'aime pas si mal que de m'en informer: Je t'aurois fait trop voir que j'eusse pu l'aimer. Si j'en savois le nom, ta juste défiance[569] 1265 Pourroit à ses défauts imputer ma constance, A son peu de mérite attacher mon dédain, Et croire qu'un plus digne auroit reçu ma main. J'atteste ici le bras qui lance le tonnerre, Que tout ce que le ciel a fait paroître en terre 1270 De mérites, de biens, de grandeurs et d'appas, En même objet uni, ne m'ébranleroit pas: Florame a droit lui seul de captiver mon âme[570]; Florame vaut lui seul à ma pudique flamme Tout ce que peut le monde offrir à mes ardeurs 1275 De mérites, d'appas, de biens et de grandeurs.

FLORAME.

Qu'avec des mots si doux vous m'êtes inhumaine[571]! Vous me comblez de joie et redoublez ma peine. L'effet d'un tel amour, hors de votre pouvoir, Irrite d'autant plus mon sanglant désespoir; 1280 L'excès de votre ardeur ne sert qu'à mon supplice. Devenez-moi cruelle afin que je guérisse. Guérir? ah! qu'ai-je dit? ce mot me fait horreur: Pardonnez aux transports d'une aveugle fureur. Aimez toujours Florame, et quoi qu'il ait pu dire, 1285 Croissez de jour en jour vos feux et son martyre. Peut-il rendre sa vie à de plus heureux coups, Ou mourir plus content que pour vous et par vous?

DAPHNIS.

Puisque de nos destins la rigueur trop sévère Oppose à nos desirs l'autorité d'un père, 1290 Que veux-tu que je fasse? En l'état où je suis, Être à toi malgré lui, c'est ce que je ne puis; Mais je puis empêcher qu'un autre me possède, Et qu'un indigne amant à Florame succède: Le coeur me manque; adieu: je sens faillir ma voix[572]. 1295 Florame, souviens-toi de ce que tu me dois: Si nos feux sont égaux, mon exemple t'ordonne Ou d'être à ta Daphnis ou de n'être à personne.

SCÈNE VIII.

FLORAME.

Dépourvu de conseil comme de sentiment, L'excès de ma douleur m'ôte le jugement. 1300 De tant de biens promis je n'ai plus que sa vue, Et mes bras impuissants ne l'ont pas retenue; Et même je lui laisse abandonner ce lieu[573], Sans trouver de parole à lui dire un adieu. Ma fureur pour Daphnis a de la complaisance: 1305 Mon désespoir n'osoit agir en sa présence, De peur que mon tourment aigrît ses déplaisirs; Une pitié secrète étouffoit mes soupirs: Sa douleur par respect faisoit taire la mienne; Mais ma rage à présent n'a rien qui la retienne. 1310 Sors, infâme vieillard, dont le consentement Nous a vendu si cher le bonheur d'un moment; Sors, que tu sois puni de cette humeur brutale Qui rend ta volonté pour nos feux inégale. A nos chastes amours qui t'a fait consentir, 1315 Barbare? mais plutôt qui t'en fait repentir? Crois-tu qu'aimant Daphnis, le titre de son père Débilite ma force ou rompe ma colère? Un nom si glorieux, lâche, ne t'est plus dû[574]: En lui manquant de foi, ton crime l'a perdu. 1320 Plus j'ai d'amour pour elle, et plus pour toi de haine Enhardit ma vengeance et redouble ta peine: Tu mourras; et je veux, pour finir mes ennuis, Mériter par ta mort celle où tu me réduis. Daphnis, à ma fureur ma bouche abandonnée 1325 Parle d'ôter la vie à qui te l'a donnée! Je t'aime, et je t'oblige à m'avoir en horreur, Et ne connois encor qu'à peine mon erreur! Si je suis sans respect pour ce que tu respectes, Que mes affections ne t'en soient pas suspectes. 1330 De plus réglés transports me feroient trahison; Si j'avois moins d'amour, j'aurois de la raison; C'est peu que de la perdre, après t'avoir perdue: Rien ne sert plus de guide à mon âme éperdue, Je condamne à l'instant ce que j'ai résolu; 1335 Je veux, et ne veux plus sitôt que j'ai voulu; Je menace Géraste, et pardonne à ton père: Ainsi rien ne me venge, et tout me désespère.

SCÈNE IX.

FLORAME, CÉLIE.

FLORAME, en soupirant[575].

Célie....

CÉLIE.

Eh bien, Célie? enfin elle a tant fait, Qu'à vos desirs Géraste accorde leur effet. 1340 Quel visage avez-vous? Votre aise vous transporte.

FLORAME.

Cesse d'aigrir ma flamme en raillant de la sorte, Organe d'un vieillard qui croit faire un bon tour De se jouer de moi par une feinte amour. Si tu te veux du bien, fais-lui tenir promesse: 1345 Vous me rendrez tous deux la vie ou ma maîtresse; Et ce jour expiré, je vous ferai sentir Que rien de ma fureur ne vous peut garantir.

CÉLIE.

Florame!

FLORAME.

Je ne puis parler à des perfides.

CÉLIE[576].