Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Part 11

Chapter 113,550 wordsPublic domain

[455] L'édition de 1682 porte seule _prudence_, au lieu de _puissance_; quoique cette leçon soit à la rigueur explicable, il est bien possible que ce soit une faute typographique.

[456] _Var._ Doncques, sans plus le perdre en discours superflus. (1637-57)

[457] _Var._ Et je sentois mes feux tellement s'embraser, Qu'il n'étoit pas en moi de les plus maîtriser. (1637) _Var._ Et je sentois mes feux tellement s'augmenter, Qu'il n'étoit plus en moi de les pouvoir dompter. (1644-64)

[458] _Var._ Je me treuve captive en de si beaux liens[458-a]. (1637)

[458-a] Racine a dit dans _Phèdre_, acte II, scène II:

Quel étrange captif pour un si beau lien!

[459] _Var._ Que je t'aime, Florame, encor que je le taise! Et que je songe peu, dans l'excès de ma braise. (1637)

[460] _Var._ Aussi l'une est par où de bien loin tu me passes. (1637)

[461] _Var._ Que mon père sera d'un même sentiment. (1637-60)

[462] _Var._ Je vous avois bien dit qu'elle n'y seroit pas. (1637-68)

[463] _Var._ Je ne sais tantôt plus comme vivre avec vous. (1637-57)

[464] _Var._ Ne vous déroberont aucuns de vos amants. (1637)

[465] _Var._ Mon coeur, si tu me vois sans Florame aujourd'hui, Sache que tout exprès je m'échappe de lui. (1637-57)

[466] _Je pratique_, je ménage.

[467] _Var._ Et vous l'a chassé presque avec ignominie. (1637)

[468] L'édition de 1657 porte par erreur: «fort satisfait.»

[469] _Var._ Mais enfin auprès d'elle il treuve mal son conte[469-a]? (1637-54)

[469-a] Voyez tome I, p. 150, note 1.

[470] _Var._ Et véritablement, si je ne t'aimois bien, [Je l'envoierois bientôt porter ailleurs ses feintes;] Mais puisque tu le veux, j'accepte ces contraintes. [THÉANTE. Et je m'assure aussi tellement en ta foi.] (1637-57)

[471] _Var._ Dedans ses entretiens incessamment t'engage. (1637-57)

[472] _Var._ Que quand bien ma maîtresse aura su te charmer. (1637) _Var._ Que quand bien ma maîtresse auroit su te charmer. (1644-57)

[473] _Var._ Votre inégalité mettroit hors d'espérance. (1637-57)

[474] _Var._ L'aise de voir la porte à ta fortune ouverte Me feroit librement consentir à ma perte. (1637-68)

[475] _Var._ Que bien que je sentisse au coeur mille regrets. (1657)

[476] Ce vers, par une erreur d'impression, manque dans l'édition de 1682.

[477] _Var._ Et bien que sur mon coeur elle soit la plus forte. (1637-64)

[478] _Var._ Des mépris, des rigueurs nompareilles. (1637-60)

[479] _Var._ As-tu bien de la foi pour de telles merveilles? (1637-57)

[480] _Var._ Je le viens de trouver, ravi, transporté d'aise. D'avoir eu les moyens de déclarer sa braise. (1637) _Var._ Je le viens de trouver ravi d'aise dans l'âme. (1644-57) _Var._ Je le viens de trouver, tout ravi dans son âme. (1660)

[481] _Var._ D'avoir eu les moyens de faire voir sa flamme. (1644-68)

[482] _Var._ De sa possession l'un et l'autre nous prive. (1654)

[483] Corneille fait allusion à ce passage dans _la Place Royale_, vers 702.--Théante tient un semblable discours un peu plus bas, p. 189 et 190.

[484] Ce vers se trouve dans _Mélite_, acte III, scène II, Vers 820.

[485] _Var._ Et pour peu qu'on le pousse, il a des violences Qui portent son courroux jusqu'aux extrémités. [Nous les verrions par là l'un et l'autre écartés. THÉANTE. Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole.] (1637-57)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

FLORAME, CÉLIE.

FLORAME.

Enfin, quelque froideur qui paroisse en Florise[481], Aux volontés d'un frère elle s'en est remise.

CÉLIE.

Quoiqu'elle s'en rapporte à vous entièrement, Vous lui feriez plaisir d'en user autrement. Les amours d'un vieillard sont d'une foible amorce. 685

FLORAME.

Que veux-tu? Son esprit se fait un peu de force: Elle se sacrifie à mes contentements, Et pour mes intérêts contraint ses sentiments. Assure donc Géraste, en me donnant sa fille, Qu'il gagne en un moment toute notre famille, 690 Et que, tout vieil qu'il est, cette condition Ne laisse aucun obstacle à son affection. Mais aussi de Florise il ne doit rien prétendre, A moins que se résoudre à m'accepter pour gendre[487].

CÉLIE.

Plaisez-vous à Daphnis? c'est là le principal. 695

FLORAME.

Elle a trop de bonté pour me vouloir du mal; D'ailleurs sa résistance obscurciroit sa gloire; Je la mériterois si je la pouvois croire. La voilà qu'un rival m'empêche d'aborder; Le rang qu'il tient sur moi m'oblige à lui céder[488], 700 Et la pitié que j'ai d'un amant si fidèle Lui veut donner loisir d'être dédaigné d'elle.

SCÈNE II.

CLARIMOND, DAPHNIS.

CLARIMOND.

Ces dédains rigoureux dureront-ils toujours?

DAPHNIS.

Non, ils ne dureront qu'autant que vos amours.

CLARIMOND.

C'est prescrire à mes feux des lois bien inhumaines. 705

DAPHNIS.

Faites finir vos feux, je finirai leurs peines.

CLARIMOND.

Le moyen de forcer mon inclination?

DAPHNIS.

Le moyen de souffrir votre obstination?

CLARIMOND.

Qui ne s'obstineroit en vous voyant si belle?

DAPHNIS.

Qui vous pourroit aimer, vous voyant si rebelle? 710

CLARIMOND.

Est-ce rébellion que d'avoir trop de feu?

DAPHNIS.

C'est avoir trop d'amour, et m'obéir trop peu[489].

CLARIMOND.

La puissance sur moi que je vous ai donnée....

DAPHNIS.

D'aucune exception ne doit être bornée.

CLARIMOND.

Essayez autrement ce pouvoir souverain. 715

DAPHNIS.

Cet essai me fait voir que je commande en vain.

CLARIMOND.

C'est un injuste essai qui feroit ma ruine.

DAPHNIS.

Ce n'est plus obéir depuis qu'on examine.

CLARIMOND.

Mais l'amour vous défend un tel commandement.

DAPHNIS.

Et moi, je me défends un plus doux traitement. 720

CLARIMOND.

Avec ce beau visage avoir le coeur de roche!

DAPHNIS.

Si le mien s'endurcit, ce n'est qu'à votre approche.

CLARIMOND.

Que je sache du moins d'où naissent vos froideurs[490].

DAPHNIS.

Peut-être du sujet qui produit vos ardeurs.

CLARIMOND.

Si je brûle, Daphnis, c'est de nous voir ensemble. 725

DAPHNIS.

Et c'est de nous y voir, Clarimond, que je tremble.

CLARIMOND.

Votre contentement n'est qu'à me maltraiter.

DAPHNIS.

Comme le vôtre n'est qu'à me persécuter.

CLARIMOND.

Quoi! l'on vous persécute à force de services?

DAPHNIS.

Non, mais de votre part ce me sont des supplices. 730

CLARIMOND.

Hélas! et quand pourra venir ma guérison?

DAPHNIS.

Lorsque le temps chez vous remettra la raison.

CLARIMOND.

Ce n'est pas sans raison que mon âme est éprise.

DAPHNIS.

Ce n'est pas sans raison aussi qu'on vous méprise.

CLARIMOND.

Juste ciel! et que dois-je espérer désormais? 735

DAPHNIS.

Que je ne suis pas fille à vous aimer jamais.

CLARIMOND.

C'est donc perdre mon temps que de plus y prétendre?

DAPHNIS.

Comme je perds ici le mien à vous entendre[491].

CLARIMOND.

Me quittez-vous sitôt sans me vouloir guérir?

DAPHNIS.

Clarimond sans Daphnis peut et vivre et mourir. 740

CLARIMOND.

Je mourrai toutefois, si je ne vous possède.

DAPHNIS.

Tenez-vous donc pour mort, s'il vous faut ce remède[492].

SCÈNE III.

CLARIMOND.

Tout dédaigné, je l'aime, et malgré sa rigueur, Ses charmes plus puissants lui conservent mon coeur. Par un contraire effet dont mes maux s'entretiennent, 745 Sa bouche le refuse, et ses yeux le retiennent. Je ne puis, tant elle a de mépris et d'appas, Ni le faire accepter, ni ne le donner pas; Et comme si l'amour faisoit naître sa haine, Ou qu'elle mesurât ses plaisirs à ma peine, 750 On voit paroître ensemble, et croître également, Ma flamme et ses froideurs, sa joie et mon tourment[493]. Je tâche à m'affranchir de ce malheur extrême, Et je ne saurois plus disposer de moi-même. Mon désespoir trop lâche obéit à mon sort, 755 Et mes ressentiments n'ont qu'un débile effort. Mais pour foibles qu'ils soient, aidons leur impuissance; Donnons-leur le secours d'une éternelle absence. Adieu, cruelle ingrate, adieu: je fuis ces lieux, Pour dérober mon âme au pouvoir de tes yeux. 760

SCÈNE IV.

CLARIMOND, AMARANTE.

AMARANTE.

Monsieur, monsieur, un mot. L'air de votre visage Témoigne un déplaisir caché dans le courage. Vous quittez ma maîtresse un peu mal satisfait.

CLARIMOND.

Ce que voit Amarante en est le moindre effet: Je porte, malheureux, après de tels outrages, 765 Des douleurs sur le front, et dans le coeur des rages.

AMARANTE.

Pour un peu de froideur, c'est trop désespérer.

CLARIMOND.

Que ne dis-tu plutôt que c'est trop endurer? Je devrois être las d'un si cruel martyre, Briser les fers honteux où me tient son empire, 770 Sans irriter mes maux avec un vain regret.

AMARANTE.

Si je vous croyois homme à garder un secret[494], Vous pourriez sur ce point apprendre quelque chose Que je meurs de vous dire, et toutefois, je n'ose. L'erreur où je vous vois me fait compassion; 775 Mais pourriez-vous avoir de la discrétion[495]?

CLARIMOND.

Prends-en ma foi de gage[496], avec.... Laisse-moi faire.

(Il veut tirer un diamant de son doigt pour le lui donner, et elle l'en empêche.)

AMARANTE.

Vous voulez justement m'obliger à me taire; Aux filles de ma sorte il suffit de la foi: Réservez vos présents pour quelque autre que moi. 780

CLARIMOND.

Souffre....

AMARANTE.

Gardez-les, dis-je, ou je vous abandonne. Daphnis a des rigueurs dont l'excès vous étonne; Mais vous aurez bien plus de quoi vous étonner, Quand vous saurez comment il faut la gouverner[497]. A force de douceurs vous la rendez cruelle, 785 Et vos submissions vous perdent auprès d'elle: Épargnez désormais tous ces pas superflus; Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[498]. Toutes ses cruautés ne sont qu'en apparence. Du côté du vieillard tournez votre espérance; 790 Quand il aura pour elle accepté quelque amant[499], Un prompt amour naîtra de son commandement. Elle vous fait tandis cette galanterie, Pour s'acquérir le bruit de fille bien nourrie[500], Et gagner d'autant plus de réputation 795 Qu'on la croira forcer son inclination. Nommez cette maxime ou prudence ou sottise, C'est la seule raison qui fait qu'on vous méprise.

CLARIMOND.

Hélas! et le moyen de croire tes discours?

AMARANTE.

De grâce, n'usez point si mal de mon secours[501]: 800 Croyez les bons avis d'une bouche fidèle, Et songeant seulement que je viens d'avec elle[502], Derechef épargnez tous ces pas superflus; Parlez-en au bonhomme, et ne la voyez plus[503].

CLARIMOND.

Tu ne flattes mon coeur que d'un espoir frivole[504]. 805

AMARANTE.

Hasardez seulement deux mots sur ma parole, Et n'appréhendez point la honte d'un refus.

CLARIMOND.

Mais si j'en recevois, je serois bien confus. Un oncle pourra mieux concerter cette affaire[505].

AMARANTE.

Ou par vous, ou par lui, ménagez bien le père. 810

SCÈNE V.

AMARANTE.

Qu'aisément un esprit qui se laisse flatter S'imagine un bonheur qu'il pense mériter! Clarimond est bien vain ensemble et bien crédule De se persuader que Daphnis dissimule, Et que ce grand dédain déguise un grand amour, 815 Que le seul choix d'un père a droit de mettre au jour. Il s'en pâme de joie, et dessus ma parole De tant d'affronts reçus son âme se console; Il les chérit peut-être et les tient à faveurs: Tant ce trompeur espoir redouble ses ferveurs[506]! 820 S'il rencontroit le père, et que mon entreprise....

SCÈNE VI.

GÉRASTE, AMARANTE.

GÉRASTE.

Amarante!

AMARANTE.

Monsieur!

GÉRASTE.

Vous faites la surprise, Encor que de si loin vous m'ayez vu venir, Que Clarimond n'est plus à vous entretenir! Je donne ainsi la chasse à ceux qui vous en content! 825

AMARANTE.

A moi? Mes vanités jusque-là ne se montent.

GÉRASTE.

Il sembloit toutefois parler d'affection.

AMARANTE.

Oui, mais qu'estimez-vous de son intention?

GÉRASTE.

Je crois que ses desseins tendent au mariage.

AMARANTE.

Il est vrai.

GÉRASTE.

Quelque foi qu'il vous donne pour gage[507], 830 Il cherche à vous surprendre, et sous ce faux appas[508] Il cache des projets que vous n'entendez pas.

AMARANTE.

Votre âge soupçonneux a toujours des chimères Qui le font mal juger des coeurs les plus sincères.

GÉRASTE.

Où les conditions n'ont point d'égalité, 835 L'amour ne se fait guère avec sincérité.

AMARANTE.

Posé que cela soit: Clarimond me caresse; Mais si je vous disois que c'est pour ma maîtresse, Et que le seul besoin qu'il a de mon secours, Sortant d'avec Daphnis, l'arrête en mes discours? 840

GÉRASTE.

S'il a besoin de toi pour avoir bonne issue, C'est signe que sa flamme est assez mal reçue.

AMARANTE.

Pas tant qu'elle paroît et que vous présumez. D'un mutuel amour leurs coeurs sont enflammés; Mais Daphnis se contraint, de peur de vous déplaire, 845 Et sa bouche est toujours à ses desirs contraire, Hormis lorsqu'avec moi s'ouvrant confidemment[509], Elle trouve à ses maux quelque soulagement. Clarimond cependant, pour fondre tant de glaces, Tâche par tous moyens d'avoir mes bonnes grâces; 850 Et moi je l'entretiens toujours d'un peu d'espoir.

GÉRASTE.

A ce compte, Daphnis est fort dans le devoir: Je n'en puis souhaiter un meilleur témoignage, Et ce respect m'oblige à l'aimer davantage. Je lui serai bon père, et puisque ce parti 855 A sa condition se rencontre assorti, Bien qu'elle pût encore un peu plus haut atteindre, Je la veux enhardir à ne se plus contraindre.

AMARANTE.

Vous n'en pourrez jamais tirer la vérité: Honteuse de l'aimer sans votre autorité, 860 Elle s'en défendra de toute sa puissance; N'en cherchez point d'aveu que dans l'obéissance. Quand vous aurez fait choix de cet heureux amant[510], Vos ordres produiront un prompt consentement. Mais on ouvre la porte. Hélas! je suis perdue, 865 Si j'ai tant de malheur qu'elle m'ait entendue.

(Elle rentre dans le jardin.)

GÉRASTE[511].

Lui procurant du bien, elle croit la fâcher, Et cette vaine peur la fait ainsi cacher. Que ces jeunes cerveaux ont de traits de folie! Mais il faut aller voir ce qu'aura fait Célie. 870 Toutefois disons-lui quelque mot en passant, Qui la puisse guérir du mal qu'elle ressent.

SCÈNE VII.

GÉRASTE, DAPHNIS.

GÉRASTE.

Ma fille, c'est en vain que tu fais la discrète; J'ai découvert enfin ta passion secrète: Je ne t'en parle point sur des avis douteux. 875 N'en rougis point, Daphnis, ton choix n'est pas honteux; Moi-même je l'agrée, et veux bien que ton âme A cet amant si cher ne cache plus sa flamme[512]. Tu pouvois en effet prétendre un peu plus haut; Mais on ne peut assez estimer ce qu'il vaut: 880 Ses belles qualités, son crédit et sa race Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce. Adieu: si tu le vois, tu peux lui témoigner[513] Que sans beaucoup de peine on me pourra gagner.

SCÈNE VIII.

DAPHNIS.

D'aise et d'étonnement je demeure immobile. 885 D'où lui vient cette humeur de m'être si facile? D'où me vient ce bonheur où je n'osois penser? Florame, il m'est permis de te récompenser; Et sans plus déguiser ce qu'un père autorise, Je puis me revancher du don de ta franchise[514]; 890 Ton mérite le rend, malgré ton peu de biens, Indulgent à mes feux, et favorable aux tiens: Il trouve en tes vertus des richesses plus belles[515]. Mais est-il vrai, mes sens? m'êtes-vous si fidèles[516]? Mon heur me rend confuse, et ma confusion 895 Me fait tout soupçonner de quelque illusion. Je ne me trompe point, ton mérite et ta race Auprès des gens d'honneur sont trop dignes de grâce. Florame, il est tout vrai, dès lors que je te vis, Un battement de coeur me fit de cet avis; 900 Et mon père aujourd'hui souffre que dans son âme Les mêmes sentiments....

SCÈNE IX.

FLORAME, DAPHNIS.

DAPHNIS.

Quoi! vous voilà, Florame? Je vous avois prié tantôt de me quitter.

FLORAME.

Et je vous ai quittée aussi sans contester.

DAPHNIS.

Mais revenir sitôt, c'est me faire une offense. 905

FLORAME.

Quand j'aurois sur ce point reçu quelque défense, Si vous saviez quels feux ont pressé mon retour, Vous en pardonneriez le crime à mon amour.

DAPHNIS.

Ne vous préparez point à dire des merveilles, Pour me persuader des flammes sans pareilles[517]. 910 Je crois que vous m'aimez, et c'est en croire plus Que n'en exprimeroient vos discours superflus.

FLORAME.

Mes feux, qu'ont redoublés[518] ces propos adorables, A force d'être crus deviennent incroyables, Et vous n'en croyez rien qui ne soit au-dessous: 915 Que ne m'est-il permis d'en croire autant de vous?

DAPHNIS.

Votre croyance est libre.

FLORAME.

Il me la faudroit vraie.

DAPHNIS.

Mon coeur par mes regards vous fait trop voir sa plaie. Un homme si savant au langage des yeux Ne doit pas demander que je m'explique mieux. 920 Mais puisqu'il vous en faut un aveu de ma bouche, Allez, assurez-vous que votre amour me touche. Depuis tantôt je parle un peu plus librement[519], Ou, si vous le voulez, un peu plus hardiment: Aussi j'ai vu mon père, et s'il vous faut tout dire, 925 Avec tous nos desirs sa volonté conspire[520].

FLORAME.

Surpris, ravi, confus, je n'ai que repartir. Être aimé de Daphnis! un père y consentir! Dans mon affection ne trouver plus d'obstacles[521]! Mon espoir n'eût osé concevoir ces miracles. 930

DAPHNIS.

Miracles toutefois qu'Amarante a produits: De sa jalouse humeur nous tirons ces doux fruits. Au récit de nos feux, malgré son artifice, La bonté de mon père a trompé sa malice; Du moins je le présume, et ne puis soupçonner[522] 935 Que mon père sans elle ait pu rien deviner.

FLORAME.

Les avis d'Amarante, en trahissant ma flamme, N'ont point gagné Géraste en faveur de Florame. Les ressorts d'un miracle ont un plus haut moteur, Et tout autre qu'un dieu n'en peut être l'auteur. 940

DAPHNIS.

C'en est un que l'Amour.

FLORAME.

Et vous verrez peut-être Que son pouvoir divin se fait ici paroître, Dont quelques grands effets, avant qu'il soit longtemps, Vous rendront étonnée, et nos desirs contents.

DAPHNIS.

Florame, après vos feux et l'aveu de mon père, 945 L'amour n'a point d'effets capables de me plaire.

FLORAME.

Aimez-en le premier, et recevez la foi[523] D'un bienheureux amant qu'il met sous votre loi.

DAPHNIS.

Vous, prisez le dernier qui vous donne la mienne.

FLORAME.

Quoique dorénavant Amarante survienne, 950 Je crois que nos discours iront d'un pas égal[524]. Sans donner sur le rhume ou gauchir sur le bal.

DAPHNIS.

Si je puis tant soit peu dissimuler ma joie, Et que dessus mon front son excès ne se voie, Je me jouerai bien d'elle et des empêchements 955 Que son adresse apporte à nos contentements[525].

FLORAME.

J'en apprendrai de vous l'agréable nouvelle. Un ordre nécessaire au logis me rappelle, Et doit fort avancer le succès de nos voeux.

DAPHNIS.

Nous n'avons plus qu'une âme et qu'un vouloir nous deux. Bien que vous éloigner ce me soit un martyre, Puisque vous le voulez, je n'y puis contredire. Mais quand dois-je espérer de vous revoir ici?

FLORAME.

Dans une heure au plus tard.

DAPHNIS.

Allez donc: la voici.

SCÈNE X.

DAPHNIS, AMARANTE.

DAPHNIS.

Amarante, vraiment vous êtes fort jolie; 965 Vous n'égayez pas mal votre mélancolie; Votre jaloux chagrin a de beaux agréments[526], Et choisit assez bien ses divertissements: Votre esprit pour vous-même a force complaisance De me faire l'objet de votre médisance; 970 Et pour donner couleur à vos détractions, Vous lisez fort avant dans mes intentions.

AMARANTE.

Moi! que de vous j'osasse aucunement médire!

DAPHNIS.

Voyez-vous, Amarante, il n'est plus temps de rire. Vous avez vu mon père, avec qui vos discours 975 M'ont fait à votre gré de frivoles amours. Quoi! souffrir un moment l'entretien de Florame, Vous le nommez bientôt une secrète flamme? Cette jalouse humeur dont vous suivez la loi Vous fait en mes secrets plus savante que moi. 980 Mais passe pour le croire; il falloit que mon père De votre confidence apprît cette chimère?

AMARANTE.

S'il croit que vous l'aimez, c'est sur quelque soupçon Où je ne contribue en aucune façon. Je sais trop que le ciel, avec de telles grâces[527], 985 Vous donne trop de coeur pour des flammes si basses; Et quand je vous croirois dans cet indigne choix, Je sais ce que je suis et ce que je vous dois.

DAPHNIS.

Ne tranchez point ainsi de la respectueuse: Votre peine après tout vous est bien fructueuse; 990 Vous la devez chérir, et son heureux succès Qui chez nous à Florame interdit tout accès. Mon père le bannit et de l'une et de l'autre: Pensant nuire à mon feu, vous ruinez le vôtre. Je lui viens de parler, mais c'étoit seulement 995 Pour lui dire l'arrêt de son bannissement. Vous devez cependant être fort satisfaite Qu'à votre occasion un père me maltraite; Pour fruit de vos labeurs si cela vous suffit, C'est acquérir ma haine avec peu de profit. 1000

AMARANTE.

Si touchant vos amours on sait rien de ma bouche, Que je puisse à vos yeux devenir une souche! Que le ciel....

DAPHNIS.

Finissez vos imprécations. J'aime votre malice et vos délations.

Ma mignonne, apprenez que vous êtes déçue: 1005 C'est par votre rapport que mon ardeur est sue; Mais mon père y consent, et vos avis jaloux N'ont fait que me donner Florame pour époux.

SCÈNE XI.

AMARANTE.

Ai-je bien entendu? Sa belle humeur se joue[528], Et par plaisir soi-même elle se désavoue. 1010 Son père la maltraite, et consent à ses voeux! Ai-je nommé Florame en parlant de ses feux? Florame, Clarimond, ces deux noms, ce me semble, Pour être[529] confondus, n'ont rien qui se ressemble. Le moyen que jamais on entendît si mal, 1015 Que l'un de ces amants fût pris pour son rival[530]? Je ne sais où j'en suis, et toutefois j'espère: Sous ces obscurités je soupçonne un mystère; Et mon esprit confus, à force de douter, Bien qu'il n'ose rien croire, ose encor se flatter. 1020

FIN DU TROISIÈME ACTE.

FOOTNOTES:

[486] _Var._ Enfin, quelque froideur que t'ait montré Florise. (1637)

[487] _Var._ A moins que d'accepter Florame pour son gendre. (1637)

[488] _Var._ Ce qu'il est plus que moi m'oblige à lui céder. (1637-57)

[489] _Var._ Pour avoir trop d'amour, c'est m'obéir trop peu. CLAR. La puissance qu'Amour sur moi vous a donnée.... (1637-60)

[490] _Var._ D'où naissent tant, bons Dieux! et de telles froideurs? (1637-57)