Œuvres de P. Corneille, Tome 02
Part 10
Excuse, ou pour le moins pardonne à ma folie; Le sort en est jeté: va, ma chère Célie[426], 350 Va trouver la beauté qui me tient sous sa loi; Flatte-la de ma part, promets-lui tout de moi; Dis-lui que si l'amour d'un vieillard l'importune, Elle fait une planche[427] à sa bonne fortune; Que l'excès de mes biens, à force de présents, 355 Répare la vigueur qui manque à mes vieux ans; Qu'il ne lui peut échoir de meilleure aventure.
CÉLIE.
Ne m'importunez point de votre tablature[428]: Sans vos instructions je sais bien mon métier[429], Et je n'en laisserai pas un trait à quartier[430]. 360
GÉRASTE.
Je ne suis point ingrat quand on me rend office. Peins-lui bien mon amour, offre bien mon service, Dis bien que mes beaux jours ne sont pas si passés Qu'il ne me reste encor....
CÉLIE.
Que vous m'étourdissez! N'est-ce point assez dit que votre âme est éprise? 365 Que vous allez mourir si vous n'avez Florise? Reposez-vous sur moi.
GÉRASTE.
Que voilà froidement Me promettre ton aide à finir mon tourment!
CÉLIE.
S'il faut aller plus vite, allons, je vois son frère[431], Et vais tout devant vous lui proposer l'affaire[432]. 370
GÉRASTE.
Ce seroit tout gâter; arrête, et par douceur Essaie auparavant d'y résoudre la soeur.
SCÈNE II.
FLORAME.
Jamais ne verrai-je finie Cette incommode affection, Dont l'impitoyable manie[433] 375 Tyrannise ma passion? Je feins, et je fais naître un feu si véritable, Qu'à force d'être aimé je deviens misérable.
Toi qui m'assiéges tout le jour, Fâcheuse cause de ma peine, 380 Amarante, de qui l'amour Commence à mériter ma haine, Cesse de te donner tant de soins superflus[434]: Je te voudrai du bien de ne m'en vouloir plus.
Dans une ardeur si violente, 385 Près de l'objet de mes desirs[435], Penses-tu que je me contente D'un regard et de deux soupirs? Et que je souffre encor cet injuste partage Où tu tiens mes discours, et Daphnis mon courage? 390
Si j'ai feint pour toi quelques feux, C'est à quoi plus rien ne m'oblige: Quand on a l'effet de ses voeux[436], Ce qu'on adoroit se néglige. Je ne voulois de toi qu'un accès chez Daphis: 395 Amarante, je l'ai; mes amours sont finis.
Théante, reprends ta maîtresse; N'ôte plus à mes entretiens L'unique sujet qui me blesse, Et qui peut-être est las des tiens. 400 Et toi, puissant Amour, fais enfin que j'obtienne Un peu de liberté pour lui donner la mienne!
SCÈNE III.
AMARANTE, FLORAME.
AMARANTE.
Que vous voilà soudain de retour en ces lieux!
FLORAME.
Vous jugerez par là du pouvoir de vos yeux.
AMARANTE.
Autre objet que mes yeux devers nous vous attire. 405
FLORAME.
Autre objet que vos yeux ne cause mon martyre.
AMARANTE.
Votre martyre donc est de perdre avec moi Un temps dont vous voulez faire un meilleur emploi.
SCÈNE IV[437].
DAPHNIS, AMARANTE, FLORAME.
DAPHNIS.
Amarante, allez voir si dans la galerie Ils ont bientôt tendu cette tapisserie: 410 Ces gens-là ne font rien, si l'on n'a l'oeil sur eux.
(Amarante rentre, et Daphnis continue.)
Je romps pour quelque temps le discours de vos feux.
_FLORAME._
N'appelez point des feux un peu de complaisance Que détruit votre abord, qu'éteint votre présence[438].
_DAPHNIS._
Votre amour est trop forte, et vos coeurs trop unis, 415 Pour l'oublier soudain à l'abord de Daphnis; Et vos civilités étant dans l'impossible Vous rendent bien flatteur, mais non pas insensible.
_FLORAME._
Quoi que vous estimiez de ma civilité, Je ne me pique point d'insensibilité. 420 J'aime, il n'est que trop vrai, je brûle, je soupire; Mais un plus haut sujet me tient sous son empire.
_DAPHNIS._
Le nom ne s'en dit point?
FLORAME.
Je ris de ces amants Dont le trop de respect redouble les tourments[439], Et qui, pour les cacher se faisant violence, 425 Se promettent beaucoup d'un timide silence[440]. Pour moi, j'ai toujours cru qu'un amour vertueux N'avoit point à rougir d'être présomptueux[436]. Je veux bien vous nommer le bel oeil qui me dompte Et ma témérité ne me fait point de honte. 430 Ce rare et haut sujet....
AMARANTE, revenant brusquement.
Tout est presque tendu.
DAPHNIS.
Vous n'avez auprès d'eux guère de temps perdu.
AMARANTE.
J'ai vu qu'ils l'employoient, et je suis revenue[442].
DAPHNIS.
J'ai peur de m'enrhumer au froid qui continue, Allez au cabinet me querir un mouchoir[443]: 435 J'en ai laissé les clefs autour de mon miroir; Vous les trouverez là.
(Amarante rentre, et Daphnis continue.)
J'ai cru que cette belle Ne pouvoit à propos se nommer devant elle, Qui recevant par là quelque espèce d'affront, En auroit eu soudain la rougeur sur le front. 440
FLORAME.
Sans affront je la quitte, et lui préfère une autre[444] Dont le mérite égal, le rang pareil au vôtre, L'esprit et les attraits également puissants, Ne devroient de ma part avoir que de l'encens[445]. Oui, sa perfection, comme la vôtre extrême, 445 N'a que vous de pareille: en un mot, c'est[446]....
DAPHNIS.
Moi-même: Je vois bien que c'est là que vous voulez venir, Non tant pour m'obliger, comme pour me punir. Ma curiosité, devenue indiscrète[447], A voulu trop savoir d'une flamme secrète, 450 Mais bien qu'elle en reçoive un juste châtiment, Vous pouviez me traiter un peu plus doucement. Sans me faire rougir, il vous devoit suffire De me taire l'objet dont vous aimez l'empire: Mettre en sa place un nom qui ne vous touche pas[448], 455 C'est un cruel reproche au peu que j'ai d'appas[449].
FLORAME.
Vu le peu que je suis, vous dédaignez de croire Une si malheureuse et si basse victoire. Mon coeur est un captif si peu digne de vous, Que vos yeux en voudroient désavouer leurs coups; 460 Ou peut-être mon sort me rend si méprisable[450] Que ma témérité vous devient incroyable. Mais quoi que désormais il m'en puisse arriver, Je fais serment....
AMARANTE.
Vos clefs ne sauroient se trouver[451].
DAPHNIS.
Faute d'un plus exquis, et comme par bravade, 465 Ceci servira donc de mouchoir de parade.
Enfin, ce cavalier que nous vîmes au bal, Vous trouvez comme moi qu'il ne danse pas mal?
FLORAME.
Je ne le vis jamais mieux sur sa bonne mine.
DAPHNIS.
Il s'étoit si bien mis pour l'amour de Clarine. 470
(A Amarante[452].)
A propos de Clarine, il m'étoit échappé Qu'elle en a deux à moi d'un nouveau point coupé[453]: Allez, et dites-lui qu'elle me les renvoie.
AMARANTE.
Il est hors d'apparence aujourd'hui qu'on la voie: Dès une heure au plus tard elle devoit sortir. 475
DAPHNIS.
Son cocher n'est jamais sitôt prêt à partir; Et d'ailleurs son logis n'est pas au bout du monde; Vous perdrez peu de pas. Quoi qu'elle vous réponde, Dites-lui nettement que je les veux avoir[454].
AMARANTE.
A vous les rapporter je ferai mon pouvoir. 480
SCÈNE V.
FLORAME, DAPHNIS.
FLORAME.
C'est à vous maintenant d'ordonner mon supplice, Sûre que sa rigueur n'aura point d'injustice.
DAPHNIS.
Vous voyez qu'Amarante a pour vous de l'amour, Et ne manquera pas d'être tôt de retour. Bien que je pusse encore user de ma puissance[455], 485 Il vaut mieux ménager le temps de son absence. Donc, pour n'en perdre point en discours superflus[456], Je crois que vous m'aimez; n'attendez rien de plus: Florame, je suis fille, et je dépends d'un père.
FLORAME.
Mais de votre côté que faut-il que j'espère? 490
DAPHNIS.
Si ma jalouse encor vous rencontroit ici, Ce qu'elle a de soupçons seroit trop éclairci: Laissez-moi seule, allez.
FLORAME.
Se peut-il que Florame Souffre d'être sitôt séparé de son âme? Oui, l'honneur d'obéir à vos commandements 495 Lui doit être plus cher que ses contentements.
SCÈNE VI.
DAPHNIS.
Mon amour, par ses yeux plus forte devenue, L'eût bientôt emporté dessus ma retenue; Et je sentois mon feu tellement s'augmenter[457], Qu'il n'étoit plus en moi de le pouvoir dompter. 500 J'avois peur d'en trop dire; et cruelle à moi-même, Parce que j'aime trop j'ai banni ce que j'aime. Je me trouve captive en de si beaux liens[458], Que je meurs qu'il le sache, et j'en fuis les moyens. Quelle importune loi que cette modestie 505 Par qui notre apparence en glace convertie Étouffe dans la bouche, et nourrit dans le coeur, Un feu dont la contrainte augmente la vigueur! Que ce penser m'est doux! que je t'aime, Florame[459]! Et que je songe peu, dans l'excès de ma flamme, 510 A ce qu'en nos destins contre nous irrités Le mérite et les biens font d'inégalités! Aussi par celle-là de bien loin tu me passes[460], Et l'autre seulement est pour les âmes basses; Et ce penser flatteur me fait croire aisément 515 Que mon père sera de même sentiment[461]. Hélas! c'est en effet bien flatter mon courage, D'accommoder son sens aux desirs de mon âge. Il voit par d'autres yeux, et veut d'autres appas.
SCÈNE VII.
DAPHNIS, AMARANTE.
AMARANTE.
Je vous l'avois bien dit qu'elle n'y seroit pas[462]. 520
DAPHNIS.
Que vous avez tardé pour ne trouver personne!
AMARANTE.
Ce reproche vraiment ne peut qu'il ne m'étonne: Pour revenir plus vite, il eût fallu voler.
DAPHNIS.
Florame cependant, qui vient de s'en aller, A la fin, malgré moi, s'est ennuyé d'attendre. 525
AMARANTE.
C'est chose toutefois que je ne puis comprendre. Des hommes de mérite et d'esprit comme lui N'ont jamais avec vous aucun sujet d'ennui: Votre âme généreuse a trop de courtoisie.
DAPHNIS.
Et la vôtre amoureuse un peu de jalousie. 530
AMARANTE.
De vrai, je goûtois mal de faire tant de tours, Et perdois à regret ma part de ses discours.
DAPHNIS.
Aussi je me trouvois si promptement servie, Que je me doutois bien qu'on me portoit envie. En un mot, l'aimez-vous?
AMARANTE.
Je l'aime aucunement, 535 Non pas jusqu'à troubler votre contentement; Mais si son entretien n'a pas de quoi vous plaire, Vous m'obligerez fort de ne m'en plus distraire.
DAPHNIS.
Mais au cas qu'il me plût?
AMARANTE.
Il faudroit vous céder. C'est ainsi qu'avec vous je ne puis rien garder. 540 Au moindre feu pour moi qu'un amant fait paroître, Par curiosité vous le voulez connoître, Et quand il a goûté d'un si doux entretien, Je puis dire dès lors que je ne tiens plus rien. C'est ainsi que Théante a négligé ma flamme; 545 Encor tout de nouveau vous m'enlevez Florame: Si vous continuez à rompre ainsi mes coups, Je ne sais tantôt plus comment vivre avec vous[463].
DAPHNIS.
Sans colère, Amarante, il semble, à vous entendre, Qu'en même lieu que vous je voulusse prétendre. 550 Allez, assurez-vous que mes contentements Ne vous déroberont aucun de vos amants[464]; Et pour vous en donner la preuve plus expresse, Voilà votre Théante, avec qui je vous laisse.
SCÈNE VIII.
THÉANTE, AMARANTE.
THÉANTE.
Tu me vois sans Florame: un amoureux ennui[465] 555 Assez adroitement m'a dérobé de lui. Las de céder ma place à son discours frivole, Et n'osant toutefois lui manquer de parole, Je pratique[466] un quart d'heure à mes affections.
AMARANTE.
Ma maîtresse lisoit dans tes intentions: 560 Tu vois à ton abord comme elle a fait retraite, De peur d'incommoder une amour si parfaite.
THÉANTE.
Je ne la saurois croire obligeante à ce point. Ce qui la fait partir ne se dira-t-il point?
AMARANTE.
Veux-tu que je t'en parle avec toute franchise? 565 C'est la mauvaise humeur où Florame l'a mise.
THÉANTE.
Florame?
AMARANTE.
Oui: ce causeur vouloit l'entretenir; Mais il aura perdu le goût d'y revenir: Elle n'a que fort peu souffert sa compagnie, Et l'en a chassé presque avec ignominie[467]. 570 De dépit cependant ses mouvements aigris Ne veulent aujourd'hui traiter que de mépris; Et l'unique raison qui fait qu'elle me quitte, C'est l'estime où te met près d'elle ton mérite: Elle ne voudroit pas te voir mal satisfait[468], Ni rompre sur-le-champ le dessein qu'elle a fait.
THÉANTE.
J'ai regret que Florame ait reçu cette honte: Mais enfin, auprès d'elle il trouve mal son conte[469]?
AMARANTE.
Aussi c'est un discours ennuyeux que le sien: Il parle incessamment sans dire jamais rien[470]; 580 Et n'étoit que pour toi je me fais ces contraintes, Je l'envoierois bientôt porter ailleurs ses feintes.
THÉANTE.
Et je m'assure aussi tellement en ta foi, Que bien que tout le jour il cajole avec toi, Mon esprit te conserve une amitié si pure, 585 Que sans être jaloux je le vois et l'endure.
AMARANTE.
Comment le serois-tu pour un si triste objet? Ses imperfections t'en ôtent tout sujet. C'est à toi d'admirer qu'encor qu'un beau visage Dedans ses entretiens à toute heure t'engage[471], 590 J'ai pour toi tant d'amour et si peu de soupçon, Que je n'en suis jalouse en aucune façon. C'est aimer puissamment que d'aimer de la sorte; Mais mon affection est bien encor plus forte. Tu sais (et je le dis sans te mésestimer) 595 Que quand notre Daphnis auroit su te charmer[472], Ce qu'elle est plus que toi mettroit hors d'espérance[473] Les fruits qui seroient dus à ta persévérance. Plût à Dieu que le ciel te donnât assez d'heur Pour faire naître en elle autant que j'ai d'ardeur! 600 Voyant ainsi la porte à ta fortune ouverte[474], Je pourrais librement consentir à ma perte.
THÉANTE.
Je te souhaite un change autant avantageux. Plût à Dieu que le sort te fût moins outrageux, Ou que jusqu'à ce point il t'eût favorisée, 605 Que Florame fût prince, et qu'il t'eût épousée! Je prise auprès des tiens si peu mes intérêts, Que bien que j'en sentisse au coeur mille regrets[475], Et que de déplaisir il m'en coûtât la vie, Je me la tiendrois lors heureusement ravie. 610
AMARANTE.
Je ne voudrois point d'heur qui vînt avec ta mort, Et Damon que voilà n'en seroit pas d'accord.
THÉANTE.
Il a mine d'avoir quelque chose à me dire.
AMARANTE.
Ma présence y nuiroit: adieu, je me retire.
THÉANTE.
Arrête: nous pourrons nous voir tout à loisir; 615 Rien ne le presse.
SCÈNE IX.
THÉANTE, DAMON.
THÉANTE.
Ami, que tu m'as fait plaisir! J'étois fort à la gêne avec cette suivante[476].
DAMON.
Celle qui te charmoit te devient bien pesante.
THÉANTE.
Je l'aime encor pourtant; mais mon ambition Ne laisse point agir mon inclination. 620 Ma flamme sur mon coeur en vain est la plus forte[477]; Tous mes desirs ne vont qu'où mon dessein les porte. Au reste j'ai sondé l'esprit de mon rival.
DAMON.
Et connu....
THÉANTE.
Qu'il n'est pas pour me faire grand mal. Amarante m'en vient d'apprendre une nouvelle 625 Qui ne me permet plus que j'en sois en cervelle. Il a vu....
DAMON.
Qui?
THÉANTE.
Daphnis, et n'en a remporté Que ce qu'elle devoit à sa témérité.
DAMON.
Comme quoi?
THÉANTE.
Des mépris, des rigueurs sans pareilles[478].
DAMON.
As-tu beaucoup de foi pour de telles merveilles[479]? 630
THÉANTE.
Celle dont je les tiens en parle assurément.
DAMON.
Pour un homme si fin, on te dupe aisément. Amarante elle-même en est mal satisfaite, Et ne t'a rien conté que ce qu'elle souhaite: Pour seconder Florame en ses intentions, 635 On l'avoit écartée à des commissions. Je viens de le trouver, tout ravi dans son âme[480] D'avoir eu les moyens de déclarer sa flamme[481], Et qui présume tant de ses prospérités, Qu'il croit ses voeux reçus, puisqu'ils sont écoutés; 640 Et certes son espoir n'est pas hors d'apparence. Après ce bon accueil, et cette conférence Dont Daphnis elle-même a fait l'occasion, J'en crains fort un succès à ta confusion. Tâchons d'y donner ordre; et sans plus de langage, 645 Avise en quoi tu veux employer mon courage.
THÉANTE.
Lui disputer un bien où j'ai si peu de part, Ce seroit m'exposer pour quelque autre au hasard. Le duel est fâcheux, et quoi qu'il en arrive, De sa possession, l'un et l'autre il nous prive[482], 650 Puisque de deux rivaux, l'un mort, l'autre s'enfuit, Tandis que de sa peine un troisième a le fruit. A croire son courage, en amour on s'abuse: La valeur d'ordinaire y sert moins que la ruse[483].
DAMON.
Avant que passer outre, un peu d'attention. 655
THÉANTE.
Te viens-tu d'aviser de quelque invention?
DAMON.
Oui, ta seule maxime en fonde l'entreprise. Clarimond voit Daphnis, il l'aime, il la courtise; Et quoiqu'il n'en reçoive encor que des mépris, Un moment de bonheur lui peut gagner ce prix. 660
THÉANTE.
Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre[484].
DAMON.
Je veux que de sa part tu ne doives rien craindre, N'est-ce pas le plus sûr qu'un duel hasardeux Entre Florame et lui les en prive tous deux?
THÉANTE.
Crois-tu qu'avec Florame aisément on l'engage? 665
DAMON.
Je l'y résoudrai trop avec un peu d'ombrage. Un amant dédaigné ne voit pas de bon oeil Ceux qui du même objet ont un plus doux accueil: Des faveurs qu'on leur fait il forme ses offenses, Et pour peu qu'on le pousse, il court aux violences[485]. 670 Nous les verrions par là, l'un et l'autre écartés, Laisser la place libre à tes félicités.
THÉANTE.
Oui, mais s'il t'obligeoit d'en porter la parole?
DAMON.
Tu te mets en l'esprit une crainte frivole: Mon péril de ces lieux ne te bannira pas; 675 Et moi, pour te servir je courrois au trépas.
THÉANTE.
En même occasion dispose de ma vie, Et sois sûr que pour toi j'aurai la même envie.
DAMON.
Allons, ces compliments en retardent l'effet.
THÉANTE.
Le ciel ne vit jamais un ami si parfait. 680
FIN DU SECOND ACTE.
FOOTNOTES:
[424] _Var._ Et c'est un grand bonheur s'ils ne sont que jaloux. Tout leur nuit, et l'abord d'une mouche les blesse; D'ailleurs dans leur devoir leur santé s'intéresse, Et quelque long chemin que soit celui des cieux, L'hymen l'accourcit bien à des hommes si vieux. (1637-57)
[425] Le _fourrier_ est au régiment ou dans la maison du Roi celui qui est chargé de préparer les logements; par suite ce mot s'emploie figurément dans le sens d'_avant-courier_, ou comme nous disons aujourd'hui, d'_avant-coureur_.
[426] _Var._ Le sort en est jeté: va, ma pauvre Célie. (1637-57)
[427] _Faire une planche à quelqu'un_, c'est au propre lui faciliter le passage dans un chemin boueux ou difficile, et au figuré lui faciliter une affaire, une entreprise.
[428] _Var._ Je n'ai que faire ici de votre tablature: Sans vos instructions, je sais trop comme il faut Couler tout doucement sur ce qui vous défaut. GÉR. Ma force à t'écouter semble toute passée[425-a]. Je ne suis pas encor d'une âge si cassée, Et ne crois pas avoir usé tous mes beaux jours. CÉL. Ne m'étourdissez point avec ces vains discours; Il suffit que votre âme est tellement éprise [Que vous allez mourir si vous n'avez Florise:] Il y faudra tâcher. (1637-57)
[425-a] Mes forces à t'ouïr semblent toutes passées. Bannis en ma faveur ces mauvaises pensées: Je ne crois pas avoir usé tous mes beaux jours. (1644-57)
[429] _Var._ [Sans vos instructions je sais bien mon métier,] Et je vous aime assez pour n'y rien oublier. (1660)
[430] _Laisser à quartier_, laisser à l'écart, laisser de côté, omettre. Voyez tome I, p. 93, note 2.
[431] _Var._ Faut-il aller plus vite? Eh bien! voilà son frère. (1637-57)
[432] _Var._ Je m'en vais devant vous lui proposer l'affaire. (1637) _Var._ Je vais tout devant vous lui proposer l'affaire. (1644-57)
[433] _Var._ Dont l'importune tyrannie Rompt le cours de ma passion? (1637-57)
[434] _Var._ Relâche un peu tes soins, puisqu'ils sont superflus. (1637)
[435] _Var._ Si près de mes chastes desirs. (1637-57)
[436] L'édition de 1682 porte par erreur:
Quand on a l'effet de ces voeux.
[437] Cette scène se divise en cinq dans l'édition de 1637. La scène V, qui a pour personnages DAPHNIS et FLORAME, commence après le vers 411; la scène VI, entre DAPHNIS, AMARANTE et FLORAME, au milieu du vers 431; la scène VII, entre DAPHNIS et FLORAME, au milieu du vers 437; la scène VIII, entre DAPHNIS, AMARANTE et FLORAME, au vers 464, à la reprise d'Amarante: «Vos clefs, etc.»--Nous n'avons pas besoin de dire après cela que les jeux de scène indiqués soit dans notre texte soit en variante, à ces divers endroits, manquent dans l'édition de 1637.
[438] _Var._ Qu'étouffe et que d'abord éteint votre présence. (1637-57)
[439] _Var._ Dont l'importun respect redouble les tourments.(1637-57)
[440] _Var._ Pensent fort avancer par un honteux silence. (1637-57)
[441] _Var._ Ne peut être blâmé, bien que présomptueux. J'avouerai donc mon feu, quelque haut qu'il se monte. (1637-57)
[442] _Var._ Ne leur servant de rien, je m'en suis revenue. (1637-57)
[443] _Var._ [Allez au cabinet me querir un mouchoir.] AMAR. Donnez-m'en donc la clef. DAPHN. Je l'aurai laissé choir: Tâchez de la trouver. (1637-57)
[444] _Var._ Sans affront je la quitte, et lui préfère un autre[444-a]. (1637)
[444-a] Voyez tome I, p. 228, note 3.
[445] _Var._ Ne devroient de ma part avoir que des encens. (1637-57)
[446] _Var._ N'a que de vous pareille: en un mot c'est.... (1637-60)
[447] _Var._ Ma curiosité s'est rendue indiscrète A vous trop informer d'une flamme secrète. (1637-57)
[448] _Var._ En nommer un au lieu qui ne vous touche pas. (1637) _Var._ Puisque m'en nommer un qui ne vous touche pas. (1644-57)
[449] _Var._ N'est que faire un reproche à son manque d'appas. (1637-57)
[450] _Var._ Ou peut-être mon sort me rend si misérable. (1637-60)
[451] _Var._ Je fais voeu....AMAR.[451-a] Votre clef ne se sauroit trouver. DAPHN. Bien donc, à faute d'autre, et comme par bravade, Voici qui servira de mouchoir de parade. (1637-57)
[451-a] AMARANTE, _revenant encore brusquement_. (1644-57)
[452] Cette indication manque dans les éditions de 1637-60.
[453] _Var._ Qu'elle a depuis longtemps à moi du point coupé[453-a]: Allez, et dites-lui qu'elle me le renvoie. (1637-57)
[453-a] Voyez la note 6 de la p. 7 de ce volume.
[454] _Var._ Dites-lui nettement que je le veux avoir. AMAR. A vous le rapporter je ferai mon pouvoir. (1637-57)