Œuvres de P. Corneille, Tome 01
Chapter 5
Au mois d'avril 1662, il écrit au même abbé de Pure: «Le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre[122].» Il ne fit, en effet, rien représenter en 1662; et au commencement d'octobre il n'avait pas encore quitté Rouen[123]. Non-seulement aucun ouvrage dramatique, mais nulle pièce de vers ne vient se placer dans cette année, qu'un déménagement de poëte semble, on a peine à le croire, avoir occupée ou du moins troublée tout entière. C'est, il est vrai, à cette époque que se rattache la _Plainte de la France à Rome_, écrite à l'occasion de l'insulte faite au duc de Créquy, ambassadeur de France, par les Corses de la garde du Pape; mais nous avons prouvé que cette pièce de vers, attribuée sans hésitation à Corneille par la plupart de ses éditeurs et de ses biographes, n'est point de lui, mais de Fléchier[124].
[122] Voyez tome X, p. 494.
[123] Tome X, p. 496.
[124] Voyez tome X, p. 367 et 368.
Où Corneille vint-il habiter à Paris en quittant Rouen? Ce fut, selon M. Édouard Fournier, à l'hôtel de Guise, rue du Chaume, où est aujourd'hui le palais des Archives. Il est vrai qu'en 1663 d'Aubignac nous apprend que notre auteur y avait «le couvert et la table,» et Tallemant des Réaux raconte qu'il avait «trouvé moyen» d'y «avoir une chambre[125];» mais cela ne s'applique-t-il pas aux séjours passagers que le poëte venait faire seul à Paris, dans le temps où il habitait encore Rouen, plutôt qu'à une installation permanente et complète avec femme et enfants?
[125] Voyez tome X, p. 183 de notre édition.
On peut être encore plus tenté de le croire si l'on remarque que le 7 septembre 1655, Tristan l'Hermite mourut à l'hôtel de Guise, comme nous l'apprend Loret par les vers suivants de sa _Muse historique_:
Mardi, cet auteur de mérite, Que l'on nommoit Tristan l'Hermite, . . . . . . . . . . . . Décéda d'un mal de poulmon Dans le très-noble hôtel de Guise, Où ce prince, qu'un chacun prise, Par ses admirables bontés, Ses soins et générosités, Dès longtemps s'étoit fait paraître Son bienfaiteur, Mécène, et maître.
N'est-il pas probable que Corneille eut dès 1655 la survivance de ce logis, dès longtemps consacré à un poëte dramatique, et auquel sa supériorité sur tous ses rivaux lui donnait une sorte de droit?
En tout cas, il est certain qu'il n'alla pas s'établir en 1662 rue d'Argenteuil, et qu'il y vint beaucoup plus tard qu'on ne l'a cru; il n'y était pas encore fixé en 1676, car, ainsi que l'a remarqué M. Taschereau[126], une procuration du 23 août 1675, relative à la tutelle des enfants d'un cousin de Corneille, avec qui il paraissait fort lié, et qu'il avait chargé depuis son départ de Rouen d'y surveiller ses intérêts[127], prouve qu'à cette époque Pierre Corneille demeurait rue de Cléry, paroisse Saint-Eustache[128]. Il y habitait encore au commencement de l'année suivante, comme le montre une _Liste (avec les adresses) de Messieurs de l'Academie francoise en Ianuier 1676_, la seule de ce genre que nous connaissions pour tout le dix-septième siècle[129].
[126] _OEuvres complètes de P. Corneille_, 1857, tome I, p. XXVI.
[127] Voyez _Pièces justificatives_, nº XII.
[128] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIII.
[129] Cette liste, de format in-4{o}, a été publiée chez Pierre le Petit, imprimeur ordinaire du Roi et de l'Académie. L'exemplaire que nous en avons vu appartient à la Bibliothèque impériale, où il porte le nº Z-2284/Hf 76. L'article consacré à Corneille y est ainsi conçu:
1647. Pierre Corneille, cy-deuant Aduocat General à la Table de marbre de Normandie, _ruë de Clery_.
En 1662, Colbert fit dresser par Costar et Chapelain une double liste des savants et des écrivains qui paraissaient mériter des pensions du Roi. Corneille est naturellement sur l'une et sur l'autre. Les jugements qui se rapportent à lui et que nous reproduisons ailleurs[130] lui sont très-favorables. Par malheur, on se montra beaucoup moins prodigue envers lui d'argent que d'éloges; et tandis que le 1er janvier 1663 la pension de Mézerai était fixée à quatre mille livres et celle de Chapelain et de plusieurs autres à trois, notre poëte n'en obtint que deux mille, dont il parut, du reste, fort satisfait, car il exprima son contentement avec beaucoup d'effusion dans un _Remercîment_ en vers, où il rappelle les louanges qu'il a adressées au Roi dans ses ouvrages. Moins empressé, il est vrai, à l'égard de Colbert, il laissa passer plus d'un an avant de lui témoigner sa reconnaissance[131].
[130] Voyez tome X, p. 175.
[131] Voyez _ibidem_, p. 176.
A la fin de janvier 1663, peu de temps après avoir reçu sa pension, Corneille fit représenter _Sophonisbe_, qui eut une vogue assez grande, mais de peu de durée, et qui donna lieu à divers écrits de Donneau de Visé et de d'Aubignac, dont on trouvera l'analyse dans la _Notice_ consacrée à cet ouvrage[132]. Nous y avons réuni plusieurs témoignages qui semblent établir d'une manière certaine que cette pièce a été, ainsi que beaucoup d'autres tragédies de Corneille, retouchée avant l'impression. Un passage de d'Aubignac, qui nous avait échappé, semble encore confirmer ce fait: «Toutes les choses qu'il a pu réformer dans sa _Sophonisbe_ ont été rajustées, mais assez mal, comme on l'a remarqué à la nouvelle couleur qu'il a depuis peu donnée au mauvais mariage de cette reine, fait un peu trop à la hâte, l'ayant prétexté de quelques vieilles lois des Africains; et maintenant il dit que je me suis trompé dans mes observations. Cela vraiment est bien fin, de corriger ses fautes et soutenir hardiment que l'on n'en a point fait, et d'avancer que je dormois ou que je rêvois ailleurs durant la représentation; ses amis, qui lors étoient auprès de moi, savent bien que j'étois assez attentif, et que je me plaignois souvent de leur interruption, quand ils exigeoient de moi des louanges que ma conscience ne pouvoit donner[133].»
[132] Tome VI, p. 449 et suivantes.
[133] _Seconde Dissertation.... sur.... Sertorius. Recueil de Granet_, tome I, p. 285.
Au mois d'août 1664, _Othon_ eut à son tour un remarquable succès. Puis un an se passe sans que Corneille fasse rien paraître de nouveau. Le 19 juillet 1665, il obtient un privilége pour une traduction des _Louanges de la sainte Vierge_ attribuées à saint Bonaventure, et la publie à ses frais le 22 août, chez Gabriel Quinet. «Si ce coup d'essai ne déplaît pas, dit le poëte dans l'avis _Au lecteur_, il m'enhardira à donner de temps en temps au public des ouvrages de cette nature;» et il ajoute, avec un regret sincère, il faut le croire, mais que peut-être on aura quelque peine à regarder comme très-profond: «Ce n'est pas sans beaucoup de confusion que je me sens un esprit si fécond pour les choses du monde, et si stérile pour celles de Dieu[134].»
[134] Tome IX, p. 6.
Jusqu'alors Corneille, quoique sans cesse exposé aux traits de l'envie et engagé parfois dans les luttes littéraires les plus animées, avait été un poëte heureux: de prompts succès avaient balancé ses chutes, et il avait été l'objet des hommages les plus flatteurs. «Tout Paris, dit Perrault dans ses _Hommes illustres_, a vu un cabinet de pierres de rapport fait à Florence, et dont on avoit fait présent au cardinal Mazarin, où entre les divers ornements dont il est enrichi, on avoit mis aux quatre coins les médailles ou portraits des quatre plus grands poëtes qui aient jamais paru dans le monde: savoir Homère, Virgile, le Tasse et Corneille. On ne peut pas croire qu'il entrât de la flatterie dans ce choix, et qu'il n'ait été fait par la voix publique, non-seulement de la France, mais de l'Italie même, assez avare de pareils éloges. Cette espèce d'honneur n'est pas ordinaire, et peu de gens en ont joui, comme M. Corneille, pendant leur vie.... Il seroit malaisé d'exprimer les applaudissements que ses ouvrages reçurent. La moitié du temps qu'on donnoit aux spectacles s'employoit en des exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux endroits, et lorsque par hasard il paroissoit lui-même sur le théâtre, la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de tant de gloire[135].»
[135] _Hommes illustres_, Paris, 1677 et 1678, p. 96.
Nous arrivons maintenant à l'époque douloureuse de la vie de Corneille. A la fin de 1665, nous le voyons signalant dans un sixain spirituel et mordant les retards apportés au payement de sa pension[136]. Un peu plus tard, il laisse paraître dans un remercîment adressé à Saint-Évremont, qui avait défendu sa _Sophonisbe_, les appréhensions que lui avait causées le succès de l'_Alexandre_ de Racine[137], appréhensions que l'accueil fait cinq mois après à l'_Agésilas_ ne fut point de nature à calmer. _Attila_, un peu plus heureux devant le public, eut toutefois encore à essuyer de mordantes critiques. Mais les difficultés de la vie, les contrariétés d'amour-propre ne sont rien auprès des chagrins dont Corneille se vit frappé. Il avait quatre fils: deux au service, où ils faisaient vaillamment leur devoir, et deux autres, beaucoup plus jeunes, qui étaient confiés (cela est certain pour l'un et probable pour l'autre) aux soins des Pères jésuites, comme Corneille l'avait été lui-même.
[136] Tome X, p. 185.
[137] Voyez tome X, p. 498.
Le 6 juillet 1667, le second, que nous avons vu page de la duchesse de Nemours, blessé au pied au siége de Douai, est ramené à Paris, et on le rapporte sur un brancard dans la maison de son père[138]. Peu de temps après, dans la même année, le troisième fils du poète, Charles Corneille, filleul du P. de la Rue, qui a déploré son trépas dans une touchante élégie latine[139], mourait à quatorze ans, au moment où sa précoce intelligence faisait concevoir à son père les plus légitimes espérances.
[138] Voyez tome X, p. 189, note 2.--Rappelons à ce propos que Corneille n'habitait pas alors rue d'Argenteuil, puisque, comme nous l'avons vu, il logeait encore en 1676 rue de Cléry.
[139] Tome X, p. 383.--La devise placée en tête de cette élégie est reproduite dans la _Philosophie des images_ du P. Menestrier, 1682, p. 314.
Sept ans plus tard, en 1672, nous trouvons un témoignage de l'amitié de Corneille pour le P. de la Rue, dans le soin qu'il prit de traduire son poëme latin _Sur les Victoires du Roi_, et surtout de dire à Louis XIV, en lui présentant sa traduction, «qu'elle n'égaloit point l'original du jeune jésuite, qu'il lui nomma[140].» Avant et après cette traduction, Corneille composa encore d'autres vers sur les campagnes du Roi et des imitations de pièces latines de Santeul. En 1670, il publia son _Office de la sainte Vierge_, dédié à la Reine, et accompagné d'une _Approbation_ datée d'octobre 1669.
[140] Voyez tome X, p. 193.
Nous avons eu occasion d'indiquer tout à l'heure combien la renommée naissante de Racine portait ombrage à Corneille, et déjà nous avions dit ailleurs quelle impatience lui causaient les plus innocentes malices de son jeune rival[141]. Soumettre deux poëtes si différents d'âge, de talent, de caractère, à un véritable concours semblait impossible. Henriette d'Angleterre y parvint pourtant, et Corneille, qui avait imprudemment accepté un sujet auquel ses qualités ne convenaient point, donna dans _Tite et Bérénice_ (1670) une triste preuve de l'affaiblissement de son génie[142].
[141] Voyez ci-dessus, p. LII, et tome III, p. 107, note 2.--La plupart des témoignages contemporains établissent que Corneille était exempt de toute envie, mais que, de fort bonne foi, il n'appréciait pas à sa valeur le talent de Racine. Valincourt dit, en parlant de ce poëte, dans une lettre adressée à l'abbé d'Olivet: «qu'étant allé lire au grand Corneille la seconde de ses tragédies, qui est _Alexandre_, Corneille lui donna beaucoup de louanges, mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y étoit pas propre. Corneille étoit incapable d'une basse jalousie: s'il parloit ainsi à Racine, c'est qu'il pensoit ainsi; mais vous savez qu'il préféroit Lucain à Virgile.» (_Histoire de l'Académie françoise_, édition de M. Livet, tome II, p. 336.) Il était particulièrement blessé du défaut d'exactitude historique qu'il remarquait dans certains ouvrages de Racine: «Étant une fois près de Corneille sur le théâtre, à une représentation du _Bajazet_, il me dit: «Je me garderois bien de le dire à d'autre que vous, parce qu'on diroit que j'en parlerois par jalousie; mais prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans le _Bajazet_ qui ait les sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constantinople: ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la France.» Il avoit raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille: le Romain y parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol.» (_Mémoires anecdotes_ de Segrais, tome II des _OEuvres_, 1755, p. 43.)
[142] Voyez tome VII, p. 185-196.--Nous avons reproduit à la page 193 de la _Notice_ de _Tite et Bérénice_ quatre vers rapportés par Subligny, dont nous ne connaissions pas l'auteur et que nous regardions comme étant probablement de celui qui les avait cités. Voici la pièce même d'où ils sont tirés; nous en devons la communication à l'obligeance de M. Paul Lacroix:
A MONSIEUR DE CORNEILLE L'AINÉ, _sur le rôle de Tite dans sa_ Bérénice.
Quand Tite dans tes vers dit qu'il se fait tant craindre, Qu'il n'a qu'à faire un pas pour faire tout trembler, Corneille, c'est LOUIS que tu nous veux dépeindre; Mais ton Tite à LOUIS ne peut bien ressembler: Tite, par de grands mots, nous vante son mérite; LOUIS fait, sans parler, cent exploits inouïs; Et ce que Tite dit de Tite, C'est l'univers entier qui le dit de LOUIS.
(_Billets en vers de M. de Saint-Ussans._ Paris, Jean Guignard et Hilaire Foucault, 1688, p. 6.)
Le privilége de cette tragédie fait mention d'une traduction en vers de _la Thébaïde_ de Stace, dont un livre tout au moins, le second, paraît avoir été imprimé, mais probablement comme essai et à très-petit nombre. Corneille, découragé sans doute du peu de succès de cette tentative, n'aura pas jugé à propos d'y donner suite. On n'a pas pu retrouver un seul exemplaire de l'ouvrage[143].
[143] Voyez tome X, p. 245 et 246.
Il eut une heureuse inspiration en 1674, lorsqu'il se fit le collaborateur de Molière, et consacra «une quinzaine,» nous dit-il, à écrire une grande partie de la tragédie-ballet de _Psyché_[144], et notamment cette scène si délicate et si tendre où Psyché déclare à l'Amour les sentiments qu'il lui fait éprouver.
[144] Voyez tome VII, p. 280 et 288.
Après avoir composé encore quelques vers en l'honneur de Louis XIV, et particulièrement _les Victoires du Roi sur les états de Hollande_, autre traduction d'un poëme du P. de la Rue[145], Corneille fit jouer, en 1672, sa _Pulchérie_ par les comédiens du Marais, et se montra satisfait du demi-succès qu'elle obtint[146]. Il l'avait lue plusieurs fois avant la représentation à des auditeurs de son choix. Il s'était fait une habitude de ces lectures. Les gens de qualité tenaient à grand honneur d'être consultés par lui, et en 1661 Molière nous présente un de ses Fâcheux s'écriant:
Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait, Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait.
(_Les Fâcheux_, acte I, scène 1, vers 53 et 54.)
[145] Tome X, p. 252.
[146] Voyez tome VII, p. 378.
En 1674, de nouveaux malheurs de famille vinrent assaillir le poëte: son vaillant fils, qui en 1667 était revenu blessé du siége de Douai, fut frappé mortellement au siége de Grave, à la tête de la compagnie qu'il commandait en qualité de lieutenant de cavalerie. Son pauvre père ne travailla plus guère à partir de ce nouveau deuil. Il termina sa carrière dramatique à la fin de l'année par _Suréna_[147], et n'écrivit plus que quelques petits poëmes officiels ou des suppliques en vers ou en prose.
[147] Tome VII, p. 455.
Deux de ces pièces sont surtout intéressantes.
D'abord un placet, par lequel Corneille rappelle à Louis XIV la promesse qu'il lui a faite depuis quatre ans d'un bénéfice pour Thomas Corneille, son quatrième fils, et qu'il termine si hardiment en lui disant:
Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir[148].
Ce placet, qu'on était tenté de regarder comme une boutade qui, au lieu d'avoir été adressée au Roi, était demeurée renfermée dans le portefeuille du poëte, ou n'avait du moins circulé que dans un petit cercle d'amis; ce placet, que Granet croyait publier pour la première fois d'après un manuscrit, nous l'avons trouvé, non sans étonnement, imprimé en 1677 dans le _Mercure_, un an ou deux à peine après le moment où il fut écrit. C'est là un curieux témoignage à joindre à ceux qu'une étude attentive permettrait aujourd'hui de réunir sur les libertés littéraires du siècle de Louis XIV.
[148] Tome X, p. 308.
Ensuite cette belle et touchante épître _Au Roi_, qui est comme le testament poétique de Corneille, et dans laquelle il recommande, avec une éloquence si simple, ce qu'il avait de plus cher au monde: ses chefs-d'oeuvre, pour lesquels il craignait l'oubli; puis ses deux derniers fils: le capitaine, pour qui il tremblait; l'ecclésiastique, sur qui il cherche encore à attirer l'attention royale, et qui obtint enfin, le 20 avril 1680, l'abbaye d'Aiguevive en Touraine[149]. Se peut-il que cette noble supplique n'ait pas suffi pour assurer la tranquillité de sa vieillesse? Pourquoi faut-il qu'il ait été obligé d'écrire à Colbert la lettre déchirante dans laquelle il se plaint du malheur qui l'accable «depuis quatre ans, de n'avoir plus de part aux gratifications dont Sa Majesté honore les lettres?»
[149] Tome X, p. 313 et 314, et p. 501.
Aux motifs d'inquiétude qu'avait alors Corneille se joignait l'ennui d'un long procès intenté à sa famille par suite d'une tutelle de son père, et dans lequel il jugea utile d'intervenir, quoique n'ayant pas été d'abord compris dans la poursuite[150].
[150] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIV.
C'est à cette époque de la vie du poëte que se rapporte la lettre suivante, écrite, en 1679, par un Rouennais à un de ses amis, et publiée par M. Em. Gaillard, qui, par malheur, ne dit ni où est l'original de la lettre, ni quel en est l'auteur, ni à qui elle est adressée[151]:
«J'ai vu hier M. Corneille, notre parent et ami; il se porte assez bien pour son âge. Il m'a prié de vous faire ses amitiés. Nous sommes sortis ensemble après le dîner, et en passant par la rue de la Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder sa chaussure, qui étoit décousue. Il s'est assis sur une planche, et moi auprès de lui; et lorsque l'ouvrier eut refait, il lui a donné trois pièces qu'il avoit dans sa poche. Lorsque nous fûmes rentrés, je lui ai offert ma bourse; mais il n'a point voulu la recevoir ni la partager. J'ai pleuré qu'un si grand génie fût réduit à cet excès de misère.»
[151] _Nouveaux Détails sur P. Corneille_, dans le _Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen_, 1834, p. 167.
Au commencement de 1680, «sitôt, dit le _Mercure_[152], que le mariage (_du Dauphin_) fut déclaré,» Corneille, alors âgé de près de soixante-quatorze ans, alla présenter au Roi et au jeune prince une pièce de vers sur ce sujet. Tout ce morceau est empreint de la plus vive tristesse, et du sentiment, hélas! trop sincère, qu'a le poëte de la caducité de son génie. C'est avec une réelle conviction qu'il dit au Dauphin:
Quel supplice pour moi, que l'âge a tout usé, De n'avoir à t'offrir qu'un esprit épuisé[153]!
et qu'il termine par ces mots:
De quel front oserois-je, avec mes cheveux gris, Ranger autour de toi les Amours et les Ris? Ce sont de petits dieux, enjoués, mais timides, Qui s'épouvanteroient dès qu'ils verroient mes rides; Et ne me point mêler à leur galant aspect, C'est te marquer mon zèle avec plus de respect[154].
[152] Le _Mercure galant_, mars 1680, p. 261.
[153] Tome X, p. 334.
[154] Tome X, p. 339.
Ce sont là les derniers vers qui nous restent de lui, les derniers sans doute qu'il ait écrits. Depuis lors son unique travail fut la révision définitive de ses oeuvres pour l'édition de 1682. Il ne paraît pas que cette édition ait été bien fructueuse pour lui.
Le 10 novembre 1683, il vendit sa maison de Rouen, de la rue de la Pie, moyennant quatre mille trois cents livres, sur lesquelles il ne devait lui en revenir que treize cents, les trois mille autres étant destinées à l'amortissement de la pension, jusqu'alors garantie par cette propriété, qu'il payait pour sa fille Marguerite, religieuse au couvent des dominicaines[155]. Corneille n'intervint pas personnellement dans cet acte d'amortissement; il n'y figure que par l'entremise de le Bovier de Fontenelle, son beau-frère; son neveu nous apprend le triste motif qui le tint éloigné: «Ses forces, dit-il, diminuèrent toujours de plus en plus, et la dernière année de sa vie son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si longtemps[156].»
[155] _Notice sur la maison et la généalogie de Corneille_, par A. G. Ballin, Rouen, mai 1833, p. 8.--Voyez les _Pièces justificatives_, nº XV.
[156] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.
Son dénûment ne fit que s'accroître à l'approche de ses derniers moments, et Boileau indigné alla chez le Roi pour faire rétablir la pension de Corneille, et offrit le sacrifice de la sienne. «Action très-véritable, dit Louis Racine, que m'a racontée un témoin encore vivant; on a eu tort de la révoquer en doute, puisque Boursault, qui ne devoit pas être disposé à le louer, la rapporte dans ses lettres[157].» Le Roi envoya immédiatement deux cents louis; ce fut la Chapelle, parent de Boileau, qui fut chargé de les porter. Le P. Tournemine, qui met en doute l'exactitude de tout ce récit, convient toutefois de cette circonstance[158]. Ce secours avait été bien tardif; l'illustre poète expira peu de jours après l'avoir reçu[159]. Il mourut dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684[160].
[157] _Mémoires sur la Vie de Jean Racine_, dans les _OEuvres_ de Racine publiées par M. Mesnard, tome I, p. 265.--Boursault rapporte le fait à la page 465 des _Lettres nouvelles_.
[158] _Défense du grand Corneille_ en tête des _OEuvres diverses_ de P. Corneille (Paris, 1738, in-12), p. XXXII et XXXIII.
[159] _Mercure galant_, octobre 1684, p. 179.
[160] Voyez _République des lettres_, janvier 1685, p. 33; et ci-après, _Pièces justificatives_, nº XVI.
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«Comme c'est une loi dans cette Académie (_l'Académie française_), dit Fontenelle, que le directeur fait les frais d'un service pour ceux qui meurent sous son directorat, il y eut une contestation de générosité entre M. Racine et M. l'abbé de Lavau, à qui feroit le service de M. Corneille, parce qu'il paroissoit incertain sous le directorat duquel il étoit mort. La chose ayant été remise au jugement de la Compagnie, M. l'abbé de Lavau l'emporta, et M. de Benserade dit à M. Racine: «Si quelqu'un pouvoit prétendre à enterrer M. Corneille, c'étoit vous: vous ne l'avez pourtant pas fait[161].»
[161] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.