Œuvres de P. Corneille, Tome 01
Chapter 45
Est-ce lui? Quel dommage Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge.... Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité, Et grâces aux bons Dieux, son dessein avorté.... Mais du moins, en mourant, il nomma son complice? 1435
CÉLIDAN.
C'est là le pis pour toi.
LA NOURRICE.
Pour moi!
CÉLIDAN.
Pour toi, Nourrice.
LA NOURRICE.
Ah, le traître!
CÉLIDAN.
Sans doute il te vouloit du mal.
LA NOURRICE.
Et m'en pourroit-il faire?
CÉLIDAN.
Oui, son rapport fatal....
LA NOURRICE.
Ne peut rien contenir que je ne le dénie.
CÉLIDAN.
En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. 1440 Écoute cependant: il a dit qu'à ton su Ce malheureux dessein avoit été conçu; Et que pour empêcher la fuite de Clarice Ta feinte pâmoison lui fit un bon office; Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert. 1445
LA NOURRICE.
De quels damnables tours cet imposteur se sert! Non, Monsieur, à présent il faut que je le die, Le ciel ne vit jamais de telle perfidie. Ce traître aimoit Clarice, et brûlant de ce feu, Il n'amusoit Doris que pour couvrir son jeu[1534]; 1450 Depuis près de six mois il a tâché sans cesse D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse: Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir; Mais me voyant toujours ferme dans le devoir, Et que pour moi ses dons n'avoient aucune amorce, 1455 Enfin il a voulu recourir à la force. Vous savez le surplus, vous voyez son effort A se venger de moi pour le moins en sa mort: Piqué de mes refus, il me fait criminelle, Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. 1460 Mais, Monsieur, le croit-on?
CÉLIDAN.
N'en doute aucunement. Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment.
LA NOURRICE.
Las! que me dites-vous?
CÉLIDAN.
Ta maîtresse en colère Jure que tes forfaits recevront leur salaire; Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. 1465 Si tu veux éviter une infâme prison, N'attends pas son retour.
LA NOURRICE.
Où me vois-je réduite, Si mon salut dépend d'une soudaine fuite[1535], Et mon esprit confus ne sait où l'adresser[1536]?
CÉLIDAN.
J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser: 1470 Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite[1537]; Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète.
LA NOURRICE.
Oserois-je espérer que la compassion....
CÉLIDAN.
Je prends ton innocence en ma protection. Va, ne perds point de temps: être ici davantage 1475 Ne pourroit à la fin tourner qu'à ton dommage. Je te suivrai de l'oeil, et ne dis encor rien, Comme après je saurai m'employer pour ton bien: Durant l'éloignement ta paix se pourra faire.
LA NOURRICE.
Vous me serez, Monsieur, comme un Dieu tutélaire. 1480
CÉLIDAN.
Trêve, pour le présent, de ces remercîments; Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments.
SCÈNE VII.
CÉLIDAN.
Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée. Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée: Je la croyois plus fine, et n'eusse pas pensé 1485 Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé, Dont la suite non plus n'alloit qu'à l'aventure, Pût donner à son âme une telle torture, La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts; Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. 1490 Le cuisant souvenir d'une action méchante Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante. Mettons-la cependant en lieu de sûreté, D'où nous ne craignions rien de sa subtilité[1538]; Après, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire 1495 Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire, Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami, Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi.
SCÈNE VIII.
ALCIDON, DORIS.
DORIS.
C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme Allume à ta prière une nouvelle flamme? 1500
ALCIDON.
Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer.
DORIS.
A ce coup, Alcidon, voilà te déclarer; Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées, M'est un aveu bien clair de tes feintes passées.
ALCIDON.
Ne parle point de feinte; il n'appartient qu'à toi 1505 D'être dissimulée et de manquer de foi; L'effet l'a trop montré.
DORIS.
L'effet a dû t'apprendre, Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre. Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit Afin qu'après un autre en recueille le fruit; 1510 Et c'est à ce dessein que ta fausse colère Abuse insolemment de l'esprit de mon frère?
ALCIDON.
Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments Apporte seul du trouble à tes contentements[1539]; Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change 1515 Qui t'a fait sans raison me préférer Florange[1540], Je n'ose plus t'offrir un service odieux.
DORIS.
Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux, Puisque tu reconnois ma véritable haine, De moi ni de mon choix ne te mets point en peine. 1520 C'est trop manquer de sens; je te prie, est-ce à toi, A l'objet de ma haine, à disposer de moi?
ALCIDON.
Non; mais puisque je vois à mon peu de mérite De ta possession l'espérance interdite, Je sentirois mon mal puissamment soulagé[1541], 1525 Si du moins un ami m'en étoit obligé. Ce cavalier, au reste, a tous les avantages Que l'on peut remarquer aux plus braves courages, Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux, Et surtout de Doris à l'extrême amoureux. 1530
DORIS.
Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise, Mais il en a de plus une autre fort mauvaise, C'est qu'il est ton ami: cette seule raison Me le feroit haïr, si j'en savois le nom.
ALCIDON.
Donc pour le bien servir il faut ici le taire[1542]? 1535
DORIS.
Et de plus lui donner cet avis salutaire, Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé, Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nommé; Qu'il n'espère autrement de réponse que triste. J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste, 1540 Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis.
ALCIDON.
Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis. Adieu: quoi qu'il en soit, souviens-toi, dédaigneuse[1543], Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse.
DORIS.
Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main. 1545
SCÈNE IX.
DORIS.
Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain! Que leur condition se trouve déplorable[1544]! Une mère aveuglée, un frère inexorable, Chacun de son côté, prennent sur mon devoir[1545] Et sur mes volontés un absolu pouvoir. 1550 Chacun me veut forcer à suivre son caprice: L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice. Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon; Dans leurs divisions mon coeur à l'abandon N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre. Je n'ose qu'espérer, et je ne sais que craindre, Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien; Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien. Dure sujétion! étrange tyrannie! Toute liberté donc à mon choix se dénie! 1560 On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon coeur, Et par force un amant n'a de moi que rigueur. Cependant il y va du reste de ma vie[1546], Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie; Il faut que mes desirs, toujours indifférents, 1565 Aillent sans résistance au gré de mes parents, Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage: Et puis cela s'appelle une fille bien sage! Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux[1547], Prends pitié d'un devoir qui m'est si rigoureux! 1570
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
[1485] _Var._ De furie elle écume, et fait toujours un bruit. (1634-57)
[1486] _Var._ Ces mots ont éclaté d'un transport impourvu. (1634)
[1487] _Var._ Vain et foible soulas en un coup si funeste. (1634-57)
[1488] _Var._ Reçois donc de mes feux ce dernier témoignage. (1634-57)
[1489] _Var._ Aussi pour en juger peut-être est-ce ta feinte. (1634-57)
[1490] _Var._ Tu lui voudras du mal pour t'avoir trop aimée. (1634) _Var._ Tu lui voudras du mal de t'avoir tant aimée. (1644-57)
[1491] _Var._ Et sûre de sa foi, tu viendras regretter Sur sa tombe le temps et le bien d'en douter. (1634-57)
[1492] _Var._ Qu'il m'est doux en mourant de penser qu'elle m'aime! (1634-60)
[1493] _Var._ Et dans ce désespoir que causent mes malheurs, Espérer que ma mort lui coûtera des pleurs! Simple, qu'espères-tu? sa perte est volontaire, Et pour mieux te punir d'un amour téméraire, Elle veut tes regrets, tous autres châtiments Ne lui semblent pour toi que de légers tourments. (1634-57)
[1494] _Var._ Elle se pâme d'aise au récit de ta peine. (1634-68)
[1495] _Var._ Triomphe insolemment de sa pudicité. Hélas! qu'à ce penser ma vigueur diminue! (1634-57)
[1496] _Var._ Vous ne devez, Monsieur, en rien nous accuser. (1634) _Var._ Vous n'avez point, Monsieur, lieu de nous accuser. (1644-57)
[1497] _Prêter épaule à_, seconder, favoriser.
[1498] _Var._ Perfides, vous prêtez l'épaule à leur retraite. (1634-57)
[1499] _Var._ DORASTE, _cependant que Philiste est derrière le théâtre_. (1634-57)
[1500] _Var. Il a l'épée à la main._ (1663, en marge.)
[1501] _Var._ Infâmes, scélérats, venez, qu'espérez-vous? (1634)
[1502] _Var._ ALCIDON, _mettant l'épée à la main_. (1634-60)--_Il met aussi l'épée à la main._ (1663, en marge.)
[1503] _Var._ Quoi! ta poltronnerie a changé bien soudain! CÉL. Modère cet ardeur[1503-a], tout beau. ALC. Laisse-nous faire. (1634-57)
[1503-a] Tel est ici le texte de toutes les éditions indiquées; mais elles font _ardeur_ du féminin dans les autres endroits de _la Veuve_ où ce mot se trouve.
[1504] _Var._ C'est en homme de bien qu'il me va satisfaire. (1634-60)
[1505] _Var._ Veux-tu rompre le coup d'une bonne action? (1634-57)
[1506] _Var._ Je ne prends plus de part aux intérêts d'un traître. (1634-57)
[1507] _Var._ Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien paroître. (1634-60)
[1508] _Var._ Que son juste courroux a voulu me venger. (1634)
[1509] _Var._ Ne me presse donc plus dedans mon désespoir. (1634-60)
[1510] _Var._ Te peux-tu plaindre encor de ta place occupée? (1634-57)
[1511] _Var._ J'ai menacé Florange, et rompu des accords Qui te causoient jadis ces violents transports. (1634-57)
[1512] _Var._ Faire ici du fendant alors qu'on nous sépare. (1634-60)
[1513] _Var._ Le coeur à ses douleurs me saigne de pitié. (1634-60)
[1514] _Var._ A ce piége qu'il dresse afin de m'attraper. (1634-57)
[1515] _Var._ Un lâche désaveu de cette trahison. (1648)
[1516] Tel est le texte de toutes les éditions. Voyez au sujet du genre du mot: _offre_, l'introduction grammaticale en tête du _Lexique_.
[1517] _Mettre quelqu'un au pis_, _à pis faire_ «se dit par manière de défi, pour marquer à un homme que quelque volonté qu'il ait de nuire, on ne le craint point.» (_Dictionnaire de l'Académie de_ 1694.)
[1518] _Var._ Et pour la maintenir j'éteindrai bien ma braise. CÉL. Mais je ne veux point d'heur aux dépens de ton aise. (1634)
[1519] _Var._ Ta perte en mon bonheur te seroit trop sensible. (1644-60)
[1520] _Var._ Et j'aurois un regret trop sensible de voir[1520-a] Que mon hymen laissât Alcidon à pourvoir. (1634-57)
[1520-a] Et moi-même j'aurois trop de regret de voir. (1644-57)
[1521] _Var._ Philiste m'est parjure, et moi ton obligé. (1634-63)
[1522] _Var._ Ma raison en ce choix n'a point d'incertitude, Puisque l'un est justice et l'autre ingratitude. (1634-57)
[1523] _Var._ Ne me semble conduit que trop accortement. (1634-57)
[1524] L'édition de 1682 porte _t'approcher_, qui ne donne point de signification raisonnable; la leçon que nous avons suivie (_rapprocher_, dans le sens neutre, pour _se rapprocher_) se trouve dans toutes les autres impressions.
[1525] _Var._ Quant à moi, plus j'y songe, et moins j'y vois de jour. (1634-57)
[1526] _Var._ Cela se juge à l'oeil, rien ne le satisfait. (1634-57)
[1527] _Var._ Que je ne fus jamais homme à servir un traître. (1634-57)
[1528] _Var._ Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire le fin. (1634-60)
[1529] _Var._ C'est à tort que tu veux m'imputer un forfait. LA NOURR. Où l'as-tu mise enfin? CÉL. Tu cherches ta maîtresse? (1634-57)
[1530] _Var._ Je ne trempai jamais en cet enlèvement. (1634-57)
[1531] _Var._ Leur carrosse roulant, comme est-il advenu.... (1634-60)
[1532] Interroger, demander. Voyez le _Lexique_.
[1533] _Var._ Donne-m'en quelque adresse. (1644-57)
Dans l'édition de 1634 il y a _donnes_, qui est très-probablement pour _donnez_. Voyez plus haut, p. 248, note [820-a].
[1534] _Var._ Ne caressoit Doris que pour couvrir son jeu. (1634-57)
[1535] _Var._ Mon salut dépend donc d'une soudaine fuite, Et mon esprit confus ne peut où l'adresser! (1634)
[1536] C'est-à-dire ne sait de quel côté diriger ma fuite.
[1537] _Var._ Nourrice, j'ai chez moi, si tu veux, ta retraite. (1634)
[1538] _Var._ D'où nous ne craignons rien de sa subtilité. (1652 et 57)
[1539] _Var._ Seul apporte du trouble à tes contentements. (1634-57)
[1540] _Var._ Où tu m'as préféré ce lourdaud de Florange. (1634-57)
[1541] _Var._ Je sentirois mon mal de beaucoup soulagé. (1634-57)
[1542] _Var._ Donc, pour le bien servir, il me le faudroit taire? (1634) _Var._ Donc, pour le bien servir, il me faut vous le taire? (1644-57)
[1543] _Var._ Je m'en vais: cependant souviens-toi, rigoureuse. (1634-57)
[1544] _Var._ Que leur condition me semble déplorable! (1634-57)
[1545] _Var._ Chacun de leur côté, prennent sur mon devoir. (1634-57)
[1546] _Var._ Il y va cependant du reste de ma vie. (1634-60)
[1547] _Var._ Ciel, qui vois ma misère et qui sais mon besoin, Pour le moins, par pitié, prends de moi quelque soin! (1634-57)
ACTE V.
SCÈNE PREMIÈRE.
CÉLIDAN, CLARICE.
CÉLIDAN.
N'espérez pas, Madame, avec cet artifice Apprendre du forfait l'auteur ni le complice: Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis De conserver l'honneur de mes plus chers amis[1548]. L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme 1575 A ravir la beauté qui lui ravissoit l'âme; Et l'autre l'assista par importunité: C'est ce que vous saurez de leur témérité.
CLARICE.
Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente De voir qu'un bon succès a trompé leur attente[1549]; 1580 Et me résolvant même à perdre à l'avenir De toute ma douleur l'odieux souvenir[1550], J'estime que la perte en sera plus aisée, Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée. C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours 1585 Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[1551]. Philiste autant que moi vous en est redevable; S'il a su mon malheur, il est inconsolable; Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. 1590 Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre[1552]; Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre; Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir Que nos maux en plaisirs se doivent convertir[1553]. La douleur trop longtemps règne sur son courage. 1595
CÉLIDAN.
C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message; Mon secours, sans cela, comme de nul effet, Ne vous auroit rendu qu'un service imparfait.
CLARICE.
Après avoir rompu les fers d'une captive, C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, 1600 Et l'obligation que j'en vais vous avoir Met la revanche hors de mon peu de pouvoir. Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte[1554], Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate.
CÉLIDAN.
En quoi que mon service oblige votre amour, 1605 Vos seuls remercîments me mettent à retour[1555].
SCÈNE II.
CÉLIDAN.
Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice, Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice, Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur, Qu'il querelle Philiste, et néglige sa soeur, 1610 Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse, Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse: Son artifice m'aide, et succède si bien, Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien. Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, 1615 Et que Philiste après une faveur si grande N'ose me refuser celle dont ses transports Et ses faux mouvements font rompre les accords. Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise; Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; 1620 Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi: Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi. Mais pour voir ces effets allons trouver le frère: Notre heur s'accorde mal avecque sa misère[1556], Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. 1625
SCÈNE III.
ALCIDON, CÉLIDAN.
CÉLIDAN.
Ah! je cherchois une heure avec toi d'entretien; Ta rencontre jamais ne fut plus opportune.
ALCIDON.
En quel point as-tu mis l'état de ma fortune?
CÉLIDAN.
Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvoit pas Avec plus de succès supposer un trépas; 1630 Clarice au désespoir croit Philiste sans vie.
ALCIDON.
Et l'auteur de ce coup?
CÉLIDAN.
Celui qui l'a ravie, Un amant inconnu dont je lui fais parler.
ALCIDON.
Elle a donc bien jeté des injures en l'air?
CÉLIDAN.
Cela s'en va sans dire.
ALCIDON.
Ainsi rien ne l'apaise[1557]? 1635
CÉLIDAN.
Si je te disois tout, tu mourrais de trop d'aise.
ALCIDON.
Je n'en veux point qui porte une si dure loi.
CÉLIDAN.
Dans ce grand désespoir elle parle de toi[1558].
ALCIDON.
Elle parle de moi!
CÉLIDAN.
«J'ai perdu ce que j'aime, Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même, 1640 Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici[1559]!»
ALCIDON.
Tout de bon?
CÉLIDAN.
Son esprit en paroît adouci.
ALCIDON.
Je ne me pensois pas si fort dans sa mémoire[1560]. Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire.
CÉLIDAN.
Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité[1561]. 1645
ALCIDON.
J'accepte le parti par curiosité: Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite.
CÉLIDAN.
Tu verras à quel point elle met ton mérite.
ALCIDON.
Si l'occasion s'offre, on peut la disposer, Mais comme sans dessein....
CÉLIDAN.
J'entends, à t'épouser. 1650
ALCIDON.
Nous pourrons feindre alors que par ma diligence Le concierge, rendu de mon intelligence, Me donne un accès libre aux lieux de sa prison[1562]; Que déjà quelque argent m'en a fait la raison; Et que s'il en faut croire une juste espérance, 1655 Les pistoles dans peu feront sa délivrance, Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes desirs.
CÉLIDAN.
Que cette invention t'assure de plaisirs! Une subtilité si dextrement tissue Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. 1660
ALCIDON.
Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir.
CÉLIDAN.
Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir; N'y manque pas. Adieu; j'ai quelque affaire en ville[1563].
ALCIDON, seul.
O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile! Pouvois-je faire un choix plus commode pour moi? 1665 Je trompe tout le monde avec sa bonne foi; Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine, C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine: Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu Si la coquette agrée ou néglige son feu. 1670 Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[1564] Laisse en perplexité ma chère confidente; Avant que de partir, il faudra sur le tard De nos heureux succès lui faire quelque part[1565].
SCÈNE IV.
CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS.
CHRYSANTE.
Je ne le puis celer: bien que j'y compatisse, 1675 Je trouve en ton malheur quelque peu de justice: Le ciel venge ta soeur; ton fol emportement[1566] A rompu sa fortune, et chassé son amant, Et tu vois aussitôt la tienne renversée, Ta maîtresse par force en d'autres mains passée[1567]. 1680 Cependant Alcidon, que tu crois rappeler, Toujours de plus en plus s'obstine à quereller.
PHILISTE.
Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre. D'un si honteux affront le cuisant souvenir 1685 Éteint toute autre ardeur que celle de punir. Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice; Mais du reste accusez votre seule avarice. Madame, nous perdons par votre aveuglement Votre fils, un ami; votre fille, un amant. 1690
DORIS.
Otez ce nom d'amant: le fard de son langage Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage; Et nous étions tous deux semblables en ce point, Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point.
PHILISTE.
Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée[1568], 1695 Falloit-il donc souffrir d'en être cajolée?
DORIS.
Il le falloit souffrir, ou vous désobliger.
PHILISTE.
Dites qu'il vous falloit un esprit moins léger[1569].
CHRYSANTE.
Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence, Et du moins à ses yeux cache ta violence. 1700
SCÈNE V.
PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.
PHILISTE, à Célidan[1570].
Eh bien! que dit, que fait notre amant irrité? Persiste-t-il encor dans sa brutalité?
CÉLIDAN.
Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles; J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles: Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. 1705
PHILISTE.
Ami, que me dis-tu?
CÉLIDAN.
Ce que je viens de voir.
PHILISTE.
Et, de grâce, où voit-on le sujet que j'adore? Dis-moi le lieu.
CÉLIDAN.
Le lieu ne se dit pas encore. Celui qui te la rend te veut faire une loi....
PHILISTE.
Après cette faveur, qu'il dispose de moi: 1710 Mon possible est à lui.
CÉLIDAN.
Donc, sous cette promesse, Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse: Ambassadeur exprès....
SCÈNE VI.
CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS.
CHRYSANTE.
Son feu précipité Lui fait faire envers vous une incivilité[1571]: Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte 1715 Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte.
CÉLIDAN.