Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 44

Chapter 443,532 wordsPublic domain

[1418] _Var._ [Retardoit les effets dus à notre amitié.] ALC. Voilà grossièrement chercher à te dédire: Avec leurs trahisons ta lâcheté conspire[1418-a], Puisque tu sais leur crime et consens leur bonheur. Mais c'est trop désormais survivre à mon honneur; C'est trop porter en vain par leur perfide trame La rougeur sur le front et la fureur en l'âme: Va, va, n'empêche plus mon désespoir d'agir; Souffre qu'après mon front ce flanc puisse en rougir, Et qu'un bras impuissant à venger cet outrage Reporte dans mon coeur les effets de ma rage. CÉL. Bien loin de révoquer ce que je t'ai promis, Je t'offre avec mon bras celui de cent amis. Prends, puisque tu le veux, ma maison pour retraite; Dispose absolument d'une amitié parfaite: Je vois trop que Philiste en te volant ton bien. (1634-57)

[1418-a] Avec leurs trahisons ton amitié conspire. (1644-57)

[1419] _Var._ On venge honnêtement un crime par un crime. (1634-57)

[1420] _Var._ Dont il fait sourdement Florange possesseur. (1634-57)

[1421] _Var._ Cette belle m'accepte, et dessous cet aveu. (1634-57)

[1422] _Var._ Et je lui fais savoir que devant mon trépas. (1634-57)

[1423] L'édition de 1682 a seule _du mal_, pour _de mal_.

[1424] _Var._ Vu que notre amitié m'en eût fait dégager. (1634-57)

[1425] _Var._ Mais faites que l'humeur de Philiste se change, Grands Dieux, et l'inspirant de rompre avec Florange. (1634-57)

[1426] _Var._ Pour un ami je sais étouffer mon amour. (1634-57)

[1427] _Var._ Vu que je ne puis craindre aucune résistance. (1634-57)

[1428] _Var._ La belle dont mon traître adore les attraits. (1634-60)

[1429] _Var._ Et rendre, en ce faisant, ton parti le plus fort. (1634)

[1430] _Var._ Mais pour la sûreté d'une telle entreprise. (1634-68)

[1431] _Var._ ALCIDON, _seul_. (1634)

[1432] _Var._ Vu qu'il met pour autrui son bonheur en arrière. (1634-57)

[1433] _Var._ Au moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes. (1634-57)

[1434] _Var._ Qu'à grand'peine deux mots se peuvent échapper. (1634-57)

[1435] _Var._ Et malgré les abus vivons toujours contents. (1634)

[1436] _Var._ Or pour te retirer de la mélancolie. (1634 et 52-57) _Var._ Or pour te retirer de ta mélancolie. (1644 et 48) _Var._ Mais pour te retirer de la mélancolie. (1660 et 63)

[1437] _Var._ Quelque soupçon frivole en ce cas te déçoit. (1634)

[1438] _Var._ Ma mère en a reçu, de vrai, quelques propos. (1634-57)

[1439] _Var._ De ne régler qu'aux biens une pareille affaire. (1634)

[1440] _Var._ Moi dont ce faux éclat n'éblouit jamais l'âme, Qui connois ton mérite autant comme ta flamme. (1634-57)

[1441] _Var._ Mais fine, elle vouloit qu'un ver de jalousie. (1634-57) _Var._ Mais elle vouloit bien qu'un ver de jalousie. (1660)

[1442] _Var._ Le peu que j'y perdrai ne vaut pas s'en fâcher. (1657)

[1443] _Mélite_, acte III, sc. V, p. 202. Les poëtes dramatiques du dix-septième siècle aimaient à placer ainsi dans la bouche de leurs personnages des allusions à leurs ouvrages antérieurs. Voyez la note sur le vers 702 de _la Place Royale_. Molière dit dans _le Misanthrope_ (acte I, sc. I):

Je ris des noirs accès où je vous envisage, Et crois voir en nous deux, sous même soin nourris, Les deux frères que peint _l'École des maris_.

[1444] _Var._ Le choix de ce lourdaud la punit et me venge. (1634-57)

[1445] _Var._ Et ce sexe imparfait, de son mieux ennemi. (1634-60)

[1446] _Var._ Et que tes lâchetés tirent de leurs excès. (1634-57)

[1447] _Var._ A cause de ses biens ma mère en meurt d'envie. (1634-60)

[1448] _Var._ Toujours pour les duels l'on m'a vu sans effroi, Mais je n'ai point de lame à trancher contre toi. (1634) _Var._ Toujours pour les duels on m'a vu sans effroi. (1644-57)

[1449] Dans l'édition de 1682, on lit _masque_, au lieu de _manque_; mais le sens prouve, ainsi que le texte des impressions antérieures, que c'est une faute d'impression.

[1450] _Var._ [Voilà bien déguiser un manque de courage.] PHIL. Si jamais quelque part ton intérêt m'engage, Tu pourras voir alors si je suis un moqueur, Et si pour te servir j'aurai manqué de coeur; Mais pour te mieux ôter tout sujet de colère, Sitôt que j'aurai pu me rendre chez ma mère, Dût mon peu de respect offenser tous les Dieux. (1634-57)

[1451] _Var._ Je souffre jusque-là ton humeur violente; Mais, ces devoirs rendus, si rien ne te contente, Sache alors que voici de quoi nous apaisons Quiconque ne veut pas se payer de raisons. (1634-57)

[1452] _Var._ Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ses soins. (1664 et 68)

[1453] _Var._ Tu mérites de vivre après un si bon tour. (1634-68)

[1454] _Var._ Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous tenir de rire. (1634-57)

[1455] _Var._ Ne s'explique à tous deux nullement par la bouche. (1634-57)

[1456] _Rendre le change à quelqu'un_, _lui donner son change_, c'est, suivant Furetière, lui répliquer fortement, lui rendre la pareille. Voyez le _Lexique_.

[1457] _Au regard de Florange_, en ce qui regarde Florange, dans ce que je lui ai dit de Florange.

[1458] _Var._ Que le moqué toujours reste fort satisfait. (1634)

[1459] _Var._ Je lui présente encore une ruse nouvelle. (1634)

[1460] _Var._ Mais pour en dire trop tu pourrois tout gâter. (1634-60)

[1461] _Donner_, non pas comme plus haut _son change_, mais _le change_ à quelqu'un, c'est le tromper; cette expression est empruntée au vocabulaire de la vénerie.

[1462] _Var._ Si sa mauvaise humeur refuse à lui parler. (1634-57)

[1463] Le nom de LYCAS manque en tête de cette scène dans l'édition de 1634.

[1464] _Var._ Monsieur, vous m'offensez: loin d'être un suborneur. (1634-57)

[1465] _Var._ Madame a trouvé bon de prendre cette voie. (1634-57)

[1466] Courtier. Voyez le _Lexique_.

[1467] _Var._ C'est un fou, me voyant, s'il ne gagne la porte. (1634-57)

[1468] Quiconque est riche est tout.

(Boileau, Satire VIII.)

[1469] _Var._ N'en parlons plus. Lycas. LYC. Monsieur? PHIL. Sus, de ma part Va Florange avertir que s'il ne se départ. (1634)

[1470] Cette indication manque dans l'édition de 1663.

[1471] _Var._ Dieux! que cet obstiné me donne de tourment! (1634-57)

[1472] Dans l'édition de 1634, on lit en titre, au-dessous du nom de CLARICE: STANCES.

[1473] _Var._ L'aise à mes maux succède. (1634-68)

[1474] _Var._ Mon heur me semble nompareil. (1634)

[1475] _Var._ Depuis que notre amour déclaré m'en assure. (1634-57)

[1476] _Var._ CÉLIDAN, _derrière le théâtre_. (1634-60)

[1477] Bonnet à l'anglaise, qui, lorsqu'on veut, se rabat sur les épaules. On peut voir la représentation de cette sorte de coiffure dans une gravure faite pour l'édition de 1660 et qui accompagne aussi d'ordinaire celle de 1664.

[1478] Pour ce jeu de scène, la leçon de 1634 est, en tenant compte de la correction contenue dans l'errata: LA NOURRICE, _se jetant à ses genoux_.--Dans les éditions de 1644-60: _embrassant ses genoux_.

[1479] _Var._ CLARICE, _à qui Célidan met la main sur la bouche_. (1634-60)

[1480] Ce mot interrompu nous semble d'un effet bizarre, mais il serait facile de trouver dans les oeuvres dramatiques des prédécesseurs de Corneille plus d'un exemple de ce genre. Le plus connu, et le plus souvent cité peut-être, est celui qu'on rencontre au Ve acte du _Daire_ (_Darius_) de Jacques de la Taille (voyez sur ce poëte l'_Histoire du théâtre françois_, tome III, p. 337 et suivantes):

Ma femme et mes enfants aye en recommanda.... Il ne put achever, car la mort l'en garda.

[1481] _Var._ CÉLIDAN, _derrière le théâtre_. (1634-60)--_Il dit ces deux mots derrière le théâtre._ (1663, en marge.)

[1482] _Var._ Tous n'en resteront pas également contents. (1634)

[1483] Cette indication ne se trouve que dans les éditions de 1663-82.

[1484] C'est-à-dire versons quelques larmes feintes. Voyez plus haut, sur un autre emploi de _suborner_, p. 184, note [614].

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE, LYCAS.

PHILISTE.

Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice! Quelle preuve en as-tu? quel témoin? quel indice? Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit.

LYCAS.

Je n'en suis par les yeux, hélas! que trop instruit; 1170 Les cris de sa nourrice en sa maison déserte M'ont trop suffisamment assuré de sa perte; Seule en ce grand logis, elle court haut et bas, Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas, Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnoître; 1175 A peine devant elle oseroit-on paroître: De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit[1485] Que le désespoir forme, et que la rage suit; Et parmi ses transports, son hurlement farouche Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. 1180

PHILISTE.

Ne t'a-t-elle rien dit?

LYCAS.

Soudain qu'elle m'a vu, Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu[1486]: «Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre;» Et puis incontinent, me prenant pour un autre, Elle m'alloit traiter en auteur du forfait; 1185 Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet.

PHILISTE.

Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne?

LYCAS.

Ses confuses clameurs n'en accusent personne, Et même les voisins n'en savent que juger.

PHILISTE.

Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, 1190 Traître, sans que je sache où pour mon allégeance Adresser ma poursuite et porter ma vengeance. Tu fais bien d'échapper; dessus toi ma douleur, Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur: Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée 1195 Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours, Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours: Foible soulagement en un coup si funeste[1487]; Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. 1200 Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants; Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue, Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue; Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs 1205 Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. Clarice, unique objet qui me tiens en servage, Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage[1488]: Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, Et par mon désespoir juge de mon amour. 1210 Hélas! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte[1489] Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte; Et ton amour, qui doute encor de mes serments, Cherche à m'en assurer par mes ressentiments. Soupçonneuse beauté, contente ton envie, 1215 Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs Reçois ensemble et perds l'effet de tes desirs. Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée[1490]; 1220 Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter[1491], Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter. Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même! Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime[1492]! Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer[1493] 1225 Que ma mort, à son tour, le fera soupirer! Simple, qu'espères-tu? Sa perte volontaire Ne veut que te punir d'un amour téméraire; Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments Lui sembleroient pour toi de légers châtiments. 1230 Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine; Elle pâme de joie au récit de ta peine[1494], Et choisit pour objet de son affection Un amant plus sortable à sa condition. Pauvre désespéré, que ta raison s'égare! 1235 Et que tu traites mal une amitié si rare! Après tant de serments de n'aimer rien que toi, Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi; Tu veux seul avoir part à la douleur commune; Tu veux seul te charger de toute l'infortune, 1240 Comme si tu pouvois en croissant tes malheurs Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs. N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme A mis en son pouvoir la reine de ton âme, Et peut-être déjà ce corsaire effronté 1245 Triomphe insolemment de sa fidélité[1495]. Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue!

SCÈNE II.

PHILISTE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.

PHILISTE.

Mais voici de ses gens. Qu'est-elle devenue? Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouvé Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé? 1250

DORASTE.

Nous avons fait, Monsieur, une vaine poursuite.

PHILISTE.

Du moins vous avez vu des marques de leur fuite.

DORASTE.

Si nous avions pu voir les traces de leurs pas, Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas; Mais, hélas! quelque soin et quelque diligence.... 1255

PHILISTE.

Ce sont là des effets de votre intelligence, Traîtres; ces feints hélas ne sauroient m'abuser.

POLYMAS.

Vous n'avez point, Monsieur, de quoi nous accuser[1496].

PHILISTE.

Perfides, vous prêtez épaule à[1497] leur retraite[1498], Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète. 1260 Mais voici.... Vous fuyez! vous avez beau courir, Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir.

DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste les cherche derrière le théâtre[1499].

Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage.

POLYMAS.

Ne nous présentons plus aux transports de sa rage; Mais plutôt derechef, allons si bien chercher, 1265 Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher.

LISTOR, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant avec ses compagnons.

Le voilà.

PHILISTE, l'épée à la main, et seul[1500].

Qui les ôte à ma juste colère? Venez de vos forfaits recevoir le salaire, Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous[1501]? Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. 1270

SCÈNE III.

ALCIDON, CÉLIDAN, PHILISTE.

ALCIDON met l'épée à la main[1502].

Philiste, à la bonne heure, un miracle visible T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible, Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main. J'admire avec plaisir ce changement soudain[1503], Et vais....

CÉLIDAN.

Ne pense pas ainsi....

ALCIDON.

Laisse-nous faire; 1275 C'est en homme de coeur qu'il me va satisfaire[1504]. Crains-tu d'être témoin d'une bonne action[1505]?

PHILISTE.

Dieux! ce comble manquoit à mon affliction. Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle! Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. 1280

ALCIDON.

Ta maîtresse perdue!

PHILISTE.

Hélas! hier, des voleurs....

ALCIDON.

Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs; Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître[1506]; Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connoître[1507] Que son juste courroux a soin de me venger[1508]. 1285

PHILISTE.

Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager? Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte; Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte. Ne me presse donc plus dans un tel désespoir[1509]: J'ai déjà fait pour toi par delà mon devoir. 1290 Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée[1510]? J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée; J'ai menacé Florange, et rompu les accords[1511] Qui t'avoient su causer ces violents transports.

ALCIDON.

Entre des cavaliers une offense reçue 1295 Ne se contente point d'une si lâche issue; Va m'attendre....

CÉLIDAN.

Arrêtez, je ne permettrai pas Qu'un si funeste mot termine vos débats.

PHILISTE.

Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare[1512], C'est montrer un esprit lâche autant que barbare. 1300 Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver; Et si le coeur t'en dit, au lieu de tant braver, J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles. Mon honneur souffriroit des taches éternelles A craindre encor de perdre une telle amitié. 1305

SCÈNE IV.

CÉLIDAN, ALCIDON.

CÉLIDAN.

Mon coeur à ses douleurs s'attendrit de pitié[1513]; Il montre une franchise ici trop naturelle, Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle. L'affaire se traitoit sans doute à son desçu, Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu. 1310 Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice.

ALCIDON.

Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice, A ce piége, qu'il dresse afin de me duper[1514]?

CÉLIDAN.

Romproit-il ces accords à dessein de tromper? Que vois-tu là qui sente une supercherie? 1315

ALCIDON.

Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie, Qu'un lâche désaveu de cette trahison[1515], De peur d'être obligé de m'en faire raison. Je l'en pressai dès hier; mais son peu de courage Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, 1320 Par où m'éblouissant il pût un de ces jours Renouer sourdement ces muettes amours. Il en donne en secret des avis à Florange: Tu ne le connois pas; c'est un esprit étrange.

CÉLIDAN.

Quelque étrange qu'il soit, si tu prends bien ton temps, Malgré lui tes desirs se trouveront contents. Ses offres acceptés[1516], que rien ne se diffère; Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire[1517].

ALCIDON.

Cet ordre est infaillible à procurer mon bien; Mais ton contentement m'est plus cher que le mien. 1330 Longtemps à mon sujet tes passions contraintes Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes; Il me faut à mon tour en faire autant pour toi: Hier devant tous les Dieux je t'en donnai ma foi, Et pour la maintenir tout me sera possible[1518]. 1335

CÉLIDAN.

Ta perte en mon bonheur me seroit trop sensible[1519]; Et je m'en haïrois, si j'avois consenti[1520] Que mon hymen laissât Alcidon sans parti.

ALCIDON.

Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), 1340 J'épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort, Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse, C'est là que par devoir il faut que je m'adresse. Philiste est un parjure, et moi ton obligé[1521]: 1345 Il m'a fait un affront, et tu m'en as vengé. Balancer un tel choix avec inquiétude[1522], Ce seroit me noircir de trop d'ingratitude.

CÉLIDAN.

Mais te priver pour moi de ce que tu chéris!

ALCIDON.

C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, 1350 Et me venger d'un traître, épousant sa Clarice. Mes discours ni mon coeur n'ont aucun artifice. Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit, Employer vers Doris mon reste de crédit; Si je la puis gagner, je te réponds du frère, 1355 Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère!

CÉLIDAN.

C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement; Vois ce que je pourrai pour ton contentement.

ALCIDON.

L'affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée, Si Clarice apprenoit une mort supposée.... 1360

CÉLIDAN.

De qui? de son amant? Va, tiens pour assuré Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré.

ALCIDON.

Quand elle en aura su la nouvelle funeste, Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste. On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés, 1365 Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés.

SCÈNE V.

CÉLIDAN.

Il me cède à mon gré Doris de bon courage; Et ce nouveau dessein d'un autre mariage, Pour être fait sur l'heure, et tout nonchalamment, Est conduit, ce me semble, assez accortement[1523]. 1370 Qu'il en sait les moyens! qu'il a ses raisons prêtes! Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes Pour ne point rapprocher[1524] de son premier amour! Plus j'y porte la vue, et moins j'y vois de jour[1525]. M'auroit-il bien caché le fond de sa pensée? 1375 Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée; Il se venge en parole, et s'oblige en effet. On ne le voit que trop, rien ne le satisfait[1526]: Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage. Je jouerois, à ce compte, un joli personnage! 1380 Il s'en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain, Tandis que le succès est encore en ma main: Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connoître Que je ne suis pas homme à seconder un traître[1527]. Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin[1528], 1385 Et qui me veut duper en doit craindre la fin. Il ne vouloit que moi pour lui servir d'escorte, Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte; Nous étions attendus, on secondoit nos coups: La nourrice parut en même temps que nous, 1390 Et se pâma soudain avec tant de justesse, Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse. Qui lui pourroit un peu tirer les vers du nez, Que nous verrions demain des gens bien étonnés!

SCÈNE VI.

CÉLIDAN, LA NOURRICE.

LA NOURRICE.

Ah!

CÉLIDAN.

J'entends des soupirs.

LA NOURRICE.

Destins!

CÉLIDAN.

C'est la nourrice; Qu'elle vient à propos!

LA NOURRICE.

Ou rendez-moi Clarice....

CÉLIDAN.

Il la faut aborder.

LA NOURRICE.

Ou me donnez la mort.

CÉLIDAN.

Qu'est-ce? qu'as-tu, Nourrice, à t'affliger si fort? Quel funeste accident? quelle perte arrivée?

LA NOURRICE.

Perfide! c'est donc toi qui me l'as enlevée? 1400 En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait?

CÉLIDAN.

Ta douleur sans raison m'impute ce forfait[1529]; Car enfin je t'entends, tu cherches ta maîtresse?

LA NOURRICE.

Oui, je te la demande, âme double et traîtresse.

CÉLIDAN.

Je n'ai point eu de part en cet enlèvement[1530]; 1405 Mais je t'en dirai bien l'heureux événement. Il ne faut plus avoir un visage si triste, Elle est en bonne main.

LA NOURRICE.

De qui?

CÉLIDAN.

De son Philiste.

LA NOURRICE.

Le coeur me le disoit, que ce rusé flatteur Devoit être du coup le véritable auteur. 1410

CÉLIDAN.

Je ne dis pas cela, Nourrice; du contraire, Sa rencontre à Clarice étoit fort nécessaire.

LA NOURRICE.

Quoi? l'a-t-il délivrée?

CÉLIDAN.

Oui.

LA NOURRICE.

Bons Dieux!

CÉLIDAN.

Sa valeur Ote ensemble la vie et Clarice au voleur.

LA NOURRICE.

Vous ne parlez que d'un.

CÉLIDAN.

L'autre ayant pris la fuite, 1415 Philiste a négligé d'en faire la poursuite.

LA NOURRICE.

Leur carrosse roulant, comme est-il avenu[1531]....

CÉLIDAN.

Tu m'en veux informer[1532] en vain par le menu. Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre, Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; 1420 Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer, Comme eux et ta maîtresse étoient prêts d'y rentrer.

LA NOURRICE.

Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. Mais le nom de celui qu'il a privé de vie?

CÉLIDAN.

C'est.... je l'aurois nommé mille fois en un jour: 1425 Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour! C'est un des bons amis que Philiste eût au monde. Rêve un peu comme moi, Nourrice, et me seconde.

LA NOURRICE.

Donnez-m'en quelque adresse[1533].

CÉLIDAN.

Il se termine en don. C'est.... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est....

LA NOURRICE.

Alcidon?

CÉLIDAN.

T'y voilà justement.

LA NOURRICE.