Œuvres de P. Corneille, Tome 01
Chapter 41
Madame, je vous jure, il pèche innocemment, Et s'il savoit mieux dire, il diroit autrement. C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse? Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce[1319], Plus favorablement de son intention; Et pour mieux vous montrer où va sa passion, Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie, Vous ne lui direz pas cette supercherie).... 270
CHRYSANTE.
Non, non.
GÉRON.
Vous savez donc les deux difficultés Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés[1320]?
CHRYSANTE.
Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre.
GÉRON.
«Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre, Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, 275 Accorde tout plutôt que de plus différer. Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue, Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue.» Mais qu'en dit votre fille?
CHRYSANTE.
Elle suivra mon choix[1321], Et montre une âme prête à recevoir mes lois; 280 Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte: Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte, Et qu'elle s'accommode aux solides raisons Qui forment à présent les meilleures maisons.
GÉRON.
A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne[1322] Dégager ma parole, et vous donner la sienne?
CHRYSANTE.
Deux jours me suffiront, ménagés dextrement, Pour disposer mon fils à son contentement[1323]. Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse, Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse: 290 Assez d'occasions s'offrent aux amoureux.
GÉRON.
Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux[1324]!
SCÈNE V.
PHILISTE, CLARICE.
PHILISTE.
Le bonheur aujourd'hui conduisoit vos visites[1325], Et sembloit rendre hommage à vos rares mérites: Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. 295
CLARICE.
Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez De vous dire, à présent que nous faisons retraite, Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite.
PHILISTE.
Madame, toutefois elle a fait son pouvoir, Du moins en apparence, à vous bien recevoir[1326]. 300
CLARICE.
Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle.
PHILISTE.
Sa compagnie étoit, ce me semble, assez belle.
CLARICE.
Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien! Deux filles possédoient seules ton entretien[1327]; Et leur orgueil, enflé par cette préférence, 305 De ce qu'elles valoient tiroit pleine assurance.
PHILISTE.
Ce reproche obligeant me laisse tout surpris: Avec tant de beautés, et tant de bons esprits, Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire[1328].
CLARICE.
Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre[1329]: 310 Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu.
PHILISTE.
Celui que nous tenions me plaisoit à merveilles.
CLARICE.
Tes yeux s'y plaisoient bien autant que tes oreilles.
PHILISTE.
Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous[1330], 315 Sur les vôtres mes yeux se portoient à tous coups, Et s'en alloient chercher sur un si beau visage[1331] Mille et mille raisons d'un éternel hommage.
CLARICE.
O la subtile ruse! et l'excellent détour[1332]! Sans doute une des deux te donne de l'amour; 320 Mais tu le veux cacher.
PHILISTE.
Que dites-vous, Madame[1333]? Un de ces deux objets captiveroit mon âme! Jugez-en mieux, de grâce, et croyez que mon coeur Choisiroit pour se rendre un plus puissant vainqueur.
CLARICE.
Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite 325 Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite, Elles dont les beautés captivent mille amants?
PHILISTE.
Tout autre trouveroit leurs visages charmants[1334], Et j'en ferois état, si le ciel m'eût fait naître D'un malheur assez grand pour ne vous pas connoître; Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez, Fait que je n'y remarque aucunes raretés[1335], Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible.
CLARICE.
On ne m'éblouit pas à force de flatter: 335 Revenons au propos que tu veux éviter[1336]. Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse; Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse....
PHILISTE.
Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux, N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux. 340 Si blessé des regards de quelque beau visage, Mon coeur de sa franchise avoit perdu l'usage....
CLARICE.
Tu serois assez fin pour bien cacher ton jeu.
PHILISTE.
C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu, Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. 345 Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime[1337], Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est: Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît; A tout autre propos qu'à celui de sa flamme, Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme, 350 Son oeil semble à regret nous donner ses regards, Et les jette à la fois souvent de toutes parts, Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée[1338] Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée; Mais auprès de l'objet qui possède son coeur, 355 Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur: Gai, complaisant, actif....
CLARICE.
Enfin que veux-tu dire?
PHILISTE.
Que par ces actions que je viens de décrire, Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher, Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher[1339]. 360
CLARICE.
Pour faire un jugement d'une telle importance, Il faudrait plus de temps. Adieu: la nuit s'avance. Te verra-t-on demain?
PHILISTE.
Madame, en doutez-vous? Jamais commandements ne me furent si doux: Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie[1340]; 365 Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie[1341]: Un chagrin invincible accable tous mes sens[1342].
CLARICE.
Si, comme tu le dis, dans le coeur des absents C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse, Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse[1343]. 370
PHILISTE.
Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour Pour un sujet si haut les effets de l'amour.
SCÈNE VI.
CLARICE.
Las! il m'en dit assez, si je l'osois entendre, Et ses desirs aux miens se font assez comprendre; Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, 375 L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur. Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune, Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune! Égale à mon Philiste, il m'offriroit ses voeux, Je m'entendrois nommer le sujet de ses feux, 380 Et ses discours pourroient forcer ma modestie A l'assurer bientôt de notre sympathie; Mais le peu de rapport de nos conditions Ote le nom d'amour à ses submissions; Et sous l'injuste loi de cette retenue, 385 Le remède me manque, et mon mal continue. Il me sert en esclave, et non pas en amant, Tant son respect s'oppose à mon contentement[1344]! Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire? Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire? 390 Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux, Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux.
FIN DU PREMIER ACTE.
[1268] Dans les éditions de 1634-1668: «amoureux de Doris, qui ne paroît point.»
[1269] Ces mots manquent dans l'édition de 1634.
[1270] _Var._ Dis ce que tu voudras, chacun a sa méthode. (1634-57)
[1271] _Var._ Mais la tienne pour moi seroit fort incommode. (1634-68)
[1272] _Var._ Non pas, mais pour le moins je veux qu'elle devine. (1634-57)
[1273] _Var._ C'en est trop présumer, cette beauté divine Avec juste raison prend pour stupidité Ce qui n'est qu'un effet de ta timidité. PHIL. Mais as-tu remarqué que Clarice me fuie? (1634-60)
[1274] _Var._ Sans te mettre en souci du feu qui me consomme, Apprends comme l'amour se traite en honnête homme: Aussitôt qu'une dame en ses rets nous a pris. (1634-57)
[1275] _Var._ Et nous laissant conduire à nos brusques saillies Au lieu de notre amour lui montrer nos folies, Qu'un superbe dédain punisse au même instant. (1634-57)
[1276] _Var._ Sans en rien protester, rendons-lui du service. (1634)
[1277] _Var._ Ajustons nos desseins à ses intentions. (1634-57)
[1278] Voyez plus haut, p. 148, le vers 96 de _Mélite_, et la note [485] qui s'y rapporte.
[1279] C'est-à-dire, leur haine contre l'amour aurait beau être extrême, prodigieuse, elle ne tomberait jamais que sur le nom, et non pas sur la chose.
[1280] _Var._ Suive qui le voudra ce nouveau procédé: Mon feu me déplairoit d'être ainsi gourmandé. (1634-57)
[1281] On appelle _eau d'ange_ «une eau d'une odeur très-agréable, faite de fleurs d'orange, musc, cannelle, et autres choses odoriférantes.» (_Dictionnaire de l'Académie de_ 1694.)
[1282] _Var._ Qu'un tel dedans le mois d'une telle s'accorde! Touche, pauvre abusé, touche la grosse corde. (1634)
[1283] _Var._ A perdre sottement tes discours et tes pas. (1634-57)
[1284] _Var._ Vu que par là ton feu rencontre un double obstacle, Et qu'ainsi ton silence et l'inégalité S'opposent à la fois à ta témérité. PHIL. Crois que de la façon que j'ai su me conduire. (1634-57)
[1285] _Var._ Mille petits devoirs ont trop parlé pour moi; Ses regards chaque jour m'assurent de sa foi. (1634-57)
[1286] _Var._ Ses soupirs et les miens font un secret langage. (1634-60)
[1287] _Var._ [Par où son coeur au mien à tous moments s'engage;] Nos voeux, quoique muets, s'entendent aisément, Et quand quelques baisers sont dus par compliment.... ALC. Je m'imagine alors qu'elle ne t'en dénie? PHIL. Mais ils tiennent bien peu de la cérémonie: Parmi la bienséance, il m'est aisé de voir Que l'amour me les donne autant que le devoir. En cette occasion, c'est un plaisir extrême, Lorsque de part et d'autre un couple qui s'entr'aime, Abuse dextrement de cette liberté Que permettent les lois de la civilité, Et que le peu souvent que ce bonheur arrive, Piquant notre appétit, rend sa pointe plus vive: Notre flamme irritée en croît de jour en jour. [ALC. Tout cela cependant sans lui parler d'amour?] (1634-57)
[1288] _Var._ Le ciel, qui bien souvent nous choisit des partis. (1634-57) _Var._ Cet ordre qui du ciel nous choisit des partis. (1660)
[1289] _Var._ Ainsi pour cette veuve il voulut m'enflammer. (1634-60)
[1290] Ce mot manque dans l'édition de 1634.
[1291] _Var._ Avecque son rival traiter de confidence. (1634-57)
[1292] _Var._ LA NOURR. La belle question! Quoi? ALC. Que Philiste.... LA NOURR. Eh bien? ALC. C'est en toi qu'il espère. LA NOURR. Oui, mais il ne tient rien. [ALC. Tu lui promets pourtant. (1634-57)]
[1293] _Var._ Tant que tes bons succès lui découvrent ma ruse. (1634-64)
[1294] _Var._ Je le viens de quitter. (1634-60)
[1295] _Var._ Ce qu'il a sur le coeur beaucoup plus librement. (1634)
[1296] _Var._ Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur du contraire. (1634-57)
[1297] _Var._ Ce rival, d'assurance, est bien dans son esprit. (1634-57)
[1298] _Var._ Nous ne le sachions mettre en sa mauvaise grâce. (1634-57)
[1299] _Var._ Qui, son frère ébloui par cette accorte feinte. (1663 et 64)
[1300] _Var._ De ce que nous brassons n'ait ni soupçon, ni crainte. (1634)
[1301] Quand Corneille écrivait _la Veuve_, il y avait une vingtaine d'années qu'avait paru le roman où figure ce modèle des amants: c'est en 1610 que d'Urfé a publié la première partie de _l'Astrée_.
[1302] _Var._ D'un oncle dont j'espère un bon avancement. (1634-57)
[1303] Voyez plus haut, p. 192, note [641].
[1304] La leçon de 1644:
Ce sera donc pour plus que vous pour votre argent,
est évidemment une faute d'impression.
[1305] _Var._ Ainsi qu'il me les baille, ainsi je les renvoie. (1634-57)
[1306] _Var._ En nommant celles-ci, tu caches finement. (1634-57)
[1307] _Var._ Soit que quelque raison secrète le retint. (1634-57)
[1308] _Var._ A grand'peine en une heure étoient de quatre mots. (1634-57)
[1309] _Var._ CHRYS. Oui, mais après? DOR. Après? C'est bien le mot pour rire. Mon baladin muet se retire en un coin, Content de m'envoyer des oeillades de loin; Enfin, après m'avoir longtemps considérée Après m'avoir de l'oeil mille fois mesurée. (1634-57)
[1310] _Var._ Le reste est digne qu'on l'admire. (1660-64)
[1311] _Var._ Après cette réponse, il eut don de silence, Surpris, comme je crois, par quelque défaillance. [Depuis il s'avisa de me serrer les doigts.] (1634-57)
[1312] _Var._ Vous portez sur le sein un mouchoir fort carré. (1634-57)
[1313] _Var._ Au demeurant fort riche, et que la mort d'un père, Sans deux successions encore qu'il espère. (1634-57)
[1314] _Var._ Mais il te le faudroit, plus sage et plus accorte. (1634-57)
[1315] Voyez p. 180, note [598].
[1316] _Var._ [Et de ton beau semblant ne rien diminuer.] DOR. Mon frère, qui croira sa poursuite abusée, Sans doute en sa faveur brouillera la fusée. (1634)
[1317] _Var._ Madame, et les effets ne m'en ont pas déçu, Au moins quant à Florange. (1634-57)
[1318] _Var._ Atteint! Ah! mon ami, ce sont des rêveries; Il s'en moque en disant de telles niaiseries. (1634-57)
[1319] _Var._ Il dit ce qu'il a lu. Jugez, pour Dieu, de grâce. (1634-57)
[1320] _Var._ Qui jusqu'à maintenant nous tiennent arrêtés. (1634)
[1321] _Var._ CHRYS. Ainsi que je voulois, Elle se montre prête à recevoir mes lois. (1634-63)
[1322] _Var._ A ce compte, c'est fait. Quand voulez-vous qu'il vienne. (1634-57)
[1323] _Var._ Pour disposer mon fils à mon contentement. (1634-57)
[1324] _Var._ Madame, que d'un mot je le vais rendre heureux. (1634-57)
[1325] _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui nos visites. (1634 et 57) _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui vos visites. (1644-54 et 60)
[1326] _Var._ Au moins en apparence, à vous bien recevoir. CLAR. Aussi ne pensez pas que je me plaigne d'elle. (1634-57)
[1327] _Var._ [Deux filles possédoient seules ton entretien;] Et ce que nous étions de femmes méprisées, Nous servions cependant d'objets à vos risées. PHIL. C'est maintenant, Madame, aux vôtres que j'en sers; Avec tant de beautés, et tant d'esprits divers, [Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire.] (1634-57)
[1328] _Trouver à dire_, trouver qu'il manque quelque chose ou quelqu'un. Voyez le _Lexique_.
[1329] _Var._ Avec ces beaux esprits je n'étois qu'en martyre. (1634)
L'édition de 1634 porte:
Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre;
mais il y a dans _Les plus notables fautes survenues en l'impression_: «Lisez _beaux esprits_.» Néanmoins Corneille n'a tenu compte de cette correction dans aucune des éditions suivantes. Dans les unes, de 1644 à 1657, on lit, comme l'on voit, _bons esprits_, une fois, au vers 310; dans les autres, de 1660 à 1682, deux fois, aux vers 308 et 310.
[1330] _Var._ Je ne le peux nier, puisqu'en parlant de vous. (1634)
[1331] _Var._ Et s'en alloient chercher sur ce visage d'ange Mille sujets nouveaux d'éternelle louange. (1634-57)
[1332] _Var._ O la subtile ruse! ô l'excellent détour! (1634-68)
[1333] _Var._ De l'amour! moi, Madame, Que pour une des deux l'amour m'entrât dans l'âme! Croyez-moi, s'il vous plaît, que mon affection Voudroit, pour s'enflammer, plus de perfection. (1634-57)
[1334] _Var._ Quelque autre trouveroit leurs visages charmants. (1634-57)
[1335] _Var._ [Fait que je n'y remarque aucunes raretés,] Vu que ce qui seroit de soi-même admirable, A peine auprès de vous demeure supportable. (1634-57)
[1336] _Var._ Revenons aux propos que tu veux éviter. (1634-57)
[1337] _Var._ L'esprit d'un amoureux, absent de ce qu'il aime. (1634-57)
[1338] _Var._ Qu'ainsi sa fonction confuse et mal guidée. (1634-57)
[1339] _Var._ Jugiez pour quels objets l'amour m'a su toucher. (1634-60)
[1340] _Var._ Puisque loin de vos yeux je n'ai rien qui me plaise. (1634-57) _Var._ Éloigné de vos yeux, je n'ai rien qui me plaise. (1660-68)
[1341] _Var._ Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à mon aise. (1634-68)
[1342] _Var._ Un chagrin éternel triomphe de mes sens. CLAR. Si, comme tu disois, dans le coeur des absents. (1634-57)
[1343] _Var._ Ce compliment n'est bon que vers une maîtresse. (1634-57) _Var._ Ce compliment n'est bon qu'auprès une maîtresse. (1660)
[1344] _Var._ Tant mon grade s'oppose à mon contentement. (1634-64)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
PHILISTE[1345].
Secrets tyrans de ma pensée, Respect, amour, de qui les lois D'un juste et fâcheux contre-poids 395 La tiennent toujours balancée, Que vos mouvements opposés[1346], Vos traits, l'un par l'autre brisés, Sont puissants à s'entre-détruire! Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur! 400 Et tandis que tous deux tâchent à me séduire, Que leur combat est rude au milieu de mon coeur!
Moi-même je fais mon supplice A force de leur obéir[1347]; Mais le moyen de les haïr? 405 Ils viennent tous deux de Clarice; Ils m'en entretiennent tous deux, Et forment ma crainte et mes voeux[1348] Pour ce bel oeil qui les fait naître; Et de deux flots divers mon esprit agité, 410 Plein de glace, et d'un feu qui n'oseroit paroître, Blâme sa retenue et sa témérité.
Mon âme, dans cet esclavage, Fait des voeux qu'elle n'ose offrir; J'aime seulement pour souffrir; 415 J'ai trop et trop peu de courage: Je vois bien que je suis aimé, Et que l'objet qui m'a charmé Vit en de pareilles contraintes. Mon silence à ses feux fait tant de trahison, 420 Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes, Pour accroître son mal, je fuis ma guérison.
Elle brûle, et par quelque signe Que son coeur s'explique avec moi[1349], Je doute de ce que je voi[1350], 425 Parce que je m'en trouve indigne. Espoir, adieu; c'est trop flatté: Ne crois pas que cette beauté Daigne avouer de telles flammes[1351]; Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, 430 Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes, Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher.
Pauvre amant, vois par son silence Qu'elle t'en commande un égal, Et que le récit de ton mal 435 Te convaincroit d'une insolence. Quel fantasque raisonnement! Et qu'au milieu de mon tourment Je deviens subtil à ma peine! Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux 440 Par un contraire effet change l'amour en haine[1352], Et malgré mon bonheur me rendre malheureux?
Mais j'aperçois Clarice. O Dieux! si cette belle Parloit autant de moi que je m'entretiens d'elle! Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, 445 C'est de moi qu'à présent doit être leur discours. Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte[1353] A me couler sans bruit derrière cette porte[1354], Pour écouter de là, sans en être aperçu, En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. 450 Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure[1355]: Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure, Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer[1356].
SCÈNE II.
CLARICE, LA NOURRICE.
CLARICE.
Tu me veux détourner d'une seconde flamme, 455 Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme. Être veuve à mon âge, et toujours déplorer[1357] La perte d'un mari que je puis réparer[1358]! Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse! N'avoir que des mépris pour les voeux qu'il m'adresse! 460 Le voir toujours languir dessous ma dure loi! Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi.
LA NOURRICE.
Madame, mon avis au vôtre ne résiste Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste[1359]. Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois, 465 Qu'un lieu digne de vous arrête votre choix.
CLARICE.
Brise là ce discours dont mon amour s'irrite: Philiste n'en voit point qui le passe en mérite.
LA NOURRICE.
Je ne remarque en lui rien que de fort commun, Sinon que plus qu'un autre il se rend importun[1360]. 470
CLARICE.
Que ton aveuglement en ce point est extrême! Et que tu connois mal et Philiste et moi-même, Si tu crois que l'excès de sa civilité Passe jamais chez moi pour importunité!
LA NOURRICE.
Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiége, 475 A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piége.
CLARICE.
Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur, A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur.
LA NOURRICE.
Il aime votre bien, et non votre personne.
CLARICE.
Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne: 480 Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux, Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts.
LA NOURRICE.
La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse, Voudroient un successeur de plus haute noblesse.
CLARICE.
S'il précéda Philiste en vaines dignités[1361], 485 Philiste le devance en rares qualités; Il est né gentilhomme, et sa vertu répare Tout ce dont la fortune envers lui fut avare: Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir[1362].
LA NOURRICE.
Si vous pouviez, Madame, un peu vous refroidir 490 Pour le considérer avec indifférence, Sans prendre pour mérite une fausse apparence, La raison feroit voir à vos yeux insensés Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez. Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde[1363], 495 J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde: Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur[1364], Faites en son absence essai d'une autre humeur[1365]; Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée; 500 Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien, Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien.
CLARICE.
Exercer contre moi de si noirs artifices! Donner à mon amour de si cruels supplices! Trahir tous mes desirs! éteindre un feu si beau[1366]! 505 Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau. Fais venir cet amant: dussé-je la première[1367] Lui faire de mon coeur une ouverture entière, Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi[1368] Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi. 510
LA NOURRICE.
Ne précipitez point ce que le temps ménage; Vous pourrez à loisir éprouver son courage.
CLARICE.
Ne m'importune plus de tes conseils maudits, Et sans me répliquer fais ce que je te dis.
SCÈNE III.