Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 40

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La nature tout à loisir A pris un extrême plaisir A créer ta veine animée, Et parlant ainsi que les Dieux, Le temps veut que la renommée T'aille publier en tous lieux.

Apollon forma ton esprit, Et d'un soin merveilleux t'apprit Le moyen de charmer des hommes[1261]; Il t'a rendu par son métier L'oracle du siècle où nous sommes, Comme son unique héritier.

BEAULIEU.

[1261] Tel est le texte de 1634. Peut-être faudrait-il lire _les hommes_.

A _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

Clarice, un temps si long sans te montrer au jour M'a fait appréhender que le deuil du veuvage, Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour.

Mais tant de grands esprits, ravis de ton amour, Parlent de tes appas dans un tel avantage Qu'après eux tout l'orgueil des beautés de cet âge Doit tirer vanité de te faire la cour.

Parois donc librement, sans craindre que tes charmes Te suscitent encor de nouvelles alarmes, Exposée aux efforts d'un second ravisseur;

Puisque de la façon que tu te fais paroître, Chacun sans t'offenser peut se rendre ton maître, Comme depuis un an chacun l'est de ta soeur[1262].

A. C.

[1262] L'impression de _Mélite_ fut achevée, comme nous l'avons dit, au mois de février 1633, et celle de _la Veuve_ au mois de mars 1634.

ARGUMENT.

Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint d'aimer sa soeur Doris[1263], qui ne s'abusant point par ses caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisoit ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris et rendre Clarice à son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de Clarice, qui avoit toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui avoit même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à quitter le parti de ce perfide: de sorte que ramenant Clarice à Philiste, il obtient de lui en récompense sa soeur Doris.

[1263] Le texte de cette phrase, tel que nous le donnons ici, est parfaitement conforme à celui de l'édition de 1634. Nous croyons devoir en avertir, parce qu'en voyant l'embarras de la construction et l'emploi irrégulier d'_aperçût_ pour _aperçoive_, on pourrait être tenté de supposer ici quelque faute d'impression.

EXAMEN.

Cette comédie n'est pas plus régulière que _Mélite_ en ce qui regarde l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique, avec cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus de justesse dans celle-ci que celui d'Éraste avec Cloris dans l'autre. Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui n'est pas si vague que dans _Mélite_, et a ses intervalles mieux porportionnés par cinq jours consécutifs. C'étoit un tempérament que je croyois lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre heures et cette étendue libertine qui n'avoit aucunes bornes. Mais elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte, que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paroît en la dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir consumé toute l'après-dînée, ou du moins la meilleure partie. La même chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la nourrice, qu'il n'oseroit voir de jour, de peur de faire soupçonner l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont il ignore le retour. Il ne pouvoit être qu'environ midi quand il en a formé le dessein, puisque Célidan venoit de ramener Clarice (ce que vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt d'amour qui le pressoit[1264] de lui rendre ce service en faveur de son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui va rendre. L'excuse qu'on pourroit y donner, aussi bien qu'à ce que j'ai remarqué de Tircis dans _Mélite_, c'est qu'il n'y a point de liaison de scènes, et par conséquent point de continuité d'action. Aussi on[1265] pourroit dire que ces scènes détachées qui sont placées l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant que l'autre finit.

[1264] VAR. (édit. de 1660): qui le presse.

[1265] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.

Cette comédie peut faire connoître[1266] l'aversion naturelle que j'ai toujours eue pour les _a parte_. Elle m'en donnoit de belles occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois obligés par des considérations particulières de s'en rendre des témoignages mutuels. C'étoit un beau jeu pour ces discours à part, si fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues; cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble commencer par ces _a parte_, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur très-vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle aye lieu de croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le vouloit prendre lui-même pour dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.

[1266] VAR. (édit. de 1660-1668): reconnoître.

Le style n'est pas plus élevé ici que dans _Mélite_, mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement. L'intrique y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe qu'Éraste de la sienne[1267].

[1267] Voyez, comme complément de cet examen, ce qui est dit plus haut, p. 28, 29 et 43.

ACTEURS.

PHILISTE, amant de Clarice. ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris. CÉLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris. CLARICE, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste. CHRYSANTE, mère de Doris. DORIS, soeur de Philiste. La NOURRICE de Clarice. GÉRON, agent de Florange, amoureux de Doris[1268]. LYCAS, domestique de Philiste. POLIMAS, } DORASTE, } domestiques de Clarice. LISTOR, }

La scène est à Paris[1269].

LA VEUVE.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE, ALCIDON.

ALCIDON.

J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode[1270]; Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]: Mon coeur ne pourroit pas conserver tant de feu, S'il falloit que ma bouche en témoignât si peu. Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice, 5 Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice. Il semble qu'à languir tes desirs sont contents, Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps. Quel fruit espères-tu de ta persévérance A la traiter toujours avec indifférence? 10 Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour, Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour?

PHILISTE.

Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine[1272].

ALCIDON.

Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]: Clarice avec raison prend pour stupidité 15 Ce ridicule effet de ta timidité.

PHILISTE.

Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie, Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie, Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi, Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? 20 Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274], Apprends comme l'amour doit régler sa conduite. Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits, Offrir notre service au hasard d'un mépris, Et nous abandonnant à nos brusques saillies[1275], 25 Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies, Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant: Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant. Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare. Notre submission à l'orgueil la prépare. 30 Lui dire incontinent son pouvoir souverain, C'est mettre à sa rigueur les armes à la main. Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice, Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276]; Réglons sur son humeur toutes nos actions, 35 Réglons tous nos desseins sur ses intentions[1277], Tant que par la douceur d'une longue hantise Comme insensiblement elle se trouve prise. C'est par là que l'on sème aux dames des appas[1278], Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. 40 Leur haine envers l'amour pourroit être un prodige, Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279].

ALCIDON.

Suive qui le voudra ce procédé nouveau[1280]: Mon feu me déplairoit caché sous ce rideau. Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie 45 Des fantasques raisons de ta philosophie: Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps, D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281], Qu'un cavalier regarde un autre de travers, Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]! Change, pauvre abusé, change de batterie, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas 55 A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283].

PHILISTE.

Je les aurois perdus auprès de ma maîtresse, Si je n'eusse employé que la commune adresse, Puisqu'inégal de biens et de condition, Je ne pouvois prétendre à son affection. 60

ALCIDON.

Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle, Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284], Et que ton froid silence et l'inégalité S'opposent tout ensemble à ta témérité.

PHILISTE.

Crois que de la façon dont j'ai su me conduire 65 Mon silence n'est pas en état de me nuire: Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[1285], Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi. Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286] Par où son coeur au mien à tous moments s'engage[1287]: 70 Des coups d'oeil languissants, des souris ajustés, Des penchements de tête à demi concertés, Et mille autres douceurs aux seuls amants connues Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues, Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour.... 75

ALCIDON.

Tout cela cependant sans lui parler d'amour?

PHILISTE.

Sans lui parler d'amour.

ALCIDON.

J'estime ta science; Mais j'aurois à l'épreuve un peu d'impatience.

PHILISTE.

Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[1288], A tes feux et les miens prudemment assortis; 80 Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile, Il te donne en ma soeur un naturel facile, Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289], Après m'avoir donné par où m'en faire aimer.

ALCIDON.

Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. 85

PHILISTE.

C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage: Cette vieille subtile a mille inventions Pour m'avancer au but de mes intentions; Elle m'avertira du temps que je dois prendre; Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: 90 Adieu.

ALCIDON.

La confidence avec un bon ami Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi.

PHILISTE.

Un intérêt d'amour me prescrit ces limites: Ma maîtresse m'attend pour faire des visites Où je lui promis hier de lui prêter la main. 95

ALCIDON.

Adieu donc, cher Philiste.

PHILISTE.

Adieu, jusqu'à demain.

SCÈNE II.

ALCIDON, LA NOURRICE.

ALCIDON, seul[1290].

Vit-on jamais amant de pareille imprudence Faire avec son rival entière confidence[1291]? Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; 100 Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice. Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, Nourrice?

LA NOURRICE.

Tu le peux bien jurer.

ALCIDON.

Et notre ami rival[1292]?

LA NOURRICE.

Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal.

ALCIDON.

Tu lui promets pourtant.

LA NOURRICE.

C'est par où je l'amuse, 105 Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse[1293].

ALCIDON.

Je viens de le quitter[1294].

LA NOURRICE.

Eh bien! que t'a-t-il dit?

ALCIDON.

Que tu veux employer pour lui tout ton crédit, Et que rendant toujours quelque petit service, Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. 110

LA NOURRICE.

Moindre qu'il ne présume. Et toi?

ALCIDON.

Je l'ai poussé A s'enhardir un peu plus que par le passé, Et découvrir son mal à celle qui le cause.

LA NOURRICE.

Pourquoi?

ALCIDON.

Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement[1295]; 115 L'autre, que ta maîtresse après ce compliment Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire.

LA NOURRICE.

Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296] Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît; Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297], 120 Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce[1298].

ALCIDON.

Et lors?

LA NOURRICE.

Je te réponds de ce que tu chéris. Cependant continue à caresser Doris; Que son frère, ébloui par cette accorte feinte[1299], 125 De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte[1300].

ALCIDON.

A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon[1301] N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon: Tu rirois trop de voir comme je la cajole.

LA NOURRICE.

Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? 130

ALCIDON.

Cette jeune étourdie est si folle de moi, Quelle prend chaque mot pour article de foi; Et son frère, pipé du fard de mon langage, Qui croit que je soupire après son mariage, Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; 135 Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours; Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble, J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble; Tantôt il faut du temps pour le consentement D'un oncle dont j'espère un haut avancement[1302]; 140 Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.

LA NOURRICE.

Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle[1303], S'il avoit découvert un si long entretien. Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.

ALCIDON.

Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. 145

LA NOURRICE.

Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare.

ALCIDON.

Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.

LA NOURRICE.

Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304].

SCÈNE III.

CHRYSANTE, DORIS.

CHRYSANTE.

C'est trop désavouer une si belle flamme, Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: 150 Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur; Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur. Ne vous entr'appeler que «mon âme et ma vie,» C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie, Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. 155

DORIS.

Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez. Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse. Je me fais, comme lui, souvent toute de feux; Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux, 160 Toujours libre, et qui garde une amitié sincère A celui qui voudra me prescrire une mère.

CHRYSANTE.

Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit.

DORIS.

Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit! Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. 165

CHRYSANTE.

Ne crains pas que je veuille user de ma puissance: Je croirois en produire un trop cruel effet, Si je te séparois d'un amant si parfait.

DORIS.

Vous le connoissez mal: son âme a deux visages, Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. 170 Il a beau m'accabler de protestations, Je démêle aisément toutes ses fictions; Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[1305]: Nous nous entre-payons d'une même monnoie; Et malgré nos discours, mon vertueux desir 175 Attend toujours celui que vous voudrez choisir: Votre vouloir du mien absolument dispose.

CHRYSANTE.

L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose. Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés, Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. 180

DORIS.

Oui, Madame: Alindor en vouloit à Célie; Lysandre, à Célidée; Oronte, à Rosélie.

CHRYSANTE.

Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306] Qu'un certain t'entretint assez paisiblement.

DORIS.

Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange? 185

CHRYSANTE.

Lui-même.

DORIS.

Ah! Dieu, que c'est un cajoleur étrange! Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint. Soit que quelque raison en secret le retînt[1307], Soit que son bel esprit me jugeât incapable De lui pouvoir fournir un entretien sortable, 190 Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos A peine en plus d'une heure étoient de quatre mots[1308]; Il me mena danser deux fois sans me rien dire.

CHRYSANTE.

Mais ensuite[1309]?

DORIS.

La suite est digne qu'on l'admire[1310]. Mon baladin muet se retranche en un coin, 195 Pour faire mieux jouer la prunelle de loin; Après m'avoir de là longtemps considérée, Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment: «Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant.» 200 (Il pensoit m'avoir dit le meilleur mot du monde.) Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir: «Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir.» Ce grand mot étouffa tout ce qu'il vouloit dire[1311], 205 Et pour toute réplique il se mit à sourire. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts; Et retrouvant un peu l'usage de la voix, Il prit un de mes gants: «La mode en est nouvelle, Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; 210 Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré[1312]; Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré; L'amour, je vous assure, est une belle chose; Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose; La ville est en hiver tout autre que les champs; 215 Les charges à présent n'ont que trop de marchands; On n'en peut approcher.»

CHRYSANTE.

Mais enfin que t'en semble?

DORIS.

Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble, Ni qui mêle en discours tant de diversités.

CHRYSANTE.

Il est nouveau venu des universités, 220 Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père[1313], Sans deux successions que de plus il espère, Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui Qui ne lui rie au nez et n'ait dessein sur lui.

DORIS.

Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. 225

CHRYSANTE.

Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage?

DORIS.

Je douterois plutôt si je serois au sien.

CHRYSANTE.

Je sais qu'assurément il te veut force bien; Mais il te le faudroit, en fille plus accorte[1314], Recevoir désormais un peu d'une autre sorte. 230

DORIS.

Commandez seulement, Madame, et mon devoir Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir.

CHRYSANTE.

Ma fille, te voilà telle que je souhaite. Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite. Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, 235 Au desçu[1315] d'un chacun a traité ces amours; Et puisqu'à mes desirs je te vois résolue, Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue. Au regard d'Alcidon tu dois continuer, Et de ton beau semblant ne rien diminuer[1316]: 240 Il faut jouer au fin contre un esprit si double.

DORIS.

Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble.

CHRYSANTE.

Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout.

DORIS.

Madame, avisez-y: je vous remets le tout.

CHRYSANTE.

Rentre: voici Géron, de qui la conférence 245 Doit rompre, ou nous donner une entière assurance.

SCÈNE IV.

CHRYSANTE, GÉRON.

CHRYSANTE.

Ils se sont vus enfin.

GÉRON.

Je l'avois déjà su, Madame, et les effets ne m'en ont point déçu[1317], Du moins quant à Florange.

CHRYSANTE.

Eh bien! mais qu'est-ce encore? Que dit-il de ma fille?

GÉRON.

Ah! Madame, il l'adore! 250 Il n'a point encor vu de miracles pareils: Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils; L'enflure de son sein, un double petit monde; C'est le seul ornement de la machine ronde. L'amour à ses regards allume son flambeau, 255 Et souvent pour la voir il ôte son bandeau; Diane n'eut jamais une si belle taille; Auprès d'elle Vénus ne seroit rien qui vaille; Ce ne sont rien que lis et roses que son teint; Enfin de ses beautés il est si fort atteint.... 260

CHRYSANTE.

Atteint! Ah! mon ami, tant de badinerie[1318] Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie.

GÉRON.