Œuvres de P. Corneille, Tome 01
Chapter 38
Fusses-tu mille fois encor plus méprisable, Ma faveur te va rendre assez considérable Pour t'acquérir ici mille inclinations[1203]. Outre l'attrait puissant de tes perfections, 1580 Mon respect à l'amour tout le monde convie Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie. Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton desir[1204] Du côté que ton prince a voulu te choisir: Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise. 1585
CLITANDRE.
Mais par cette union mon esprit se divise, Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous.
FLORIDAN.
Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées, 1590 Que je lui veux céder ce qui m'en appartient.
ALCANDRE.
Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient.
SCÈNE V.
ALCANDRE, FLORIDAN, CLÉON[1205], CLITANDRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE.
ALCANDRE.
Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage, N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage?
ROSIDOR.
L'apprendre de vous, Sire, et pour remercîments 1595 Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements[1206].
ALCANDRE.
Si mon commandement peut sur toi quelque chose, Et si ma volonté de la tienne dispose, Embrasse un cavalier indigne des liens Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens. 1600 Le Prince heureusement l'a sauvé du supplice, Et ces deux[1207] que ton bras dérobe à ma justice, Corrompus par Pymante, avoient juré ta mort. Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort, Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance, 1605 Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence.
ROSIDOR[1208].
Sire, vous le savez, le coeur me l'avoit dit, Et si peu que j'avois près de vous de crédit[1209], Je l'employai dès lors contre votre colère.
(A Clitandre[1210].)
En moi dorénavant faites état d'un frère. 1610
CLITANDRE, à Rosidor[1211].
En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû[1212].
DORISE, à Caliste.
Si le pardon du Roi me peut donner le vôtre, Si mon crime....
CALISTE[1213].
Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre[1214], Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir[1215]. 1615
ALCANDRE.
Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir Où Rosidor guéri termine un hyménée[1216]. Clitandre, en attendant cette heureuse journée, Tâchera d'allumer en son âme des feux Pour celle que mon fils desire, et que je veux; 1620 A qui, pour réparer sa faute criminelle, Je défends désormais de se montrer cruelle; Et nous verrons alors cueillir en même jour[1217] A deux couples d'amants les fruits de leur amour.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
[1157] _Var. Il parle au prévôt._ (1663, en marge.)
[1158] _Var._ Allez toujours au Roi dire qu'une innocence. (1632) _Var._ Allez devant au Roi dire qu'une innocence. (1644-57)
[1159] _Var._ Cher ami, que je tiens comme un autre moi-même. (1632-57)
[1160] _Var._ Vous m'avez, autant vaut, retiré des enfers. (1632-57)
[1161] _Var._ C'est à quoi désormais je veux songer le moins. (1632-60)
[1162] _Var._ Ait son ardeur vers vous si souvent relâché, Si souvent pour le sien quitté votre service. (1632-57)
[1163] _Var._ Je devine à peu près le fond de ton courage. (1632-57)
[1164] _Var._ Vu que sans cette amour la fourbe mal conçue. (1632-60)
[1165] _Var._ Se cherchent des objets un peu moins rigoureux. (1632-57)
[1166] En marge, dans l'édition de 1632: _Cléon entre._
[1167] _Var._ Grâce aux Dieux, acquittés de la charge commise. (1632-57)
[1168] _Var._ Et je viens, Monseigneur, prendre un ordre nouveau. (1632-57)
[1169] En marge, dans l'édition de 1632: _Cléon s'en va._
[1170] _Var._ ROSIDOR, _dans son lit_. (1632-57)--_Il est sur son lit._ (1663, en marge.)
[1171] _Var._ [Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris.] Les flammes de Caliste à mes flammes répondent, Je ne fais point de voeux que les siens ne secondent; Il n'est point de souhaits qui ne m'en soient permis, Ni de contentements qui ne m'en soient promis. Clitandre, qui jamais n'attira que sa haine, Ne peut plus m'opposer le Prince, ni la Reine; Si mon heur de sa part avoit quelque défaut, Avec sa tête on va l'ôter sur l'échafaud. [Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère.] (1632-57)
[1172] _Var._ Tes desseins du succès étoient assez punis. (1632-57)
[1173] _Var._ Vu qu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour. (1632-57)
[1174] _Var._ Mais hélas! mes pensées (_sic_) qui vous veut diviser? (1657)
[1175] _Var._ Mais il leur faut depuis des objets plus solides. (1632-57)
[1176] Voyez au _Complément des variantes_, p. 367.
[1177] Il y a _tout autre_, au masculin, dans toutes les éditions qui ont ce texte. Voyez ci-dessus, p. 228, note [759-a}.
[1178] _Var._ Espère, mais hésite; hésite, mais aspire. (1660 et 63) _Var._ Doute dans ton espoir; hésite, mais aspire. (1664)
[1179] _Var._ Que sans plus différer je m'en aille en personne Remercier le Roi du bonheur qu'il nous donne. (1632-57)
[1180] _Var._ Une heure hors du lit ne te pût beaucoup nuire. (1632-57)
[1181] _Var._ Que tes humbles devoirs manquassent vers ton roi. ROS. Mes blessures n'ont pas, en leurs foibles atteintes, [Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.] CAL. Reprends donc tes habits. ROS. Ne sors pas de ce lieu. CAL. Je rentre incontinent. ROS. Adieu donc, sans adieu. (1632-57)
[1182] _Var._ Que souvent notre esprit, trompé de l'apparence. (1632)
[1183] L'exemplaire de l'édition de 1632 qui appartient à la Bibliothèque impériale porte ici _mes raisonnements_; deux autres, que nous avons pu comparer, donnent _nos_ raisonnements, comme notre texte.
[1184] L'édition de 1682, au lieu de _se fie_, qui est dans toutes les autres, donne _se fier_. C'est évidemment une faute.
[1185] _Var._ N'a conçu tant d'erreur avecque moins de doute. (1632-57)
[1186] _Var._ On est trop criminel quand on vous peut déplaire. (1632-57)
[1187] _Var._ Monsieur, moi qui connois le fond de son courage. (1632-57)
[1188] _Var._ A fait si lourdement chopper notre raison. (1632-57)
[1189] _Var._ Se met souvent, non pas? en un tel équipage. (1632-57)
[1190] _Var._ Vous, dis-je, et cet objet dont l'amour me consomme. Je sais ce que l'honneur vouloit d'un gentilhomme; Mais recherchant la mort d'un qui nous[1190-a] est si cher, Pour en avoir les fruits il me falloit cacher. (1632)
[1190-a] C'est évidemment _vous_ qu'il faut lire.
[1191] _Var._ Mais recherchant la mort d'un qui vous est si cher. (1644-57)
[1192] _Var._ Va plus outre, impudent, pousse, et m'impute encor. (1632-57)
[1193] Voyez plus haut, p. 150, la note [759] relative à la variante du vers 134 de _Mélite_.
[1194] En marge, dans l'édition de 1632: _Pymante sort, et le Roi fait approcher Dorise._
[1195] _Var._ Qui veux joindre le meurtre à la déloyauté. (1632-64)
[1196] _Var._ Se rendit ton complice et te bailla ce fer? (1632-57)
[1197] _Var._ L'autre jour, dans ces bois trouvé par aventure. (1632-64)
[1198] _Var._ Que ce fer n'est sinon un misérable reste Du malheureux duel où le pauvre Arimant. (1632-57)
[1199] _Var._ Que la raison, tombée en un aveuglement. (1632-57)
[1200] _Var._ Monsieur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend. (1632-57)
[1201] _Var._ Et qu'ainsi je renferme en leur sacré séjour Une qui ne dût pas seulement voir le jour. (1632-57)
[1202] _Var._ N'arrêtez point au monde un sujet odieux. (1632-57)
[1203] _Var._ Pour te faire l'objet de mille affections. (1632-57)
[1204] _Var._ Fais-le voir, mon Clitandre, et tourne ton desir. (1632-57)
[1205] Dans l'édition de 1632, LE PRINCE (_Floridan_) et CLÉON ne figurent point parmi les acteurs de cette scène.
[1206] _Var._ Offrir encor ma vie à vos commandements. (1632-57)
[1207] Lycaste et Géronte. Voyez la scène IX du Ier acte.
[1208] _Var._ ROSIDOR, _au Roi_. (1648)
[1209] _Var._ Et si peu que j'avois envers vous de crédit. (1632-64)
[1210] Les mots _à Clitandre_ manquent dans les éditions de 1632, 44 et 52-60.
[1211] _Var._ CLITANDRE, _embrassant Rosidor_. (1644-60)--En marge, dans l'édition de 1632: _Il embrasse Clitandre_; mais ce nom est là par erreur pour _Rosidor_.
[1212] _Var._ Ne vous querelle plus un prix qui vous est dû. (1632-57)
[1213] _Var._ CALISTE, _en l'embrassant_. (1632-60)
[1214] _Var._ Ah! ma soeur, tu me prends pour un autre[1214-a]. (1632-60)
[1214-a] Voyez ci-dessus, p. 228, la variante du vers 1425 de _Mélite_, et la note [759-a] qui s'y rapporte.
[1215] _Var._ Si tu crois que je veuille encor m'en souvenir. (1632)
[1216] _Var._ Que Rosidor guéri termine un hyménée. (1632-60)
[1217] _Var._ Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour. (1632-57)
COMPLÉMENT DES VARIANTES.
956 [De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.] Sus d'ongles et de dents! PYM. Et que voulez-vous faire? Dorise, arrêtez-vous. DOR. Je me veux satisfaire[1218], Te déchirant le coeur[1219]. PYM. Vouloir ainsi ma mort! Il faudroit paravant que j'en fusse d'accord, Et que ma patience aidât votre foiblesse. Que d'heur! je tiens ici captive ma maîtresse. (_Il lui prend les mains et les lui baise._)[1220] Elle reçoit mes lois, et je puis disposer De ses mains qu'à mon aise on me laisse baiser. DOR. Cieux cruels! ainsi donc votre injustice avoue Qu'un perfide plus fort de ma fureur se joue, Et contre ce brigand votre inique rigueur Me donne un tel courage, et si peu de vigueur. Ah sort injurieux! maudite destinée! Malheurs trop redoublés! détestable journée! PYM. Enfin vos cris aigus nous pourroient déceler: Voici tout proche un lieu plus commode à parler; Belle Dorise, entrons dedans cette caverne, Qu'un peu plus à loisir Pymante vous gouverne. DOR. Que plutôt ce moment puisse achever mes jours! PYMANTE. (_Il l'enlève dans la caverne._)[1221] Non, non, il faut venir. DOR. A la force, au secours!
[1218] Je veux me satisfaire. (1652-57)
[1219] Te déchirer le coeur. (1644-57)
[1220] _Lui prenant les mains._ (1652-57)
[1221] PYMANTE, _l'enlevant dans la caverne_. (1644-57)
SCÈNE VI[1222].
LYSARQUE, CLÉON.
LYS. Je t'ai dit en deux mots ce qu'on fera du traître, Et c'est comme le Roi l'a promis à mon maître, Dont il prend l'intérêt extrêmement à coeur. CLÉON. Tu me viens de conter des excès de rigueur. Bien que ce cavalier soit atteint de ce crime, On dût considérer que le Prince l'estime[1223]. LYS. Et c'est ce qui le perd: de peur de son retour, On hâte le supplice avant la fin du jour; Le Roi, qui ne pourroit refuser sa requête, Lui veut à son desçu[1224] faire couper la tête. De vrai, tout le conseil, d'un sentiment plus doux, Essayant d'adoucir l'aigreur de son courroux, Vu ce tiers échappé, lui propose d'attendre Que le pendard repris ait convaincu Clitandre[1225]; Mais il ne reçoit point d'autre avis que le sien. CLÉON. L'accusé cependant coupable ne dit rien? LYS. En vain le malheureux proteste d'innocence, Le Roi dans sa colère use de sa puissance, Et l'on n'a su gagner qu'avec un grand effort Quatre heures qu'il lui donne à songer à la mort. C'est dont je vais porter la nouvelle à mon maître. CLÉON. S'il n'est content, au moins il a sujet de l'être. Mais dis-moi si ses coups le mettent en danger. LYS. Il ne s'en trouve aucun qui ne soit fort léger; Un seul du genou droit offense la jointure, Dont il faut que le lit facilite la cure; Le reste ne l'oblige à garder la maison, Et quelque écharpe au bras en feroit la raison. Adieu, fais, je te prie, état de mon service, Et crois qu'il n'est pour toi chose que je ne fisse. CLÉON. Et moi pareillement je suis ton serviteur.
(_Il est seul._)[1226]
Me voilà de sa mort le véritable auteur: Sur mes premiers soupçons le Roi mis en cervelle Devint préoccupé d'une haine mortelle, Et depuis, sous l'appas d'un mandement caché, Je l'ai d'entre les bras de son prince arraché. Que sera-ce de moi s'il en a connoissance? Rien ne me garantit qu'une éternelle absence; Après qu'il l'aura su, me montrer à la cour, C'est m'offrir librement à la perte du jour. Faisons mieux toutefois: avant que l'heure passe, Allons encor un coup le trouver à la chasse, Et s'il ne peut venir à temps pour le sauver[1227], Par une prompte fuite il faudra s'esquiver. (1632-57)
[1222] SCÈNE IV. (1632)
[1223] Ne se souvient-on point que le prince l'estime? LYS. C'est là ce qui le perd: de peur de son retour. (1644-57)
[1224] _A son desçu._ à son insu. Voyez plus haut, p. 180, note [598].
[1225] Que l'assassin repris ait convaincu Clitandre. (1644-57)
[1226] Une nouvelle scène (SCÈNE VII) commence après ce vers dans les éditions de 1644-57.--Les mots: _Il est seul_, y manquent.
[1227] Et s'il ne vient à temps pour rabattre les coups, Par une prompte fuite évitons son courroux. (1644-57)
1384 Ainsi nos feux secrets n'avoient point de jaloux, Tant que leur sainte ardeur, plus forte devenue, Voulut un peu de mal à tant de retenue. Lors on nous vit quitter ces ridicules soins, Et nos petits larcins souffrirent les témoins. Si je voulois baiser ou tes yeux ou ta bouche, Tu savois dextrement faire un peu la farouche, Et me laissant toujours de quoi me prévaloir, Montrer également le craindre et le vouloir. Depuis avec le temps l'amour s'est fait le maître; Sans aucune contrainte il a voulu paroître: Si bien que plus nos coeurs perdoient de liberté, Et plus on en voyoit en notre privauté. Ainsi dorénavant, après la foi donnée, Nous ne respirons plus qu'un heureux hyménée, Et, ne touchant encor ses droits que du penser, Nos feux à tout le reste osent se dispenser; Hors ce point, tout est libre à l'ardeur qui nous presse[1228].
[1228] En marge, dans l'édition de 1632: CALISTE _entre et s'assied sur son lit_.
SCÈNE III.
CALISTE, ROSIDOR[1229].
CAL. Que diras-tu, mon coeur, de voir que ta maîtresse Te vient effrontément trouver jusques au lit? ROS. Que dirai-je, sinon que pour un tel délit, On ne m'échappe à moins de trois baisers d'amende? CAL. La gentille façon d'en faire la demande! ROS. Mon regret, dans ce lit qu'on m'oblige à garder, C'est de ne pouvoir plus prendre sans demander: Autrement, mon souci, tu sais comme j'en use. CAL. En effet, il est vrai, de peur qu'on te refuse, Sans rien dire souvent et par force tu prends. ROS. Ce que, forcée ou non, de bon coeur tu me rends. CAL. Tout beau: si quelquefois je souffre et je pardonne Le trop de liberté que ta flamme se donne, C'est sous condition de n'y plus revenir. ROS. Si tu me rencontrois d'humeur à la tenir, Tu chercherois bientôt moyen de t'en dédire. Ton sexe, qui défend ce que plus il desire, Voit fort à contre-coeur.... CAL. Qu'on lui désobéit, Et que notre foiblesse au plus fort le trahit. ROS. Ne dissimulons point: est-il quelque avantage Qu'avec nous au baiser ton sexe ne partage? CAL. Vos importunités le font assez juger. ROS. Nous ne nous en servons que pour vous obliger: C'est par où notre ardeur supplée à votre honte; Mais l'un et l'autre y trouve également son conte, Et toutes vous dussiez prendre en un jeu si doux, Comme même plaisir, même intérêt que nous. CAL. Ne pouvant le gagner contre toi de paroles, J'opposerai l'effet à tes raisons frivoles, Et saurai désormais si bien te refuser, Que tu verras le goût que je prends à baiser: Aussi bien ton orgueil en devient trop extrême. ROS. Simple, pour le punir, tu te punis toi-même: Ce dessein mal conçu te venge à tes dépens. Déjà n'est-il pas vrai, mon heur, tu t'en repens? Et déjà la rigueur d'une telle contrainte Dans tes yeux languissants met une douce plainte; L'amour par tes regards murmure de ce tort, Et semble m'avouer d'un agréable effort. CAL. Quoi qu'il en soit, Caliste au moins t'en désavoue. ROS. Ce vermillon nouveau qui colore ta joue M'invite expressément à me licencier. CAL. Voilà le vrai chemin de te disgracier. ROS. Ces refus attrayants ne font que des remises. CAL. Lorsque tu te verras ces privautés permises, Tu pourras t'assurer que nos contentements Ne redouteront plus aucuns empêchements. ROS. Vienne cet heureux jour! mais jusque-là, mauvaise, N'avoir point de baisers à rafraîchir ma braise! Dussai-je être impudent autant comme importun[1230], A tel prix que ce soit, sache qu'il m'en faut un[1231]. Dégoûtée, ainsi donc ta menace s'exerce? CAL. Aussi n'est-il plus rien, mon coeur, qui nous traverse, Aussi n'est-il plus rien qui s'oppose à nos voeux: La Reine, qui toujours fut contraire à nos feux, Soit du piteux récit de nos hasards touchée, Soit de trop de faveur vers un traître fâchée, A la fin s'accommode aux volontés du Roi, [Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.] ROS. Qu'un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles! Ah mon heur! pour le port de si bonnes nouvelles, C'est trop peu d'un baiser. CAL. Et pour moi c'est assez. ROS. Ils n'en sont que plus doux étant un peu forcés. Je ne m'étonne plus de te voir si privée, Te mettre sur mon lit aussitôt qu'arrivée: Tu prends possession déjà de la moitié, Comme étant toute acquise à ta chaste amitié. Mais à quand ce beau jour qui nous doit tout permettre? CAL. Jusqu'à ta guérison on l'a voulu remettre. ROS. Allons, allons, mon coeur, je suis déjà guéri.
[1229] ROSIDOR, CALISTE. (1644-57)
[1230] Dussai-je être insolent autant comme importun. (1648)
[1231] En marge, dans l'édition de 1632: _Il la baise sans résistance._
[CAL. Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari.] Tout beau: j'aurois regret, ta santé hasardée, Si tu m'allois quitter sitôt que possédée. Retiens un peu la bride à tes bouillants desirs, Et pour les mieux goûter assure nos plaisirs. ROS. Que le sort a pour moi de subtiles malices! Ce lit doit être un jour le champ de mes délices, Et recule lui seul ce qu'il doit terminer; Lui seul il m'interdit ce qu'il me doit donner. CAL. L'attente n'est pas longue, et son peu de durée.... ROS. N'augmente que la soif de mon âme altérée. CAL. Cette soif s'éteindra: ta prompte guérison Paravant qu'il soit peu t'en fera la raison. ROS. A ce compte, tu veux que je me persuade Qu'un corps puisse guérir dont le coeur est malade. CAL. N'use point avec moi de ce discours moqueur: On sait bien ce que c'est des blessures du coeur. Les tiennes, attendant l'heure que tu souhaites. (1632-57)
FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.
LA VEUVE
COMÉDIE
1633
NOTICE.
Le _Privilége_ de cette comédie est daté du 9 mars 1634, et suivant la plupart des éditeurs de Corneille, elle a été représentée au commencement de la même année.
Cela nous paraît peu probable. En effet, voici comment Corneille s'exprime dans sa _Dédicace_: «Madame, le bon accueil qu'_autrefois_ cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier.» A la vérité, l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une lecture, mais le poëte ajoute: «Elle espère que vous ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettoit en son jour.» Enfin, parmi les nombreux hommages poétiques qui précèdent la pièce, un sonnet: _A la Veuve de Monsieur Corneille_, commence ainsi:
Clarice, un temps si long sans te montrer au jour M'a fait appréhender que le deuil du veuvage Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour;
ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pièce s'est fait beaucoup attendre.
Il semble donc prudent de se ranger à l'opinion des frères Parfait, qui, dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome V, p. 43), placent l'ouvrage à l'année 1633.
L'édition originale a pour titre:
LA VEFVE OU LE TRAISTRE TRAHY, COMEDIE, _à Paris, chez François Targa_.... M.DC.XXXIV. _Auec priuilege du Roy._ Le second titre (_ou le Traître trahi_) a été supprimé à partir de 1644.
Le volume, de format in-8{o}, se compose de 20 feuillets non chiffrés et de 144 pages. On lit au bas du privilége: «Acheué d'imprimer le treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.»
ÉPÎTRE.
A MADAME DE LA MAISONFORT[1232].
MADAME,
Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre protection. Étant exposée aux coups de l'envie et de la médisance, elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espère que vous ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente, et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se présenter devant vous, dont les perfections la feront paroître d'autant plus imparfaite; mais quand elle considère qu'elles sont en un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des priviléges tous particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des forces de la nature: en effet, MADAME, quelque difficulté que vous fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en vous-même, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici les éloges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si relevées. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut: c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma vie,
MADAME,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
CORNEILLE.
[1232] Cette dédicace a été réimprimée dans les éditions de 1644-1657. Au moment où Corneille l'écrivait, Élisabeth d'Estampes était veuve de Louis de la Châtre, baron de la Maisonfort, maréchal de France, mort en octobre 1630; mais ce n'était pas une jeune veuve comme l'héroïne de notre poëte: elle avait cinquante-deux ans. Elle mourut à Coubert en Brie, le 14 septembre 1654, âgée de soixante-douze ans.