Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 37

Chapter 373,446 wordsPublic domain

[1107] _Var._ L'amour vient d'expirer, et ses flammes dernières S'éteignant ont jeté leurs plus vives lumières. (1632-57)

[1108] _Var._ Que ce qu'il faut de place aux soins de la punir: Je n'ai plus de penser qui n'en veuille à sa vie. (1632-57)

[1109] _Var._ Implacable pour moi, s'obstine à mes tourments, Si vous me réservez à d'autres châtiments. (1632-57)

[1110] _Var._ Prenons dorénavant pour guide les hasards. (1644-57)

[1111] _Var._ Quiconque rencontré n'en saura de nouvelle. (1632 et 48) _Var._ Quiconque rencontré n'en saura la nouvelle. (1644 et 52-57)

[1112] _Var._ L'univers, n'ayant pas de force à m'opposer, Me vient offrir Dorise afin de m'apaiser. (1632-57)

[1113] _Var._ Quelque part où la peur porte ses pas errants. (1632-57)

[1114] _Var._ O suprême faveur! Ce grand éclat de foudre, Décoché sur son chef, le vient de mettre en poudre. Ce fer, s'il est ainsi, me va tomber des mains; Ce coup aura sauvé le reste des humains. Satisfait par sa mort, mon esprit se modère, Et va sur sa charogne achever sa colère[1114-a].

SCÈNE III[1114-b].

LE PRINCE. Que d'heur en ce péril! sans me faire aucun mal, [Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,] Et consommant sur lui toute sa violence[1114-c], M'a montré son respect parmi son insolence. Holà! quelqu'un à moi! Tous mes gens écartés, Loin de me secourir, suivent de tous côtés L'effroi de la tempête ou l'ardeur de la chasse. Cette ardeur les emporte ou la frayeur les glace. [Cependant seul, à pied, je pense à tous moments.] (1632-57)

[1114-a] Et va par ce spectacle assouvir sa colère. (1644-57)

[1114-b] SCÈNE IV. (1644-57)

[1114-c] [Et consumant sur lui toute sa violence.] (1648-57)

[1115] _Var._ Pour le moins, Dieux, s'il court quelque danger fatal, Qu'il en ait comme moi plus de peur que de mal. (1632-57)

[1116] _Var._ [Les petits oisillons, encor demi-cachés,] Poussent en tremblotant, et hasardent à peine Leur voix, qui se dérobe à la peur incertaine Qui tient encor leur âme et ne leur permet pas De se croire du tout préservés du trépas. J'aurai bientôt ici quelques-uns de ma suite. (1632-57)

[1117] _Var._ LE PRINCE, PYMANTE, DORISE, DEUX VENEURS. (1632)

[1118] _Var._ PYMANTE, _terrassant Dorise._ (1632-60)--_Il saisit Dorise qui le fuyoit._ (1663, en marge.)

[1119] _Var._ PYMANTE, _tenant Dorise d'une main, se bat de l'autre contre le Prince._ (1632)--_Il tient Dorise d'une main, et se bat de l'autre._ (1663, en marge.)

[1120] _Var._ C'est le Prince, tout beau! PYM. Prince ou non, ne m'importe. (1632-57)

[1121] _Var._ Quelque respect ailleurs que ton grade s'obtienne. (1632-57)

[1122] _Var._ DORISE, _le faisant trébucher._ (1644-60 et 64)--_Elle fait trébucher Pymante._ (1663, en marge.)

[1123] En marge, dans l'édition de 1632: _Dorise, s'embarrassant dans ses jambes, le fait trébucher._

[1124] En marge, dans l'édition de 1632: _Il saute sur Pymante, et deux veneurs paroissent, chargés des vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise._--Il n'y a point de distinction de scène.

[1125] _Var. Ils portent en leurs mains les vrais habits_, etc. (1663, en marge.)

[1126] _Var._ LE PRINCE, _à Dorise._ (1632-60)--_Il désarme Pymante_, etc. (1663, en marge.)

[1127] _Var._ Le voilà, Monseigneur, quelle aventure étrange, Et quel mauvais destin en cet état vous range? LE PRINCE. Garrottez ce maraud; faute d'autres liens, Employez-y plutôt les couples de vos chiens. (1632-57)

[1128] _Var._ Lui fasse ressentir par un cruel supplice. (1632-57) _Var._ Lui fasse ressentir par un juste supplice. (1660)

[1129] _Var._ En ce cas, Monseigneur, les voilà toutes prêtes. (1632-57)

[1130] _Var._ Qui dans cette forêt ont consommé trois corps. (1632)

[1131] _Var._ Tu me montres vraiment de merveilleux effets. (1632-57)

[1132] _Var._ Ces habits que n'a point approché (_sic_) le tonnerre. (1632-57)

[1133] _Var._ Connoissez-les, mon prince, et voyez devant vous. (1632-60)

[1134] _Var._ Souffrez que je reprenne en un coin de ces bois. (1632-64)

[1135] _Var._ Tu l'y ramèneras. Toi, s'il ne veut marcher, Garde-le cependant au pied de ce rocher.

SCÈNE V.

CLÉON _et encore_ UN VENEUR[1135-a].

CLÉON. Tes avis, qui n'ont rien que de l'incertitude, N'ôtent point mon esprit de son inquiétude, Et ne me font pas voir le Prince en ce besoin. 3e VENEUR. Assurez-vous sur moi qu'il ne peut être loin: La mort de son cheval, étendu sur la terre, Et tout fumant encor d'un éclat de tonnerre, L'ayant réduit à pied, ne lui permettra pas En si peu de loisir d'en éloigner ses pas. CLÉON. Ta foible conjecture a bien peu d'apparence, Et flatte vainement ma débile espérance: Le moyen que le Prince, aussitôt remonté, De ce funeste lieu ne se soit écarté. 3e VENEUR. Chacun, plein de frayeur au bruit de la tempête, Qui çà, qui là, cherchoit où garantir sa tête; Si bien que, séparé possible de son train, Il n'aura trouvé lors d'autre cheval en main[1135-b]; Joint à cela que l'oeil, au sentier où nous sommes, N'en remarque aucuns pas mêlés à ceux des hommes. CLÉON. Poursuivons; mais je crois que, pour le rencontrer, Il faudroit quelque Dieu qui nous le vînt montrer. (1632-57)

[1135-a] SCÈNE VII. CLÉON _et un autre_ VENEUR. (1644-57)

[1135-b] Il n'aura pas trouvé d'autre cheval en main. (1644-57)

[1136] _Var. Et l'autre mène._ (1632-57)

[1137] Dans les éditions de 1632-60 les mots _en prison_ ne sont pas placés ici, mais à la ligne précédente: CLITANDRE, _en prison_, LE GEÔLIER.--En marge, dans l'édition de 1663: _Il parle en prison._

[1138] _Var._ A d'autres: je vois trop où tend ce préambule. (1632)

[1139] _Var._ Tous, dedans ces cachots, dont je porte les clés. (1632-57)

[1140] _Var._ Se disent comme vous de malheur accablés. (1632)

[1141] _Var._ Il suffit: le surplus en rien ne me regarde. (1632)

[1142] _Var._ Hélas! si tu voulois envoyer l'avertir. (1632)

[1143] En marge, dans l'édition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas de distinction de scène.

[1144] _Var._ Va, tigre! va, cruel, barbare impitoyable[1144-a]! (1652-57)

[1144-a] Les éditions indiquées n'ont point de virgule entre les deux derniers mots du vers.

[1145] _Var._ Seule aux coeurs innocents imprime la terreur. (1652-57)

[1146] _Var._ Auront pour ton supplice encor des pires fers. (1632 et 57)

[1147] _Var._ Vengent les innocents par delà leur espoir. (1632-57)

[1148] _Var._ Et dont l'éloignement fut mon plus grand malheur. (1632-57)

[1149] _Var._ N'aille laisser de moi qu'une sale mémoire. (1632-57)

[1150] _Var._ LE PRINCE, DORISE, _en son habit de femme_; PYMANTE, _garrotté et conduit par trois_ VENEURS; CLÉON. (1632)--Les mots _en habit de femme_ manquent dans l'édition de 1663.

[1151] Les mots _à Dorise et Cléon_ ne se trouvent pas dans les éditions de 1632 et de 1663.

[1152] _Var._ T'accablent malheureux[1152-a] sous le courroux du Roi! (1632-57)

[1152-a] L'omission des deux virgules modifie le sens, mais c'est probablement une faute, commune aux éditions indiquées.

[1153] _Var._ Hâtant un peu de pas, quelque espoir me demeure. (1632)

[1154] _Var._ Ses myrtes prétendus tourneront en cyprès. (1632-57)

[1155] En marge, dans l'édition de 1632: _On sonne du cor derrière._

[1156] L'édition de 1632 porte: _Il suffit que Cléon_; toutes les autres: _Il suffit de Cléon._

ACTE V.

SCÈNE PREMIÈRE.

FLORIDAN, CLITANDRE, un Prévôt, CLÉON.

FLORIDAN, parlant au prévôt[1157].

Dites vous-même au Roi qu'une telle innocence[1158] Légitime en ce point ma désobéissance, Et qu'un homme sans crime avoit bien mérité 1295 Que j'usasse pour lui de quelque autorité. Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême, Ami, que je chéris à l'égal de moi-même[1159], D'avoir su justement venir à ton secours Lorsqu'un infâme glaive alloit trancher tes jours, 1300 Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle, Apprêtoit de ta tête un indigne spectacle!

CLITANDRE.

Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers, Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers[1160]; Et moi dorénavant j'arrête mon envie 1305 A ne servir qu'un prince à qui je dois la vie.

FLORIDAN.

Réserve pour Caliste une part de tes soins.

CLITANDRE.

C'est à quoi désormais je veux penser le moins[1161].

FLORIDAN.

Le moins! Quoi! désormais Caliste en ta pensée N'auroit plus que le rang d'une image effacée? 1310

CLITANDRE.

J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché De son ardeur pour vous ait souvent relâché[1162], Ait souvent pour le sien quitté votre service: C'est par là que j'avois mérité mon supplice; Et pour m'en faire naître un juste repentir, 1315 Il semble que les Dieux y vouloient consentir; Mais votre heureux retour a calmé cet orage.

FLORIDAN.

Tu me fais assez lire au fond de ton courage[1163]: La crainte de la mort en chasse des appas Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas, 1320 Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue[1164] Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue; Ou peut-être à présent tes desirs amoureux Tournent vers des objets un peu moins rigoureux[1165].

CLITANDRE.

Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche. 1325

FLORIDAN.

L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche; C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi: Tu ne connois encor ses forces qu'à demi; Ta résolution, un peu trop violente, N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante. 1330 Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé[1166]? Pymante de vos mains se seroit-il sauvé?

CLÉON.

Non, Seigneur: acquittés de la charge commise[1167], Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise; Et je viens seulement prendre un ordre nouveau[1168]. 1335

FLORIDAN.

Qu'on m'attende avec eux aux portes du château. Allons, allons au Roi montrer ton innocence[1169]; Les auteurs des forfaits sont en notre puissance; Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect, Ne te laissera plus aucunement suspect. 1340

SCÈNE II.

ROSIDOR, sur son lit[1170].

Amants les mieux payés de votre longue peine, Vous de qui l'espérance est la moins incertaine, Et qui vous figurez, après tant de longueurs, Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs, En est-il parmi vous de qui l'âme contente 1345 Goûte plus de plaisir que moi dans son attente? En est-il parmi vous de qui l'heur à venir D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir? Mon esprit, que captive un objet adorable, Ne l'éprouva jamais autre que favorable. 1350 J'ignorerois encor ce que c'est que mépris, Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris[1171]. Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère. Tes desseins par l'effet n'étoient que trop punis[1172]; 1355 Nous voulant séparer, tu nous as réunis. Il ne te falloit point de plus cruels supplices Que de te voir toi-même auteur de nos délices, Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour[1173], Que le Prince ose plus traverser notre amour. 1360 Ton crime t'a rendu désormais trop infâme Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme: On devient ton complice à te favoriser. Mais, hélas! mes pensers, qui vous vient diviser[1174]? Quel plaisir de vengeance à présent vous engage? 1365 Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage? Retournez, retournez vers mon unique bien: Que seul dorénavant il soit votre entretien; Ne vous repaissez plus que de sa seule idée; Faites-moi voir la mienne en son âme gardée. 1370 Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté, C'est par où mon esprit est le moins enchanté; Elle servit d'amorce à mes desirs avides; Mais ils ont su trouver des objets plus solides[1175]: Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour, 1375 S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour. Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne, J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne: L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler; L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler; 1380 Et sa timidité lui donna la prudence De n'admettre que nous en notre confidence: Ainsi nos passions se déroboient à tous; Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux[1176].... Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries? 1385

SCÈNE III.

ROSIDOR, CALISTE.

CALISTE.

Celle qui voudroit voir tes blessures guéries, Celle....

ROSIDOR.

Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrois sur moi De pardonner ce crime à tout autre[1177] qu'à toi. De notre amour naissant la douceur et la gloire De leur charmante idée occupoient ma mémoire: 1390 Je flattois ton image, elle me reflattoit; Je lui faisois des voeux, elle les acceptoit; Je formois des desirs, elle en aimoit l'hommage. La désavoueras-tu, cette flatteuse image? Voudras-tu démentir notre entretien secret? 1395 Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait?

CALISTE.

Tu pourrois de sa part te faire tant promettre, Que je ne voudrois pas tout à fait m'y remettre; Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien En quoi je dédirois ce secret entretien, 1400 Si ta pleine santé me donnoit lieu de dire Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire. Prends soin de te guérir, et les miens plus contents.... Mais je te le dirai quand il en sera temps.

ROSIDOR. Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude 1405 Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude, Et si j'ose entrevoir dans son obscurité, Ma guérison importe à plus qu'à ma santé. Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine, Et te die à mon tour ce que je m'imagine. 1410

CALISTE.

Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas, Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas, Et ne point m'envier un moment de délices Que fait goûter l'amour en ces petits supplices. Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné 1415 D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné; Tremble sans craindre trop; hésite, mais aspire[1178]; Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire, Et sans en concevoir d'espoir trop affermi, N'espère qu'à demi, quand je parle à demi. 1420

ROSIDOR.

Tu parles à demi, mais un secret langage Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage, Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements, Ou rien plus ne s'oppose à nos contentements.

CALISTE.

Je l'avois bien prévu, que ton impatience 1425 Porteroit ton espoir à trop de confiance, Que pour craindre trop peu tu devinerois mal.

ROSIDOR.

Quoi! la Reine ose encor soutenir mon rival? Et sans avoir d'horreur d'une action si noire....

CALISTE.

Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire 1430 Pour ne pas s'accorder aux volontés du Roi, Qui d'un heureux hymen récompense ta foi....

ROSIDOR.

Si notre heureux malheur a produit ce miracle, Qui peut à nos desirs mettre encor quelque obstacle?

CALISTE.

Tes blessures.

ROSIDOR.

Allons, je suis déjà guéri. 1435

CALISTE.

Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari, Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde Un bien que de ton roi la prudence retarde. Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait, Et crois que tes desirs....

ROSIDOR.

N'auront aucun effet. 1440

CALISTE.

N'auront aucun effet! qui te le persuade?

ROSIDOR.

Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade?

CALISTE.

Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur; Mais je sais le remède aux blessures du coeur. Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites, 1445 Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites: Je me rends désormais assidue à te voir.

ROSIDOR.

Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne[1179] D'humbles grâces au Roi du bonheur qu'il nous donne.

CALISTE.

Je me charge pour toi de ce remercîment. Toutefois qui sauroit que pour ce compliment Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire[1180], Je voudrois en ce cas moi-même t'y conduire, Et j'aimerois mieux être un peu plus tard à toi, 1455 Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi[1181].

ROSIDOR.

Mes blessures n'ont point, dans leurs foibles atteintes, Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.

CALISTE.

Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux, En le remerciant parle au nom de tous deux. 1460

SCÈNE IV.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLITANDRE, PYMANTE, DORISE, CLÉON, PRÉVÔT, TROIS VENEURS.

ALCANDRE.

Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence[1182], Règle ses mouvements avec peu d'assurance! Qu'il est peu de lumière en nos entendements, Et que d'incertitude en nos raisonnements[1183]! Qui voudra désormais se fie[1184] aux impostures 1465 Qu'en notre jugement forment les conjectures: Tu suffis pour apprendre à la postérité Combien la vraisemblance a peu de vérité. Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute[1185]; 1470 Jamais, par des soupçons si faux et si pressants, On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents. J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse De trop de promptitude en soi-même s'accuse. Un roi doit se donner, quand il est irrité, 1475 Ou plus de retenue, ou moins d'autorité. Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure.

CLITANDRE.

Que Votre Majesté, Sire, n'estime pas Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas. 1480 L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire, Et je perdrois le mien, si quelqu'un pouvoit croire Que mon devoir penchât au refroidissement, Sans le flatteur espoir d'un agrandissement. Vous n'avez exercé qu'une juste colère: 1485 On est trop criminel quand on peut vous déplaire[1186], Et tout chargé de fers, ma plus forte douleur Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur.

FLORIDAN.

Seigneur, moi qui connois le fond de son courage[1187], Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage, 1490 Je tiendrois à bonheur que Votre Majesté M'acceptât pour garant de sa fidélité.

ALCANDRE.

Ne nous arrêtons plus sur la reconnoissance Et de mon injustice, et de son innocence: Passons aux criminels. Toi dont la trahison 1495 A fait si lourdement trébucher ma raison[1188], Approche, scélérat. Un homme de courage Se met avec honneur en un tel équipage[1189]? Attaque, le plus fort, un rival plus heureux? Et présumant encor cet exploit dangereux, 1500 A force de présents et d'infâmes pratiques, D'un autre cavalier corrompt les domestiques? Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing, Afin qu'exécutant son perfide dessein, Sur un homme innocent tombent les conjectures? 1505 Parle, parle, confesse, et préviens les tortures.

PYMANTE.

Sire, écoutez-en donc la pure vérité. Votre seule faveur a fait ma lâcheté, Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte[1190]. L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte; 1510 Mais recherchant la mort de qui vous est si cher[1191], Pour en avoir le fruit il me falloit cacher: Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise, Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise?

ALCANDRE.

Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor[1192] 1515 L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor; Car je ne touche point à Dorise outragée; Chacun, en te voyant, la voit assez vengée, Et coupable elle-même, elle a bien mérité L'affront qu'elle a reçu de ta témérité. 1520

PYMANTE.

Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice, On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice, De paroître innocent à force de forfaits. Je ne suis criminel sinon manque d'effets, Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente, 1525 Vous pleureriez le Prince et souffririez Pymante. Mais que tardez-vous plus? j'ai tout dit: punissez.

ALCANDRE.

Est-ce là le regret de tes crimes passés? Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte Que de tant de forfaits il tient si peu de conte[1193]. 1530 Dites à mon conseil que, pour le châtiment, J'en laisse à ses avis le libre jugement; Mais qu'après son arrêt je saurai reconnoître L'amour que vers son prince il aura fait paroître. Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté[1194], 1535 Qui joins l'assassinat à la déloyauté[1195], Détestable Alecton, que la Reine déçue Avoit naguère au rang de ses filles reçue! Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer Se rendit ton complice et te donna ce fer[1196]? 1540

DORISE.

L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure[1197], Sire, il donna sujet à toute l'imposture; Mille jaloux serpents qui me rongeoient le sein Sur cette occasion formèrent mon dessein: Je le cachai dès lors.

FLORIDAN.

Il est tout manifeste 1545 Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste[1198] Du malheureux duel où le triste Arimant Laissa son corps sans âme et Daphné sans amant. Mais quant à son forfait, un ver de jalousie Jette souvent notre âme en telle frénésie, 1550 Que la raison, qu'aveugle un plein emportement[1199], Laisse notre conduite à son déréglement; Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse.

ALCANDRE.

De si foibles raisons mon esprit ne s'abuse.

FLORIDAN.

Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend[1200] 1555 Sous votre bon plaisir sa défense entreprend: Innocente ou coupable, elle assura ma vie.

ALCANDRE.

Ma justice en ce cas la donne à ton envie; Ta prière obtient même avant que demander Ce qu'aucune raison ne pouvoit t'accorder. 1560 Le pardon t'est acquis, relève-toi, Dorise, Et va dire partout, en liberté remise, Que le Prince aujourd'hui te préserve à la fois Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

DORISE.

Après une bonté tellement excessive, 1565 Puisque votre clémence ordonne que je vive, Permettez désormais, Sire, que mes desseins Prennent des mouvements plus réglés et plus sains: Souffrez que pour pleurer mes actions brutales, Je fasse ma retraite avecque les Vestales, 1570 Et qu'une criminelle indigne d'être au jour[1201] Se puisse renfermer en leur sacré séjour.

FLORIDAN.

Te bannir de la cour après m'être obligée, Ce seroit trop montrer ma faveur négligée.

DORISE.

N'arrêtez point au monde un objet odieux[1202], 1575 De qui chacun d'horreur détourneroit les yeux.

FLORIDAN.