Œuvres de P. Corneille, Tome 01
Chapter 33
[885] _Var._ On ne verra jamais que je manque de foi. A celle que j'adore et qui n'aime que moi. LYS. Bien que vous en ayez une entière assurance, Vous pouvez vous lasser de vivre d'espérance. Et tandis que l'attente amuse vos desirs, Prendre ailleurs quelquefois de solides plaisirs. ROS. Purge, purge d'erreur ton âme curieuse, [Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse.] (1632-57)
[886] Voyez la note [485] relative au vers 96 de _Mélite_.
[887] _Var._ Monsieur, pour en douter que vous ai-je pu faire? (1632-57)
[888] _Var._ Avise à ta retraite. Hier le cartel reçu. (1657)
[889] _Var._ LYS. Et ce cartel contient? ROS. Que seul il doit m'attendre Près du chêne sacré, pour voir qui de nous deux. (1632-57)
[890] _Var._ De plus m'offrir un aide à mériter Caliste. (1652-57)
[891] _Var._ LYSARQUE, _seul_. (1632-60).
[892] _Var._ Sans treuver les moyens d'être de la partie. (1632)
[893] Dans l'édition de 1632, les scènes III et IV n'en forment qu'une, qui porte en tête: CALISTE, DORISE, et au-dessous: CALISTE, _seule_.
[894] _Var._ Sa fourbe se prévaut de son autorité. (1632)
[895] _Var._ Qu'il treuve un beau prétexte en ses flammes éteintes! (1632-54)
[896] _Var._ Et ses traîtres desirs l'emportent où l'appelle Le cartel amoureux d'une beauté nouvelle. (1632-57)
[897] En marge, dans l'édition de 1632: _Dorise entre._
[898] _Var._ Mais c'est à faute d'air que le feu s'amortit. (1632-57)
[899] _Var._ Que par là ma douleur accroît son amertume. (1632-57)
[900] _Var._ Aux desseins enragés qu'il veut exécuter. (1632-57)
[901] _Caliste va toujours devant, et Dorise demeure seule._ (1632, en marge.)
[902] _Var._ Ces desseins enragés te vont coûter la vie: Un fer caché me donne en ces lieux sans secours La fin de mes malheurs dans celle de tes jours; Et lors ce Rosidor qui possède mon âme, Cet ingrat qui t'adore et néglige ma flamme, Que mes affections n'ont encor su gagner, Toi morte, n'aura plus pour qui me dédaigner. (1632-57)
[903] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle va rejoindre Caliste._
[904] _Var. D'une caverne._ (1644-60)--_Ils sortent d'une grotte, déguisés en paysans._ (1663, en marge.)--Dans l'édition de 1632, les scènes V et VI sont réunies en une seule, en tête de laquelle on lit: PYMANTE, GÉRONTE, _écuyer de Clitandre_; LYCASTE, _page de Clitandre_. A la marge, auprès des premiers vers de la scène: _Pymante et Géronte sortent d'une caverne, seuls et déguisés en paysans._
[905] _Var._ Amène Rosidor, séduit d'un faux cartel. (1632-57)
[906] _Var._ Qui le caresse autant comme elle vous méprise. (1632)
[907] _Var._ Et ne puis deviner quelle raison l'oblige[907-a] A dédaigner vos feux pour un qui la néglige. Vous qui valez.... PYM. Géronte, au lieu de me flatter, Parlons du principal. Ne peut-il éventer Notre supercherie? (1632-57)
[907-a] Et ne puis deviner par quel charme surprise Elle fuit qui l'adore et suit qui la méprise, Vu que votre mérite.... PYM. Au lieu de me flatter. (1644-57)
[908] _Var._ J'ai contrefait son seing, et par cet artifice. (1632-57)
[909] _Var._ Ce faux cartel, encor que de ma main écrit, Est présumé de lui. PYM. Que ton subtil esprit Sur tous ceux des mortels a de grands avantages! Mais qui fut le porteur? (1632) _Var._ J'ai fait que ce cartel, par un des siens porté, A nul autre qu'à lui ne peut être imputé. [PYM. Que ton subtil esprit a de grands avantages!] (1644-57)
[910] Cette indication manque, en tête de cette scène, dans les éditions de 1632 et de 1663. A la place, on lit en marge, dans l'édition de 1632, auprès des derniers vers de notre scène V: _Lycaste arrive déguisé comme eux_; et dans l'édition de 1663, auprès des premiers vers de la scène VI: _Lycaste est déguisé comme eux en paysan_.
[911] _Var._ Ne s'attend à rien moins qu'à son proche cercueil[911-a]. (1632-54)
[911-a] On lit _propre cercueil_, pour _proche cercueil_, dans les éditions de 1657 et de 1682; mais c'est très-vraisemblablement une faute d'impression. Toutes les autres éditions donnent _proche_.
[912] _Var._ N'usons plus de discours. Nos masques, nos épées! (1632-60)
[913] Ces mots manquent dans les éditions de 1644-60; à la place, on lit en marge dans celle de 1632: _Lycaste les va querir dans la caverne, où tous trois s'étoient déjà déguisés._
[914] _Var._ Ah! qu'il va bien treuver d'autres gens que Clitandre! (1632-52)
[915] En marge, dans l'édition de 1632: _Lycaste revient, et avec leurs masques et leurs épées, rapporte encore leurs vrais habits._
[916] _Var._ LYCASTE, _en leur baillant chacun un masque et une épée_ (1632).--Les éditions de 1644-57 ajoutent à ce jeu de scène de 1632: _et portant leurs habits._--En marge, dans l'édition de 1663: _Il leur présente à chacun, etc._ La leçon de 1660 est: _En leur présentant à chacun.... et portant, etc._
[917] _Var._ Les prenant ne nous mette en mauvaise posture. (1632-57)
[918] _Var._ Je n'ai garde sans eux de faire ma retraite. (1632-57)
[919] En marge, dans l'édition de 1632: _Ils se masquent tous trois._
[920] _Var._ Réserve à d'autres fois cette ardeur de courage. (1632-57)
[921] _Var._ Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir Que notre jeune prince amenoit à la chasse. (1632-57)
[922] _Var._ LYS. En es-tu bien certain? CLÉON. Je l'ai vu face à face, Sans doute qu'il en baille à ton maître à garder. LYS. Il est trop généreux pour si mal procéder. CLÉON. Je sais bien que l'honneur tout autrement ordonne; Mais qui le retiendroit? Toutefois je soupçonne.... LYS. Quoi? que soupçonnes-tu? CLÉON. Que ton maître rusé Avec un faux cartel t'auroit bien abusé. [LYS. Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.] (1632)
[923] _Var._ Qui le fait t'éblouir par quelque illusion. (1657)
[924] _Var._ Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-57)
[925] _Var._ A présent il n'a point d'ennemi que je sache. (1657)
[926] _Var._ Qu'ensemble nous donnions avis de tout au Roi. (1632)
[927] _Var. Dorise s'arrête à chercher_, etc. (1663, en marge.)
[928] _Var. Elle tire_, etc. (1663, en marge.)--Les mots _par le bras_ manquent dans les éditions de 1632-60.
[929] _Var._ Voici qui va trancher tels soucis superflus; Voici dont je vais rendre, en te privant de vie, Ma flamme bien heureuse et ma haine assouvie. (1632-57)
[930] _Var._ DOR. Dis que dedans ton sang je me veux contenter. (1632) _Var._ DOR. Dis qu'avecque ta mort je me veux contenter. (1644-57)
[931] _Var._ CAL. Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie. (1632-57)
[932] _Var._ Dont le récit n'étoit qu'un embûche à tes jours. (1654 et 60)
[933] _Var._ Le reproche éternel d'une action si lâche.... DOR. Agréable toujours, n'aura rien qui me fâche. (1632-57)
[934] _Var. Il voit l'épée_. (1632)
[935] _Var. Laissant Caliste, et s'enfuyant._ (1632)--Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1663.
[936] _Var._ Las! qu'il me va causer de périls et de larmes! (1632-57)
[937] En marge, dans les éditions de 1632 et de 1663: _Pymante fuit._
[938] _Var._ Je ne cours point après de tels coquins que toi. (1632-57)
[939] En marge, dans l'édition de 1632: _Il les démasque._
[940] _Var._ Cettui-ci fut toujours couvert de ses couleurs. (1654)
[941] _Var._ Moins de traits de la mort que l'horreur de son crime. (1657)
[942] _Var._ Et j'ose présumer avec juste raison Que le tiers est sans doute encor de sa maison. Traître, traître rival, crois-tu que ton absence. (1632-57)
[943] En marge, dans l'édition de 1632: _Il voit Caliste pâmée et la croit morte._
[944] _Var._ C'est ma chère Caliste! Ah! Dieux, injustes Dieux! (1632-57)
[945] _Var._ Votre faveur cruelle a conservé ma vie. (1632-57)
[946] _Var._ [Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres,] Sachez que Rosidor maudit votre secours: Vous ne méritez pas qu'il vous doive ses jours. Unique déité qu'à présent je réclame, Belle âme, viens aider à sortir à mon âme; Reçois-la sur les bords de ce pâle coral; Fais qu'en dépit des Dieux, qui nous traitent si mal, Nos esprits, rassemblés hors de leur tyrannie, Goûtent là-bas un bien qu'ici l'on nous dénie. Tristes embrassements, baisers mal répondus, Pour la première fois donnés et non rendus, Hélas! quand mes douleurs me l'ont presque ravie, Tous glacés et tous morts, vous me rendez la vie. Cruels, n'abusez plus de l'absolu pouvoir Que dessus tous mes sens l'amour vous fait avoir; N'employez qu'à ma mort ce souverain empire, Ou bien, me refusant le trépas où j'aspire, Laissez faire à mes maux, ils me viennent l'offrir; Ne me redonnez plus de force à les souffrir. Caliste, auprès de toi la mort m'est interdite[946-a]; Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte: Adieu, pour un moment, consens à ce départ. Sus, ma douleur, achève, ici que de sa part Je n'ai plus de secours, ni toi plus de contraintes, Porte-moi dans le coeur tes plus vives atteintes, Et pour la bien punir de m'avoir ranimé, Déchire son portrait que j'y tiens enfermé; Et vous, qui me restez d'une troupe ennemie. (1632-57)
[946-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Il se relève d'auprès d'elle, et laisse cette garde d'épée rompue._
[947] _Var._ Blessures, dépêchez d'élargir vos canaux. (1632)
[948] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tombe de foiblesse; et son épée tombe aussi de l'autre côté, et lui insensiblement se traîne auprès de Caliste._
[949] _Var._ Mais insensiblement je retrouve Caliste; Ma langueur m'y reporte, et mes genoux tremblants Y conduisent l'erreur de mes pas chancelants. Adorable sujet de mes flammes pudiques, Dont je trouve en mourant les aimables reliques, Cesse de me prêter un secours inhumain, Ou ne donne du moins des forces qu'à ma main, Qui m'arrache aux tourments que ton malheur me livre; Donne-m'en pour mourir comme tu fais pour vivre. Quel miracle succède à mes tristes clameurs[949-a]! Caliste se ranime autant que je me meurs[949-b]. [Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie.] (1632-57)
[949-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle revient de pâmoison._
[949-b] Caliste se ranime à même que je meurs. (1644-57)
[950] _Var._ Rosidor n'étant plus, qu'ai-je à faire en ce monde? (1632)
[951] On lit dans l'édition de 1657: _d'un amour_, pour _d'une amour_; mais la fin du vers: _sans seconde_, prouve que c'est une faute d'impression.
[952] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle regarde Rosidor, et le prend pour un des assassins._
[953] _Var._ Prends de lui ce qui reste, achève. ROS. Quoi! ma belle, Contrefais-tu l'aveugle afin d'être cruelle? CAL.[953-a] Pardonne-moi, mon coeur: encor pleine d'effroi. (1632-57)
[953-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle se jette à son col._
[954] _Var._ J'avois si bien logé là dedans ton image. (1632-57)
[955] _Var._ [Envioit à mes yeux le bonheur de te voir.] ROS. Puisqu'un si doux appas se treuve en tes rudesses[955-a], Que feront tes faveurs, que feront tes caresses? Tu me fais un outrage à force de m'aimer, Dont la douce rigueur ne sert qu'à m'enflammer. Mais si tu peux souffrir qu'avec toi, ma chère âme, Je tienne des discours autres que de ma flamme, Permets que, t'ayant vue en cette extrémité, Mon amour laisse agir ma curiosité, Pour savoir quel malheur te met en ce bocage. CAL. Allons premièrement jusqu'au prochain village, Où ces bouillons de sang se puissent étancher, Et là je te promets de ne te rien cacher, [Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne.] (1632-57)
[955-a] Puisqu'un si doux appas se trouve en tes rudesses. (1652-57)
[956] _Aux charges que_, à la charge que, à condition que.
[957] _Var._ Il forme tout d'un temps un aide à ta foiblesse. (1632-48) _Var._ Il forme tout d'un temps une aide à ta foiblesse. (1652-57)
[958] _Var._ Si bien que la bravant ta maîtresse aujourd'hui N'aura que trop de force à te servir d'appui. (1632-57)
ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE.
PYMANTE, masqué[959].
Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 325 Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960], Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus, Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]! Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante? Fournissez de raison, destins, qui me démente[962]; 330 Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963] A partager si mal entre eux votre pouvoir. Lui rendre contre moi l'impossible possible[964] Pour rompre le succès d'un dessein infaillible, C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 335 Pour conserver son sang au péril de mes jours. Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite; A peine en m'y jetant moi-même je l'évite; Loin de laisser la vie, il a su l'arracher; Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: 340 Toute votre faveur, à son aide occupée, Trouve à le mieux armer en rompant son épée, Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard, L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard. O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]! 345 Ainsi donc un rival pris à mon avantage Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer! Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967], Lui donne sur mes gens une prompte victoire, Et fait de son péril un sujet de sa gloire! 350 Retournons animés d'un courage plus fort, Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort. Sortez de vos cachots, infernales Furies; Apportez à m'aider toutes vos barbaries; Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968], 355 Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein. J'avois de point en point l'entreprise tramée, Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée; Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain N'a que de la foiblesse; il y faut votre main. 360 En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle; En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]: La terre vous refuse un passage à sortir. Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir; N'attends pas que Mercure avec son caducée 365 M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970]; N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité, Ajoute l'infamie à tant de lâcheté; Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice Aux projets avortés d'un si noir artifice. 370 Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit. Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit: La terre n'entend point la douleur qui me presse; Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse. Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971] 375 Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux. Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même; Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972]. Passe pour villageois dans un lieu si fatal; Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 380 Fais que d'un même habit la trompeuse apparence, Qui le mit en péril, te mette en assurance. Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973] Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher. Ce damnable instrument de mon traître artifice, 385 Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice; Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974], Que ma fureur jalouse avoit armée en vain, Sut si mal attaquer et plus mal me défendre, N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 390
(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].)
Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits, N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976]. Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte, Dedans cette forêt je marcherai sans crainte, Tant que....
SCÈNE II.
LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS[977].
LYSARQUE.
Mon grand ami!
PYMANTE.
Monsieur?
LYSARQUE.
Viens çà, dis-nous, N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?
PYMANTE.
Non, Monsieur.
LYSARQUE.
Ou l'un d'eux se sauver à la fuite?
PYMANTE.
Non, Monsieur.
LYSARQUE.
Ni passer dedans ces bois sans suite?
PYMANTE.
Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....
LYSARQUE.
Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; 400 Réponds précisément.
PYMANTE.
Pour aujourd'hui, je pense[979].... Toutefois, si la chose étoit de conséquence, Dans le prochain village on sauroit aisément....
LYSARQUE.
Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.
PYMANTE, seul.
Ce départ favorable enfin me rend la vie, 405 Que tant de questions m'avoient presque ravie. Cette troupe d'archers, aveugles en ce point, Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981]; Bien que leur conducteur donne assez à connoître Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 410 J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982]. Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983] Promettoit un orage et se tourne en bonace, Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 415 Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler! Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée, J'ai leur crédulité sous ces habits trompée! De sorte qu'à présent deux corps désanimés Termineront l'exploit de tant de gens armés, 420 Corps qui gardent tous deux un naturel si traître, Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître, Et le faire l'auteur de cette lâcheté, Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté! Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984], 425 Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque; Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985], Où je verrai tantôt avec effronterie Clitandre convaincu de ma supercherie. 430
SCÈNE III.
LYSARQUE, ARCHERS[986].
LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987].
Cela ne suffit pas; il faut chercher encor, Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor. Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie Des soupçons que j'avois touchant cette partie, Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 435
PREMIER ARCHER[988].
Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus Font trop voir le succès de toute l'entreprise.
LYSARQUE.
Et qu'en présumes-tu?
PREMIER ARCHER.
Que malgré leur surprise, Leur nombre avantageux et leur déguisement, Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 440
LYSARQUE.
Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures; Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989], Et présume plutôt que son bras valeureux Avant que de mourir s'est immolé ces deux.
PREMIER ARCHER.
Mais où seroit son corps?
LYSARQUE.
Au creux de quelque roche, 445 Où les traîtres, voyant notre troupe si proche, N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci, De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990].
SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues de l'épée de Rosidor[991].
Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?
LYSARQUE.
Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 450 Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.
SECOND ARCHER.
Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992].
LYSARQUE.
Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 455 Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.
(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)
SCÈNE IV.
FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[994].
FLORIDAN, parlant à son page[995].
Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse; Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place, A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés, Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 460 Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées, Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées; Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement, Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.
(Le Page rentre[996]).
Achève maintenant l'histoire commencée 465 De ton affection si mal récompensée.
CLITANDRE.
Ce récit ennuyeux de ma triste langueur, Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur; J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste Dans ses cruels mépris incessamment persiste; 470 C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi, Cependant qu'un rival, ses plus chères délices, Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.
FLORIDAN.
Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 475 Ton courage demeure insensible aux mépris; Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.
CLITANDRE.
Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs Étouffent en naissant la révolte des coeurs; 480 Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose, Murmurant de son mal, en adore la cause.
FLORIDAN.
Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir, Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997], Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine 485 Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine; Mais son commandement dans peu, si tu le veux, Te met, à ma prière, au comble de tes voeux. Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.
CLITANDRE.
Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 490 Dont un autre a charmé les inclinations, J'ai toujours du respect pour ses perfections[998], Et je serois marri qu'aucune violence....
FLORIDAN.
L'amour sur le respect emporte la balance.
CLITANDRE.
Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 495 Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999]; Je ne la veux gagner qu'à force de services.
FLORIDAN.
Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices?
CLITANDRE.
Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 500 A la longue ennuyés, la moindre négligence Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence; Un temps bien pris alors me donne en un moment Ce que depuis trois ans je poursuis vainement. Mon prince, trouvez bon[1000]....
FLORIDAN.
N'en dis pas davantage; Cettui-ci qui me vient faire quelque message Apprendroit malgré toi l'état de tes amours.
SCÈNE V.
FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON.
CLÉON.
Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001]; C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne, Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 510
FLORIDAN.
Qui?
CLÉON.
Clitandre, seigneur.
FLORIDAN.
Et que lui veut le Roi[1002]?
CLÉON.