Œuvres de P. Corneille, Tome 01
Chapter 30
[787] _Var._ Que par le souvenir de nos travaux passés, Chassons-le, ma chère âme, à force de caresses; Ne parlons plus d'ennuis, de tourments, de tristesses Et changeons en baisers ces traits d'oeil langoureux Qui ne font qu'irriter nos desirs amoureux. [Adorables regards, fidèles interprètes Par qui nous expliquions nos passions secrètes,] Je ne puis plus chérir votre foible entretien: Plus heureux, je soupire après un plus grand bien. Vous étiez bons jadis, quand nos flammes naissantes Prisoient, faute de mieux, vos douceurs impuissantes; Mais au point où je suis, ce ne sont que rêveurs Qui vous peuvent tenir pour exquises faveurs: Il faut un aliment plus solide à nos flammes, Par où nous unissions nos bouches et nos âmes. [Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis.] (1633-57)
[788] _Var._ Fit dessus tous mes sens un véritable effort. (1633-57)
[789] _Var._ De revivre avec toi je pris aussi l'envie. (1633-57)
[790] _Var._ Lui faisant consentir notre heureux hyménée. (1633-57)
[791] _Var._ Nous trouve toutes deux à sa dévotion; Et cependant l'abord[791-a] des lettres d'un faussaire. (1633-57) _Var._ Ne trouve plus d'obstacle à ta prétention; Et le premier aspect des lettres d'un faussaire. (1660)
[791-a] L'édition de 1657 donne, par erreur, _d'abord_, pour _l'abord_.
[792] _Var._ Furieux, enragé, tu partis de ce lieu. TIRS. Mon coeur, j'en suis honteux, mais songe que possible, Si j'eusse moins aimé, j'eusse été moins sensible. (1633-57)
[793] _Var._ La voix de la raison qui vient pour le dompter. (1633-57)
[794] _Var._ Foible excuse pourtant, n'étoit que ma bonté. (1633-57)
[795] _Var._ MÉL. Mais apprends-moi l'auteur de cette perfidie. TIRS. Je ne sais quelle main pût être assez hardie. (1633-57)
[796] _Var._ [L'amour a fait au sang un peu de trahison;] Mais deux ou trois baisers t'en feront la raison. Que ce soit toutefois, mon coeur, sans te déplaire. CLOR. Les baisers d'une soeur satisfont mal un frère: Adresse mieux les tiens vers l'objet que je voi[796-a]. TIRS. De la part de ma soeur reçois donc ce renvoi. MÉL. Recevoir le refus d'un autre[796-b]! à Dieu ne plaise! TIRS. Refus d'un autre, ou non, il faut que je te baise, Et que dessus ta bouche un prompt redoublement Me venge des longueurs de ce retardement. CLOR. A force de baiser vous m'en feriez envie: Trêve. TIRS. Si notre exemple à baiser te convie, Va trouver ton Philandre, avec qui tu prendras De ces chastes plaisirs autant que tu voudras. CLOR. A propos, je venois pour vous en faire un conte. Sachez donc que, sitôt qu'il a vu son méconte, [L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1633-57)
[796-a] Dans les éditions de 1644-57; le morceau qui suit remplace les douze vers précédents: «Adresse mieux les tiens, etc.,» qui ne sont que dans celle de 1633:
TIRS. Autant que ceux d'un frère une soeur, et je croi Que tu baiserois mieux ton Philandre que moi. CLOR. Mon Philandre, il se trouve assez loin de son conte. TIRS. Un change si soudain lui donne un peu de honte, [CLOR. L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1644-57)
[796-b] Il y a le masculin: _d'un autre_, à ce vers et au suivant, dans l'édition de 1633, qui seule donne ces deux vers. Voyez la variante du vers 1425 de _Mélite_.
[797] _Var._ Au moins tous ses discours n'ont encor rien gagné. (1633-57)
[798] _Var._ Qu'inférez-vous par-là? [CLOR. Que son humeur volage] (1633-57)
[799] _Var._ Paravant que l'hymen, d'un joug inséparable. (1633) _Var._ Avant que de l'hymen le joug inséparable. (1644-57)
[800] _Var._ Me soumettant à lui, me rendit misérable. Qu'il cherche femme ailleurs, et pour moi, de ma part. (1633-57)
[801] _Var._ Si vous veux-je pourtant remettre bien ensemble. (1633-57)
[802] _Var._ Ne l'entreprenez pas, possible qu'après tout. (1633-44 et 52-57)
[803] Il y a NOURRICE, sans article, dans les éditions de 1633-52.
[804] En marge, dans l'édition de 1633: _La Nourrice paroît à l'autre bout du théâtre, avec Éraste, l'épée nue à la main, et ayant parlé à lui quelque temps à l'oreille, elle le laisse à quartier_ (voyez p. 93, note [382]), _et s'avance vers Tirsis._
[805] _Var._ Tous nos pensers sont dus à ces chastes délices Dont le ciel se prépare à borner nos supplices: Le terme en est si proche, il n'attend que la nuit. Vois qu'en notre faveur déjà le jour s'enfuit, Que déjà le soleil, en cédant à la brune, Dérobe tant qu'il peut sa lumière importune, Et que pour lui donner mêmes contentements Thétis court au-devant de ses embrassements. LA NOURR. Vois toi-même un rival qui, la main à l'épée, Vient quereller sa place à faux titre occupée, Et ne peut endurer qu'on enlève son bien, Sans l'acheter au prix de son sang ou du tien. MÉL. Retirons-nous, mon coeur. TIRS. Es-tu lassé de vivre? CLOR. Mon frère, arrêtez-vous. TIRS. Voici qui t'en délivre: Parle, tu n'as qu'à dire. ÉRASTE, _à Mélite_. Un pauvre criminel, [A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel.] (1633-57)
[806] _Var._ LA NOURRICE, _montrant Éraste_. (1644-57)
[807] _Var._ De sortir de torture en sortant de la vie, Vous apporte aujourd'hui sa tête à l'abandon, Souhaitant le trépas à l'égal du pardon. Tenez donc, vengez-vous de ce traître adversaire, Vengez-vous de celui dont la plume faussaire Désunit d'un seul trait Mélite de Tirsis, Cloris d'avec Philandre. MÉL. _à Tirsis_. A ce compte, éclaircis Du principal sujet qui nous mettoit en doute, Qu'es-tu d'avis, mon coeur, de lui répondre? (1633-57)
[808] _A quartier_, à l'écart: voyez la note [612] de la p. 93.
[809] _Var._ Vite, dépêchez-vous d'abréger mon supplice. (1633)
[810] Toutes les éditions portent: «Nous nous sommes rendus.» Voyez l'introduction du _Lexique_.
[811] _Var._ Et de ce que l'excès de ma douleur amère. (1633-57)
[812] _Var._ Ils tiennent le passé dedans l'indifférence. (1633-57)
[813] _Var._ Celui qui l'en tira pût entrer en sa place. (1633-60)
[814] _Var._ Éraste, qu'un pardon purge de tous forfaits, Est prêt de réparer les torts qu'il vous a faits. Mélite répondra de sa persévérance: Il ne l'a pu quitter qu'en perdant l'espérance; Encore avez-vous vu son amour irrité Faire d'étranges coups en cette extrémité; Et c'est avec raison que sa flamme contrainte. (1633-57)
[815] _Var._ Ses amoureux desirs, vers elle superflus. (1633-57)
[816] _Var._ Bien que dedans tes yeux tes sentiments se lisent. (1633-57)
[817] _Var._ Excusable pudeur, soit donc, je le consens, Trop sûr que mon avis s'accommode à ton sens. (1633-57)
[818] En marge, dans l'édition de 1633: _Il parle à Éraste et lui baille la main de Cloris._
[819] _Var._ Jusqu'à ce que ma belle après vous m'ait permis. (1633-57)
[820] _Var._ Oui, jusqu'à cette nuit, qu'ensemble, ainsi que nous, Vous goûterez d'Hymen les plaisirs les plus doux. CLOR. Ne le présumez pas, je veux après Philandre[820-a] L'éprouver tout du long de peur de me méprendre. LA NOURR.[820-b] Mais de peur qu'il n'en fasse autant que l'autre a fait, Attache-le d'un noeud qui jamais ne défait. [CLOR. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices.] (1633-57)
[820-a] Ne le présumes (_sic_) pas, je veux après Philandre. (1633)
[820-b] LA NOURRICE, _à Cloris_. (1648)
[821] _Var._ Vous vous rendrez sensible à son naissant amour. (1660)
[822] _Var._ Dont un destin meilleur m'a mise en impuissance. (1633-57)
[823] _Var._ LA NOURR.[823-a] Tu ferois mieux de dire: A ses propres plaisirs. (1633-57)
[823-a] LA NOURRICE, _à Mélite_. (1648)
[824] _Var._ ÉRASTE, _à Cloris_. (1648)
[825] _Var._ Et dans un point où gît tout mon contentement, Comme partout ailleurs, suivez leur jugement. (1633-57)
[826] _Var._ CLORIS, _à Éraste_. (1648)
[827] _Var._ Ayant eu son avis, sans craindre un repentir, Ton mérite et sa foi m'y feront consentir. (1633-57)
[828] _Var._ Nourrice, va t'offrir pour nourrice à Philandre. (1633)
[829] Cette indication manque dans les éditions de 1633-60.
[830] _Var._ Vous êtes bien pressés de me laisser ainsi. (1633-48) _Var._ Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi. (1664 et 68)
[831] _Var._ Allez, je vais vous faire à ce soir telle niche, Qu'au lieu de labourer, vous lairrez tout en friche[831-a]. (1633-48)
[831-a] Ces deux vers terminent la pièce dans les éditions indiquées.
COMPLÉMENT
DES VARIANTES.
1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,] Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite! Si je puis découvrir le lieu de sa retraite, Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux, Nous passerons le temps à ne rire que d'eux. Je la ferai rougir, cette jeune éventée, Lorsque, son écriture à ses yeux présentée Mettant au jour un crime estimé si secret, Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret. Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense, Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence, Me fait des contes d'elle et de tous les discours Qui servent d'aliment à ses vaines amours; Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833], Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre. La preuve captieuse et faite en même temps Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends.
SCÈNE VI.
PHILANDRE.
Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine, Il me faudra souffrir une éternelle peine, Et payer désormais avecque tant d'ennui Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui? Vit-on jamais amant dont la jeune insolence Malmenât un rival avec tant d'imprudence? Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion Fût de tel préjudice à son affection? Les lettres de Mélite en ses mains demeurées, En ses mains, autant vaut, à jamais égarées, Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur, Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur. Mon trop de vanité tout au rebours succède: J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède, Et cet amant trahi convaincra sa beauté Par des signes si clairs de sa déloyauté. C'est mal avec Mélite être d'intelligence D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance; Me pourra-t-elle après regarder de bon oeil? M'oserois-je en promettre un gracieux accueil? Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834], Et laver de son sang cette honteuse tache[835]. De force ou d'amitié, j'en aurai la raison: Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836], Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure, En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure.
SCÈNE VII.
PHILANDRE, CLORIS.
PHILANDRE, _frappant à la porte de Tirsis_[837]. Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi, Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi: Nous avons entre nous quelque affaire qui presse. CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse? PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément; Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement, Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle. PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838]. Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir. CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir De voir quelques papiers que je viens de surprendre? PHIL. Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]? CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux. PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure: Ma curiosité pour un demi-quart d'heure Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien. Promets-le-moi, sinon.... [PHILANDRE, _reconnoissant les lettres_[840]. Cela s'en va sans dire. Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire, Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.] CLORIS, _resserrant les lettres_[841]. [Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;] Assure, assure-toi que Cloris te dépite De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842], A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours, La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843].
SCÈNE DERNIÈRE[844].
PHILANDRE.
Confus, désespéré, que faut-il que je fasse? J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce. On diroit que le ciel, ami de l'équité, Prend le soin de punir mon infidélité. Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine, Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine: Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux Qu'un duel accepté les mette entre nous deux; Et si je suis alors encore ce Philandre, Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre, Elles demeureront, le laissant abusé, Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57)
[832] Le chiffre placé au commencement d'une variante marque à quel vers du texte elle se rapporte.
[833] Si bien qu'il en reçoit à grand'peine une lettre. (1644-57)
[834] Non, il les faut avoir des mains de ce bravache. (1648)
[835] Et laver dans son sang cette honteuse tache. (1644-57)
[836] Je le vais quereller jusque dans sa maison. (1644-57)
[837] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1633.
[838] Je m'en vais de ce pas le voir chez cette belle. (1644-57)
[839] Qu'est-ce que par leur vue ils me pourroient apprendre? (1644-57)
[840] _Il reconnoît les lettres et tâche de s'en saisir, mais Cloris les resserre._ (1633, en marge.)
[841] Ce jeu de scène n'est pas indiqué dans l'édition de 1633.
[842] De les avoir jamais que des mains de Mélite. (1648)
[843] En marge, dans l'édition de 1633: _Elle lui ferme la porte au nez._
[844] Dans les éditions de 1644-57: SCÈNE VIII.
[845] Ici finit le IIIe acte.
FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.
CLITANDRE
TRAGÉDIE
1632
NOTICE.
Cette pièce, publiée en 1632, passe généralement pour avoir été représentée en 1630. On a cru pouvoir se fonder, pour fixer cette date, sur les premières lignes de l'_Examen_, où Corneille nous apprend que c'est après avoir fait un voyage à Paris «pour voir le succès de _Mélite_,» qu'il _entreprit_ de composer cette seconde pièce; mais entreprendre et exécuter, et surtout achever, ne sont pas même chose. Puis, il est dit dans la _Dedicace_ que Clitandre est venu conter «il y a quelque temps» au duc de Longueville «une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés.» Ces mots «il y a quelque temps» ne s'appliqueraient guère bien, ce nous semble, à une communication faite au duc de Longueville deux ans auparavant; d'ailleurs, il ne s'agit pas du _poëme_ tout entier, mais de deux actes, et encore de deux actes seulement ébauchés. C'est là sans doute ce qui a déterminé les frères Parfait à porter à l'année 1632 la représentation de cet ouvrage: ils en placent l'analyse à cette date dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome IV, p. 541).
Voici le titre exact de la première édition:
CLITANDRE, OV L'INNOCENCE DELIVRÉE, TRAGI-COMEDIE. DEDIÉE A MONSEIGNEVR LE DVC DE LONGVEVILLE. _A Paris, chez François Targa...._ M.DC.XXXII. _Auec Priuilege du Roy._
Le privilége est daté du 8 mars 1632, et l'achevé d'imprimer du 20 du même mois. A la page 121 on trouve un frontispice qui porte: MESLANGES POETIQVES DV MESME, avec l'adresse de Targa. La pièce et les mélanges forment ensemble un volume in-8{o} de 159 pages. Nous n'avons point à nous étendre ici sur ces petites pièces de vers, que nous réimprimerons en tête des _Poésies diverses_; nous nous contenterons de reproduire la phrase suivante de l'_Avis au lecteur_ dont elles sont précédées: «Je ne crois pas cette tragi-comédie si mauvaise que je me tienne obligé de te récompenser par trois ou quatre bons sonnets.» Si l'on rapproche de ce passage la préface de _Clitandre_, et si l'on considère que Corneille le publia avant _Mélite_, on se convaincra qu'il ne lui déplaisait point quand il parut. Plus tard le poëte, parvenu à la maturité de son génie, changea d'opinion. Lorsqu'il écrit dans l'_Examen de Clitandre_: «Pour la justifier (_Mélite_) contre cette censure par une espèce de bravade.... j'entrepris d'en faire une (_une pièce_) régulière, c'est-à-dire dans les vingt et quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis parfaitement,» il est clair qu'il cherche un biais qui lui permette de ne point traiter d'une manière sérieuse une pièce qui lui semblait alors indigne de lui.
En 1644 le sous-titre (_ou l'Innocence délivrée_) disparut, et en 1660 cette pièce reçut le nom de _tragédie_, au lieu de celui de _tragi-comédie_ qu'elle avait porté jusqu'alors.
On n'a pas de renseignements précis sur le théâtre où furent jouées les pièces que nous allons passer en revue; mais tout porte à croire que Corneille, reconnaissant envers le directeur qui avait si favorablement accueilli _Melite_, les donna toutes à la troupe de Mondory qui eut, nous le savons, la gloire de jouer _le Cid_. Ce qui doit nous confirmer dans cette opinion, c'est que, même après la retraite de Mondory et le départ de Baron, de la Villiers et de Jodelet pour l'hôtel de Bourgogne, Corneille conservait à l'égard du théâtre du Marais, une prédilection très-marquée. Tallemant des Réaux la constate, en l'attribuant, comme c'est assez sa coutume, à un motif peu honorable: «D'Orgemont et Floridor, avec la Beaupré, soutinrent, dit-il, la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût deux troupes.» (_Historiettes_, t. VII, p. 174.) Le cardinal de Richelieu avait dessein de réunir les deux troupes en une seule.
A MONSEIGNEUR
LE DUC DE LONGUEVILLE[846].
MONSEIGNEUR,
Je prends avantage de ma témérité, et quelque défiance que j'aye de _Clitandre_, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais, après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les bonnes, qu'on fait paroître plus de manque de jugement à vous les présenter qu'à les concevoir[847]. Cette vérité est si généralement reconnue, qu'il faudroit n'être pas du monde pour ignorer que votre condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur étoit dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter au Roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre grandeur sur la seule reconnoissance de vos vertus. Aussi, MONSEIGNEUR, ces considérations m'auroient intimidé, et ce cavalier n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part[848], si votre permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous étoit pas tout à fait inconnu. C'est le même qui par vos commandements vous fut conter, il y a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutoit point encore son innocence, et ses contentements devoient être en un haut degré, puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui rendoient la possession de sa maîtresse presque infaillible: ses faveurs toutefois ne lui étoient point si chères que celles qu'il recevoit de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il espère que vous le garantirez des autres, et que comme il l'arracha du supplice qui l'alloit perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont vous supplie très-humblement celui qui n'est pas moins par la force de son inclination que par les obligations de son devoir,
MONSEIGNEUR,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
CORNEILLE.
[846] Henri II, duc de Longueville, né en 1595, se maria à vingt et un ans à Louise (fille de Charles de Bourbon Soissons), qui mourut en 1637. Ce fut seulement en 1642 qu'il épousa la soeur du grand Condé, dont Villefore a esquissé la vie et que M. Cousin nous a si bien fait connaître. «M. le duc de Longueville, dit Segrais, faisoit pension aux gens de lettres et particulièrement aux habiles généalogistes, comme à M. de Sainte-Marthe et M. du Bouchet.» (_OEuvres_, tome II, _Mémoires anecdotes_, p. 53.) Il mourut à Rouen en 1663--L'_Épître dédicatoire_ figure dans toutes les impressions antérieures à 1660: nous nous conformons au texte de l'édition de 1632; c'est la seule qui donne la _Préface_ et l'_Argument_.
[847] VAR. (édit. de 1644-1657): qu'à les produire.
[848] Les mots: «de ma part» ne sont que dans l'édition de 1632.
PRÉFACE.