Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 3

Chapter 33,620 wordsPublic domain

Les années qui suivirent le succès du _Cid_ furent bien tristement remplies pour Corneille par les persécutions des jaloux et des envieux, les chagrins de famille, les règlements de successions[52], les tracas d'affaires. Un sieur François Hays avait obtenu des provisions de second avocat du Roi au siége général des eaux et forêts, à la table de marbre du Palais, à Rouen[53], qui venaient réduire de moitié les profits de la charge acquise par Corneille dix ans auparavant. Nous ignorons quelle fut l'issue de l'affaire; mais elle demeura longtemps pendante et nécessita de nombreuses démarches. On voit que les motifs qui retardèrent jusqu'au commencement de l'année 1640 la représentation d'_Horace_ furent de plus d'un genre et que le découragement de Corneille ne tenait pas à des causes purement littéraires. Fort maltraité par les poëtes et les critiques du temps, lors de la nouveauté du _Cid_, Corneille espéra se ménager la bienveillance de certains d'entre eux en leur lisant _Horace_ avant la représentation. Ce fut chez Boisrobert que la lecture eut lieu, probablement afin de bien disposer le cardinal de Richelieu. Les assistants, dont on ne nous a nommé peut-être que les principaux, étaient Chapelain, Barreau, Charpi, Faret, l'Estoile et d'Aubignac[54]. Ce dernier fut d'avis de changer le dénoûment; l'Estoile appuya d'Aubignac; Chapelain proposa aussi un cinquième acte de sa façon. Mais si, en certaines circonstances, Corneille était un bourgeois assez humble, il garda toujours comme poëte une fière indépendance: il goûta peu toutes ces observations. Nous ne savons pas ce qu'il y répondit dans cette assemblée; mais nous connaissons les sentiments dont il était animé, par le «mauvais compliment» qu'il fit plus tard à Chapelain, à qui il dit, d'un ton à ce qu'il paraît assez bourru, «qu'en matière d'avis il craignait toujours qu'on ne les lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avait bien fait.» La manière dont Corneille accueillit les critiques qu'on lui adressa détruisit tout le bon effet qu'il eût pu se promettre de la déférence témoignée aux hommes de lettres, plus ou moins en crédit, à qui il avait lu _Horace_. On comprend que toute la coterie hostile à l'auteur du _Cid_ se soit émue et qu'il ait été un instant question d'observations et de jugement sur la nouvelle pièce[55]. Heureusement la position que Corneille avait déjà conquise et la fermeté de son attitude calmèrent cette effervescence; et, à partir de ce moment, il n'eut plus à redouter d'autre juge que le public.

[52] Voyez _Pièces justificatives_, nº V.

[53] Voyez _ibidem_, nº VI.

[54] Voyez au tome III, p. 254-257, ce que nous avons dit de cette lecture, dont les biographes de Corneille n'avaient pas parlé jusqu'ici.

[55] Voyez tome III, p. 254.

A _Horace_ succéda _Cinna_. Ce fut après ce nouveau triomphe qu'eut lieu le mariage de Corneille. A en croire son neveu Fontenelle, il ne fallut rien moins qu'une intervention toute-puissante et fort inattendue pour que le poëte pût épouser Marie de Lamperière, fille de Mathieu de Lamperière, lieutenant général aux Andelys.

«M. Corneille, encore fort jeune, dit-il, se présenta un jour plus triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit: il répondit qu'il étoit bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la composition, et qu'il avoit la tête renversée par l'amour. Il en fallut venir à un plus grand éclaircissement, et il dit au Cardinal qu'il aimoit passionnément une fille du lieutenant général d'Andely, en Normandie, et qu'il ne pouvoit l'obtenir de son père. Le Cardinal voulut que ce père si difficile vînt à Paris; il y arriva tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avoit tant de crédit[56].»

[56] _OEuvres de Fontenelle_, _Vie de Corneille_, tome III, p. 122 et 123 (édition de 1742).

La première nuit de ses noces, Corneille fut tellement malade que le bruit courut à Paris qu'il était mort d'une pneumonie. Ménage fit, sans perdre de temps, une pièce de vers latins en l'honneur du prétendu défunt[57].

[57] PETRI CORNELII EPICEDIUM.

_Hos versus scripsi quum falso nobis nuntiatum fuisset Cornelium, quo die uxorem duxerat, diem suum ex peripneumonia obiisse: nam vivit Cornelius, et precor vivat._

. . . . . . . . . . . . . . . . . _Vita fugit, sed fama manet tua, maxime vatum, Sæcla feres Clarii munere longa Dei. Donec Apollineo gaudebit scena cothurno, Ignes dicentur, pulchra Chimena, tui; Quos male qui carpsit, dicam, dolor omnia promit, Carminis Iliaci nobile carpat opus. Itale, testis eris; testis qui flumina potas Flava Tagi; nec tu, docte Batave, neges: Omnibus in terris per quos audita Chimena; Jamque ignes vario personat ore suos. Nec tu, crudelis Medea, taceberis unquam, Non Graia inferior, non minor Ausonia. Vos quoque tergemini, mavortia pectora, fratres, Et te, Cinna ferox, fama loquetur anus. Quid referam soccos, quos tempora nulla silebunt, Totque, Elegeia, tuos, totque, Epigramma, sales?_ . . . . . . . . . . . . . . . . .

(_Miscellanea_, 1652, in 4{o}, p. 17-20.)

Ce morceau est important pour la biographie de Corneille; car, à défaut d'acte authentique, il nous fait approximativement connaître l'époque à laquelle il prit femme. Dans ses vers, Ménage parle d'_Horace_, de _Cinna_, ce qui prouve que le nouveau marié n'était pas fort jeune, comme le dit Fontenelle, mais déjà d'un âge mûr. _Cinna_ est de 1640; Corneille, né en 1606, se maria donc à trente-quatre ou trente-cinq ans, et ne tarda guère à devenir père; car dans une lettre du 1er juillet 1641[58], il annonce à un ami la grossesse de sa femme; et le 10 janvier 1642, elle accoucha d'une fille, qui fut appelée Marie.

[58] Tome X, p. 437.

C'est sans doute vers le temps de son mariage que Corneille entra en relation avec l'hôtel de Rambouillet. C'était là un puissant secours contre la jalousie de ses ennemis littéraires, mais non le moyen de nourrir et développer cette admirable simplicité qui, dans les moments de haute et grande inspiration, distinguait son génie[59]. Dans cette _Guirlande_ poétique que Montausier offrit à Julie d'Angennes trois ou quatre ans avant de l'épouser, il y a trois fleurs au moins, six peut-être, à qui Corneille a dicté leurs hommages[60]. Ce fut dans la chambre bleue de l'hôtel qu'il lut _Polyeucte_ à de belles dames, un peu offusquées de l'austérité de l'ouvrage, et à un évêque, fort blessé des excès de zèle de l'ardent néophyte[61]. Corneille, à qui l'habitude de communiquer ses pièces, avant la représentation, à un auditoire choisi ne profitait décidément pas, et qui cependant ne la perdit point, ne fut, dit-on, consolé de sa déconvenue que par les conseils d'un acteur fort médiocre, qui ranima son courage et le décida à laisser sa pièce aux comédiens. On a même prétendu[62] que ceux-ci ayant d'abord refusé de jouer cette tragédie, Corneille donna son manuscrit à l'un d'eux, qui le jeta sur un ciel de lit, où il demeura oublié plus de dix-huit mois; mais M. Taschereau a fait justice de cette fable invraisemblable.

[59] Corneille fut de son temps un poëte fort à la mode, et fort admiré des précieuses. On pourrait l'établir par de très-nombreux témoignages. On lit dans le _Dictionnaire des précieuses_ de Somaize (édition de M. Livet, tome I, p. 290): «Noziane (_la comtesse de Noailles_) est une précieuse aussi spirituelle qu'elle a l'humeur douce. Elle aime le jeu; les vers lui plaisent extraordinairement, mais elle ne les sauroit souffrir s'ils ne sont tout à fait beaux, et c'est par cette raison qu'elle protége les deux Cléocrites (_Pierre et Thomas Corneille_), qui ne font rien que d'achevé, et qui, dans la composition des jeux du cirque, surpassent tous les auteurs qui ont jamais écrit.»--Dans un opuscule intitulé _la belle de Ludre_, Nancy, 1861, on trouve le passage suivant, tiré d'une oraison funèbre inédite: «Les Benserade, les Racine, les Corneille rendront témoignage que personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu'elle estimoit.»

[60] Tome X, p. 10 et 11.

[61] Voyez tome III, p. 466.

[62] _Anecdotes dramatiques_, tome II, p. 84.

Il faut dire à la décharge des auditeurs de Corneille que son extérieur n'avait rien d'aimable, son débit rien de séduisant. Nous avons déjà fait remarquer ailleurs[63] que Boisrobert lui reprochait de barbouiller ses vers; les divers portraits que ses contemporains ont faits de lui prouvent que ce reproche n'avait rien d'exagéré.

[63] Tome III, p. 254 et 255.

«.... Simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, dit la Bruyère[64]; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté de sa pièce que par l'argent qui lui en revient[65]; il ne sait pas la réciter, ni lire son écriture.»

[64] _Des Jugements_, nº 56, tome II, p. 101 de l'édition de M. Servois.

[65] «Corneille ne sentoit pas la beauté de ses vers,» a dit Segrais (_Mémoires anecdotes_, tome II des _OEuvres_, 1755, p. 51). Charpentier, plus rigoureux, accusant, comme d'autres l'ont fait, Corneille d'avidité et d'avarice, s'exprime ainsi: «Corneille..., avec son patois normand, vous dit franchement qu'il ne se soucie point des applaudissements qu'il obtient ordinairement sur le théâtre, s'ils ne sont suivis de quelque chose de plus solide.» (_Carpenteriana_, Paris, 1724, p. 110.)

Vigneul Marville parle à peu près de même[66]: «A voir M. de Corneille, on ne l'auroit pas pris pour un homme qui faisoit si bien parler les Grecs et les Romains et qui donnoit un si grand relief aux sentiments et aux pensées des héros. La première fois que je le vis, je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avoit rien qui parlât pour son esprit; et sa conversation étoit si pesante qu'elle devenoit à charge dès qu'elle duroit un peu. Une grande princesse, qui avoit désiré de le voir et de l'entretenir, disoit fort bien qu'il ne falloit point l'écouter ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne. Certainement M. de Corneille se négligeoit trop, ou pour mieux dire, la nature, qui lui avoit été si libérale en des choses extraordinaires, l'avoit comme oublié dans les plus communes. Quand ses familiers amis, qui auroient souhaité de le voir parfait en tout, lui faisoient remarquer ces légers défauts, il sourioit et disoit: «Je n'en suis pas moins pour cela Pierre de Corneille.» Il n'a jamais parlé bien correctement la langue françoise; peut-être ne se mettoit-il pas en peine de cette exactitude, mais peut-être aussi n'avoit-il pas assez de force pour s'y soumettre.»

[66] _Mélanges d'histoire et de littérature_, recueillis par Vigneul Marville (Bonaventure d'Argonne), 1701, tome I, p. 167 et 168.

Fontenelle, à la fin du portrait, fort intéressant pour nous et fidèle sans aucun doute, qu'il nous a laissé de son oncle, ne rend pas un témoignage beaucoup plus favorable de son talent de lecteur: «M. Corneille, dit-il, étoit assez grand et assez plein, l'air fort simple et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il avoit le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un buste. Sa prononciation n'étoit pas tout à fait nette; il lisoit ses vers avec force, mais sans grâce[67].»

[67] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 124 et 125.

Enfin Corneille, confirmant par avance ces divers témoignages, a dit de lui-même:

.... L'on peut rarement m'écouter sans ennui, Que quand je me produis par la bouche d'autrui[68].

[68] Tome X, p. 477.

Heureusement le jeu des acteurs mit en relief les beautés de l'admirable tragédie dont le débit de l'auteur et les préjugés de ses auditeurs avaient un instant compromis le succès, et _Polyeucte_ parcourut une longue et fructueuse carrière[69]. Les contemporains de Corneille nous l'ont appris, sans nous fournir toutefois les éléments d'une relation quelque peu suivie de la première représentation de ce chef-d'oeuvre, dont la date même est douteuse. On l'a généralement placée à l'année 1640, mais un passage de la lettre latine du 12 décembre 1642, dans laquelle Sarrau engage Corneille à écrire un éloge funèbre de Richelieu, semble devoir la reporter à l'année 1643[70].

[69] Voyez tome III, p. 466-468.

[70] Voyez tome X, p. 424.--Si cette date était adoptée, ce serait à la lecture de _Polyeucte_ dont nous venons de parler que se rapporterait en partie le passage suivant de la _Bibliothèque de Goujet_, que nous avons cité au tome IV (p. 277[70-a]), dans la _Notice_ de _la Suite du Menteur_. «Ces lettres (_de Chapelain_).... montrent aussi que Corneille fréquentoit souvent M. le chancelier Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre.» (_Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652._)

[70-a] Où il faut, dans la note 2, remplacer _tome XVII_ par _tome XVIII_.

_Pompée_ et _le Menteur_, ces deux pièces si différentes, sont, comme nous l'apprend Corneille[71], «parties toutes deux de la même main, dans le même hiver.» Mais quel est cet hiver? Celui de 1641-1642, dit-on généralement; ce serait plutôt celui de 1643-1644, si la date que nous venons de proposer pour _Polyeucte_ paraissait devoir être adoptée.

[71] Tome IV, p. 130.

En 1643, Corneille sollicita vainement le droit de faire jouer par qui bon lui semblerait _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompée_, qu'il avait fait représenter d'abord par les comédiens du Marais, et que d'autres comédiens, le frustrant «de son labeur» (ce sont ses termes), avaient entrepris de représenter; mais ce «privilége,» qui ne nous semble aujourd'hui que la simple garantie de la propriété de son travail, ne lui fut pas accordé[72].

[72] Voyez _Pièces justificatives_, nº VII.

_La Suite du Menteur_ paraît devoir être placée à l'année 1644. C'est aussi en 1644 ou 1645 que vient la première représentation de _Rodogune_, qui obtint un éclatant succès, fort propre à dédommager le poëte des ennuis qu'avait dû lui causer le plagiat, d'ailleurs très-maladroit, de Gilbert, que nous avons raconté tout au long dans notre _Notice_ sur _Rodogune_[73].

[73] Tome IV, p. 399.

En 1644, Antoine Corneille, frère de Pierre, et religieux au Mont-aux-Malades, fut nommé curé de Fréville. A cette occasion, il reçut de sa mère, à titre de prêt, quelques objets mobiliers et la casaque de drap noir de son père, et donna du tout un reçu qui prouve quelle était encore la simplicité de vie de cette famille à l'époque même où l'illustre poëte avait déjà écrit ses chefs-d'oeuvre[74].

[74] Voyez _Pièces justificatives_, nº VIII.

La chute de _Théodore_, qui suivit de fort près l'heureux succès de _Rodogune_, dut surprendre d'autant plus Corneille qu'il considérait les choses de trop haut pour être sensible à ce que le sujet de sa pièce présentait de choquant, et qu'il s'étonnait de la meilleure foi du monde de la prévention et de l'aveuglement du public.

Vers cette époque, Louis XIV enfant lui adressa une lettre officielle afin de le prier de composer des vers pour un grand ouvrage à figures que préparait Valdor, _les Triomphes de Louis le Juste_[75]. Cet honneur fut bientôt suivi d'un témoignage d'admiration et d'amitié venu de moins haut, mais qui probablement toucha encore plus Corneille: d'un éloge des plus enthousiastes parti de la plume de son cher Rotrou[76]. La manière inattendue dont ces louanges sont amenées, dans une tragédie romaine, au moyen d'un étrange anachronisme, montre combien ce sincère ami avait recherché l'occasion d'exprimer ses sentiments d'admiration. Dans _le Véritable Saint-Genest_ (acte I, scène V), le principal personnage est, comme l'on sait, un comédien qui devient chrétien et martyr. L'empereur Dioclétien, après lui avoir prodigué des éloges mérités, l'interroge ainsi:

Mais passons aux auteurs, et dis-nous quel ouvrage Aujourd'hui dans la scène a le plus haut suffrage, Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit S'est acquis dans le cirque un plus juste crédit.

A quoi Saint-Genest finit par répondre en faisant allusion à _Cinna_ et à _Pompée_:

Nos plus nouveaux sujets, les plus digues de Rome, Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme, A qui les rares fruits que la muse produit Ont acquis dans la scène un légitime bruit, Et de qui certes l'art comme l'estime est juste, Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste. Ces poëmes sans prix où son illustre main D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain, Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre, Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.

[75] Voyez notre tome X, p. 104 et suivantes.

[76] Corneille disait un jour avec orgueil que «lui et Rotrou feroient subsister des saltimbanques.» (_Menagiana_, Paris, 1715, tome III, p. 306.)

Nous mentionnerons ici à sa date une lettre du 18 mai 1646, où Corneille remercie Voyer d'Argenson d'un poëme sacré qu'il vient de recevoir de lui en présent, et nous fait connaître son opinion sur les écrits de ce genre. Je «m'étois persuadé, dit-il dans un passage fort altéré par les premiers éditeurs, que d'autant plus que les passions pour Dieu sont plus élevées et plus justes que celles qu'on prend pour les créatures, d'autant plus un esprit qui en seroit bien touché pourroit faire des poussées plus hardies et plus enflammées en ce genre d'écrire[77].»

[77] Tome X, p. 445.

Voilà qui fait pressentir le futur traducteur de _l'Imitation de Jésus-Christ_. Jusqu'à ce moment toutefois Corneille était exclusivement occupé du théâtre, et vers la fin de cette année 1646, ou dès les premiers jours de la suivante[78], il fit représenter _Héraclius_, que Boileau appelait une espèce de logogriphe[79], mais dont, malgré la complication volontaire de l'intrigue, le succès ne fut pas un instant compromis.

[78] Tome V, p. 115 et 116.

[79] _Bolæana_, Amsterdam, 1742, p. 112.

C'est le 22 janvier 1647, plus de dix ans après _le Cid_, que Corneille fut élu membre de l'Académie française, qui avait si vivement critiqué son premier chef-d'oeuvre. Il s'était vu préférer successivement M. de Salomon, M. du Ryer, et il aurait peut-être encore échoué devant M. Ballesdens si celui-ci n'avait eu le bon goût de se retirer devant lui, et si d'autre part, pour lever un dernier obstacle, l'illustre candidat n'avait pris soin de faire dire à la Compagnie: «qu'il avoit disposé ses affaires de telle sorte qu'il pourroit passer une partie de l'année à Paris[80].»

[80] Tome V, p. 141.

Charles le Brun reproduisit les traits du nouvel académicien dans une excellente peinture, qui est devenue le portrait communément adopté où tous le reconnaissent[81]. Ce fut, suivant toute apparence, pour l'en remercier que Corneille écrivit, au sujet de la fondation de l'Académie de peinture, la pièce de vers intitulée: _la Poésie à la Peinture, en faveur de l'Académie des peintres illustres_[82]. Il y célèbre le retour de «cette belle inconnue, la Libéralité,» qui, vainement appelée par les poëtes, semble consentir à reparaître aux yeux des peintres.

[81] Il faut consulter sur les portraits de Corneille l'excellente notice de M. Hellis intitulée: _Découverte du portrait de Corneille peint par Ch. Lebrun_, Rouen, le Brument, 1848, in-8{o}. L'auteur signale particulièrement: le portrait gravé, in-4{o}, de Michel Lasne, qui porte la date de 1643, et qui a été reproduit plusieurs fois en tête des oeuvres du poëte, notamment dans l'édition in-12 de 1644; le portrait fait par le Brun en 1647, gravé en 1766 par Ficquet, et dont on peut voir la reproduction dans l'_Album_ qui accompagne notre édition; le portrait gravé par Vallet, d'après le dessin de Paillet, pour l'édition in-folio, de 1663, du _Théâtre de Corneille_; enfin le portrait maladroitement flatté et fort peu ressemblant exécuté par Sicre, gravé par Cossin en 1683, et par Lubin pour les _Hommes illustres_ de Perrault, publiés de 1696 à 1701. On voit au musée de Rouen, sous le nº 477, un «Portrait de Pierre Corneille par Philippe de Champaigne, acquis en 1860;» mais cette attribution à Philippe de Champaigne ne paraît pas mériter beaucoup de confiance.

[82] Tome X, p. 116.

Nous arrivons au temps de la Fronde, si désastreux pour l'État, si funeste pour les arts et les lettres, particulièrement pour les auteurs dramatiques et les comédiens, et durant lequel, suivant l'expression de Corneille, les désordres de la France ont resserré dans son cabinet ce qu'il se préparait à lui donner[83]. Ces troubles n'empêchèrent point toutefois la publication du magnifique ouvrage de Valdor, auquel avait travaillé notre poëte: _les Triomphes de Louis le Juste_. Il parut le 22 mai 1649. On devait tenir naturellement, dans des circonstances si graves, à ne rien négliger de ce qui pouvait rendre à la royauté un peu de prestige et d'éclat.

[83] Tome X, p. 449.--Voyez aussi la _Notice_ d'_Andromède_, tome V, p. 248-251.

Il est assez difficile de suivre pendant cette époque le détail de la vie de Corneille. Il faut se contenter d'indiquer quelques faits, qui ont pour nous leur intérêt, mais qu'aucun lien commun ne rattache les uns aux autres. Le _Sonnet au R. P. dom Gabriel_ à l'occasion de sa traduction des _Épîtres de saint Bernard_[84] nous montre une fois de plus que notre poëte avait dès lors avec divers religieux d'excellentes relations, qui durent contribuer pour une certaine part au changement de direction que subit par la suite son talent.

[84] Tome X, p. 122.

Un billet du 25 août 1649[85] nous apprend, par le lieu d'où il est daté, que Corneille avait alors momentanément quitté Rouen, et qu'il était à Nemours, très-probablement chez le médecin Dubé, son parent et allié, comme il l'appelle, dont il adresse à un de ses amis un ouvrage tout récemment publié.

[85] Tome X, p. 452 et 453.

Vers les derniers jours de 1649, les troubles politiques, un instant apaisés, laissèrent quelque place aux questions littéraires. Une discussion des plus frivoles, mais qui néanmoins conservait, ainsi que l'a remarqué notre poëte, quelque chose de l'ardeur des passions du moment, occupa vivement les esprits. Il s'agissait de se déterminer entre le sonnet d'Uranie, par Voiture, et celui de Job, par Benserade. Corneille, prié de se prononcer à ce sujet, écrivit tour à tour trois petites pièces, bien marquées au coin de cette réserve propre, dit-on, aux caractères normands et dans lesquelles il est impossible de deviner auquel des deux poëtes il donne vraiment la préférence[86]. Peut-être, au fond du coeur, avait-il pour ces deux productions, alors si goûtées, une indifférence égale, que nous serions, pour notre compte, très-disposé à lui pardonner.

[86] Tome X, p. 125-128.

Enfin le calme devint assez grand pour permettre de représenter _Andromède_ et _Don Sanche_, qui se suivirent de fort près dans un ordre assez difficile à déterminer[87].

[87] Voyez tome V, p. 399 et 400.