Œuvres de P. Corneille, Tome 01
Chapter 27
[653] _Var._ Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus, De moi, de ce perfide, ou bien de sa maîtresse; Car vous nous apprenez qu'elle est une traîtresse, Son amant un poltron, et moi sans jugement, De n'avoir rien prévu de son déguisement. Mais que par ses transports ma raison est surprise! Pour ce manque de coeur qu'à tort je le méprise! (Hélas! à mes dépens je le puis bien savoir) Quand on a vu Mélite on n'en peut plus avoir[653-a]. Fuis donc, homme sans coeur, va dire à ta volage Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage, Et que ton pied léger ne laisse à ma valeur Que les vains mouvements d'une juste douleur. Ce lâche naturel qu'elle fait reconnoître Ne t'aimera pas moins étant poltron que traître. Traître et poltron! voilà les belles qualités Qui retiennent les sens de Mélite enchantés. Aussi le falloit-il que cette âme infidèle, [Changeant d'affection, prît un traître comme elle,] Et la jeune rusée a bien su rechercher[653-b] Un qui n'eût sur ce point rien à lui reprocher, Cependant que, leurré d'une fausse apparence, Je repaissois de vent ma frivole espérance. Mais je le méritois, et ma facilité Tentoit trop puissamment son infidélité[653-c]. Je croyois à ses yeux, à sa mine embrasée[653-d], A ces petits larcins pris d'une force aisée. Hélas! et se peut-il que ces marques d'amour Fussent de la partie en un si lâche tour? Auroit-on jamais vu tant de supercherie, Que tout l'extérieur ne fût que piperie? [Non, non, il n'en est rien: une telle beauté.] (1633-57)
[653-a] Ces quatre vers: «Mais que par, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.
[653-b] Et cette humeur légère a bien su rechercher. (1644-57)
[653-c] Ces quatre vers: «Cependant que, leurré, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.
[653-d] Cependant je croyois à sa mine embrasée. (1644-57)
[654] _Var._ Son oracle reçu, je m'en tins assuré. (1633)
[655] _Var._ Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser: J'ai sa parole en gage et de plus un baiser. (1633-57)
[656] _Var._ C'est en vain que mon feu ces doutes me suggère. (1633-57)
[657] _Var._ Je vois très-clairement qu'elle est la plus légère. (1648-57)
[658] _Var._ Les serments que j'en ai s'en vont au vent jetés, Et ces traits de sa plume ici me sont restés, Qui dépeignant au vif son perfide courage, Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage. (1633-57)
[659] _Var._ Et ces traits de sa plume, osant encor parler, Laissent entre mes mains une honteuse image. (1660)
[660] _Var._ Oui, j'enrage, je crève, et tous mes sens troublés. (1633)
[661] _Var._ D'un excès de douleur succombent accablés. (1633-60)
[662] _Var._ [Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre:] Aussi ma prompte mort le va bientôt finir; Déjà mon coeur outré ne cherchant qu'à bannir Cet amour qui l'a fait si lourdement méprendre, Pour lui donner passage, est tout prêt de se fendre[662-a]; Mon âme par dépit tâche d'abandonner Un corps que sa raison sut si mal gouverner. Mes yeux, jusqu'à présent couverts de mille nues, S'en vont les distiller en larmes continues, Larmes qui donneront pour juste châtiment A leur aveugle erreur un autre aveuglement; Et mes pieds, qui savoient sans eux, sans leur conduite, Comme insensiblement me porter chez Mélite, Me porteront sans eux en quelque lieu désert, En quelque lieu sauvage à peine découvert, Où ma main, d'un poignard, achèvera le reste, Où pour suivre l'arrêt de mon destin funeste, Je répandrai mon sang, et j'aurai pour le moins Ce foible et vain soulas en mourant sans témoins, Que mon trépas secret fera que l'infidèle Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle. (1633-57)
[662-a] Ces quatre vers: «Aussi ma prompte mort, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.
[663] _Var._ Tu manques à la fois de poumon et d'haleine. (1633-60)
[664] _Var._ Quel accident nouveau te brouille ainsi les sens? (1633-57)
[665] _Var._ En nos chastes amours de nous deux on se moque. (1633-60)
[666] _Var._ Adieu, ma soeur, adieu; je ne peux plus parler. (1633)
[667] _Var._ Lis, puis, si tu le peux, tâche à te consoler. (1633-57)
[668] _Var._ Non, non, quand j'aurai su ce qui te fait mourir, Si bon me semble alors, je te lairrai courir. (1633-57)
[669] _Var. Elle lit les lettres que Tirsis lui avoit données._ (1633, en marge.)--_Elle lit les lettres qu'il lui a données._ (1663, en marge.)
[670] _Var._ Apprends que les discours des filles mieux sensées. (1633-60)
[671] _Qui vaille la servir_, qui vaille qu'on la serve.
[672] _Var._ Tant d'autres te sauront en sa place ravir, Avec trop plus d'attraits que cette écervelée. (1633-57)
[673] _Var._ Par les premiers venus qui flattant ses beautés. (1633-57)
[674] _Var._ Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Géronte; Éraste après deux ans n'en a pas meilleur conte. (1633-57)
[675] Voyez ci-dessus, p. 150, la note [497) relative à la première variante.
[676] _Var._ Et peut-être demain (tant elle aime le change!). (1633-57)
[677] _Var._ Ce n'est qu'une coquette, une tête à l'évent, Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent, A qui les trahisons deviennent ordinaires, Et dont tous les appas sont tellement vulgaires. (1633-57)
[678] _Var._ Penses-tu, m'amusant avecque des sottises, Par tes détractions rompre mes entreprises? Non, non, ces traits de langue épandus vainement Ne m'arrêteroient pas encore un seul moment. (1633-57)
[679] _Var._ C'est toujours témoigner que leur vaine inconstance Est pour nous émouvoir de trop peu d'importance. Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller, Et si d'autres que moi ne le vont rappeler, Il usera ses jours à courtiser Mélite; Outre que l'infidèle a si peu de mérite, Que l'amour qui pour lui m'éprit si follement. (1633-57)
[680] _Var._ Dans la même sottise une autre embarrassée. (1633-57)
[681] _Var._ Je meure, s'il n'est vrai que la plupart du monde. (1633)
[682] _Var._ Elle verra bientôt, quoi qu'elle se propose, Qu'elle n'a pas gagné, ni moi perdu grand'chose. Ma perte me console, et m'égaye à l'instant. (1633-57)
[683] Voyez au _Complément des variantes_, p. 251.
[684] _Var._ Je les viens de surprendre, et j'y pourrois encore. (1660)
[685] _Var._ Mais tu n'as pas loisir. Toutefois si tu veux. (1660-64)
[686] _Var. Il reconnoît les lettres._ (1663, en marge.)[686-a]
[686-a] Voyez plus loin, p. 252 et 253, quelle est la variante de ce jeu de scène dans l'édition de 1633, et celle du jeu de scène suivant dans les éditions de 1644-57.
[687] _Var. Elle les resserre._ (1663, en marge.)
[688] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions publiées du vivant de Corneille. Voyez le _Lexique_.
[689] Un des personnages de _la Veuve_ (acte III, sc. III, note [1443]) parle de la comédie de _Mélite_ et mentionne
Le discours de Cloris quand Philandre la quitte.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉLITE, LA NOURRICE.
LA NOURRICE.
Cette obstination à faire la secrète M'accuse injustement d'être trop peu discrète[690].
MÉLITE.
Ton importunité n'est pas à supporter: 1065 Ce que je ne sais point, te le puis-je conter?
LA NOURRICE.
Les visites d'Éraste un peu moins assidues Témoignent quelque ennui de ses peines perdues, Et ce qu'on voit par là de refroidissement Ne fait que trop juger son mécontentement. 1070 Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère; Mais je pourrois enfin en croire ma colère, Et pour punition te priver des avis Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis.
MÉLITE.
C'est à moi de trembler après cette menace, 1075 Et toute autre du moins trembleroit en ma place.
LA NOURRICE.
Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeuré (Je parle sans reproche, et tout considéré) Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine: Apprends-moi ce que c'est.
MÉLITE.
Veux-tu que je devine? 1080 Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien, Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.
LA NOURRICE.
Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie D'une chose deux ans ardemment poursuivie: D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; 1085 Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer. Une fille qui voit et que voit la jeunesse Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse; Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert, Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. 1090 Une heure de froideur, à propos ménagée, Peut rembraser une âme à demi dégagée[691], Qu'un traitement trop doux dispense à[692] des mépris D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693]. Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, 1095 Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde[694], Et sans embarrasser son coeur de leurs amours, Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695]. Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence, Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696]; 1100 Que tout l'extérieur de son visage égal Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival; Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre, Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre; Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, 1105 Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri, Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède[697], A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède. Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon, Ton Éraste avec toi vivroit d'autre façon. 1110
MÉLITE.
Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage: Il croit que mes regards soient son propre héritage, Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui.
LA NOURRICE.
J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie 1115 Promptement le motif de cette maladie[698].
MÉLITE.
Si tu m'avois, Nourrice, entendue à demi, Tu saurois que Tircis....
LA NOURRICE.
Quoi? son meilleur ami! N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?
MÉLITE.
Il voudroit que le jour en fût encore à naître; 1120 Et si d'auprès de moi je l'avois écarté[699], Tu verrois tout à l'heure Éraste à mon côté.
LA NOURRICE.
J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde; Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde, Éraste n'est pas homme à laisser échapper; 1125 Un semblable pigeon ne se peut rattraper: Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.
MÉLITE.
Le bien ne touche point un généreux courage.
LA NOURRICE.
Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir.
MÉLITE.
Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. 1130
LA NOURRICE.
Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite[700].
MÉLITE.
Tu le places[701] au rang qui n'est dû qu'au mérite.
LA NOURRICE.
On a trop de mérite étant riche à ce point.
MÉLITE.
Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point?
LA NOURRICE.
Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. 1135
MÉLITE.
Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable: Un homme dont les biens font toutes les vertus Ne peut être estimé que des coeurs abattus.
LA NOURRICE.
Est-il quelques défauts que les biens ne réparent?
MÉLITE.
Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent? 1140 Étant riche, on méprise assez communément Des belles qualités le solide ornement, Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702] Souvent par l'abondance aux vices nous convie.
LA NOURRICE.
Enfin je reconnois....
MÉLITE.
Qu'avec tout ce grand bien[703] 1145 Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien.
LA NOURRICE.
Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête. Si ta mère le sait....
MÉLITE.
Laisse-moi ces soucis, Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis[704] 1150
LA NOURRICE.
Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.
MÉLITE.
Ta curiosité te met trop en cervelle[705]. Rentre sans t'informer de ce qu'elle prétend; Un meilleur entretien avec elle m'attend.
SCÈNE II.
CLORIS, MÉLITE.
CLORIS.
Je chéris tellement celles de votre sorte, 1155 Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe, Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir[706], Ni même en rien savoir sans les en avertir. Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue, Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue, 1160 Je viens vous faire voir que votre affection N'a pas été fort juste en son élection.
MÉLITE.
Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office, Mettre quelque autre en peine avec cet artifice; Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix[707]: 1165 Je renonce à choisir une seconde fois, Et mon affection ne s'est point arrêtée Que chez un cavalier qui l'a trop méritée.
CLORIS.
Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins, C'est l'homme qui de tous la mérite le moins[708]. 1170
MÉLITE.
Si je n'avois de lui qu'une foible assurance, Vous me feriez entrer en quelque défiance; Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer[709], Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer.
CLORIS.
Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime 1175 Plus que je ne faisois auparavant son crime. Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir, Et vous pouvez juger si je le puis haïr[710], Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage[711] Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage. 1180
MÉLITE.
Le pousser à me faire une infidélité[712], C'est assez mal user de cette autorité.
CLORIS.
Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige? C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige.
MÉLITE.
Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons[713]? 1185
CLORIS.
Quand il n'en auroit point de plus justes raisons, La parole donnée, il faut que l'on la tienne.
MÉLITE.
Cela fait contre vous: il m'a donné la sienne.
CLORIS.
Oui; mais ayant déjà reçu mon amitié, Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié[714], 1190 Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre?
MÉLITE.
De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre, Et c'étoit à Cloris que je croyois parler.
CLORIS.
Vous ne vous trompez pas.
MÉLITE.
Donc, pour mieux me railler[715], La soeur de mon amant contrefait ma rivale? 1195
CLORIS.
Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale[716] Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez Que je ne sais que trop ce que vous me cachez. Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime; Mais sortant d'avec vous, il me conte lui-même 1200 Jusqu'aux moindres discours dont votre passion Tâche de suborner[717] son inclination.
MÉLITE.
Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire!
CLORIS.
La pure vérité.
MÉLITE.
Vraiment, en voulant rire, Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît. 1205 Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est.
CLORIS.
Vous en croirez[718] du moins votre propre écriture[719]. Tenez, voyez, lisez.
MÉLITE.
Ah, Dieux! quelle imposture! Jamais un de ces traits ne partit de ma main.
CLORIS.
Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain, 1210 Que vous persisteriez dans la méconnoissance: Je les vous laisse. Adieu.
MÉLITE.
Tout beau, mon innocence Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur[720], Pour faire retomber l'affront sur son auteur.
CLORIS.
Vous pensez me duper, et perdez votre peine. 1215 Que sert le désaveu quand la preuve est certaine? A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...?
MÉLITE.
Ne vous obstinez point à me calomnier; Je veux que, si jamais j'ai dit mot à Philandre....
CLORIS.
Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre; C'est le brave Lisis, qui semble sur le front[721] Porter empreints les traits d'un déplaisir profond.
SCÈNE III.
LISIS, MÉLITE, CLORIS.
LISIS, à Cloris.
Préparez vos soupirs à la triste nouvelle[722] Du malheur où nous plonge un esprit infidèle; Quittez son entretien, et venez avec moi 1225 Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi.
MÉLITE.
Quoi! son frère au cercueil!
LISIS.
Oui, Tircis, plein de rage De voir que votre change indignement l'outrage, Maudissant mille fois le détestable jour Que votre bon accueil lui donna de l'amour, 1230 Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme[723], Et mes yeux désolés....
MÉLITE.
Je n'en puis plus; je pâme.
CLORIS.
Au secours! au secours!
SCÈNE IV.
CLITON, LA NOURRICE, MÉLITE, LISIS, CLORIS.
CLITON.
D'où provient cette voix?
LA NOURRICE.
Qu'avez-vous, mes enfants?
CLORIS.
Mélite que tu vois....
LA NOURRICE.
Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface; 1235 Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace.
LISIS, à Cliton.
Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter.
CLITON, à Lisis[724].
Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter[725].
CLORIS[726].
Aidez mes foibles pas; les forces me défaillent, Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent[727]. 1240
SCÈNE V.
ÉRASTE.
A la fin je triomphe, et les destins amis M'ont donné le succès que je m'étois promis. Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse; Et comme si c'étoit trop peu pour me venger, 1245 Philandre et sa Cloris courent même danger. Mais par quelle raison leurs âmes désunies[728] Pour les crimes d'autrui seront-elles punies? Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords? Fuyez de ma pensée, inutiles remords[729]; 1250 La joie y veut régner, cessez de m'en distraire. Cloris m'offense trop d'être soeur d'un tel frère, Et Philandre, si prompt à l'infidélité, N'a que la peine due à sa crédulité[730]. Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mélite? 1255
SCÈNE VI.
ÉRASTE, CLITON.
CLITON.
Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite, Dont je fus à regret le damnable instrument, A couché de douleur Tircis au monument.
ÉRASTE.
Courage! tout va bien, le traître m'a fait place; Le seul qui me rendoit son courage de glace, 1260 D'un favorable coup la mort me l'a ravi.
CLITON.
Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi.
ÉRASTE.
Mélite l'a suivi! que dis-tu, misérable?
CLITON.
Monsieur, il est trop vrai: le moment déplorable[731] Qu'elle a su son trépas a terminé ses jours. 1265
ÉRASTE.
Ah ciel! s'il est ainsi....
CLITON.
Laissez là ces discours, Et vantez-vous plutôt que par votre imposture Ces malheureux amants trouvent la sépulture[732], Et que votre artifice a mis dans le tombeau Ce que le monde avoit de parfait et de beau. 1270
ÉRASTE.
Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes[733] Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes? Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi? Achève tout d'un coup: dis que maîtresse, ami[734], Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme 1275 Sut jamais allumer une pudique flamme, Tout ce que l'amitié me rendit précieux, Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux[735]; Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes, Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes; Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné, Falsifié, trahi, séduit, assassiné[736]: Tu n'en diras encor que la moindre partie. Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie! Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour, 1285 Que vous relevassiez de l'empire d'Amour; J'ignorois qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes, Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames[737]. Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui Que vous êtes pour nous aveugles comme lui! 1290 Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares! Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur, Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur. Hélas! et falloit-il que ma supercherie 1295 Tournât si lâchement tant d'amour en furie? Inutiles regrets, repentirs superflus, Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus; Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre: Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. 1300 Il faut que de mon sang je lui fasse raison, Et de ma jalousie, et de ma trahison, Et que de ma main propre une âme si fidèle[738] Reçoive.... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? 1305 Que de pointes de feu se perdent parmi l'air! Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre; Leur foudre décoché vient de fendre la terre, Et pour leur obéir son sein me recevant M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. 1310 Je vous entends, grands Dieux: c'est là-bas que leurs âmes Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes; C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang: La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc, Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage; 1315 Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage. Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux, Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux[739], N'entre point en courroux contre mon insolence, Si j'ose avec mes cris violer ton silence; 1320 Je ne te veux qu'un mot: Tircis est-il passé? Mélite est-elle ici? Mais qu'attends-je? insensé! Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire, Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire. Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux, Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux, A qui Charon cent ans refuse sa nacelle, Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle? Parlez, et je promets d'employer mon crédit[740] A vous faciliter ce passage interdit. 1330
CLITON.
Monsieur, que faites-vous? Votre raison troublée[741] Par l'effort des douleurs dont elle est accablée Figure à votre vue....
ÉRASTE.
Ah! te voilà, Charon; Dépêche promptement, et d'un coup d'aviron Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage. 1335
CLITON.
Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage[742]: Reconnoissez Cliton.
ÉRASTE.
Dépêche, vieux nocher, Avant que ces esprits nous puissent approcher. Ton bateau de leur poids fondroit[743] dans les abîmes; Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes[744]. 1340 Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi? Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.
(Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le théâtre[745].)
SCÈNE VII.
PHILANDRE.