Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 24

Chapter 243,571 wordsPublic domain

[492] _Var._ Pour quelques bonnes nuits, a bien de mauvais jours. (1633-57)

[493] _Var._ [Dessus des fondements de si peu de durée.] C'est assez qu'une femme ait un peu d'entregent, La laideur est trop belle étant teinte en argent. (1633)

[494] L'or même à la laideur donne un teint de beauté, a dit plus tard Boileau dans sa VIIIe satire.

[495] En marge, dans l'édition de 1633: _Mélite paroît_.

[496] _Var._ Tant de charmants appas, tant de divins attraits. (1633-57)

[497] _Var._ Que tu seras contraint d'avouer à ta honte, Que si je suis un fou, je le suis à bon conte[497-a]. (1633)

[497-a] _Conte_, compte. C'est l'orthographe constante de Corneille (voyez p. 9, note 1). Nous la conservons à la rime.

[498] _Var._ Ne me saura tourner contre la vérité. (1633-57)

[499] _Var._ Au péril de vous faire une histoire importune, Je viens vous raconter ma mauvaise fortune: Ce jeune cavalier, autant qu'il m'est ami, Autant est-il d'Amour implacable ennemi, Et pour moi, qui depuis que je vous ai servie Ne l'ai pas moins prisé qu'une seconde vie, Jugez si nos esprits, se rapportant si peu, Pouvoient tomber d'accord et parler de son feu. [Je me suis donc piqué contre sa médisance.] (1633-57)

[500] _Var._ Entre nos deux esprits ait semé le discord. (1660-64)

[501] _Var._ Que les droits de l'amour, bien que pleins d'équité. (1633-57)

[502] _Var._ Et je l'amène à vous, n'ayant plus que répondre. (1633)

[503] _Var._ Et ne fait de l'amour une meilleure estime. (1633-57)

[504] _Var._ Ce reproche sans cause, inopiné, m'étonne. (1633-57)

[505] Peut-être Molière se rappelait-il ce passage lorsqu'il faisait dire à Agnès:

Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde? (_L'École des Femmes_, acte II, sc. VI.)

[506] _Var._ A pervertir son cours pour croître mon supplice. (1633-64)

[507] _Var._ D'ordinaire on n'a pas avec si bon visage. (1633-57)

[508] _Var._ Ni l'âme ni le coeur en un tel équipage. (1633) _Var._ Ni l'âme ni le coeur en si triste équipage. (1644-57)

[509] _Var._ Votre divin aspect suspendant mes douleurs. (1633-60)

[510] _Var._ Et vous n'en conservez qu'à faute de vous voir. (1633-44 et 52-57)

[511] _Var._ Ce qu'Amour dans les coeurs peut lui seul imprimer. (1633-63)

[512] _Var._ Encor cette légère et foible connoissance. (1633-60)

[513] _Var._ Vous mettra hors de pair de toutes les beautés. (1657 et 60)

[514] _Var._ Mais plutôt son secours fait voir qu'il s'en défie. (1633-57)

[515] Les éditions de 1668 et de 1682 donnent _d'avec_. Nous n'avons pas hésité à y substituer _avec_, qui est la leçon de toutes les autres éditions.

[516] _Var._ J'ai reconnu mon tort auprès de vos appas. (1633)

[517] _Var._ Ainsi ma prophétie Est, à ce que je vois, de tout point réussie. TIRS. Si tu pouvois produire en elle un même effet. (1633-63)

[518] _Var._ Mais outre qu'il m'est doux de m'entendre flatter, Ma mère qui m'attend m'oblige à vous quitter. (1633-57)

[519] _Var._ De qui seule dépend et mon aise et ma peine. (1633-57)

[520] _Var._ Mais ta muse du moins s'en lairra suborner; N'est-il pas vrai, Tirsis, déjà tu la disposes A de puissants efforts pour de si belles choses? (1663-57)

[521] _Var._ Garde aussi que tes feux n'outre-passent la rime. (1633-57)

[522] _Var._ Si jamais ce penser entre dans mon courage! (1633-57)

[523] _Var._ [Ton crime officieux porteroit son excuse;] Mais n'importe, sachons. PHIL. Ton bel oeil mon vainqueur. (1633-57)

[524] _Var._ Je recherche par où tu me pourras déplaire. (1633-57)

[525] _Var._ Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me plaise. CLOR. Et moi dans mes défauts encor suis-je bien aise Qu'ainsi tes sens trompés te forcent désormais A chérir ta Cloris et ne changer jamais. (1633-57)

[526] _Var._ De quoi rendre constant l'homme le plus volage. (1633-68)

[527] _Var._ Tu m'en vas tant conter de ma perfection, Qu'à la fin j'en aurai trop de présomption. PHIL. S'il est permis d'en prendre à l'égal du mérite, Tu n'en saurois avoir qui ne soit trop petite. CLOR. Mon mérite est si peu.... PHIL. Tout beau, mon cher souci; C'est me désobliger que de parler ainsi[527-a]. Nous devons vivre ensemble avec plus de franchise: Ce refus obstiné d'une louange acquise M'accuseroit enfin de peu de jugement, D'avoir tant pris de peine et souffert de tourment, Pour qui ne valoit pas l'offre de mon service[527-b]. CLOR. A travers tes discours si remplis d'artifice Je découvre le but de ton intention: C'est que, te défiant de mon affection, Tu la veux acquérir par une flatterie. Philandre, ces propos sentent la moquerie. (1633-57)

[527-a] Vois que c'est m'offenser que de parler ainsi. (1648)

[527-b] Pour qui ne vaudroit pas l'offre de mon service. (1648)

[528] _Var._ Épargne-moi, de grâce, et songe, plus discret, Qu'étant belle à tes yeux, plus outre je n'aspire. (1633-68)

[529] _Var._ Que tu sais dextrement adoucir mon martyre! (1633-63)

[530] _Var._ A peine mon esprit ose croire à mes sens. (1633-57)

[531] _Var._ On peut voir quelque chose aussi beau comme toi. (1633-64)

[532] _Var._ Que ceux qu'il a reçus de ton divin portrait. (1633-60)

[533] _Var._ Et qui tout aussitôt que tu te fais paroître, Afin de te mieux voir se met à la fenêtre. (1648)

[534] _Var._ Dois-je prendre ceci pour de l'argent comptant? Oui, Philandre, et mes yeux t'en vont montrer autant. (1633-57)

[535] _Var._ Nos brasiers tous pareils ont mêmes étincelles.(1633-64)

[536] _Var._ Cependant un baiser accordé par avance Soulageroit beaucoup ma pénible souffrance. CLOR. Prends-le sans demander, poltron, pour un baiser[536-a] Crois-tu que ta Cloris te voulût refuser?

SCÈNE V.

TIRSIS, PHILANDRE, CLORIS.

TIRS.[536-b] Voilà traiter l'amour justement bouche à bouche; C'est par où vous alliez commencer l'escarmouche? Encore n'est-ce pas trop mal passé son temps. [PHIL. Que t'en semble, Tirsis?] (1633-57)

[536-a] Le pourrai-je obtenir? CLOR. Pour si peu qu'un baiser. (1644-57)

[536-b] En marge, dans l'édition de 1633: _Il les surprend sur ce baiser._

[537] _Var._ Je pense ne pouvoir vous être qu'importun, Vous feriez mieux un tiers que d'en accepter un. (1633)

[538] _Var._ [Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive.] Cette légère amorce, irritant tes desirs, Fait que l'illusion d'autres meilleurs plaisirs Vient la nuit chatouiller ton espérance avide, Mal satisfaite après de tant mâcher à vide. [CLOR. Ta belle humeur te tient, mon frère.] (1633)

[539] _Var._ Le coeur t'en dit ailleurs. (1657 et 63-68)

[540] _Var._ Dis-le, je t'en conjure. (1633-57) _Var._ Dis tôt, je t'en conjure. (1660)

[541] _Var._ Trouve encore après moi qui le puisse surprendre. (1657)

[542] Expression proverbiale, qui vient de ce que les duellistes ne gardaient que leur pourpoint lorsqu'ils se battaient. «Quelquefois même ils mettoient pourpoint bas, dit Furetière dans son _Dictionnaire_, pour montrer qu'ils se battoient sans supercherie.» Voyez la première variante de la page 195.

[543] _Var._ Continuez les jeux que j'ai.... CLOR. Tout beau, gausseur, Ne t'imagine point de contraindre une soeur, N'importe qui l'éclaire en ces chastes caresses; Et pour te faire voir des preuves plus expresses Qu'elle ne craint en rien ta langue, ni tes yeux[543-a], Philandre, d'un baiser scelle encor tes adieux. PHIL. Ainsi vienne bientôt cette heureuse journée, Qui nous donne le reste en faveur d'Hyménée. TIRS. Sa nuit est bien plutôt ce que vous attendez, Pour vous récompenser du temps que vous perdez[543-b]. (1633-57)

[543-a] Qu'elle ne craint ici ta langue, ni tes yeux. (1644-57)

[543-b] L'acte finit ici dans les éditions indiquées.

[544] _Var. Retenant Cloris._ (1660)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

ÉRASTE.

Je l'avois bien prévu, que ce coeur infidèle[545] 365 Ne se défendroit point des yeux de ma cruelle, Qui traite mille amants avec mille mépris, Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris. Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage[546] De sa déloyauté l'infaillible présage; 370 Un inconnu frisson dans mon corps épandu Me donna les avis de ce que j'ai perdu[547]. Depuis, cette volage évite ma rencontre, Ou si malgré ses soins le hasard me la montre, Si je puis l'aborder, son discours se confond, 375 Son esprit en désordre à peine me répond; Une réflexion vers le traître qu'elle aime Presque à tous les moments le ramène en lui-même[548]; Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. 380 Lors, par le prompt effet d'un changement étrange, Son silence rompu se déborde en louange. Elle remarque en lui tant de perfections, Que les moins éclairés verroient ses passions[549]. Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, 385 Et tout autre propos lui rend sa rêverie. Cependant chaque jour au discours attachés[550], Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés: Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble; Encore hier sur le soir je les surpris ensemble; 390 Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend. Que cet oeil assuré marque un esprit content! Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire[551]; Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire; Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort 395 Lui montrer en raillant combien elle a de tort.

SCÈNE II.

ÉRASTE, MÉLITE.

ÉRASTE.

Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige, Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, Laissant ainsi couler la belle occasion[552] De vous conter l'excès de son affection. 400

MÉLITE.

Vous savez que son âme en est fort dépourvue[553].

ÉRASTE.

Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue[554], Il en porte dans l'âme un si doux souvenir, Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir.

MÉLITE.

Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice: 405 L'amour ainsi qu'à lui me paroît un supplice; Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien, Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien.

ÉRASTE.

Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite.

MÉLITE.

Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite. 410

ÉRASTE.

En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu?

MÉLITE.

Un peu plus que pour vous.

ÉRASTE.

De vrai, j'ai reconnu, Vous ayant pu servir deux ans, et davantage, Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage.

MÉLITE.

Encor si peu que c'est vous étant refusé, 415 Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.

ÉRASTE.

Vos mépris ne sont pas de grande conséquence, Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense; Sachant qu'il vous voyoit, je m'étois bien douté Que je ne serois plus que fort mal écouté. 420

MÉLITE.

Sans que mes actions de plus près j'examine, A la meilleure humeur je fais meilleure mine, Et s'il m'osoit tenir de semblables discours, Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours.

ÉRASTE.

Si chaque objet nouveau de même vous engage, 425 Il changera bientôt d'humeur et de langage[555]. Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu, Qu'auroit-il à se plaindre, étant si bien reçu?

MÉLITE.

Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie; Purgez votre cerveau de cette frénésie; 430 Laissez en liberté mes inclinations. Qui vous a fait censeur de mes affections? Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte[556]?

ÉRASTE.

Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte De ce qu'on dit partout du trop de privauté[557] 435 Que déjà vous souffrez à sa témérité.

MÉLITE.

Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.

ÉRASTE.

Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche Aux légitimes voeux de tant de gens d'honneur, Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur? 440

MÉLITE.

Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence Lâcher les traits jaloux de votre médisance. Adieu: souvenez-vous que ces mots insensés L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.

SCÈNE III.

ÉRASTE.

C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ton caprice[558]? 445 C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service? C'est ainsi que mon feu s'étant trop abaissé D'un outrageux mépris se voit récompensé? Tu m'oses préférer un traître qui te flatte[559]; Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, 450 Et que par la grandeur de mes ressentiments Je laisse aller au jour celle de mes tourments. Un aveu si public qu'en feroit ma colère Enfleroit trop l'orgueil de ton âme légère, Et me convaincroit trop de ce desir abjet[560] 455 Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet. Je saurai me venger, mais avec l'apparence De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence. Il fut toujours permis de tirer sa raison D'une infidélité par une trahison. 460 Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée Que ton heur surprenant aura peu de durée, Et que par une adresse égale à tes forfaits Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix. L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite 465 Donnera prompte issue à ce que je médite. A servir qui l'achète il est toujours tout prêt, Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt. Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance, Et la pistole en main presser sa diligence. 470

SCÈNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

TIRCIS.

Ma soeur, un mot d'avis sur un méchant sonnet Que je viens de brouiller dedans mon cabinet.

CLORIS.

C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse?

TIRCIS.

En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse. Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui, 475 J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui.

SONNET.

_Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable...._

CLORIS.

Ah! frère, il n'en faut plus.

TIRCIS.

Tu n'es pas supportable De me rompre sitôt.

CLORIS.

C'étoit sans y penser; Achève.

TIRCIS.

Tais-toi donc, je vais recommencer. 480

SONNET[561].

_Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable; Il n'est rien de solide après ma loyauté. Mon feu, comme son teint, se rend incomparable, Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté._

_Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, 485 Mon coeur à tous ses traits demeure invulnérable, Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté, Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable._

_C'est donc avec raison que mon extrême ardeur Trouve chez cette belle une extrême froideur, 490 Et que sans être aimé je brûle pour Mélite;_

_Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour, Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite, Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour._

CLORIS.

Tu l'as fait pour Éraste?

TIRCIS.

Oui, j'ai dépeint sa flamme. 495

CLORIS.

Comme tu la ressens peut-être dans ton âme?

TIRCIS.

Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur N'a de part en mes vers que celle de rimeur.

CLORIS.

Pauvre frère, vois-tu, ton silence t'abuse; De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse[562]: 500 Les tiens m'avoient bien dit malgré toi que ton coeur Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur; Mais j'ignorois encor qui tenoit ta franchise[563], Et le nom de Mélite a causé ma surprise, Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir 505 Ce que depuis huit jours je brûlois de savoir.

TIRCIS.

Tu crois donc que j'en tiens?

CLORIS.

Fort avant.

TIRCIS.

Pour Mélite?

CLORIS.

Pour Mélite, et de plus que ta flamme n'excite Au coeur de cette belle aucun embrasement[564].

TIRCIS.

Qui t'en a tant appris? mon sonnet?

CLORIS.

Justement. 510

TIRCIS.

Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures, Et par où ta finesse a mal pris ses mesures. Un visage jamais ne m'auroit arrêté, S'il falloit que l'amour fût tout de mon côté. Ma rime seulement est un portrait fidèle 515 De ce qu'Éraste souffre en servant cette belle; Mais quand je l'entretiens de mon affection, J'en ai toujours assez de satisfaction.

CLORIS.

Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie, Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. 520

TIRCIS.

Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter; Car sitôt que je viens à me représenter Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite, Qu'Éraste s'en offense et s'oppose à Mélite[565], Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival, 525 Et toujours balancé d'un contre-poids égal, J'ai honte de me voir insensible ou perfide: Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide. Entre ces mouvements mon esprit partagé Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. 530

CLORIS.

Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte, Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte. Tu présumes par là me le persuader; Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder[566]. A la mode du temps, quand nous servons quelque autre, C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre[567]. Chacun en son affaire est son meilleur ami[568], Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi.

TIRCIS.

Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie, Si rien que ce rival cause ma rêverie! 540

CLORIS.

C'est donc assurément son bien qui t'est suspect: Son bien te fait rêver, et non pas son respect, Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse[569].

TIRCIS.

Tu devines, ma soeur: cela me fait mourir. 545

CLORIS.

Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir[570]. Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite?

TIRCIS.

Il rend depuis deux ans hommage à son mérite.

CLORIS.

Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser?

TIRCIS.

Presque à chaque moment.

CLORIS.

Laisse-le donc jaser. 550 Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne; Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne: Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection, Tu ne dois plus douter de son aversion; Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. 555 On prend soudain au mot les hommes de sa sorte[571], Et sans rien hasarder à la moindre longueur, On leur donne la main dès qu'ils offrent le coeur.

TIRCIS.

Sa mère peut agir de puissance absolue.

CLORIS.

Crois que déjà l'affaire en seroit résolue, 560 Et qu'il auroit déjà de quoi se contenter, Si sa mère étoit femme à la violenter.

TIRCIS.

Ma crainte diminue et ma douleur s'apaise[572]; Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise. Avec cette lumière et ma dextérité, 565 J'en veux aller savoir toute la vérité. Adieu.

CLORIS.

Moi, je m'en vais paisiblement attendre[573] Le retour desiré du paresseux Philandre. Un moment de froideur lui fera souvenir[574] Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir. 570

SCÈNE V.

ÉRASTE, CLITON.

ÉRASTE, lui donnant une lettre[575].

Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite[576] A dedans ce billet sa passion décrite; Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577]. Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle: 575 Remarque sa couleur, son maintien, sa parole; Vois si dans la lecture un peu d'émotion Ne te montrera rien de son intention.

CLITON.

Cela vaut fait, Monsieur.

ÉRASTE.

Mais après ce message[578] Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, 580 Que tu viennes à bout de sa fidélité.

CLITON.

Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité; Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piége: Ma tête sur ce point vous servira de plége[579]; Mais aussi vous savez....

ÉRASTE.

Oui, va, sois diligent[580]. 585 Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent[581]; Et je n'ai que trop vu par mon expérience.... Mais tu reviens bientôt[582]?

CLITON.

Donnez-vous patience, Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583], Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. 590

ÉRASTE.

Comment?

CLITON.

De ce carfour j'ai vu venir Philandre. Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre L'occasion commode à seconder mes coups: Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584].

SCÈNE VI.

PHILANDRE, ÉRASTE, CLITON.

PHILANDRE.

(Éraste est caché et les écoute[585].)

Quelle réception me fera ma maîtresse? 595 Le moyen d'excuser une telle paresse?

CLITON.

Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici, Expressément chargé de vous rendre ceci.

PHILANDRE.

Qu'est-ce?

CLITON.

Vous allez voir, en lisant cette lettre, Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586]; 600 Ouvrez-la seulement.

PHILANDRE.

Va, tu n'es qu'un conteur.

CLITON.

Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

_Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusques à ce quelle ait[587] ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement._

ÉRASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.[588]

C'est donc la vérité que la belle Mélite Fait du brave Philandre une louable élite, Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu 605 Ce qu'Éraste et Tircis ont en vain débattu! Vraiment dans un tel choix mon regret diminue; Outre qu'une froideur depuis peu survenue, De tant de voeux perdus ayant su me lasser[589], N'attendoit qu'un prétexte à m'en débarrasser. 610

PHILANDRE.

Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle?

ÉRASTE.

Il en meurt.

PHILANDRE.

Ce courage à l'amour si rebelle?

ÉRASTE.

Lui-même.

PHILANDRE.

Si ton coeur ne tient plus qu'à demi[590], Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591]; Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: 615 Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre. Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant[592], C'est de m'en revancher par un zèle impuissant[593]; Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire, De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère[594]. 620

ÉRASTE.

Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Cloris?

PHILANDRE.

Un peu plus de respect pour ce que je chéris.

ÉRASTE.

Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable; Mais enfin à Mélite est-elle comparable[595]?

PHILANDRE.

Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas 625 Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas. J'aime l'une; et mon coeur pour toute autre insensible[596]....

ÉRASTE.

Avise toutefois, le prétexte est plausible.

PHILANDRE.