Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 23

Chapter 233,625 wordsPublic domain

TIRCIS.

Ne dissimulons point: tu règles mieux ta flamme, Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme.

ÉRASTE.

Quoi! tu sembles douter de mes intentions?

TIRCIS.

Je crois malaisément que tes affections Sur l'éclat d'un beau teint, qu'on voit si périssable[468], 45 Règlent d'une moitié le choix invariable. Tu serois incivil de la voir chaque jour[469] Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour[470]; Mais d'un vain compliment ta passion bornée Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée. 50 Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons, Que les meilleurs partis[471]....

ÉRASTE.

Trêve de ces raisons; Mon amour s'en offense, et tiendroit pour supplice De recevoir des lois d'une sale avarice[472]; Il me rend insensible aux faux attraits de l'or, 55 Et trouve en sa personne un assez grand trésor.

TIRCIS.

Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre, Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre. Ces visages d'éclat sont bons à cajoler; C'est là qu'un apprentif doit s'instruire à parler[473]; 60 J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence; La mode nous oblige à cette complaisance; Tous ces discours de livre alors sont de saison: Il faut feindre des maux, demander guérison[474], Donner sur le phébus, promettre des miracles; 65 Jurer qu'on brisera toute sorte d'obstacles; Mais du vent et cela doivent être tout un.

ÉRASTE.

Passe pour des beautés qui sont dans le commun[475]: C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Crisolite; Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite. 70 Malgré tes sentiments, il me faut accorder Que le souverain bien n'est qu'à la posséder[476]. Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle[477], Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux[478], 75 Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux; Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage[479].

TIRCIS.

Tu le prends d'un haut ton, et je crois qu'au besoin Ce discours emphatique iroit encor bien loin. 80 Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore, Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser. Un bien qui nous est dû se fait si peu priser, Qu'une femme fût-elle entre toutes choisie, 85 On en voit en six mois passer la fantaisie. Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté[480] Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité[481]; Au premier qui lui parle ou jette l'oeil sur elle[482], Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle[483]; 90 Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori[484], Un charme pour tout autre, et non pour un mari.

ÉRASTE.

Ces caprices honteux et ces chimères vaines Ne sauroient ébranler des cervelles bien saines, Et quiconque a su prendre une fille d'honneur 95 N'a point à redouter l'appas[485] d'un suborneur.

TIRCIS.

Peut-être dis-tu vrai; mais ce choix difficile Assez et trop souvent trompe le plus habile, Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau, Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau. 100 S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme[486]! Perdre pour des enfants le repos de son âme! Voir leur nombre importun remplir une maison[487]! Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison!

ÉRASTE.

Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule, 105 C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle[488]; Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé: Toi-même, qui fais tant le cheval échappé[489], Nous te verrons un jour songer au mariage[490].

TIRCIS.

Alors ne pense pas que j'épouse un visage: 110 Je règle mes desirs suivant mon intérêt. Si Doris me vouloit, toute laide qu'elle est, Je l'estimerois plus qu'Aminte et qu'Hippolyte; Son revenu chez moi tiendroit lieu de mérite: C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens 115 Pour l'amour conjugal a de puissants liens: La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine[491], Échauffent bien le coeur, mais pas la cuisine; Et l'hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours[492]. 120 Une amitié si longue est fort mal assurée Dessus des fondements de si peu de durée[493]. L'argent dans le ménage a certaine splendeur Qui donne un teint d'éclat à la même laideur[494]; Et tu ne peux trouver de si douces caresses 125 Dont le goût dure autant que celui des richesses.

ÉRASTE[495].

Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis, A peine pourrois-tu conserver ton avis.

TIRCIS.

La raison en tous lieux est également forte.

ÉRASTE.

L'essai n'en coûte rien: Mélite est à sa porte; 130 Allons, et tu verras dans ses aimables traits Tant de charmants appas, tant de brillants attraits[496], Que tu seras forcé toi-même à reconnoître[497] Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être.

TIRCIS.

Allons, et tu verras que toute sa beauté 135 Ne saura me tourner contre la vérité[498].

SCÈNE II.

MÉLITE, ÉRASTE, TIRCIS.

ÉRASTE.

De deux amis, Madame, apaisez la querelle[499]. Un esclave d'Amour le défend d'un rebelle, Si toutefois un coeur qui n'a jamais aimé, Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé. 140 Comme dès le moment que je vous ai servie J'ai cru qu'il étoit seul la véritable vie, Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport Entre nos deux esprits sème quelque discord[500]. Je me suis donc piqué contre sa médisance, 145 Avec tant de malheur ou tant d'insuffisance, Que des droits si sacrés et si pleins d'équité[501] N'ont pu se garantir de sa subtilité, Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre[502], Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre. 150

MÉLITE.

Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouveroit En ce mépris d'Amour qui le seconderoit.

TIRCIS.

Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime, Et ne fait de l'amour une plus haute estime[503], Je plains les malheureux à qui vous en donnez, 155 Comme à d'étranges maux par leur sort destinés.

MÉLITE.

Ce reproche sans cause avec raison m'étonne[504]: Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne. Les moyens de donner ce que je n'eus jamais[505]?

ÉRASTE.

Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais 160 La nature pour moi montre son injustice A pervertir son cours pour me faire un supplice[506].

MÉLITE.

Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur.

ÉRASTE.

Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur.

MÉLITE.

Il est rare qu'on porte avec si bon visage[507] 165 L'âme et le coeur ensemble en si triste équipage[508].

ÉRASTE.

Votre charmant aspect suspendant mes douleurs[509], Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.

MÉLITE.

Faites mieux: pour finir vos maux et votre flamme, Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme. 170

ÉRASTE.

Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir, Et vous n'en conservez que faute de vous voir[510].

MÉLITE.

Et quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces?

ÉRASTE.

Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces? De si frêles sujets ne sauroient exprimer 175 Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer[511], Et quand vous en voudrez croire leur impuissance, Cette légère idée et foible connoissance[512] Que vous aurez par eux de tant de raretés Vous mettra hors du pair de toutes les beautés[513]. 180

MÉLITE.

Voilà trop vous tenir dans une complaisance Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence, Et ne démentir pas le rapport de vos yeux, Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux.

ÉRASTE.

Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, 185 Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes.

TIRCIS.

Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part Reconnoître les dons que le ciel vous départ.

ÉRASTE.

Voyez que d'un second mon droit se fortifie.

MÉLITE.

Voyez que son secours montre qu'il s'en défie[514]. 190

TIRCIS.

Je me range toujours avec[515] la vérité.

MÉLITE.

Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté.

TIRCIS.

Oui, sur votre visage, et non en vos paroles. Mais cessez de chercher ces refuites frivoles, Et prenant désormais des sentiments plus doux, 195 Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous.

MÉLITE.

Un ennemi d'Amour me tenir ce langage! Accordez votre bouche avec votre courage; Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas.

TIRCIS.

J'ai connu mon erreur auprès de vos appas[516]: 200 Il vous l'avoit bien dit.

ÉRASTE.

Ainsi donc par l'issue[517] Mon âme sur ce point n'a point été déçue?

TIRCIS.

Si tes feux en son coeur produisoient même effet, Crois-moi que ton bonheur seroit bientôt parfait.

MÉLITE.

Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire 205 Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire; Mais je pourrois bientôt, à m'entendre flatter[518], Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter. Excusez ma retraite.

ÉRASTE.

Adieu, belle inhumaine, De qui seule dépend et ma joie et ma peine[519]. 210

MÉLITE.

Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos, Et laissez votre esprit et le mien en repos.

SCÈNE III.

ÉRASTE, TIRCIS.

ÉRASTE.

Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme? Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme?

TIRCIS.

Que veux-tu que j'en die? elle a je ne sais quoi 215 Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi. Mon coeur, jusqu'à présent à l'amour invincible, Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible; Tout autre que Tircis mourroit pour la servir.

ÉRASTE.

Confesse franchement qu'elle a su te ravir, 220 Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle Avec le nom d'amant le titre d'infidèle. Rien que notre amitié ne t'en peut détourner; Mais ta muse du moins, facile à suborner[520], Avec plaisir déjà prépare quelques veilles 225 A de puissants efforts pour de telles merveilles.

TIRCIS.

En effet ayant vu tant et de tels appas, Que je ne rime point, je ne le promets pas.

ÉRASTE.

Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime[521]?

TIRCIS.

Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime. 230

ÉRASTE.

Mais si sans y penser tu te trouvois surpris?

TIRCIS.

Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits. J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes, De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes: C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson; 235 Mais j'en connois, sans plus, la cadence et le son. Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre Cet agréable feu que tu ne peux éteindre; Tu le pourras donner comme venant de toi.

ÉRASTE.

Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi 240 Verra ma passion pour le moins en peinture. Je doute néanmoins qu'en cette portraiture Tu ne suives plutôt tes propres sentiments.

TIRCIS.

Me prépare le ciel de nouveaux châtiments, Si jamais un tel crime entre dans mon courage[522]! 245

ÉRASTE.

Adieu, je suis content, j'ai ta parole en gage, Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir.

TIRCIS, seul.

En matière d'amour rien n'oblige à tenir, Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse, Font bientôt vanité d'oublier leur promesse. 250

SCÈNE IV.

PHILANDRE, CLORIS.

PHILANDRE.

Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr: Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir.

CLORIS.

Ne m'épouvante point: à ta mine, je pense Que le pardon suivra de fort près cette offense, Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour. 255

PHILANDRE.

Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour.

CLORIS.

J'eusse osé le gager qu'ainsi par quelque ruse Ton crime officieux porteroit son excuse[523].

PHILANDRE.

Ton adorable objet, mon unique vainqueur, Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur, 260 Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire[524]. J'examine ton teint dont l'éclat me surprit, Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit; Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme[525]. 265

CLORIS.

Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme, Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger A chérir ta Cloris, et jamais ne changer.

PHILANDRE.

Ta beauté te répond de ma persévérance, Et ma foi qui t'en donne une entière assurance. 270

CLORIS.

Voilà fort doucement dire que sans ta foi Ma beauté ne pourroit te conserver à moi.

PHILANDRE.

Je traiterois trop mal une telle maîtresse De l'aimer seulement pour tenir ma promesse: Ma passion en est la cause, et non l'effet; 275 Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait, Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage De quoi rendre constant l'esprit le plus volage[526].

CLORIS.

Ne m'en conte point tant de ma perfection[527]: Tu dois être assuré de mon affection, 280 Et tu perds tout l'effort de ta galanterie, Si tu crois l'augmenter par une flatterie. Une fausse louange est un blâme secret: Je suis belle à tes yeux; il suffit, sois discret[528]; C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire. 285

PHILANDRE.

Tu sais adroitement adoucir mon martyre[529]; Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens, A peine mon esprit ose croire mes sens[530], Toujours entre la crainte et l'espoir en balance Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance, 290 Mes imperfections nous éloignant si fort, Qu'oserois-je prétendre en ce peu de rapport?

CLORIS.

Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue, Et qu'un mépris rusé, que ton coeur désavoue, Me mette sur la langue un babil affété, 295 Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté: Au contraire, je veux que tout le monde sache Que je connois en toi des défauts que je cache. Quiconque avec raison peut être négligé A qui le veut aimer est bien plus obligé. 300

PHILANDRE.

Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable?

CLORIS.

Sans doute; et qu'aurois-tu qui me fût comparable?

PHILANDRE.

Regarde dans mes yeux, et reconnois qu'en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi[531].

CLORIS.

C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée. 305

PHILANDRE.

Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée. Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait[532], Et qui tout aussitôt que tu t'es fait paroître[533], Afin de te mieux voir s'est mis à la fenêtre. 310

CLORIS.

Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plaît tant[534], Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant, Et nos feux tous pareils ont mêmes étincelles[535].

PHILANDRE.

Ainsi, chère Cloris, nos ardeurs mutuelles, Dedans cette union prenant un même cours, 315 Nous préparent un heur qui durera toujours. Cependant, en faveur de ma longue souffrance[536]....

CLORIS.

Tais-toi, mon frère vient.

SCÈNE V.

TIRCIS, PHILANDRE, CLORIS.

TIRCIS.

Si j'en crois l'apparence, Mon arrivée ici fait quelque contre-temps.

PHILANDRE.

Que t'en semble, Tircis?

TIRCIS.

Je vous vois si contents, 320 Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble Du divertissement que vous preniez ensemble, De moins sorciers que moi pourroient bien deviner[537] Qu'un troisième ne fait que vous importuner.

CLORIS.

Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes, 325 Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes, Puisqu'un hymen sacré, promis ces jours passés, Sous ton consentement les autorise assez.

TIRCIS.

Ou je te connois mal, ou son heure tardive Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive[538]. 330

CLORIS.

Ta belle humeur te tient, mon frère.

TIRCIS.

Assurément.

CLORIS.

Le sujet?

TIRCIS.

J'en ai trop dans ton contentement.

CLORIS.

Le coeur t'en dit d'ailleurs [539].

TIRCIS.

Il est vrai, je te jure; J'ai vu je ne sais quoi....

CLORIS.

Dis tout, je t'en conjure[540].

TIRCIS.

Ma foi, si ton Philandre avoit vu de mes yeux, 335 Tes affaires, ma soeur, n'en iroient guère mieux.

CLORIS.

J'ai trop de vanité pour croire que Philandre Trouve encore après moi qui puisse le surprendre[541].

TIRCIS.

Tes vanités à part, repose-t'en sur moi Que celle que j'ai vue est bien autre que toi. 340

PHILANDRE.

Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie; Ce blasphème à tout autre auroit coûté la vie.

TIRCIS.

Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint[542].

CLORIS.

Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point?

TIRCIS.

Non pas sitôt. Adieu: ma présence importune 345 Te laisse à la merci d'Amour et de la brune. Continuez les jeux que vous avez quittés[543].

CLORIS.

Ne crois pas éviter mes importunités: Ou tu diras le nom de cette incomparable, Ou je vais de tes pas me rendre inséparable. 350

TIRCIS.

Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret. Adieu: ne perds point temps.

CLORIS.

O l'amoureux discret! Eh bien! nous allons voir si tu sauras te taire.

PHILANDRE. (Il retient Cloris[544], qui suit son frère.)

C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère!

CLORIS.

Philandre, avoir un peu de curiosité, 355 Ce n'est pas envers toi grande infidélité: Souffre que je dérobe un moment à ma flamme, Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme. Nous en rirons après ensemble, si tu veux.

PHILANDRE.

Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux? 360

CLORIS.

Je ne t'aime pas moins pour être curieuse, Et ta flamme à mon coeur n'est pas moins précieuse. Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi.

PHILANDRE.

Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi!

FIN DU PREMIER ACTE.

[457] Dans l'édition de 1633: LES ACTEURS.

[458] Les éditions antérieures à 1660 placent _Cliton_ après la _Nourrice_.

[459] _Var._[459-a] Parmi tant de rigueurs n'est-ce pas chose étrange Que rien n'est assez fort pour me résoudre au change? Jamais un pauvre amant ne fut si mal traité, Et jamais un amant n'eut tant de fermeté: Mélite a sur mes sens une entière puissance; Si sa rigueur m'aigrit, ce n'est qu'en son absence, Et j'ai beau ménager dans un éloignement. (1633-57)

[459-a] Les chiffres qui sont à la fin des variantes, entre parenthèses, marquent les dates des éditions d'où elles sont tirées. Le premier chiffre seul est entier; il faut suppléer 16 devant les suivants. 1633-57 signifie que la variante se trouve dans toutes les éditions publiées de 1633 à 1657 inclusivement.

Les variantes trop longues pour figurer au bas des pages sont données à la suite de la pièce.

[460] _Var._ Un seul de ses regards l'étouffe et le dissipe, Un seul de ses regards me séduit et me pipe. (1633-57)

[461] _Var._ Et d'un tel ascendant maîtrise ma raison Que je chéris mon mal et fuis ma guérison. (1633)

[462] _Var._ N'est rien qu'un vent qui souffle et rallume ma flamme. (1633) _Var._ N'est rien qu'un imposteur qui rallume ma flamme. (1644-57) _Var._ N'est qu'un doux imposteur qui rallume ma flamme. (1660)

[463] _Var._ Et reculant toujours ce qu'il semble m'offrir. (1633-60)

[464] _Var._ Ne t'imagine pas que dessus ta parole. (1633-57)

[465] _Var._ Ses dédains sont cachés, encor que continus, Et d'autant plus cruels que moins ils sont connus. (1633) _Var._ Ses dédains sont cachés, bien que continuels, Et moins ils sont connus, et plus ils sont cruels. (1644-57)

[466] _Var._ Puisqu'étant inconnus, on n'y peut compatir. (1660)

[467] _Var._ [Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux:] Sa hantise me perd, mon mal en devient pire, Vu que loin d'obtenir le bonheur où j'aspire, Parler de mariage à ce coeur de rocher. (1633-57)

[468] _Var._ Arrêtent en un lieu si peu considérable D'une chaste moitié le choix invariable. (1633-60)

[469] _Var._ Tu serois incivil, la voyant chaque jour, De ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1663 et 64)

[470] _Var._ Et ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1633-57 et 68) _Var._ Et ne lui tenir pas quelque propos d'amour. (1660)

[471] _Var._ Où de meilleurs partis.... (1633-54) _Var._ Où des meilleurs partis.... (1657)

[472] _Var._ D'avoir à prendre avis d'une sale[472-a] avarice; Je ne sache point d'or capable de mes voeux Que celui dont Nature a paré ses cheveux. (1633-57)

[472-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, _seule_, au lieu de _sale_.

[473] _Var._ C'est là qu'un jeune oiseau doit s'apprendre à parler. (1633-57)

[474] _Var._ Il faut feindre du mal, demander guérison. (1633-64)

[475] _Var._ Passe pour des beautés qui soient dans le commun. (1633-60)

[476] _Var._ Que le souverain bien gît à la posséder. (1633-60)

[477] _Var._ Le jour qu'elle naquit, Vénus, quoiqu'immortelle. (1633-64)

[478] _Var._ Les Grâces au séjour qu'elles faisoient aux cieux Préférèrent l'honneur d'accompagner ses yeux. (1633) _Var._ Les Grâces aussitôt descendirent des cieux. (1644-57)

[479] _Var._ Voulut à tout le moins loger sur son visage. TIRS.[479-a] Te voilà bien en train; si je veux t'écouter, Sur ce même ton-là tu m'en vas bien conter. [Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore.] (1633-57)

[479-a] Il y a _Tirsis_, au lieu de _Tircis_, dans toutes les éditions antérieures à 1660.

[480] _Var._ Tel au bout de ce temps la souhaite bien loin. (1633-57)

[481] _Var._ La beauté n'y sert plus que d'un fantasque soin. (1633-54) _Var._ La beauté ne sert plus que d'un fantasque soin. (1657)

[482] _Var._ A troubler le repos de qui se formalise. (1633) _Var._ A troubler le repos de qui se scandalise. (1644-57)

[483] _Var._ S'il advient qu'à ses yeux quelqu'un la galantise. (1633-57)

[484] _Var._ Ce n'est plus lors qu'un aide à faire un favori. (1633-60)

[485] Corneille ne distingue pas l'orthographe _appât_ (_appâts_) et _appas_, dont nous faisons deux mots. Il écrit _appas_ dans tous les sens, tant au singulier qu'au pluriel.

[486] _Var._ S'attacher pour jamais au côté[486-a] d'une femme. (1633-54)

[486-a] Dans l'édition de 1657: «aux côté d'une femme.» La faute est-elle à l'article ou au nom, et faut-il lire _au côté_ ou _aux côtés_?

[487] _Var._ Quand leur nombre importun accable la maison. (1633-57)

[488] _Var._ C'est en vain que l'on fuit, tôt ou tard on s'y brûle. (1633-57)

[489] _Var._ Toi-même qui fais tant du cheval échappé. (1660-63)

[490] _Var._ Un jour nous te verrons songer au mariage. (1633-60)

[491] _Var._ La beauté, les attraits, le port, la bonne mine, Échauffent bien les draps, mais non pas la cuisine. (1633)