Œuvres de P. Corneille, Tome 01

Chapter 12

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«Ces trois volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les deux nouvellement imprimez in folio. Ils sont reglez à huit chacun, et les autres à douze. _Sertorius_, _Sophonisbe_ et _Othon_[204-c] ne s'y joindront point, qu'il n'y en aye assez pour en faire vn quatriéme.

«Cependant vous pourrez trouuer quelque chose d'étrange, etc.»

Dans l'édition de 1668, l'avis commence de même que dans celle de 1664; mais les mots: «Vous pourrez trouver, etc.,» viennent immédiatement après les derniers mots de la seconde phrase: «les autres à douze;» et la phrase intermédiaire est omise.

[204-a] Il s'agit ici de l'édition de 1660. Les deux premiers volumes contiennent huit pièces chacun, comme le dit Corneille, mais le troisième n'en renferme que sept: _Rodogune_, _Héraclius_, _Andromède_, _Don Sanche d'Arragon_, _Nicomède_, _Pertharite_ et _OEdipe_.

[204-b] Ces deux pièces avaient été représentées en 1662 et en 1663.

[204-c] Cette dernière pièce a été représentée à Fontainebleau à la fin de juillet 1664, et l'achevé d'imprimer du Ier volume de l'édition de 1664 porte la date du 15 août.

[205] On a prétendu, mais à tort, que Ramus avait proposé le premier de distinguer dans l'impression l'_i_ du _j_ et l'_u_ du _v_. Il faut remonter au moins jusqu'à Meigret, qui a dit en 1550 dans _le Tretté de la grammere francoeze_: «Rest'encores _j_ consonante a laqell ie done double proporcion de celle qi et voyelle, e lui rens sa puissanc' en mon écritture.» (Folio 14 recto.) «Ao regard de l'_u_ consonante, ell'aoroet bien bezoin d'etre diuersifiée, attendu qe qant deus _uu_ s'entresuyuet aveq qelq'aotre voyelle nou' pouuons prononcer l'un pour l'aotre.» (Folio 12 verso.) On voit, du reste, que Meigret, qui pourtant ne manquait pas de hardiesse, se borne à proposer cette distinction sans la mettre lui-même en pratique.

Les imprimeurs hollandais furent les premiers à l'établir. Elle est déjà très-nettement observée dans l'_Argenis_ de Barclay imprimée en 1630 par les Elzévirs; les majuscules seules font exception. Quelques imprimeurs des confins de la France ne tardèrent pas à suivre cet exemple. Les Zetzner, de Strasbourg, introduisirent l'U rond et le J consonne dans les lettres capitales. On trouve déjà ces caractères dans le volume intitulé: _Clavis artis Lullianæ.... opera et studio Johannis Henrici Alstedl_, Argentorati, sumptibus heredum Lazari Zetzneri, 1633. Cependant il faut convenir que dans le texte courant on rencontre de temps à autre quelques infractions à la règle.

Nous prononçons l'_[s]_ de quatre diver[s]es manieres: tanto[s]t nous l'a[s]pirons, comme en ces mots, _pe[s]te_, _cha[s]te_; tanto[s]t elle allonge la [s]yllabe, comme en ceux-cy, _pa[s]te_, _te[s]te_; tanto[s]t elle ne fait aucun [s]on, comme à _esbloüir_, _esbranler_, _il e[s]toit_; et tanto[s]t elle [s]e prononce comme un _z_, comme à _pre[s]ider_, _pre[s]umer_. Nous n'avons que deux differens caracteres, _[s]_, et _s_, pour ces quatre differentes prononciations; il faut donc e[s]tablir quelques maximes générales pour faire les di[s]tinctions entieres. Cette lettre [s]e rencontre au commencement des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle a[s]pire toûjours: _[s]oy_, _[s]ien_, _[s]auver_, _[s]uborner_; à la fin, elle n'a presque point de [s]on, et ne fait qu'allonger tant [s]oit peu la [s]yllabe, quand le mot qui [s]uit [s]e commence par une con[s]one; et quand il commence par une voyelle, elle [s]e détache de celuy qu'elle finit pour [s]e joindre avec elle, et [s]e prononce toûjours comme un _z_, [s]oit qu'elle [s]oit précedée par une con[s]one, ou par une voyelle.

Dans le milieu du mot, elle e[s]t, ou entre deux voyelles, ou aprés une con[s]one, ou avant une con[s]one. Entre deux voyelles elle pa[ss]e tou[s]iours pour _z_, et aprés une con[s]one elle aspire tou[s]iours, et cette difference [s]e remarque entre les verbes compo[s]ez qui viennent de la me[s]me racine. On prononce _prezumer_, _rezi[s]ter_, mais on ne prononce pas _conzumer_, ny _perzi[s]ter_. Ces régles n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres le choix des caracteres à l'Imprimeur, pour [s]e [s]ervir du grand ou du petit, [s]elon qu'ils [s]e [s]ont le mieux accommodez avec les lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de me[s]me, quand l'_[s]_ e[s]t avant une con[s]one dans le milieu du mot, et je n'ay pû [s]ouffrir que ces trois mots, _re[s]te_, _tempe[s]te_, _vous e[s]tes_, fu[ss]ent e[s]crits l'un comme l'autre, ayant des prononciations [s]i differentes. J'ay re[s]ervé la petite _s_ pour celle où la [s]yllabe e[s]t a[s]pirée, la grande pour celle où elle e[s]t [s]implement allongée, et l'ay [s]upprimée entierement au troi[s]iéme mot où elle ne fait point de [s]on, la marquant [s]eulement par un accent [s]ur la lettre qui la précede. J'ay donc fait ortographer ain[s]i les mots [s]uivants et leurs [s]emblables, _peste_, _funeste_, _chaste_, _re[s]iste_, _espoir_; _tempe[s]te_, _ha[s]te_, _te[s]te_; _vous étes_, _il étoit_, _ébloüir_, _écouter_, _épargner_, _arréter_. Ce dernier verbe ne lai[ss]e pas d'avoir quelques temps dans [s]a conjugai[s]on, où il faut luy rendre l'_[s]_, parce qu'elle allonge la [s]yllabe; comme à l'imperatif _arre[s]te_, qui rime bien avec _te[s]te_; mais à l'infinitif et en quelques autres où elle ne fait pas cet effet, il e[s]t bon de la [s]upprimer et e[s]crire, _j'arrétois_, _j'ay arrété_, _j'arréteray_, _nous arrétons_, _etc._[206].

[206] Ce projet a failli être officiellement adopté. On trouve des renseignements à ce sujet dans les _Observations de l'Académie françoise touchant l'orthographe_, conservées au département des manuscrits de la Bibliothèque impériale, dont j'ai donné l'analyse dans _l'Ami de la religion_ du 31 mai 1860.

Ces _Observations_, rédigées par Mézeray, furent soumises en 1673 à l'examen de plusieurs académiciens, dont la liste se trouve en tête du volume. Corneille y figure, toutefois on ne rencontre dans ce manuscrit aucune note de lui; mais, dans son travail préparatoire, Mézeray avait rappelé en ces termes l'innovation introduite par l'illustre poëte: «M{r}. de Corneille a proposé que pour faire connoistre quand l'S est muette dans les mots où qu'elle sifle, il seroit bon de mettre une S ronde aux endroits où elle sifle, comme à _chaste_, _triste_, _reste_, et une _[s]_ longue aux endroits où elle est muette, soit qu'elle fasse longue la voyelle qui la précède, comme en _tempe[s]te_, _fe[s]te_, _te[s]te_, etc., soit qu'elle ne la fasse pas, comme en _e[s]cu_, _e[s]pine_, _de[s]dire_, _e[s]purer_, etc.»

«L'usage en seroit bon, objecte Segrais, mais l'innovation en est dangereuse.»

«Je n'y trouve point d'inconvenient, sur tout dans l'impression, réplique Doujat, et ce n'est plus une nouveauté puisque M{r}. de Corneille l'a pratiqué depuis plus de dix ou douze ans.»

«Où est l'inconuenient? dit Bossuet; ie le suiurois ainsi dans le dictionnaire et i'en ferois une remarque expresse où i'alleguerois l'exemple de M{r}. Corneille. Les Hollandois ont bien introduit _u_ et _v_ pour _u_ voyelle et _u_ consone, et de mesme _i_ sans queüe ou avec queüe. Personne ne s'en est formalisé; peu à peu les yeux s'y accoustument et la main les suit.»

Quant à l'_e_, nous en avons de trois [s]ortes. L'_e_ feminin, qui [s]e rencontre tou[s]iours, ou [s]eul, ou en diphtongue, dans toutes les derniéres [s]yllabes de nos mots qui ont la terminai[s]on féminine, et qui fait [s]i peu de [s]on, que cette syllabe n'e[s]t jamais contée[207] à rien à la fin de nos vers féminins, qui en ont tou[s]iours une plus que les autres. L'_e_ masculin, qui [s]e prononce comme dans la langue Latine, et un troi[s]iéme _e_ qui ne va jamais [s]ans l'_s_, qui luy donne un [s]on e[s]levé qui [s]e prononce à bouche ouverte, en ces mots: _[s]ucces_, _acces_, _expres_. Or comme ce [s]eroit une grande confu[s]ion, que ces trois _e_, en ces trois mots, _a[s]pres_, _verite_, et _apres_, qui ont une prononciation [s]i differente, eu[ss]ent un caractére pareil, il e[s]t aisé d'y remédier, par ces trois [s]ortes d'_e_ que nous donne l'Imprimerie, _e_, _é_, _è_, qu'on peut nommer l'_e_ simple, l'_e_ aigu, et l'_e_ grave. Le premier [s]ervira pour nos terminai[s]ons feminines, le [s]econd pour les Latines, et le troi[s]iéme pour les e[s]levées, et nous e[s]crirons ain[s]i ces trois mots et leurs pareils, _a[s]pres_, _verité_, _après_, ce que nous e[s]tendrons à _[s]uccès_, _excès_, _procès_, qu'on avoit ju[s]qu'icy e[s]crits avec l'_e_ aigu, comme les terminai[s]ons Latines, quoy que le [s]on en [s]oit fort différent. Il e[s]t vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque différence, en ce que cette terminai[s]on n'e[s]tant jamais [s]ans _[s]_, quand il s'en rencontroit une après un _é_ Latin, ils la changeoient en _z_, et ne la fai[s]oient préceder que par un _e_ simple. Ils impriment _veritez_, _Deïtez_, _dignitez_, et non pas _verités_, _Deïtés_, _dignités_; et j'ay con[s]ervé cette Ortographe: mais pour éviter toute [s]orte de confu[s]ion entre le [s]on des mots qui ont l'_e_ Latin [s]ans _[s]_, comme _verité_, et ceux qui ont la prononciation élevée, comme _succès_, j'ay cru à propos de nous [s]ervir de différents caractéres, pui[s]que nous en avons, et donner l'_è_ grave à ceux de cette derniere e[s]pece. Nos deux articles pluriels, _les_ et _des_, ont le me[s]me [s]on, quoy qu'écrits avec l'_e_ [s]imple: il e[s]t [s]i mal-ai[s]é de les prononcer autrement, que je n'ay pas crû qu'il fu[s]t be[s]oin d'y rien changer. Je dy la me[s]me cho[s]e de l'_e_ devant deux _ll_, qui prend le [s]on au[ss]i e[s]levé en ces mots, _belle_, _fidelle_, _rebelle_, etc., qu'en ceux-cy, _[s]uccès_, _excès_; mais comme cela arrive toûjours quand il [s]e rencontre avant ces deux _ll_, il [s]uffit d'en faire cette remarque [s]ans changement de caractére. Le me[s]me arrive devant la simple _l_, à la fin du mot, _mortel_, _appel_, _criminel_, et non pas au milieu, comme en ces mots, _celer_, _chanceler_, où l'_e_ avant cette _l_ garde le [s]on de l'_e_ feminin.

[207] _Contée_, comptée. Voyez le _Lexique_.

Il e[s]t bon au[ss]i de remarquer qu'on ne [s]e [s]ert d'ordinaire de l'_é_ aigu, qu'à la fin du mot, ou quand on [s]upprime l'_[s]_ qui le [s]uit; comme à _établir_, _étonner_: cependant il [s]e rencontre [s]ouvent au milieu des mots avec le me[s]me [s]on, bien qu'on ne l'écrive qu'avec un _e_ [s]imple; comme en ce mot _[s]everité_, qu'il faudroit e[s]crire _[s]évérité_, pour le faire prononcer exactement, et je l'ay fait ob[s]erver dans cette impre[ss]ion[208], bien que je n'aye pas gardé le me[s]me ordre dans celle qui s'e[s]t faite in folio[209].

[208] On lit ici dans l'édition de 1663: «Et peut-estre le feray-je obseruer en la première impression qui se pourra faire de ces Recueils.»

[209] Il s'agit de l'édition datée de 1663, dont nous venons de parler.

La double _ll_ dont je viens de parler à l'occa[s]ion de l'_e_, a au[ss]i deux prononciations en no[s]tre Langue, l'une [s]eche et [s]imple, qui [s]uit l'Ortographe, l'autre molle, qui [s]emble y joindre une _h_. Nous n'avons point de différents caractéres à les di[s]tinguer; mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes les fois qu'il n'y a point d'_i_ avant les deux _ll_, la prononciation ne prend point cette molle[ss]e. En voicy des exemples dans les quatre autres voyelles: _baller_, _rebeller_, _coller_, _annuller_. Toutes les fois qu'il y a un _i_ avant les deux _ll_, [s]oit [s]eul, [s]oit en diphtongue, la prononciation y adjou[s]te une _h_. On e[s]crit _bailler_, _éveiller_, _briller_, _chatoüiller_, _cueillir_, et on prononce _baillher_, _éveillher_, _brillher_, _chatouillher_, _cueillhir_. Il faut excepter de cette Régle tous les mots qui viennent du Latin, et qui ont deux _ll_ dans cette Langue, comme _ville_, _mille_, _tranquille_, _imbecille_, _di[s]tille_, _illu[s]tre_, _illegitime_, _illicite_, etc. Je dis qui ont deux _ll_ en Latin, parce que les mots de _fille_ et _famille_ en viennent, et [s]e prononcent avec cette molle[ss]e des autres qui ont l'_i_ devant les deux _ll_, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette différence, c'e[s]t qu'ils ne tiennent pas les deux _ll_ des mots Latins, _filia_ et _familia_, qui n'en ont qu'une, mais purement de no[s]tre Langue. Cette régle et cette exception [s]ont générales et a[ss]eurées. Quelques Modernes, pour o[s]ter toute l'ambiguité de cette prononciation, ont e[s]crit les mots qui [s]e prononcent [s]ans la molle[ss]e de l'_h_, avec une _l_ [s]imple, en cette maniere, _tranquile_, _imbecile_, _di[s]tile_, et cette Ortographe pourroit s'accommoder dans les trois voyelles _a_, _o_, _u_, pour e[s]crire [s]implement _baler_, _affoler_, _annuler_, mais elle ne s'accommoderoit point du tout avec l'_e_, et on auroit de la peine à prononcer _fidelle_ et _belle_, [s]i on e[s]crivoit _fidele_ et _bele_; l'_i_ me[s]me [s]ur lequel ils ont pris ce droit, ne le pourroit pas [s]ouffrir tou[s]iours, et particulierement en ces mots _ville_, _mille_, dont le premier, [s]i on le redui[s]oit à une _l_ [s]imple, [s]e confondroit avec _vile_, qui a une [s]ignification toute autre.

Il y auroit encor quantité de remarques à faire [s]ur les différentes manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en no[s]tre Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Traité entier de l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir donné ce mot d'avis touchant ce que j'ay innové icy; comme les Imprimeurs ont eu de la peine à s'y accou[s]tumer, ils n'auront pas [s]uivy ce nouvel ordre [s]i ponctüellement, qu'il ne s'y [s]oit coulé bien des fautes, vous me ferez la grace d'y [s]uppléer.

DISCOURS

DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES

DU POËME DRAMATIQUE[210].

[210] L'édition de 1660, dans laquelle ces discours ont paru pour la première fois, est divisée en trois volumes, et en tête de chaque volume est placé l'un des discours. L'édition de 1663 forme deux tomes qui commencent par les deux premiers discours; le troisième termine le tome II (voyez plus haut, p. 5, note 1). Enfin les trois éditions, en quatre volumes, de 1664 (in-8{o}), de 1668, et de 1682, contiennent un discours en tête de chacun des trois premiers volumes. La plupart des éditeurs ont séparé ces discours du _Théâtre_, pour les faire entrer dans les _OEuvres diverses_; nous avons préféré conserver le premier, suivant l'intention de Corneille, en tête du Théâtre, où les premières lignes le placent nécessairement, et nous avons cru devoir en rapprocher les deux autres, mais sans rien changer au texte, c'est-à-dire en y laissant ce qui a trait à la place que l'auteur leur avait assignée.

Si l'on veut avoir des renseignements sur le temps que ces discours ont coûté à Corneille et sur les circonstances dans lesquelles il les a composés, il faut lire sa lettre du 25 août 1660, adressée à l'abbé de Pure.

Bien que, selon Aristote, le seul but de la poésie dramatique soit de plaire aux spectateurs, et que la plupart de ces poëmes leur ayent plu, je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entr'eux n'ont pas atteint le but de l'art. _Il ne faut pas prétendre_, dit ce philosophe, _que ce genre de poésie nous donne toute sorte de plaisir, mais seulement celui qui lui est propre_[211]; et pour trouver ce plaisir qui lui est propre, et le donner aux spectateurs, il faut suivre les préceptes de l'art, et leur plaire selon ses règles. Il est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un art; mais il n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur signification. Il faut observer l'unité d'action, de lieu, et de jour, personne n'en doute; mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir ce que c'est que cette unité d'action, et jusques où peut s'étendre cette unité de jour et de lieu. Il faut que le poëte traite son sujet selon le vraisemblable et le nécessaire[212]; Aristote le dit, et tous ses interprètes répètent les mêmes mots, qui leur semblent si clairs[213] et si intelligibles, qu'aucun d'eux n'a daigné nous dire, non plus que lui, ce que c'est que ce vraisemblable et ce nécessaire. Beaucoup même ont si peu considéré ce dernier[214], qui accompagne toujours l'autre chez ce philosophe, hormis une seule fois, où il parle de la comédie[215], qu'on en est venu jusqu'à établir une maxime très-fausse, qu'_il faut que le sujet d'une tragédie soit vraisemblable_; appliquant ainsi[216] aux conditions du sujet la moitié de ce qu'il a dit de la manière de le traiter. Ce n'est pas qu'on ne puisse faire une tragédie d'un sujet purement vraisemblable: il en donne pour exemple _la Fleur_[217] d'Agathon, où les noms et les choses étoient de pure invention, aussi bien qu'en la comédie; mais les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent l'impétuosité aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent toujours aller au delà du vraisemblable, et ne trouveroient aucune croyance parmi les auditeurs, s'ils n'étoient soutenus, ou par l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la préoccupation de l'opinion commune qui nous donne ces mêmes auditeurs déjà tous persuadés. Il n'est pas vraisemblable que Médée tue ses enfants, que Clytemnestre assassine son mari, qu'Oreste poignarde sa mère; mais l'histoire le dit, et la représentation de ces grands crimes ne trouve point d'incrédules. Il n'est ni vrai ni vraisemblable qu'Andromède, exposée à un monstre marin, aye été garantie de ce péril par un cavalier volant, qui avoit des ailes aux pieds; mais c'est une fiction[218] que l'antiquité a reçue; et comme elle l'a transmise jusqu'à nous, personne ne s'en offense quand on[219] la voit sur le théâtre. Il ne seroit pas permis toutefois d'inventer sur ces exemples. Ce que la vérité ou l'opinion fait accepter seroit rejeté, s'il n'avoit point d'autre fondement qu'une ressemblance à cette vérité ou à cette opinion. C'est pourquoi notre docteur dit que _les sujets viennent de la fortune_, qui fait arriver les choses, _et non de l'art_, qui les imagine[220]. Elle est maîtresse des événements, et le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous présente enveloppe une secrète défense d'entreprendre sur elle, et d'en produire sur la scène qui ne soient pas de sa façon. Aussi _les anciennes tragédies se sont arrêtées autour de peu de familles, parce qu'il étoit arrivé à peu de familles des choses dignes de la tragédie_[221]. Les siècles suivants nous en ont assez fourni pour franchir ces bornes, et ne marcher plus sur les pas des Grecs; mais je ne pense pas qu'ils nous ayent donné la liberté de nous écarter de leurs règles. Il faut, s'il se peut, nous accommoder avec elles, et les amener jusqu'à nous[222]. Le retranchement que nous avons fait des choeurs nous oblige à remplir nos poëmes de plus d'épisodes qu'ils ne faisoient; c'est quelque chose de plus, mais qui ne doit pas aller au delà de leurs maximes, bien qu'il aille au delà de leur pratique.

[211] [Grec: Ou gar pasan dei zêtein hêdonên apo tragôdias, alla tên oikeian.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 2.)--Dans la phrase suivante, Aristote exprime l'idée, par laquelle Corneille commence son discours, que le but de la poésie dramatique est de plaire.

[212] [Grec: Chrê de.... aei zêtein ê to anankaion, ê to eikos.] (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 6.)

[213] VAR. (édit. de 1660): les mêmes paroles qui leur semblent si claires.

[214] VAR. (édit. de 1660): ce dernier mot.

[215] Voyez la _Poétique_, chap. IX, 5.

[216] Il y a _aussi_, pour _ainsi_, dans les éditions de 1682 et de 1692: la leçon des éditions antérieures nous a paru préférable.

[217] Aristote, _Poétique_, chap. IX, 7.--_La Fleur_, [Grec: anthos ], pièce du poëte Agathon, contemporain de Sophocle et d'Eschyle, n'est connue que par ce passage d'Aristote.

[218] VAR. (édit. de 1660): une erreur.

[219] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): il.

[220] [Grec: Zêtountes gar ouk apo technês, all' apo tuchês heuron to toiouton paraskeuazein en tois muthois.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 10.)

[221] [Grec: Peri oligas oikias hai kallistai tragôdiai suntithentai, hoion peri Alkmaiôna kai Oidipoun.... kai hosois allois sumbebêken ê pathein deina ê poiêsai.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 5.)

[222] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à nous.

Il faut donc savoir quelles sont ces règles; mais notre malheur est qu'Aristote et Horace après lui en ont écrit assez obscurément pour avoir besoin d'interprètes, et que ceux qui leur en ont voulu servir jusques ici ne les ont souvent expliqués qu'en grammairiens ou en philosophes. Comme ils avoient plus d'étude et de spéculation que d'expérience du théâtre, leur lecture nous peut rendre plus doctes, mais non pas nous donner beaucoup de lumières fort sûres pour y réussir.

Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans[223] de travail pour la scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues.

[223] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): trente ans;--(édit. de 1664) plus de trente ans;--(édit. de 1668): quarante ans.

Ainsi ce que j'ai avancé dès l'entrée de ce discours, que _la poésie dramatique a pour but le seul plaisir des spectateurs_, n'est pas pour l'emporter opiniâtrément sur ceux qui pensent ennoblir l'art, en lui donnant pour objet de profiter aussi bien que de plaire. Cette dispute même seroit très-inutile, puisqu'il est impossible de plaire selon les règles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilité. Il est vrai qu'Aristote, dans tout son _Traité de la Poétique_, n'a jamais employé ce mot une seule fois; qu'il attribue l'origine de la poésie au plaisir que nous prenons à voir imiter les actions des hommes[224]; qu'il préfère la partie du poëme qui regarde le sujet à celle qui regarde les moeurs, parce que cette première contient ce qui agrée le plus, comme les agnitions et les péripéties[225]; qu'il fait entrer dans la définition de la tragédie l'agrément du discours dont elle est composée[226]; et qu'il l'estime enfin plus que le poëme épique, en ce qu'elle a de plus[227] la décoration extérieure et la musique, qui délectent puissamment, et qu'étant plus courte et moins diffuse, le plaisir qu'on y prend est plus parfait[228]; mais il n'est pas moins vrai qu'Horace nous apprend que nous ne saurions plaire à tout le monde, si nous n'y mêlons l'utile, et que les gens graves et sérieux, les vieillards, les amateurs de la vertu, s'y ennuieront, s'ils n'y trouvent rien à profiter:

_Centuriæ seniorum agitant expertia frugis[229]._

Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme du délectable, il ne laisse pas d'y être nécessaire, et il vaut mieux examiner de quelle façon il y peut trouver sa place, que d'agiter, comme je l'ai déjà dit, une question inutile touchant l'utilité de cette sorte de poëmes. J'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes.

[224] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. IV, 1 et 2.

[225] _Ibid._, chap. VI, 13.

[226] _Ibid._, chap. VI, 2.

[227] VAR. (édit. de 1660): de plus que lui.

[228] Aristote, _Poétique_, chap. XXVI, 8 et 9.

[229] Horace, _Art poétique_, v. 341.